Rating/Warning : K+ (adolescents et jeunes adultes) - Description de violence (canon), décès de personnages majeurs (canon)

Disclaimer : Tous les personnages du canon, le monde et le contexte appartiennent à Nintendo. La fanfiction originale est l'oeuvre de MaryDragon sur Archive Of Our Own ( /works/10425738/chapters/23019495), qu'elle m'a gentiment autorisé à traduire et publier ici.

L'illustration provisoire est signée Ariettys (Ariettysart sur tumblr), allez jeter un oeil à son blog, elle publie de magnifiques fanarts sur le jeu!

Notes :

Gros chapitre aujourd'hui, qui ne comporte pas de souvenir mais beaucoup de développement des personnages. Il se termine sur la 5ème note du journal de Zelda, et explore tout ce qu'il s'est passé entre les souvenirs 7 et 8 (parce qu'il a du s'en passé du temps entre les Contrées Gerudo et Ordinn!)

Réponses aux guests :

Elerinn : Merciii ^^ ! J'espère que la suite te plaira, dans mon cas cette fanfic m'a conquise.

Victoria : Et tu as eu tellement raison! Du coup j'espère que la traduction ne te décevra pas et que tu la trouvera fidèle l'oeuvre originale. Je suis tellement d'accord avec toi sur le travail de l'auteure, et ça ne me rends que d'autant plus impatiente de lire la suite! La partie 2 sur l'in-game va être très intéressante je pense.


Chapitre 5 : Brave

Urbosa nous déposa sur le plateau qui surplombait le grand labyrinthe à l'extrémité orientale des Contrées Gerudo. Il y avait un passage, au nord-est, qui conduisait aux régions relativement peu peuplées à l'ouest du lac Hylia.

Nous passâmes la matinée en silence, et Link et moi alternions pour mener le chemin je prenais position sur les terrains dégagé, tandis qu'il nous dirigeait au milieu des reliefs plus difficiles.

Nous nous arrêtâmes pour le déjeuner avant que je ne puisse ravaler mon courage pour lui parler.

« Je te dois des excuses. » dis-je, lui faisant face, les mains jointes derrière mon dos.

Il était accroupi près du feu, en train de faire rôtir un morceau du bouquetin qu'il avait chassé dans les montagnes ce matin-là, et il fronça les sourcils en me regardant à travers les flammes. Il ne parla pas, mais j'en étais à un point où je ne m'y attendais plus.

« J'ai été… Bon. Une des raisons pour lesquelles il m'a fallu si longtemps pour le réaliser est que je manque de mots pour qualifier mon comportement. Je pense que le terme le plus fort que je connais est peste, et ce n'est pas le plus adéquat. J'ai été infecte à ton égard, et tu n'as rien fait pour mériter un tel traitement. Je te prie humblement d'accepter mes excuses. »

Il secoua dans la tête dans ma direction avec un sourire fantomatique – ce n'est rien – avant de revenir à sa cuisine.

« Non. » insistais-je, en m'approchant du feu. « Ce n'est pas rien. » Ses sourcils se levèrent, une fraction de seconde, mais tout de même. Je l'avais surpris en devinant exactement les mots que son expression voulait dire je ne savais pas s'il fallait me faciliter d'avoir réussi à lire en lui ou me mortifier devant ses doutes. « Je… Je suis une ratée, Link. J'ai passé toute ma vie à essayer d'invoquer le pouvoir du sceau et j'ai échoué. Et plutôt que d'être heureuse que tu aies réussi à soulever l'épée, j'ai jalousement convoité ton succès. Je t'ai envié, Link, et ce n'est pas le trait de ma personnalité que je préfère mettre en avant. »

« Je sais. » dit-il simplement. « Ça me va. »

« Ça ne va pas. » répliquais-je, et un autre relief de sourire traversa son visage.

« A partir de maintenant, ça ira. Est-ce que cela vous convient ? »

« Non. Mais j'apprécie ta bonne volonté de passer outre les affreux défauts de mon caractère. »

Il secoua la tête et me tendit une tranche de viande rôtie avec des pommes, utilisant son couteau de poche pour découper le repas. « Urbosa m'en a parlé. Je ne le prends pas personnellement. »

Je m'asseyais sur le sol à côté de lui avec un soupir et commençais mon déjeuner aussi bien que je le pouvais dans une nature sauvage comme celle où nous nous trouvions. « J'aimerais savoir qu'Urbosa a dit. Je lui suis peut-être plus redevable que ce que je ne le pense. »

Il haussa les épaules, et ne s'efforça pas de répondre. J'attendais un peu, en le regardant manger – il mangeait rapidement mais soigneusement, comme s'il avait perpétuellement faim et qu'il craignait de gâcher une seule miette – et puis, avec un nouveau sursaut de courage, je lui plantais un coup de coude dans les côtes.

Il se tordit presque d'un côté et se figea, me fixant avec un regard aiguisé.

« Maintenant que je sais que tu es doué de parole, je ne te lâcherais pas avant que tu ne m'aies parlé. »

Ses yeux s'élargirent lentement avec surprise, puis se plissèrent en ce qui aurait pu être le début d'un sourire, avant que ses épaules ne tressautent dans une sorte de rire silencieux et il secoua la tête. Il se reconcentra sur son déjeuner.

« Qu'est-ce qu'Urbosa a dit ? » insistais-je, et ses yeux se plissèrent de nouveau.

« A peu près la même chose que vous. » admit-il, et je ressentais un frémissement de triomphe. « Bien que… plus aimablement formulé. »

« Eh bien, je t'assure, je ne mérite pas autant de bonté dans cette histoire. Le fait que je craignais de t'en parler ce matin ne fait que souligner cette vérité. »

« Si vous avez besoin de Courage, la source est juste de l'autre côté du lac. » dit-il, et je me trémoussais presque sur place en entendant ce commentaire désinvolte. Il avait parlé sans qu'on le lui ordonne ! Tant de progrès en si peu de temps.

« A l'extrémité nord du lac Dracos, j'en suis bien consciente. Bien que je ne l'aie pas fréquenté depuis quelque temps. Je suppose que cela pourrait apaiser mon père, si nous nous arrêtons là-bas en cours de route ? »

Link esquissa simplement une sorte de haussement d'épaules que je prenais pour un oui. Il piétina le feu après avoir fini notre repas, et fit un travail rapide mais minutieux afin de dissimuler les traces du foyer.

Nous contournâmes le lac par le nord, et je passais le reste de la journée à réfléchir à la meilleure façon de le faire parler. Il ouvrit la voie jusqu'au village d'Adeya alors que le crépuscule tombait, et je fus étonnée de l'accueil qu'il y reçu.

« Link ! Link est de retour ! Link ! Link, reste avec nous ! Link, viens souper avec grand-mère ! Link ! »

Il semblait que tous les habitants du village sortaient de leurs maisons pour lui parler. J'aurais pu être un âne en train de transporter son équipement, j'aurais reçu plus d'attention. Il salua la plupart avec politesse, ne s'arrêtant que deux fois, et seulement parce qu'il fut attrapé et enlacé de force. Il semblait mal à l'aise avec ce contact, mais le toléra.

Il mena le chemin jusqu'à une petite maison à l'extrémité de la ville elle semblait bien entretenue mais inhabitée. Les fenêtres étaient obstruées par des volets et la porte scellée en prévention des intempéries. Il fallut un moment pour ouvrir la porte, et le courant d'air qui s'échappa lorsque la porte fut poussée était épais de poussière.

« Nous allions l'aérer la semaine prochaine, Link ! Tu es en avance ! » appela un enfant plus âgé que les autres depuis le toit où il était perché. Il paraissait chagriné que Link ait trouvé la maison sans dessus dessous.

« Je n'ai jamais craint un peu de poussière, Milo. Ne t'inquiète pas. »

Le visage du garçon s'illumina et il bondit ailleurs.

« Attendez ici. » fit Link, puis il entra dans la maison. Il y eut une soudaine bourrasque de vent et l'une des fenêtres latérales s'ouvrit, chassant l'air poussiéreux hors de l'habitation. L'air fût aspiré devant moi comme un soufflet, me rabattant les cheveux sur le visage et menaçant de me renverser. Un autre souffle d'air fila par la fenêtre, puis un autre, chacun chargé de moins de poussière que les précédents. Link apparu un instant plus tard, les bras remplis de vêtements et de draps couverts de poussière qu'il laissa tomber à l'extérieur.

« Un éventail korogu caché sous le manteau. » dit-il à titre d'explication, et me fit signe d'entrer.

La maison était petite et clairement conçue pour deux personnes. Il y avait deux lits étroits de chaque côté de la pièce, avec un épais paravent entre eux. Le foyer se trouvait sur le mur opposé à la porte, au centre de la maison, puis quelques chaises simples dispersées et une seule petite table juste à droite de l'entrée.

« A qui appartient cette maison ? » demandais-je tandis que Link fermait et verrouillait la porte derrière nous. Il s'agenouilla devant le foyer pour commencer à allumer un feu pendant que je m'installais sur une des chaises en attendant sa réponse.

« A moi. » émit-il finalement. « Ou, elle était censée l'être. »

« Veux-tu en parler ? »

Il se figea alors que le feu s'élevait dans le foyer, à moitié accroupi devant les flammes vacillantes. La lueur dans son dos le faisait paraître inquiétant sauvage, presque. Cela dissimulait complètement l'expression de son visage.

« Non. » répondit-il simplement. « Mais je doute que vous vous contenterez de cette réponse. »

« Je suis curieuse. » admis-je. « Mais je t'ai causé assez de tort. Je ne vais pas insister pour une histoire que tu ne veux pas partager. »

Nous gardâmes tous deux le silence ensuite. Il s'attela à la cuisine du dîner – j'étais beaucoup plus à l'aise avec la théorie sur la préparation de nourriture que l'applicatif – tandis que je passais en revue les images que j'avais capturés sur la tablette Sheikah. Beaucoup d'entre elles étaient de piètre qualité, ou finalement superficielles. J'en supprimais la plupart. Mais je me sentais obligée d'en conserver quelques une que j'avais pris… plus récemment, comme celle de l'endroit précis où le clan Yiga m'avait piégé. Je devais avoir capturé l'image lors de mon premier passage à l'oasis ce matin-là. Cela me semblait très important, en quelque sorte – comme si j'avais un besoin vital de me rappeler ce qui s'était passé à cet endroit. Je sauvegardais l'image du sanctuaire de Tina Kyosa et le bosquet de bouleau près de la rivière Hylia, ainsi que quelques autres. Elles n'étaient pas importantes du point de vue de la recherche, mais je répugnais simplement à les effacer.

Il me tendit un bol de potage et s'assit à la table en face de moi pour manger son propre repas.

« J'étais jeune. » dit-il, fixant son bol comme s'il y voyait autre chose. « J'étais très ami avec une fille… elle s'appelait Saria. Nos familles avaient décidé qu'on se marierait, lorsque nous en aurions atteint l'âge. Cela ne signifiait rien pour nous… à part que nous étions plus susceptibles d'être pardonnés pour les bêtises que nous faisions ensembles. Une nuit… Une nuit, elle n'est pas rentrée à la maison. Nos familles l'ont cherché dès le lendemain, mais j'ai été obligé de rester en retrait. » Il balaya la pièce d'un regard fuyant. Ses yeux semblaient se concentrer sur des choses qui n'étaient plus là. « Deux nuits. Une longue journée entre les deux. Je ne supportais plus cette pièce, et au moment où le jour suivant s'est levé, je ne pouvais plus rester ici une minute de plus. Je suis parti la chercher par moi-même. »

Il se tut alors et reporta son attention sur son potage. Il mangea comme il mangeait toujours – rapidement, mesurément, soigneusement – mais son esprit ne semblait plus être présent. Je me serais menti à moi-même si j'avais dit que je ne voulais pas insister, mais je ne le voulais pas le forcer à cela. Je ne souhaitais pas le contrarier que j'aie réussi à ne pas le faire jusqu'à présent était sûrement la seule bénédiction que j'aie jamais reçue.

« Je suppose que tu ne l'as pas retrouvée comme à votre dernière rencontre. » suggérais-je tandis que les ombres s'allongeaient et que le crépitement du feu devenait le seul son autour.

Il secoua la tête. « Non. Elle s'était caché des bokoblins dans les marais du côté sud du lac pendant la majeure partie de ces deux jours. J'avais une petite épée de bois que mon père m'avait donné, pour commencer à m'entraîner, et je… j'ai tué les bokos qui la chassaient et je l'ai ramenée chez elle. Elle était tombée malade à cause du froid et n'a pas passé la semaine. Nos familles… se sont disputées, comme cela arrive parfois en période de tragédies. Mon père passait de plus en plus de temps au château. Ma mère est retournée à Tabantha, où elle est née elle y vit encore. Mon père vient ici de temps en temps – c'était la maison de son père, et son père avant lui, et il espérait qu'elle me revienne un jour. A moi, et à Saria. »

Tant de réponses, aux questions que je n'avais su poser. J'étais à nouveau à court de mots.

« Je suis tellement désolée, Link. » ai-je réussi à bredouiller. « Je ne peux pas imaginer ce que cela a dû être pour un enfant. »

Ses yeux croisèrent les miens, enfin, et il y avait des ombres à l'intérieur qui n'étaient pas jetées par le feu. « Non. Et j'en suis heureux. Ce n'est pas quelque chose que je souhaite que quelqu'un vive, et ce n'est pas non plus un souvenir que je partage souvent. »

« Merci de l'avoir partagé avec moi » murmurai-je.

Il tendit la main et pris le bol devant moi, le portant au foyer pour le frotter et le nettoyer. « Ma vie vous appartient. » répondit-il. « Je suppose que cela inclut également mes paroles. »

Je cherchais quelque chose à dire en réponse à cela, mais avant que j'en ai la moindre idée, il fit un geste vers le lit du côté droit de la pièce. « Vous allez vouloir celui-là. »

« Puis-je demander pourquoi ? »

Il me jeta un coup d'œil qui aurait pu être souriant, s'il n'avait pas été assombri par les ombres crées par le feu. « Vous ne voulez pas savoir, non. »

« Très bien, alors. Bonne nuit, messire Link. »

« Bonne nuit princesse. »


Notre projet de se rendre à la Source du Courage le lendemain matin fut retardé par une lettre de Farras qui fut la première chose que nous avons reçu dans la matinée. Les messagers Piafs possédaient une incroyable capacité à retrouver les gens celui qui avait frappé à la porte de Link semblait plus que familier avec mon chevalier servant.

Farras travaillait sur les gardiens à l'intérieur et autour du château d'Hyrule, et menait des recherches sur l'emplacement des colonnes enfouies qui contiendraient des centaines de gardiens supplémentaires – de différentes tailles et types – pendant son temps libre. Il avait découvert de nombreuses références à « des tours enterrées dans le sol » qui semblaient être la clé de tout : des sanctuaires, des gardiens, de la totalité de cet ancien réseau, absolument tout. Il devait s'agir de piliers ou de tours remplis de gardiens sous le château d'Hyrule, mais peu importe la profondeur à laquelle nous creusions, nous n'en avions trouvé aucun signe. Nous ignorions toujours si ces colonnes à gardiens et les tours qui fournissaient le pouvoir aux sanctuaires étaient une seule et même chose c'aurait dû être le sujet de mes propres recherches, si le pouvoir du sceau ne se trouvait pas être aussi capricieux à obtenir.

Farras avait buté sur une mention presque anodine de quelque chose appelée la tour sylvestre dans un ouvrage, et était parvenu à reconnaître son emplacement grâce aux indices sur le paysage alentours. Un sondage sur le site ne devait guère donner de résultats, il pensait plutôt qu'un point de vue plus élevé permettrait de saisir davantage la configuration du terrain et déterminer le meilleur endroit pour commencer les fouilles. Il aurait pu demander à un Piaf, mais il pensait que la meilleure option était que j'aille prendre plusieurs images avec ma tablette Sheikah à partir de multiples points de vue qu'il avait listé sur un autre feuillet.

« Je n'en suis pas sûr, Princesse. » déclara Link, d'une voix lente chargée de pensées profondes tandis qu'il parcourait la missive. Je la lui avais remise après avoir fini de la lire, à sa grande surprise. « Se rendre à Ordinn est un long voyage, et je suis certain que vous êtes impatiente de retourner au château… »

J'écartais quatre réponses assassines avant de percevoir une lueur dans son regard et de comprendre qu'il me taquinait. La surprise dût se lire sur mon visage, car ses épaules se crispèrent dans un rire silencieux et il me rendit la lettre avec un sourire fantomatique.

« D'ici, le chemin le plus rapide jusqu'à Ordinn est de suivre la route entre les Monts Géminés, et ensuite de prendre au nord par Cocorico et le hameau des Anémones. Farras suggère que cette tour se trouve directement en dessous du champ de manœuvre militaire nous devrions certainement éviter d'effectuer un itinéraire direct jusqu'à la zone si vous voulez y être sous un court délai. Serpenter à travers les montagnes couvrira plus de distance que de traverser le centre d'Hyrule, mais Necluda et Elimith sont beaucoup moins peuplées et nous serons moins souvent arrêtés. »

« Cela a du sens. Lorsque les tours ont été enfouies, les Gardiens devraient probablement être perçu culturellement comme des forces protectrices ou miliaires. Je me demande si nous ne devrions pas vérifier d'autres forts et garnisons importantes… mais, non, nous devons d'abord abord déterminer ce que nous chercherons géographiquement et géologiquement parlant quand nous fouillons à la recherche de tours. »

Link semblait déjà habitué à ma tendance à parler à haute voix quand je réfléchissais à de nouvelles données sur la technologie ancienne. Il avait vérifié et fermé la maison – sa maison, plutôt – avant que mon esprit ne commencer à enregistrer la suite de son discours.

« La route est tout à fait praticable, d'ailleurs. J'imagine que c'est l'un des nombreux cas où votre expérience avec les itinéraires et les localisations rejoindra la mienne. »

Il avait répondu avec une sorte de révérence peu appuyée le soleil frôlait à peine l'horizon montagneux que nous étions déjà en dehors de la ville et nous dirigions vers l'est. Nous suivîmes la rive du lac d'Adeya tandis qu'il s'allongeait vers le sud et que ses eaux limpides se faisaient marécageuses. Link nous guida vers la Source du Courage par un sentier différent que celui que ma mère m'avait enseigné quand j'étais enfant elle m'avait amené au sud au petit village de Soneau, puis avait suivi la rivière Dracos au nord. Link était en train de suivre un itinéraire beaucoup plus direct, à travers quelques hauteurs assez accidentées. Si j'avais porté mes bottes et ma tunique usuelles, cela n'aurait rien eu d'insurmontable dans ma robe blanche, que j'avais déterré de mon bagage pour le Sanctuaire, la marche était beaucoup plus lente. Link supportait cela avec la même patience dont il faisait preuve pour tout le reste il prit soin de m'apporter son aide tout détournant soigneusement ses yeux de l'exposition inhérente à l'escalade dans une robe. Il était un homme parfaitement bien élevé, en toute honnêteté, et cela me rappelait une fois de plus à quelle point ma première impression de lui avait été injuste. Malgré cela, à l'avenir, je porterais mes bottes et mes bas pendant le voyage et me changerais simplement à la Source.

Lorsque nous arrivâmes dans le périmètre de la Source proprement dite, il s'éloigna et me permit d'approcher de la statue de la déesse Hylia. Il se retourna, l'épée dégainée, et se mit dos à moi gardant l'entrée pour garantir mon intimité.

Je ne pouvais m'empêcher de me souvenir de la première nuit après notre rencontre je l'avais vu veiller de pareille façon, en dessous de la passerelle entre mon étude et mes appartements, et je croyais qu'il m'espionnait. Il avait probablement monté la garde tous les soirs depuis lors, mais caché de mes yeux afin de respecter ma vie privée.

Comment avais-je pu devenir si douée à lire ses expressions, et tout de même réussir à me tromper complètement sur tout le reste ?

La Source semblait… différente… ce jour-là. Il y avait bien longtemps que je ne m'étais pas tenue dans ces eaux, mais le dernier souvenir demeurait puissant. Il y avait… je ne saurais même pas le dire. De l'électricité ? Un picotement ? Une puissance à peine tangible ondulant à la surface de l'eau.

Je posais mes paumes à la surface de l'onde tout en m'immergeant jusqu'à la taille et je levais les yeux vers l'antique statue qui me faisait face. La seule idée ce que j'avais à faire me venait de mes quelques souvenirs épars de ma mère, agenouillée sous la lune sur la passerelle qui menait à ce qui avait autrefois été son étude. Son visage était serein, ses yeux clos, son menton tendu pour offrir son visage à la clarté nocturne. J'avais vu la lumière, j'en étais certaine – juste un vacillement, avant qu'elle ne se redresse et ne me découvre en train de l'observer.

Pendant les nombreuses années qui suivirent, j'avais essayé de l'imiter, puisque je n'avais rien d'autre à quoi me raccrocher. Il n'existait aucun témoignage écrit légué par les innombrables générations de femmes dont je descendais. Les informations avaient été transmises par bouche à oreille et par enseignement direct les grands-mères et les tantes restaient disponibles s'il arrivait quoi que ce soit à la mère. Mais pas dans mon cas mes relations féminines étaient d'une extrême pauvreté. Je comprenais la nécessité de garder ces informations secrètes, de ne jamais les coucher par écrit afin qu'elles ne puissent pas être découvertes et utilisées contre nous… mais dans ce cas, la sécurité nous menait à notre propre perte.

Je chassais ces pensées de mon esprit et visais la sérénité. La paix. Le clame. L'acceptation pure. Je prendrais tout ce que la Déesse jugerait bon de me donner.

Je vous en prie, je vous en prie, je vous en prie. Je suis là, je suis prête. Je vous en prie, je vous en prie, je vous en prie. Je ferais tout ce que vous attendez de moi. Je vous en prie, je vous en prie, je vous en prie. Dites-moi simplement ce que vous voulez que je fasse. Pitié, pitié, pitié.

« Princesse. » fit doucement une voix, près de mon oreille, tandis que l'on enroulait quelque chose autour de mes épaules.

Je sursautais, surprise, et remarquais qu'il faisait sombre. Mon corps était glacé, mes pieds engourdis, et ma robe trempée s'accrochait à moi d'une manière qui aurait pu me paraître embarrassante si je n'étais pas aussi épuisée.

« Quoi… Comment… Mais… »

« Venez. Vous êtes gelée et il fait presque nuit. J'ai fait un feu, et j'ai monté le camp afin que vous puissiez vous changer et mettre des vêtements secs. »

Il avait ses mains sur mes épaules, tenant un quelconque vêtement qu'il avait reconverti en couverture pour ma peau humide. Je le laissais me tirer hors de l'eau, loin de la statue de la Déesse, jusqu'à l'endroit où il avait allumé un feu dissimulé dans une alcôve abritée de l'édifice de pierre antique autour de la Source.

« Est-ce judicieux de faire un feu ici ? »

Je le vis hausser les épaules. « J'ai passé beaucoup de temps à cette Source et j'ai toujours établi mes feux de camp à cette position. Elle n'a jamais eu l'air de s'en soucier. »

Il y avait quelque chose là-dedans – pas dans ses paroles, mais dans la connexion de pensées que ces mots inspiraient dans mon esprit – mais j'étais trop fatiguée pour y réfléchir. Il me remit un remède et je l'avalais sans poser de question, et le laissais me guider. J'abandonnais tout espoir d'introspection et le suivi simplement là où il m'ordonnait d'aller – non loin du feu, sur un tas de linge, la tête inclinée, les yeux fermés, je tombais dans le sommeil.

Je me réveillais avant l'aube pour découvrir le feu encore crépitant, et Link assis en tailleur un peu à l'écart. J'étais dans une alcôve abritée, utilisant sa Tunique de Prodige comme couverture… ainsi qu'une capuche et une étoffe rembourrée qui semblait remplie de plumes duveteuses. J'avais également à disposition un pantalon assorti fermement enroulé pour en faire un oreiller, et une fiole vide à portée de main. Je ne parvenais pas à comprendre comment il pouvait transporter autant de choses sur lui, mais il devait avoir vidé tout son paquetage pour m'en faire un lit. Le tout sentait un peu le bois fumé – il y avait un feu de camp à quelques pas, après tout – mais vêtements avaient aussi l'odeur des chevaux, du soleil et de la pluie, et de l'émanation magique presque mordante qui semblait s'incruster partout où l'Epée de Légende s'attardait. C'était la nature et l'acier, et je passais plus de temps que je devais l'avouer à les respirer.

Link était simplement vêtu de la chemise mince qu'il portait sous sa tunique, dos au feu mais assez loin pour ne pas être dérangé par la chaleur. Il avait à nouveau étendu son épée sur les genoux, et je me sentais assez en sécurité et réchauffée pour retourner dormir. Je le ne le fis cependant pas je quittais ma literie improvisée et il fut immédiatement debout.

« Merci. » dis-je, décidant qu'il fallait commencer par cela en premier, et prendre l'habitude d'être reconnaissante de tout ce qu'il faisait pour moi. Il adopta une attitude légèrement plus détendue pendant que je parlais peut-être l'avais-je surpris, après tout. « Je me suis sentie… comme si les choses étaient différentes cette fois-ci. J'avais… tort, bien sûr. Encore une fois. Mais je n'ai pas senti le temps passer et je me serais probablement évanouie dans l'eau si tu ne m'avais pas interrompue dans mes dévotions. Je te remercie de ton intervention. »

« Urbosa a mentionné que cela s'était déjà produit auparavant. » admit-il en s'accroupissant devant le feu pour commencer à préparer le petit-déjeuner.

« Est-ce que tu es resté éveillé toute la nuit ? »

Il haussa les épaules je prenais ça pour un oui.

« Je te remercie une fois de plus. »

Nouveau haussement d'épaules, bien que celui-ci inclina légèrement sa tête d'un côté, et ses yeux clignèrent. Ce n'est pas grave, ai-je interprété.

« Je suis désolée de nous faire perdre du temps. Je… »

« Ce n'était pas une perte de temps. » répondit-il, avec une chaleur dans la voix qui me bouleversa en silence. « Même si ce temps ne s'est pas révélé aussi fructueux que vous l'auriez souhaité, cela reste pour une bonne cause. Rien de tout cela n'est de votre faute, Princesse. »

« Je devrais être… »

« Vous l'êtes. »

Je clignais des yeux, aussi surprise par l'interruption que par son ton catégorique. Il avait répondu en me tendant une assiette remplie d'une omelette aux champignons qui surpassait tout ce que j'avais mangé au Château.

« Comment fais-tu pour cuisiner aussi bien ? »

Ce fut son tour d'être étonné, semblait-il. « J'aime la nourriture. » répondit-il, un peu trop rapidement.

Je le regardais étroitement au-dessus du feu et de mon plat de nourriture alors qu'il recommençait à manger sa propre – sensiblement plus large que la mienne – omelette. Il semblait sentir mon regard sur lui et m'adressais des coups d'œil de plus en plus déconcertés tandis qu'il mangeait. Je ne pouvais dire avec certitude si la proximité du feu intensifiait la couleur de ses joues, ou s'il rougissait.

« Plus je passe de temps à cuisiner, moins je mange. » marmonna-t-il en prenant mon assiette et en nettoyant les ustensiles de cuisine au-dessus du foyer. Même cette confession semblait être une interprétation assez édulcorée de la vérité.

C'était un glouton ! Oh, enfin je lui trouvais un défaut, et un tout à fait adorable pour commencer. Sans compter que facile à exploiter. « Soit sûr que je te corromprais avec de la nourriture à chaque fois que tu te montreras particulièrement avare en paroles. »

Il me regarda un instant dans ce que ne pouvait être qu'une vaine tentative de dissimuler son horreur. Il sembla peu à peu se rendre compte que je le taquinais, toutefois, et une sorte de sourire naquit lentement sur ses traits. Je réalisais, peut-être un peu tard, que j'étais toujours confortablement installée dans ses vêtements, et une nuée de papillons me chatouilla l'estomac. Ce n'était… absolument pas ce à quoi je m'attendais.

Remets-toi les idées en place, ou tu ne vaudras pas mieux que les Gerudo. Ou Mipha. Ou… par la sagesse de la Déesse, que probablement n'importe quelle femme qui a déjà passé du temps avec lui, n'importe quand, où que ce soit.

Je m'éloignais de ses vêtements, lui rendant sa tunique, qu'il fit passer par-dessus sa tête et remis rapidement en place. Je tentais de replier le reste de ses affaires, et il m'indiqua simplement un coin de l'édifice de pierre délabré où je pouvais me cacher derrière un mur à moitié effondré pour revêtir mon équipement plus robuste. J'étais extrêmement consciente de sa présence tandis que je retirais ma robe blanche encore humide et que j'enfilais méthodiquement mes bas, bottes, tunique et ceinture. Quand je sortis de derrière le mur affaissé, Link avait remballé tous ses vêtements supplémentaires et effacé la plupart des preuves de notre feu.

« Où est-ce tout est passé ? » demandais-je en utilisant mon reflet dans l'eau de la Source pour tresser mes cheveux au-dessus de mon visage.

« Dans mon paquetage. » répondit-il en tapotant la petite sacoche qui était attachée dans le bas de son dos.

« Comment tout a pu rentrer là-dedans ? »

Il me fit un clin d'œil – il venait réellement de me faire un clin d'œil – et me dit « Par magie. »

Je secouais la tête et ne put m'empêcher de rire. Je n'étais pas certaine que la magie puisse faire disparaitre un ensemble complet d'armure anti-froid dans un bagage plus petit que ma tête, aux côtés de provisions pour plusieurs semaines et un élixir pour chaque éventualité, mais j'avais une très bonne idée de comment lui arracher la vérité.

Nous contournâmes le côté sud des Monts Géminés, faisant un peu d'escalade pour nous éviter les innombrables commerçants et voyageurs sur la route qui courrait entre les deux moitiés de la montagne. Nous rattrapâmes le sentier à l'est des Monts, traversant le Pont de l'Aîné et nous dirigeant vers Cocorico, arrivant juste après midi, grâce à notre départ anticipé. J'achetais mon pot-de-vin à la petite épicerie juste avant de quitter le village, sans s'arrêter pour visiter qui que ce soit car mes collaborateurs les plus proches n'étaient pas présents Impa excavait une nouvelle source de Gardiens, à l'extrémité nord d'Akkala, Farras supervisait le laboratoire à l'extérieur de la Citadelle, et Pru'ha travaillait sur sa propre tablette Sheikah dans son laboratoire d'Elimith.

« Une tarte aux pommes. » annonçais-je alors que nous sortions du village, par l'ouest pour esquiver les hautes terres bordant Cocorico avant de tourner au nord vers les îles sur la rivière de la Luterrane qui composaient le hameau des Anémones.

La tête de Link pivota vers l'endroit où je tenais, quelques pas derrière lui, faignant de fouiller dans mon paquetage. J'en sortais la surprise – encore fumante du four – et la tendais vers lui.

Alors qu'il ouvrait la boucher pour parler, je le coupais. « Elle est à toi, pour le très, très modeste prix d'une explication sur la façon dont tu entasse tout dans ton sac. »

Ses yeux s'agrandirent de façon comique puis son visage se vida de toute émotion. « Les nouvelles vont vite on dirait. »

« Je suis connue pour mes capacités de déduction. Ce n'étais qu'une question de temps, messire chevalier. »

« Les Korogu. » dit-il, puis il tendit la main vers la tarte comme si c'était une réponse suffisante.

« Qu'est-ce que les Korogu ont à voir avec ça ? Où as-tu seulement trouvé un Korogu, je pensais qu'il s'agissait d'un mythe ! »

Il fixa la tarte aux pommes d'une façon qui ne pouvait qu'être décrite comme du désir et me lança un regard plutôt sombre, je devais le dire. « Dans la Grande Forêt d'Hyrule. Ils aident le Grand Arbre Mojo à protéger l'Epée de Légende. Et l'un d'eux peut enchanter les sacoches pour qu'elles puissent contenir beaucoup plus d'objets que possible. Maintenant, si vous avez fini de vous moquer de moi ? … »

Je lui offris la récompense, et nota avec amusement la vitesse à laquelle il l'engloutit.

« Tu n'aurais pas à manger autant si tu dormais plus. » l'informais-je.

Il me regarda par-dessus son épaule et j'eut du mal à lire en lui. Œillade, bouche tordue d'un côté, ébauche d'un froncement de sourcils. Peut-être avait-il déjà entendu cet avertissement auparavant ? Ou n'énonçais-je qu'une évidence ?

« Peut-être que je renonce au sommeil comme une excuse pour manger plus. » répliqua-t-il, plutôt brutalement, je me retrouvais à rire si fort que je dû subconsciemment me rattacher à quelque chose, pour assurer ma stabilité. Alors que j'essuyais les larmes de mes yeux, je vis que Link avait tendu sa main, et je passais encore une fois mes doigts dans les cordons de son gantelet.

Il était tentant de les laisser là. Il avait drastiquement grimpé dans mon estime, en si peu de temps, que je ne parvenais plus à faire de choix rationnels quand il s'agissait de lui. Je venais de lui faire du chantage avec une tarte, pour l'amour de la Déesse, et à présent je voulais m'accrocher à lui pour marcher ? Je pressais un tout petit peu le gantelet, car j'étais apparemment une fille déraisonnable, puis je laissais retomber sa main.

Quelque chose plana dans l'air pendant un long moment, comme s'il me donnait l'opportunité de changer d'avis et de la saisir à nouveau. Cela ressemblait plus à une envolée complètement improbable de fantaisie, et cette légèreté de ma part était probablement la raison pour laquelle je n'avais pas encore été récompensée du pouvoir du sceau qui représentait mon héritage il était étroitement lié à la Sagesse, après tout, et pour l'heure je ne semblais pas du tout en faire preuve.

Nous avons navigué de bateaux en bateaux tandis que le soleil déclinait à l'horizon, atteignant l'île des Esses, à l'extrémité nord du hameau, juste après la tombée du soir. Nous avions tous deux convenus de préférer l'auberge de l'île des Esses à celle de l'île des Anémones proprement dite, car elle était moins fréquentée et mieux entretenue.

L'aubergiste – une femme toute en rondeurs nommée Gretta – nous reconnut tous les deux et commenta avec animation le choix judicieux que j'avais fait de nommer Link capitaine de ma garde.

Ce n'était absolument pas le cas – ni même un titre valide, car il représentait en réalité l'intégralité de ma garde personnelle – mais Link était trop bien élevé pour révéler mon comportement étriqué lors de notre première rencontre, et s'il n'avait pas l'intention de me traîner dans la boue je comptais également garder le silence à ce propos. Elle nous octroya la vaste chambre double au dernier étage, qui ressemblait plus à une suite de trois pièces, toutes attenantes à un salon central. J'avais déjà séjourné ici auparavant, mais Link eut besoin de quelques minutes pour examiner les lieux avant de décider s'ils étaient assez sûrs pour moi.

« Est-ce que je viens de te voir renifler les murs ? » demandais-je en verrouillant la porte derrière moi.

Il haussa les épaules, ce qui fut une confirmation suffisante à mes yeux.

« Qu'est-ce que tu espères sentir ? »

« Des bananes. » répondit-il.

« Des bananes. » ai-je fais en écho, dubitative.

Il soupira et tomba dans un fauteuil rembourré près du foyer fraîchement allumé – Gretta avait envoyé quelqu'un pour s'occuper du feu et préparer la pièce dès qu'elle m'avait vu sur son palier – et me regarda avec un air tellement stoïque sur le visage que c'en était déconcertant.

« Le clan Yiga, en tant que communauté, est totalement obsédé par les bananes. C'est leur unique alimentation. Ils prétendent que c'est ce qui leur fourni leur puissance. Si vous croisez un homme au bord de la route qui vend son poids en banane, c'est sûr qu'il s'agit d'un Yiga déguisé. Ils ne se déplacent nulle part sans bananes. Alors, oui, Princesse, je cherche des bananes. »

Je m'enfonçais dans le fauteuil en face de lui. « Comment peux-tu savoir cela ? »

« Tuez suffisamment Yiga, et les statistiques s'établissent d'elles-mêmes. Tous les derniers avaient des bananes sur eux. »

« Combien… Combien de Yiga as-tu tué ? »

« Beaucoup. », dit-il simplement.

Je ne pus m'empêcher de frissonner. « Cela semble… différent. Le fait de tuer des bokoblins ou des moblins à l'air d'être à mille lieues du fait de tuer des hommes. Des hommes mauvais, meurtriers et terrifiants, mais… des hommes néanmoins. »

« On dit que Ganon a été un homme, autrefois. » répondit Link. « Vous et moi l'avons tué un nombre incalculable de fois, car les âges nous le ramènent dans un cycle sans fin. »

Je le fixais avec stupéfaction pendant plusieurs minutes avant de comprendre. « Je ne sais pas par où commencer. » avouais-je. « Tu me dit que tu penses que la Princesse et le Héros des légendes seraient en fait nous ? »

Link désigna de son menton la lame purificatrice. « Vous m'avez posé la question une fois… si elle me parlait. Et la réponse est non. Elle n'est pas douée de parole. Mais depuis que je la possède, quand je dors, j'ai des rêves qui sont… les miens, mais pas seulement. Je n'ai pas le même âge, je suis d'ascendance différente, je vis dans un endroit avec un autre nom. Je suis élevé par des esprits de la forêt, ou un orphelin recueilli par son oncle, ou simplement un berger vivant dans une maison dans un arbre, mais je suis toujours… moi. Et la Princesse doit peut-être se cacher, ou elle est une archère accomplie, ou rien de moins que la réincarnation physique de la Déesse Hylia dans une enveloppe mortelle, mais à chaque fois que je la rencontre en rêve, c'est toujours… vous. »

J'avais le menton entre les mains tandis que je tentais de prendre conscience de tout ce qu'il venait de me dire. La cadence de sa voix était hypnotique, et il y avait une intensité captivante dans ses yeux. J'avais déjà été fascinée par lui auparavant, mais cette fois, je l'admettais librement.

« Tu penses qu'il s'agit des souvenirs de l'épée ? »

Il acquiesça. « Je me suis vu marcher vers elle, encore, et encore et encore. Je la sentais me reconnaître quand je m'en approchais. Elle ne me laissait jamais la toucher immédiatement – je devais être assez fort, ou ma volonté devait être bien plus grande encore – mais toutes les épreuves que je devais endurer avant de pouvoir réclamer l'épée étaient toujours bénéfiques pour moi. L'épée n'en a jamais eu besoin – elle me connaît mieux que je ne me connais moi-même. »

La prochaine étape, logiquement, me concernait, mais je ne pouvais pas l'évoquer. Je n'eus pas à le faire, cependant Link compris mon dilemme et aborda le sujet lui-même.

« Lorsque vous êtes entrée dans la salle du trône le jour où j'ai rencontré votre père, je vous connaissais. L'épée vous connaissait, elle vous connait. C'est pour cela que je suis convaincu que toutes les difficultés auxquelles vous faites face – avec votre père, avec le pouvoir du sceau, avec les Sources, avec les dévotions – ne sont pas de votre faute. Elles sont vos épreuves, elles sont ce que vous devez accomplir afin d'être prête à recevoir le pouvoir que vous avez déjà réclamé. Quelle que soit cette puissance, elle vous connaît sûrement aussi bien que l'épée, comme c'est mon cas. Vous êtes la même Zelda qui a vaincu Ganon à maintes reprises, d'innombrables fois, et vous le ferez à nouveau. »

« Ne fait pas ça. » chuchotais-je, frappée d'horreur.

« Ne pas faire quoi ? » demanda-t-il en se redressant. « Ai-je offensé… »

« Ne me dis pas… des choses pareilles, je ne le mérite pas. » ai-je réussi à articuler. « Pas toi. Je me suis à peine montrée polie à ton égard t'entendre dire… »

« Je crois en vous. » répondit-il, avec douceur, maintenant qu'il ne craignait plus de dépasser les limites. « Je ne vous aurais pas offert ma vie si ce n'étais pas le cas. Ou peut-être que vous préférez ne pas en parler… ? Cela me convient aussi. »

« Faisons cela. » dis-je, dans une tentative désespérée de rediriger la conversation vers quelque chose que je pouvais maîtriser. « Pourquoi refuse-tu aussi souvent de parler ? Ta voix est… » Oh, Zelda, espèce de sotte, ne lui dit pas ça. « …n'est pas déplaisante. Tes mots ne sont pas grossiers. Tu as clairement des opinions basées sur ton expérience. Pourquoi opter pour le silence ? »

La question semblait le peiner, mais j'avais également l'impression qu'il avait l'intention de répondre. Je lui laissais le temps, perdue de longues minutes dans le vacillement et le crépitement du feu dans l'âtre.

« Quand j'ai rencontré Mipha ... vous connaissez cette histoire, n'est-ce pas ? »

Je hochais la tête, ne souhaitant pas parler pour peut-être le distraire.

« Elle avait l'air d'une enfant. Certes, j'étais un enfant. Mais même si elle était un peu plus âgée que moi, les Zora vieillissent lentement et elle paraissait bien plus jeune. Et à mes yeux elle était… elle était Saria. Juste une enfant, dans des eaux inconnues, souhaitant seulement trouver un moyen de rentrer à la maison. Alors je l'ai aidé, comme j'aurais voulu quelqu'un aide Saria. Et quand nous sommes arrivés devant son père, elle a raconté cette histoire grandiose comme quoi je l'avais bravement défendue… et j'ai décidé de la laisser dire. Je préférais qu'elle me prête les traits dont elle avait besoin ou voulait voir en moi, que de l'accabler avec le véritable motif derrière mes actions, que d'attrister son bon cœur avec l'histoire de la mort de mon amie. Et c'est devenu… plus qu'une habitude, je suppose. Je sais que je peux supporter ces fardeaux, mais il n'y a aucune raison de penser que les gens que je rencontre le puissent aussi. Si j'ai été choisi pour être un Héros, alors je suis déjà devenu quelqu'un sur qui je n'ai aucun contrôle. Si d'autres veulent accumuler sur moi d'autres titres, d'autres fardeaux, d'autres espoirs, des rêves, des aspirations, des souhaits et des prières, alors tel est mon sort. Au fil du temps, j'avais de plus en plus d'yeux sur moi, et la nécessité de maintenir mes exploits précédents s'est faite de plus en plus forte. Au final, je rends bien mieux service à tous avec mon silence. »

Mes mains couvraient la moitié inférieure de mon visage, et je ne me souvenais pas les avoir levées. « Tu n'as pas l'intention de vivre toute ta vie de cette façon, n'est-ce pas ? Accumuler les fardeaux des autres, ne jamais alléger les tiens, et porter tout cela en silence ? »

Link haussa les épaules, maladroitement ce n'était pas un substitut de réponse, cette fois-ci, mais plutôt une démonstration inconsciente d'un embarras réel. « Vous connaissez les légendes. Ganon tombe, la Princesse continue à mener Hyrule vers un âge d'or, mais que devient le héros ? » Il se mit debout et se dirigea vers le foyer, se penchant lourdement par-dessus le muret devant le feu. Ses traits étaient cachés dans l'ombre, mais je ne pouvais pas me détourner de son visage. « Avez-vous déjà lu quoique ce quoi qui décrive le destin qui attends le Héros, Princesse ? »

L'horreur s'insinua lentement en moi quand je réalisais la réponse. « Non. J'ai… non. Mais cela ne signifie rien, Link, nos bibliothèques sont si limitées... »

« Soit je m'évanoui dans l'oubli, et les charges cessent de s'accumuler, ou le combat avec Ganon est mon dernier. »

« Non, Link. » arguais-je en me levant. « Je ne peux pas y croire. As-tu interrogé l'épée ? Quel souvenir te montre-t-elle ? »

Il sembla s'affaisser légèrement vers l'avant, et il resta silencieux pendant si longtemps, que je me mis à penser qu'il ne répondrait pas. Finalement, il s'éloigna du foyer et leva les yeux vers moi, ses traits encore fondus dans les flammes dansantes et l'ombre croissante. « L'Epée de Légende m'a donné des instructions précises sur la façon de la rendre lorsque nous aurons vaincu Ganon, ainsi elle sera prêtre pour le prochain Héros. »

Je sentis un poids tomber au fond de mon ventre tandis qu'il esquissait une inclinaison peu appuyée. « Je crois que je vais dormir un peu ce soir, Princesse. Si vous entendez du bruit dans la nuit, appelez-moi je vous prie. » Puis il partit, la porte ne se referma pas complètement derrière lui.

Je titubais jusqu'à ma propre chambre, m'effondrant sur un côté du lit et écartant le désir accablant de pleurer. Je n'avais pas pleuré depuis des années, et je ne comptais pas m'y remettre maintenant, mais même la volonté était une chose à laquelle je ne faisais pas souvent face. J'extirpais mon journal hors de mon paquetage et je le fixais, le regard vide, pendant ce qui me sembla être des heures. Comment pourrais-je mettre les évènements – les conversations – de ces deux derniers jours en mots ? Comment pouvais-je le faire sans passer la nuit entière à coucher ses mots sur papier ?

Je ne pouvais pas. Je n'essayerais pas. Je pouvais évoquer les idées principales, en espérant qu'elles me remémorent des souvenirs plus complets quand je relirais mes propres mots dans cet avenir insoutenable.


Peu à peu, Link s'ouvre à moi. Il s'avère que c'est un vrai glouton. Il ne peut pas résister à un bon repas ! Quand j'ai finalement réussi à lui demander pourquoi il était tout le temps aussi silencieux, j'ai bien vu que la réponse lui coutait. Pourtant, il me l'a dit. Avec tant autant de poids sur ses épaules et de regards braqués vers lui, il a estimé plus judicieux pour rester fort de porter son fardeau en silence.

Un sentiment que je ne connais que trop bien… Dans son cas, cela l'a forcé à cesser d'extérioriser ses pensées et ses émotions. J'ai toujours cru qu'avec un talent naturel comme le sien, il n'avait jamais été confronté à l'échec. Comme je me trompais… Chacun mène ses propres combats intérieurs qu'on ne voit pas forcément… J'étais tellement focalisée sur mes propres soucis, que j'ai échoué à comprendre les siens.

J'aimerais lui parler davantage et découvrir ce qui se trouve sous cette apparence si calme, l'entendre parler librement et ouvertement. Et peut-être qu'ainsi je pourrais, moi aussi, lui dévoiler qui je suis et lui parler des démons qui me hantent depuis toutes ces années.


J'aime beaucoup la personnalité de ce Link quand il décide de parler, et vous ? Dans le prochain chapitre, on reprends le cours des souvenirs et on retrouve des têtes connues.