Euuh... Bonjour? Nan, je ne peux pas juste me pointer comme ça et dire "bonjour" alors que je fais la morte depuis trois mois ("Shame on me") ! Il faut dire que ma... "rentrée" n'a pas été simple. Un conseil : si vous êtes à la fac et que vous vous réorientez, essayez toutes les solutions autres que la procédure APB. Sans vouloir partir dans un réquisitoire politique, l'Education Nationale ferait mieux de faire analyser l'algorithme qui gère les affectations, vu le nombre de mes collègues de la gente estudiantine qui ont galéré autant que moi à trouver une fac qui voulait bien d'eux. Franchement, est-ce que c'est normal qu'on vous envoie balader de toutes parts alors que vous vous êtes cassé le c*l à avoir un bac S mention bien et que la seule chose que vous demandez c'est d'avoir le droit d'étudier tranquillement ?! Bref, perso j'ai pas à me plaindre, une fac a eu pitié de moi il y a deux semaines (je vous raconte pas la galère pour rattraper les cours avec les exams qui approchent), mais beaucoup des gens que j'ai rencontré lors de ma quête (oui, oui, je pars en mode heroic fantasy) sont toujours des marginaux de la société, sans aucun statut précis (ni étudiants, ni chômeurs, ni quoi que ce soit d'autre que des galériens qui errent d'université en université pour avoir une formation qui correspondrait au moins vaguement à ce dont ils ont plus ou moins envie, youpi -_- ). Ayez une petite pensée pour eux, s'il vous plaît.
Bref, j'étais un peu sur les nerfs, mais je m'en veux terriblement de n'avoir publié aucun chapitre durant ce laps de temps (d'autant que ça fait un moment que celui-ci dort dans mon ordi). Je suis absolument désolée... Je n'ai rien de mieux que de vous laisser lire ce chapitre pour me faire pardonner. J'espère qu'il vous plaira et que votre attente en aura valu la peine.
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Disclaimer : Kuroko no Basket ne m'appartient pas. Et encore heureux. Vous imaginez si Fujimaki-sensei avait autant délaissé sa série que j'ai délaissé cette fiction ?
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CHAPITRE 3 : Rapprochement dans la tourmente
Depuis cette rencontre fortuite à la bibliothèque, une sorte de routine s'était installée dans la vie de Kuroko. Il allait chaque jour en cours, puis restait pour s'entraîner soit avec Aomine, soit seul, et il rentrait le soir, encore une fois seul ou accompagné du prodige du basket. Souvent, il passait devant le bureau des entraîneurs, où il lui arrivait d'apercevoir Akashi en train de travailler, dernier encore présent sur les lieux à ces heures si tardives. Parfois, le bleuté le croisait dans les couloirs, et à chaque fois le roux prenait la peine de le saluer au passage, mais jamais encore ils n'avaient eu l'occasion de se reparler comme ils l'avaient fait au milieu des rayons chargés de livres.
Leur entrevue suivante eut lieu quelques semaines après la première, toujours au même endroit d'ailleurs. Dans le collège Teikô, la bibliothèque scolaire, les salles d'études ainsi que certains clubs étaient ouverts le samedi matin dans le but d'offrir les meilleures conditions de travail aux étudiants les plus acharnés. Ces dernières semaines, la bibliothèque avait été bondée chaque samedi, en raison des récentes sessions d'examens, source de stress intense pour les plus sérieux et véritable claque réveillant même les plus paresseux, entraînant ainsi la prise d'assaut de tous les coins possibles et envisageables pour réviser les cours (voire dans certains cas prendre enfin connaissance du programme), seul ou en groupe.
Kuroko fut donc assez surpris de trouver la bibliothèque vide ce samedi. Il pouvait même entendre le chant des oiseaux par les fenêtres grandes ouvertes.
C'était déjà le milieu de l'automne, néanmoins le temps était au beau fixe, Tokyo semblant bénéficier de ce que certains appellent poétiquement "un été indien". Une agréable brise soufflait à travers la pièce, soulevant doucement les rideaux et remuant au passage les cheveux cyans du collégien qui s'efforça ensuite de les remettre à peu près en place. Après presque dix bonnes minutes de vaine bataille, il abandonna en se disant qu'ils finiraient bien par se replacer correctement tout seul. Soupirant, il s'apprêtait à se rendre au bureau de Sakamoto-san quand il entendit un rire léger. Dans un sursaut, Kuroko se tourna vers l'origine du bruit et rencontra deux prunelles rubis rieuses.
« Bonjour Akashi-kun.
– Bonjour Kuroko. C'est assez impressionnant comme la bibliothèque est complètement déserte maintenant que les examens sont finis, tu ne trouves pas ? »
Encore sous le choc de s'être laissé surprendre par cette apparition inattendue (ce qui était normalement SA spécialité), le garçon ne répondit qu'en hochant la tête. Puis, se rendant compte que le roux avait dû assister à son épique combat capillaire, il détourna les yeux, pris d'une gêne soudaine. Souriant d'un air entendu, Akashi s'approcha de la fenêtre la plus proche et posa le coude sur le rebord de celle-ci, laissant sa tête reposer nonchalamment sur l'appui ainsi créé, la joue collée à la main. Il ferma les yeux, comme pour apprécier davantage le calme ambiant et la chaleur des rayons de soleil qui chatouillait sa peau. Le vent souffla à nouveau et secoua ses mèches vermeilles de façon... fort élégante, à vrai dire, sans même le décoiffer, donnant à Kuroko à la fois de violents désirs de meurtre et une drôle d'envie de glisser ses doigts à travers ces cheveux flamboyants qui semblaient si doux et souples. Levant les yeux au ciel face à cette contradiction et à l'incohérence de son train de pensée, le bleuté se plaça près de son camarade, la tête appuyée sur ses deux bras croisés et le regard tourné avec curiosité vers son homologue. Ce dernier ouvrit les yeux à son tour et lui rendit son regard tandis que deux sourires jumeaux, fins et discrets, fleurissaient sur leurs lèvres, sans qu'il y ait pourtant de raison apparente à cela.
« Tes lectures avancent bien? s'enquit Kuroko.
– Oui, j'ai déjà finit un livre sur deux, confia le roux.
– Celui de Dazai-sensei j'imagine.
– Celui-là même. J'ai aussi commencé l'autre livre. Je le trouve très intéressant, merci de me l'avoir recommandé, mais pour l'instant je ne vois pas vraiment l'intérêt de le confronter à La Déchéance d'un Homme, avoua-t-il.
– Où en es-tu dans l'histoire ?
– Au tout début : la femme du personnage principal s'est suicidée, il n'arrive pas à comprendre son geste et ne parvient pas à faire son deuil, donc un ami lui propose de faire un voyage humanitaire en Afrique pour prendre un peu de recul.
– Je pense que si tu continues à lire, tu verras où je veux en venir.
– Avec plaisir. »
Ils se remirent à regarder par la fenêtre. Une jeune fille aux cheveux décolorés, à première vue en troisième ou quatrième année, venait de sortir d'un pas rageur du collège, rapidement suivie d'un garçon brun qui lui courait après d'une démarche affolée. Il réussit à la rattraper. Des éclats de voix se firent entendre. La blonde se remit en marche. Le jeune homme tenta de retenir la fille par le bras, tout en lui criant d'une voix déchirante qu'il était désolé et qu'il l'aimait. Elle s'arrêta d'un coup. Puis elle se tourna lentement vers lui, le regarda droit dans les yeux, s'approcha doucement…
… et asséna un coup stratégiquement placé entre les jambes de son compagnon à l'aide de son sac de cours, qui même depuis la fenêtre semblait très lourd, vraiment bien rempli. Cela fait, elle s'en alla, satisfaite de voir le pauvre bougre se tortiller de douleur à même le sol. Et les oiseaux continuaient toujours à chanter, en cette belle matinée d'automne.
« C'est effrayant, commenta Akashi.
– Je plains ce garçon, ajouta Kuroko.
– Je me demande surtout ce qu'il a bien pu faire pour mettre cette fille dans cet état. »
Tout en contemplant l'agonie du malheureux éconduit, Kuroko spéculait à propos du garçon qui lui tenait compagnie. Il y avait toujours cette sensation étrange autour de ce dernier, qui n'était pas tout à fait infondée d'ailleurs. C'était intrigant, le genre d'impression qui n'arrive pas à sortir de votre tête et qui tourne en rond sans fin, car comment vraiment réfléchir à quelque chose dont on n'a pas la moindre idée et sur la base seule d'une sensation un peu bizarre ? Pour autant, Kuroko cogitait sans cesse dessus. Au final, toutes les réflexions du bleuté pouvaient se résumer en une seule question.
« Que fais-tu ici ?
– De quoi ? »
Oups. C'était sorti tout seul. Il faudra qu'il songe à faire quelque chose pour cette manie de dire les choses de façon ''un peu trop directe''. Enfin, tant qu'à faire, autant continuer et expliquer le fond de sa pensée au roux.
« Normalement, reprit Kuroko, les gens préfèrent éviter le collège lorsqu'il n'y a plus classe, mais toi, tu viens ici dès que tu en as l'occasion après les cours, et quand ce n'est pas le cas, tu restes tard dans le bureau du gymnase pour travailler sur les programmes d'entraînements ou que sais-je encore.
– Mais encore ? interrogea Akashi, intrigué. Je fais ce qu'il faut pour toujours me maintenir au maximum dans tout ce que je fais. La somme d'effort à fournir est proportionnelle à la hauteur des objectifs qu'on se fixe. C'est donc tout à fait normal pour moi de travailler autant. »
Est-ce que le vice-capitaine se rendait compte de l'arrogance de cette réplique ? Kuroko n'en était pas sûr. Akashi avait répondu de manière trop naturelle pour qu'il s'agisse là d'une tentative volontaire de marquer sa supériorité. Il n'avait pas non plus noté dans sa voix cette intonation propre aux gens suffisants et imbus d'eux-mêmes. Il venait visiblement d'un milieu où de tels discours étaient courants. Un milieu dans lequel de telles paroles étaient peut-être même une norme imposée, consciemment ou pas. De toute façon, il était clair qu'avec cette répartie, il cherchait à esquiver les remarques du bleuté. Ce qui, naturellement, ne pouvait qu'exciter l'intérêt de ce dernier. Cependant, s'il insistait davantage, l'autre risquait de se braquer et de ne plus lui adresser la parole. D'ailleurs, pourquoi insister ? Ce n'était pas du tout le genre de Kuroko de se mêler des histoires personnelles des autres. Mais quelque chose le poussait à vouloir en savoir plus sur la personne qu'était Akashi Seijûrô. Une sorte d'inquiétude, une anxiété qui ne le quittait pas depuis leur première rencontre à la bibliothèque.
« De ce que j'en sais, ajouta-t-il après une hésitation, la plupart des gens qui agissent comme ça cherchent en fait à retarder le plus possible le moment où ils doivent rentrer chez eux.
– Si on suit ta logique, cela signifie que toi non plus tu n'aimes pas rentrer chez toi, puisque les soirs ou tu ne restes pas t'entraîner avec Aomine, tu travailles à la bibliothèques scolaires, sans parler du fait que tu viennes aussi tous les samedis…
– … de la même façon que toi tu viens le week-end ici alors que tu pourrais étudier tranquillement chez toi » compléta le garçon aux yeux bleus.
Kuroko ne put réprimer un soupir. Akashi était sur la défensive et essayait encore d'éluder le sujet. Ça n'avait rien d'étonnant, sachant qu'ils se connaissaient à peine. Tout le monde a le droit de garder certaines choses secrètes, c'était une évidence qu'il fallait respecter, et Kuroko serait bien le dernier à exiger que tout le monde déballe sa vie privée en pleine place publique. Néanmoins, cette idée n'empêchait pas Kuroko d'être frustré, même s'il se rendait compte à quel point c'était puéril de se sentir ainsi.
« C'est vrai que je préfère passer le moins de temps possible chez moi, enchaîna finalement le bleuté à la plus grande surprise du roux. C'est un fait que je ne nierai pas, mais comme je ne préfère pas m'étendre là-dessus pour l'instant, je ne persisterai pas à te poser des questions à ce sujet. »
Akashi n'objecta pas. C'est ce moment que choisit Sakamoto pour faire son entrée. Les deux garçons s'inclinèrent en la saluant.
« Bonjour les enfants, je dois m'absenter quelques instants, ça vous dérange de garder la bibliothèque le temps que je revienne ? »
Ils acquiescèrent. Akashi retourna s'asseoir et Kuroko s'installa en face de lui et se plongea dans un recueil de nouvelles qu'il avait emprunté à sa grand-mère. Celle qu'il lisait actuellement était de Kawabata Yasunari. Kuroko aimait beaucoup Kawabata. Son style à la fois sombre et poétique, particulier voire dérangeant, le laissait souvent époustouflé, tiraillé entre mélancolie et émerveillement. Il soulevait régulièrement les yeux pour épier discrètement le roux, qui paraissait pour sa part totalement absorbé par ses exercices de maths. Toutefois il lui semblait qu'il sentait de temps à autre le regard du vice-capitaine se poser furtivement sur lui, cependant il n'avait pas pu le prendre une seule fois en flagrant délit.
La documentaliste revint environ trois quarts d'heure plus tard en s'excusant de son absence. Ils restèrent ainsi jusqu'à la fermeture à l'heure du déjeuner. Ils sortirent en même temps, sans échanger une parole. Devant le collège, ils trouvèrent le garçon qui s'était fait rejeter de façon ''fracassante'' en pleine discussion avec une autre fille, lui tout sourire, elle toute rougissante. Vraisemblablement un peu plus jeune puisqu'elle l'appelait ''senpai'' en admirant le bout de ses souliers vernis. Devant ce spectacle, Akashi lança à Kuroko un regard désabusé semblant dire '' Évidemment... ''
Bien qu'amusé par la situation, le visage de Kuroko resta de marbre, tandis qu'il regardait le présumé coureur de jupons. Il était assis, et écartait légèrement les jambes, sans doute à cause des séquelles qu'avait laissé la blonde en partant.
« La fille de tout à l'heure a bien fait son coup » nota Akashi, comme en réponse aux pensées du bleuté.
Ce dernier ne put qu'acquiescer. Le brun volage finit par se lever et proposa à sa kohai de manger au Maji Burger en l'entraînant à sa suite après lui avoir saisi la main. La fille était presque sur le point de s'évanouir.
« Ça laisse perplexe.
– Il faut croire qu'il n'était pas fait pour être avec une fille possédant un minimum de caractère.
– Sans doute. »
Moment de flottement durant lequel aucun des deux ne savait quoi faire. Il était évident qu'il était temps que chacun aille de son côté, mais ils hésitaient à partir avec tous ces non-dits. Encore une fois, ils n'avaient pas beaucoup parlé, mais le peu qu'ils s'étaient dit était à la fois lourd de sens tout en restant nébuleux. De quoi en avoir des insomnies, en somme.
« Peut-être qu'un jour on devrait jouer carte sur table.
– Un jour, sans doute. »
Les coins de ses lèvres s'étirèrent subtilement.
« En attendant, j'espère qu'on aura l'occasion d'apprendre à nous connaître davantage.
– Je l'espère, Akashi-kun. »
Sur ces paroles sibyllines, les deux garçons se séparèrent, chacun prenant une route différente. Sur le chemin Kuroko réfléchit à ce qu'il pourrait faire de son après-midi. Ils n'avaient pas beaucoup de devoir, donc il contacterait sans doute Aomine pour marquer quelques paniers – ou au moins essayer dans son cas.
xxx
À peine le bleuté eut-il mis un pied dans le hall que sa grand-mère l'assaillait déjà.
« Bonjour Tetsuya, excuse moi de te demander ça, mais ce serait bien que tu restes à la maison, je dois sortir toute l'après-midi, c'est une urgence absolue !
– Ah ?
– Oui, c'est encore ces abrutis de la compagnie d'électricité qui se sont plantés sur la facture, franchement, tu y crois ? Je vais aller leur remonter sévèrement les bretelles à ces glandeurs incompétents ! Trois fois de suite, mais ils nous prennent vraiment pour des idiots ! »
Kuroko restait silencieux tandis que Kioi s'agitait en tout sens pour retrouver sa veste et ses chaussures. Si sa grand-mère était dotée d'une patience légendaire, elle était aussi capable de se mettre dans une colère noire dès lors qu'elle n'était pas prise au sérieux ou qu'elle était sous-estimée. Dans ces moments-là, mieux valait ne pas être la cause de son courroux. Certains prétendaient même que la mort était préférable, et affirmaient qu'une fois qu'elle avait dépassé son seuil de tolérance, elle était susceptible d'incendier un chenil de chiots destinés à devenir guide pour orphelins aveugles. Que ce soit le cas ou pas, l'adolescent récita intérieurement une prière pour le repos de l'âme du malheureux qui subira l'humeur de l'ancienne. Le bleuté s'écarta légèrement pour laisser Kioi se saisir de son trousseau de clés. Celle-ci se retourna le temps d'ébouriffer les cheveux de son petit-fils. Aujourd'hui n'était décidément pas un jour faste d'un point de vue capillaire.
« Excuse-moi de te retenir ici, Tetsuya, mais je préfère ne pas la laisser sans surveillance vu son état, lui chuchota-t-elle, la main sur la poignée de la porte d'entrée.
– C'est rien, lui répondit le plus petit sur le même ton. Tu devrais te dépêcher, tu sais comment sont les administrations en fin de journée, ajouta-t-il, le regard rieur.
– Ouais, c'te bande de flemmards ne pense qu'à rentrer chez eux le plus tôt possible ! S'exclama-t-elle, des flammes dans les yeux. Mais tu vas voir, j'm'en vais leur refaire le portrait comme il faut ! »
Sur ces charmantes paroles, sa furieuse grand-mère s'en alla, pareille à un ouragan s'abattant sur une sculpture de petites allumettes. Kuroko expira et se dirigea vers le salon.
Sur le canapé faisant face à la télévision, une jeune femme, pas très grande, plutôt fine, flottant dans une longue chemise de nuit sans manches. Son allure frêle évoquait un brin de muguet dont les fragiles clochettes menaçaient de tomber au moindre soupir du vent. Sa faiblesse était accentuée par sa pâleur maladive, mortelle, presque surnaturelle pour un être vivant. Ses cheveux mi-longs, à peine ondulés, tombaient sur son dos et ses épaules blanches en douces vagues bleu ciel. Elle avait dû être jolie, un jour. D'ailleurs elle gardait encore un peu de ce charme frémissant de petit chaton vulnérable, errant un jour de neige. Pourtant, le désarroi, la tourmente et la douleur qui suintaient de son corps tout entier jetaient comme un suaire de larmes et de remords, transparent mais tangible, sur une beauté qui n'était que l'ombre de ce qu'elle avait été et de ce qu'elle aurait pu être. À ses côtés, l'habituelle boite de mouchoirs jetables, indissociable et indispensable depuis longtemps déjà.
« Bonjour Tetsu » murmura-t-elle sans se retourner.
Elle prit une gorgée de thé pour apaiser sa voix épuisée, légèrement rauque, sans doute d'avoir trop pleuré. En s'approchant, Kuroko distingua ses paupières rougies tandis qu'elle fixait sans le voir l'écran qui diffusait une publicité dans laquelle un groupe de jeunes filles à l'apparence de poupées de porcelaine vantaient en chantant et dansant les mérites d'une gamme de produits vaisselle. À première vue, ces midinettes manucurées n'avaient jamais touché à une éponge de leur vie. Allez comprendre les idées des équipes de marketing de nos jours…
« Je suis rentré, okaa-san. »
Aimi Kuroko, la mère du bleuté, baissa ses yeux sombres vers sa tasse en soufflant légèrement sur le liquide brûlant pour le refroidir. Sans les relever vers son fils, elle lui indiqua que son déjeuner était dans la cuisine, quant à elle elle n'avait pas faim. C'est avec soulagement que Kuroko quitta le salon pour se nourrir un peu. Dès la première bouchée, il remarqua que c'était sa mère qui avait préparé le repas, il s'obligea donc à manger un peu plus que d'habitude, en tout cas autant que son appétit d'oiseau le lui permettait. Les jours où sa mère était suffisamment en forme pour cuisiner devenaient bien trop rare pour ne pas en profiter, d'autant plus qu'elle était une excellente cuisinière. Lorsqu'il eut fini, il s'attarda encore un peu dans la cuisine, faisant mine de ranger ce qui traînait et ainsi de suite. Il savait pertinemment qu'il ne faisait que retarder le moment où il devrait retourner dans le salon. Ce n'était pas qu'il n'appréciait pas de rester avec sa mère, mais c'était… embarrassant. Ils n'arrivaient que rarement à discuter tranquillement, sans qu'elle ne se mette à avoir une crise et qu'il soit obligé d'essayer de la calmer, sous réserve bien sûr qu'elle le laisse s'approcher d'elle. Et encore, quand ils arrivaient à se parler normalement, ils ne le faisaient que difficilement, sans jamais se regarder directement. Oui, c'était bien là la chose qui dérangeait le plus Tetsuya quand il était avec elle : cette façon qu'elle avait de toujours chercher à éviter ses yeux. Elle ne supportait pas l'idée d'affronter ce regard. Et de fil en aiguille, Kuroko avait pris l'habitude, lui aussi, de ne pas la regarder droit dans les yeux pour éviter qu'elle ne soit mal à l'aise, ce qui évidemment donnait lieu à des séances mémorables d'esquives du regard tout en parlant de la pluie et du beau temps. Rien de plus banal, quoi.
N'ayant vraiment plus rien d'autre à faire dans cette cuisine et admettant qu'il était ridicule de continuer à tourner en rond façon ''poisson rouge dans son bocal'', il se décida à rejoindre Aimi dans le salon. Elle avait posé sa tasse vide sur la table basse et avait replié ses jambes contre son torse, les entourant de ses bras maigres. Elle souriait vaguement devant l'émission comique qu'elle regardait. Kuroko s'installa à l'autre bout du canapé et reprit sa lecture de la matinée. Au bout d'un long moment de silence, la mère du bleuté se racla faiblement la gorge pour attirer l'attention de son fils.
« Comment a été ta journée ?
– Ça va, répondit Kuroko. Je suis allé à la bibliothèque du collège, et j'y ai croisé… un ami ? »
La jeune femme ne put retenir un petit rire face à la perplexité de l'adolescent. Elle tendit le bras pour secouer les cheveux de son fils. Ce n'était définitivement pas du tout la journée idéale pour la chevelure de Kuroko. Mais bon, puisque sa mère avait l'air d'être d'humeur plutôt enjouée pour une fois, il voulait bien sacrifier son confort capillaire pour elle.
« Je peux savoir pourquoi cette hésitation ? l'interrogea-t-elle, les yeux fixés sur les mèches azurées qui s'entremêlaient dans ses doigts blafards.
– Je ne le connais pas depuis très longtemps.
– Mais tu voudrais te rapprocher de lui. »
Le garçon hocha la tête.
« Il n'est pas dans la même classe que moi, ni dans la même section au club de basket, mais on se rencontre parfois dans le gymnase ou à la bibliothèque.
– Et qu'est-ce qui t'intéresse chez lui ? »
Bonne question. Méritant de marquer un certain temps de réflexion pour le bleuté. Il y avait bien cette raison, mais comment l'expliquer...
« Pour faire simple, il me préoccupe un peu. En fait, on est assez différents l'un de l'autre, et il a l'air indéchiffrable, mais il a quelque chose qui me rappelle… moi. »
La jeune femme ne répondit pas immédiatement. Sa main retomba mollement sur les oreillers du canapé, son sourire se crispa. Son regard se perdit dans un vague lointain, au même titre que son esprit. Kuroko savait que l'instant de quiétude qu'ils venaient de partager touchait déjà à sa fin.
« Tu dis qu'il était à la bibliothèque aujourd'hui ?
– Oui.
– Donc quand tu dis qu'il a quelque chose qui te rappelle toi, tu veux parler de cette tendance à vouloir passer le moins de temps possible à la maison. »
C'était une affirmation. Pas spécialement froide ou rancunière. Juste une vérité, dite sur le même ton qu'elle aurait employé pour dire ''la terre est ronde, l'eau ça mouille et le feu ça brûle''. Le garçon ne voulait pas aborder ce point-là avec elle. Mais il était incapable de lui mentir, de la même façon qu'elle-même lui avait toujours dit la vérité, quel que soit le sujet abordé et quitte à ce que ce soit déplaisant. Cette franchise, sans doute parfois excessive mais toujours sans malveillance ni jugement, était un de leurs points communs.
« … entre autre. »
La jeune femme se mit à triturer nerveusement ses poignets. Kuroko devinait qu'en cet instant, elle aurait voulu porter des manches longues qu'elle aurait pu tirer jusque sur ses mains. C'était un réflexe qu'elle avait chaque fois qu'elle menaçait de craquer.
« Tu vois, commença-t-elle, je sais que c'est loin d'être facile pour toi de me voir comme ça, mais… je n'arrive pas à faire autrement, ajouta-t-elle, un début de sanglots dans la voix. Je te fais du mal, et je me hais pour ça, et je me fais du mal, et d'une certaine façon je ne peux pas m'empêcher de te détester aussi par moment parce que, même si c'est faux, j'ai l'impression que c'est de ta faute si je ne m'aime pas et si je ne peux pas t'aimer toi comme tu le mérites, et surtout si lui aussi ne m'aime plus comme il le faisait… »
Il n'en fallut pas plus pour ouvrir les vannes. Elle cessa d'un coup son monologue décousu. Des larmes silencieuses ruisselaient en rivières abondantes le long de ses joues diaphanes, capturant et reflétant la lumière de l'écran qui diffusait toujours un programme comique, en total décalage avec le contexte. Et comme pour se moquer de la situation pathétique de la jeune femme, l'émission choisit de placer à ce moment précis un ''rire de foule'', gras et dissonant. Kuroko s'empara de la télécommande et éteignit l'engin infernal. La respiration d'Aimi se faisait de plus en plus erratique. Elle risquait l'hyperventilation. Kuroko amorça un mouvement dans sa direction. Elle recula, comme prise de panique.
« Et puis après, reprit-elle avec difficulté, je me hais encore plus, je me sens abominable de tout te mettre sur le dos et de tout te reprocher, parce que tu es mon fils, et que je ne te chéris pas autant que je le devrais, moi, ta propre mère ! »
Sa voix était montée une octave plus haute. Elle commençait à se démanger les avant-bras furieusement, si ardemment qu'elle aurait sans doute laissé de longues griffures si ses ongles avaient été plus longs. Craignant que son état ne dégénère vraiment, Kuroko se saisit des deux mains de sa mère. Elle se débattit d'abord faiblement, puis capitula. L'adolescent caressa délicatement le creux de ses poignets, dont la peau fine et translucide laissait voir des veines bleuâtres. Ce geste eu le mérite de la calmer un peu : elle recommençait à respirer normalement, même si elle continuait à pleurer.
« Je suis désolée, tellement tellement tellement désolée… » répétait-elle, la voix entrecoupée de gémissements.
Il n'y avait qu'une seule chose que Kuroko pouvait lui répondre.
« Je sais. »
À ce niveau de l'histoire, Kuroko fut une nouvelle fois interrompu par Kagami.
« Ta mère était déjà comme ça quand tu étais en première année de collège ? demanda l'As de Seirin, incrédule.
– En fait je ne crois pas l'avoir connu autrement, répondit le joueur fantôme. C'est après ma naissance qu'elle a commencé à avoir ce genre de réactions dépressives, et puis je t'en ai déjà expliqué la raison, je ne vois pas ce qui t'étonne.
– Mais c'est carrément fou ! Je veux dire, tu as du supporter ça depuis toujours ?
– Oui.
– Waouh !
– Encore une fois, je ne vois pas du tout ce qui t'étonne.
– Bah c'est quand même chaud, quoi, insista l'As en terminant le paquet de cookies qu'il avait engloutit pendant que Kuroko racontait son récit.
– Pas tant que ça, répondit l'autre avec une petite moue désarçonnée. Ma grand-mère a toujours été là, elle m'a élevé quand mes parents ne voulaient pas ou ne pouvaient pas s'occuper de moi. D'ailleurs elle remplit toujours le rôle que mon père et ma mère auraient dû avoir. Sans parler du fait que même si aucun de nous trois ne peut supporter la simple idée d'être ensemble dans la même pièce, elle sert de soutien à chacun de nous tout en faisant de son mieux pour préserver un minimum la cellule familiale.
– Digne de "la grande Iwase-san" ! » s'exclama le plus grand en souriant jusqu'aux oreilles.
Son enthousiasme était suffisamment communicatif pour arracher un semblant de sourire au passeur. Sa grand-mère avait le chic pour s'attirer la sympathie des gens, malgré – ou plutôt grâce à – son caractère ferme et son honnêteté tranchante. Elle suscitait l'admiration de tous, que l'on soit au courant de son parcours exceptionnel ou non.
« Mes parents n'en ont jamais fait autant qu'elle, reprit-il. Enfin, je ne leur en veux pas non plus, je peux les comprendre dans une certaine mesure.
– Moui, bon, faut pas abuser non plus, hein. Bref, revenons en à "l'amour de ta vie", se moqua l'Américain.
– Je sens que ça va devenir ta blague du moment, soupira le bleuté, impassible.
– Eh ! Tu l'as bien cherché, honnêtement qui peux sortir des trucs comme ça ?
– Je te rappelle que l'expression vient de toi.
– Ouais, ouais, on s'en fiche, continue plutôt ton truc, tu veux ? »
« Et t'as pensé à faire des acrobaties ? Tu sais, comme les Harlem Globetrotters ?
– Aomine-kun, est-ce que tu me vois sérieusement faire ça en plein match ?
– Nan, t'as raison, t'façons même si tu te pointais en tutu rose fluo, personne ne le remarquerait, alors tes acrobaties risquent juste de passer inaperçu. »
Le prodige écopa d'un énième coup dans le ventre.
« Ce que je voulais surtout dire, reprit le plus petit, c'est que je ne pense pas avoir l'habileté nécessaire pour faire ce genre de chose. Et puis en quoi des figures acrobatiques pourraient être utiles à l'équipe ?
– Ça pourrait distraire les adversaires pendant qu'on enchaîne les paniers ! »
Ce disant, Aomine envoya le ballon qu'il faisait tourner depuis un moment sur le bout de son index directement dans le panier derrière son compagnon, sans toucher l'arceau. Habitué à ce style d'action de la part d'Aomine – de la pure frime –, Kuroko ne broncha absolument pas et se contenta de donner un autre coup au basané.
« Aïe ! 'tain Tetsu, je sais même pas pourquoi il était, celui-là !
– La seule chose que tu dois savoir, c'est que tu l'as mérité. »
Une nouvelle fois seuls dans le gymnase, les deux basketteurs étaient assis au milieu du terrain et buvaient goulûment à leurs gourdes, les joues rougies et leurs fronts luisants de sueur après une rude séance d'entraînement. Ils s'étaient remis à "réfléchir" sur le nouveau style de Kuroko, le temps de se remettre de leur effort. Jusqu'à ce que Aomine pousse une exclamation suivie d'un juron.
« Ça va Aomine-kun ?
– Merde, Satsu m'avait donné rendez-vous pour m'aider à faire ce stupide exposé en science, et je suis déjà en retard… Elle va me tuer !
– Tu devrais te dépêcher d'y aller, alors. Merci d'être encore une fois resté t'entraîner avec moi, et désolé de t'avoir pris sur ton temps libre alors que tu avais du travail.
– Pfff, n'importe quoi, c'est pas comme si je me précipitais sur mes devoirs en temps normal, et puis ça me fait plaisir de jouer avec toi, même si t'es pas doué ! »
Le sourire qui accompagna cette phrase était si désarmant de sincérité que Kuroko ne se sentit même pas vexé par la petite pique finale. Après avoir souhaité bonne chance au bleu pour son exposé, il décida de rester encore un peu. Il était loin d'égaler le niveau d'Aomine, mais à force de jouer avec lui, il avait fini par acquérir de meilleurs réflexes et un peu plus de rapidité. Même son endurance s'était légèrement améliorée (même si c'était VRAIMENT infime). Néanmoins, ces quelques progrès étaient loin d'être suffisants pour lui ouvrir les portes de la première équipe. Il devait vite trouver sa façon de devenir utile à l'équipe, pour pouvoir travailler dessus le plus tôt possible et s'entraîner au maximum jusqu'à ce qu'il estime pouvoir rejoindre Aomine et Akashi sur le terrain. Et après, peut-être qu'enfin, il pourra affronter Ogiwara en tournoi…
En attendant, il ferait mieux d'essayer de se relever du parquet froid sur lequel il gisait depuis une dizaine de minutes, ses maigres réserves d'énergie complètement épuisées. On ne devenait pas un champion du jour au lendemain, encore moins avec des lacunes comme les siennes. Mais Kuroko se savait capable de réussir, à force de travail et de ténacité.
Un peu plus tard, après s'être changé et s'être traîné avec difficulté en dehors du vestiaire, il aperçut Akashi et Nijimura (le capitaine de la première équipe) alors que celui-ci fermait les portes du bureau du club. Ils étaient sans doute resté un peu après le départ des autres pour discuter des stratégies des matchs à venir. Le capitaine salua le roux avant de partir. Akashi s'attarda un peu, le temps de remettre sa cravate correctement et d'ajuster sa sacoche sur son épaule. Kuroko le rejoignit en quelques enjambées.
« Bonjour Akashi-kun. »
Kuroko remarqua le raidissement au niveau des épaules de l'autre garçon.
« Excuse-moi, je t'ai surpris ?
– Non. »
"Menteur…" songea le bleuté, un brin amusé. Il choisit cependant de ne pas faire part de sa réflexion à son camarade. Les deux adolescents se dirigèrent ensemble vers la sortie, silencieusement.
« Tu n'es pas avec Aomine?
– Non, il a dû partir plus tôt. »
Ils étaient désormais devant le collège et s'étaient arrêtés. Ils attendaient. Apparemment, aucun d'eux n'avait envie de rentrer tout de suite. Kuroko se sentait un peu bête à rester planter là, et il était d'autant plus gêné car Akashi avait recommencé à le regarder fixement, comme un félin observe tranquillement une proie pour ne pas la faire fuir. Kuroko venait justement de remarquer que ses yeux avaient une forme particulière, pas vraiment en amande, mais dont le contour était aussi fin et raffiné. Il en était de même pour ses pupilles, un peu plus allongées que la moyenne. C'était une forme assez rare, d'ailleurs c'était peut-être la première fois que Kuroko voyait une personne avec un tel regard. La première chose à laquelle ces yeux faisaient penser était un fauve, calme, plein de superbe, qui se retient de vous sauter dessus uniquement parce qu'il sait très bien que vous savez qu'il en est capable et que rien que cet état de fait est amplement suffisant pour asseoir une certaine autorité.
« Est-ce que tu veux qu'on mange un truc ensemble, si tu n'as rien d'autre à faire ?
– … Oui, pourquoi pas. »
Kuroko était à la fois déconcerté et ravi par cette proposition. Ils se rendirent donc à l'endroit le plus logique pour tout collégien qui se respecte lorsqu'il était question de nourriture, à savoir le fast-food le plus proche, plus précisément le Maji Burger. Comme à son habitude, Kuroko commanda un simple milk-shake à la vanille, tandis qu'Akashi demanda un menu.
Ils s'installèrent l'un en face de l'autre et commencèrent à manger.
« Tu manges souvent ici ? demanda Kuroko.
– En général c'est Murasakibara qui nous y traîne Midorima et moi. Parfois on y va aussi avec Aomine et Momoi, mais c'est relativement rare.
– J'y viens souvent avec Aomine-kun, après nos entraînements.
– Au fait, pourquoi n'est-il pas resté aujourd'hui ?
– Il avait un exposé à faire et Momoi-san devait l'y aider.
– Ah bon ? Elle ne devrait pas se donner tant de mal, d'autant plus qu'elle joue un match demain, elle ferait mieux de se reposer. J'en toucherai deux mots à Aomine…
– Momoi-san joue au basket ?
– Tu l'ignorais ? En plus d'être manager du club de basket, elle joue dans l'équipe féminine. C'est quelque chose dont elle est assez fière, elle ne t'en a jamais parlé ?
– À vrai dire, je ne l'ai jamais proprement rencontrée, avoua le bleuté. Aomine-kun me parle souvent d'elle comme étant son amie d'enfance, et il m'est arrivé de l'apercevoir avec lui dans les couloirs.
– Oui, c'est le genre de fille qui passe difficilement inaperçu… »
Kuroko ne savait pas vraiment comment comprendre cette phrase, il préféra donc continuer.
« Ce n'est pas trop dur pour elle de cumuler ses entraînements et son travail de manager ?
– Si une personne en est capable, c'est bien elle. On ne dirait pas, mais le basket est quelque chose qui lui tient beaucoup à cœur, et elle a un vrai don pour ce qui est de la compilation et l'analyse des informations sur les joueurs, aussi bien ceux de notre équipe que ceux des équipes adverses. C'est déjà un atout précieux, et pourtant elle est encore loin d'exploiter toute l'étendue de ses capacités. »
Le bleuté était impressionné. Il ne s'imaginait pas que cette Momoi jouât un rôle si important. Comme quoi, la victoire lors d'un match ne se jouait pas seulement sur le terrain. Ça laissait songeur.
« Avec autant de travail, elle ne doit pas avoir une minute à elle, lâcha-t-il finalement.
– Je crois qu'elle aime être occupée et avoir toujours quelque chose à faire. Mais bon, comme elle gère plutôt bien tout ça, elle n'a jamais l'air vraiment débordée. Son organisation a quelque chose de presque effrayant, il suffit de voir comment tout est toujours parfaitement rangé à une place spécifique dans le bureau du club ou encore sa gestion des plannings à la minute près. Je me demande parfois si ça n'est pas quelque chose de pathologique en fait.
– J'avais pensé qu'Akashi-kun était aussi du genre très organisé.
– Pas vraiment, avoua le vice-capitaine avec un sourire contrit. Je respecte toujours les emplois du temps que j'ai planifié, mais pour ce qui est des documents et toute la paperasse, disons que je suis plutôt du genre à entretenir un désordre organisé dans lequel je suis le seul à me retrouver. »
Kuroko voyait à peu près ce qu'il voulait dire. Même si en ce qui le concernait, son désordre à lui était juste… désordonné.
Ils continuèrent à discuter de choses et d'autres pendant plus d'une heure tout en finissant de manger. En sortant du restaurant, ils restèrent à nouveau plantés l'un en face de l'autre. Akashi se mit à rire doucement.
« Au final, aucun de nous n'a vraiment la moindre envie de rentrer, n'est-ce pas ? »
Kuroko était stupéfait. Akashi venait vraiment de l'admettre à haute voix ? Le bleuté répondit par un sourire. Le roux cessa de rire et fixa son camarade.
« Qu'y a-t-il, Akashi-kun ?
– Rien. C'est juste que j'aime bien ton sourire. C'est dommage qu'il soit si rare.
– … Je pense que tu ne l'apprécierais pas autant s'il était trop fréquent.
– Qui sait. Je te souhaite une bonne soirée Kuroko. À la prochaine fois.
– Bonne soirée, Akashi-kun. »
Ils se séparèrent finalement, un peu à contrecœur. Tetsuya avait passé une soirée incontestablement agréable. Tandis qu'il rentrait chez lui, il ne se doutait pas que celle-ci tournerait en cauchemar à la seconde où il franchirait le pas de sa porte.
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Le lendemain, en cours de physique, Kuroko luttait désespérément contre le sommeil. Il avait dormi à peine quelques heures, et seulement parce que sa grand-mère avait menacé de l'assommer s'il refusait de se reposer. Il avait presque l'impression d'entendre sa voix de basse lui asséner un triomphant "Voilà ce qui arrive quand on n'écoute pas sa grand-mère, sale môme ingrat !". Plus il essayait de se concentrer sur les paroles du professeur, plus ses paupières lui semblaient lourdes et se refermaient toutes seules. En vérité même s'il s'endormait il y avait peu de chances que quiconque le remarque, mais il craignait de ne pas se réveiller avant la fin des cours et de se retrouver enfermé dans la salle sans personne pour lui venir en aide. Scénario tout à fait plausible étant donné sa transparence quasi-surnaturelle.
Dieu merci la journée touchait à sa fin et il allait enfin retrouver le fidèle compagnon de toutes ses nuits : son oreiller. Il s'imaginait déjà sentir la surface molle et souple s'enfoncer doucement tandis qu'il posait sa tête dessus et que toutes sa fatigue et tous ses soucis s'envolaient, et que son esprit s'aventurait dans des contrées tièdes et duveteuses comme du coton…
Après la délivrance de la sonnerie, il sortit de l'enceinte du collège presque inconsciemment, à la manière d'un zombie. Dans son apathie, il ne remarqua qu'au dernier moment la silhouette qui lui fonçait dessus comme un forcené, et il ne put donc empêcher l'inévitable collision qui en résulta.
« Salut Kuroko !
– O-Ogiwara-kun ? Qu'est-ce que tu fais ici ?
– Bah alors, c'est comme ça qu'on accueille son meilleur ami ? Le collège ne t'a décidément pas amélioré !
– Excuse-moi, j'ai juste été surpris. »
C'était le cas de le dire ! Ogiwara était bien la dernière personne qu'il pensait croiser ce jour-là. Kuroko était aux anges. Le garçon aux yeux noisette ne pouvait pas tomber mieux.
« T'inquiètes, je sais bien que tu t'attendais pas à me voir, justement c'est pour voir ta mine ahurie que je ne t'ai pas prévenu. Mais visiblement ça en valait même pas la peine, vu ta tête de déterré. »
Pour une raison inconnue, Ogiwara avait toujours été capable de lire les émotions de Kuroko malgré le visage peu communicatif de ce dernier. C'était d'ailleurs aussi celui qui se laissait le moins surprendre par son manque de présence. Sans doute parce qu'Ogiwara était le genre de personne toujours à l'écoute des autres, attentif à ne blesser personne, prêt à tout pour rendre service à ses proches au moindre problème. Ogiwwara lui pinça gentiment la joue avant de reprendre :
« Malgré ton manque flagrant de courtoisie et d'élégance – que je pardonne volontiers en grand seigneur que je suis – je vais répondre à ta question : je suis venu car ça fait déjà un moment que j'ai pas de nouvelles de toi, et forcément, ça me rend plutôt inquiet. Mais ne t'imagine pas que ça va devenir une habitude, parce que ça fait une sacrée trotte de…
– Ogiwara-kun ?
– Oui ?
– Tu as une trace de pâte de haricot rouge sur la joue. »
Gêné, le basketteur se frotta vivement les joues. Kuroko se demandait comment son ami faisait pour laisser un résidu de son repas sur son visage à chaque fois qu'il mangeait quelque chose. Quoi qu'il en soit, le simple fait de revoir le garçon qui l'avait tant soutenu avait totalement remis le bleuté d'aplomb. C'est donc tout naturellement que les deux amis se dirigèrent vers le terrain de street-basket où ils s'étaient rencontrés, Ogiwara ayant bien sûr amené un ballon avec lui. Après de nombreuses parties (toutes perdues par Kuroko), ils cédèrent la place à un groupe de primaires et s'installèrent sur un banc.
« Tiens un jus de fruit, c'est moi qui régale. »
Kuroko s'empara de la brique, planta sa paille et commença à siroter, les yeux dans le vague.
« T'es toujours nul, mais tu t'es quand même vachement amélioré ! » s'extasia le brun en regardant la partie que les enfants venaient d'entamer.
Kurokohocha la tête silencieusement.
« Dis, je veux pas trop insister, repris Ogiwara, mais t'as l'air d'avoir autant le moral qu'une chaussette qui aurait perdu sa jumelle.
– Une chaussette ? s'étonna le bleuté
– Ouais, désolé pour la comparaison pourrie, mais l'idée est là… non ?
– Je suis un peu fatigué en fait.
– Ah oui ?
– J'ai passé la plus grosse partie de la nuit à veiller à l'hôpital. »
Les enfants piaillèrent d'admiration après le tir d'une petite fille, rayonnante de joie après avoir marquer un si beau panier.
« Cette fois, c'était encore des médocs ? demanda le brun
– Non, elle a profité du fait qu'obaa-san soit au téléphone pour aller dans la cuisine, et là…
– Okay, je vois, ne te sens pas obligé d'en dire plus. »
Le ballon vint toucher le pied de Kuroko, il le relança à un garçon qui courait vers leur banc. La partie reprit immédiatement.
« Comment va Iwase-san ?
– Elle encaisse, comme d'habitude. Elle doit penser qu'il faut qu'elle reste forte, pour elle comme pour moi, répondit platement le bleuté.
– Et toi du coup ? »
Kuroko ne réagit pas tout de suite. Il n'avait même pas réfléchi à ce qu'il pouvait ressentir après avoir assisté à ça. Bien sûr, certaines images lui restaient gravées dans la rétine, mais il ne se sentait pas particulièrement triste ou angoissé. Juste perplexe.
« Je ne sais pas, reprit-il finalement. Ça fait longtemps que ça se répète encore et encore. Ce n'est pas que ça ne me touche plus ou que j'y suis devenu insensible, mais c'est comme si c'était juste… habituel. J'en finis même par me demander si on ne devrait pas la laisser faire, si c'est si dur pour elle de continuer.
– Kuroko…
– Je me demande aussi si c'est bien ça qu'elle cherche. Est-ce qu'elle veut vraiment tout arrêter, ou est-ce qu'elle veut juste qu'on l'aide ? Mais là encore, ça se complique parce je sais qu'elle n'acceptera jamais ce qu'elle a fait et que par conséquent moi non plus elle ne m'acceptera jamais totalement. Je ne sais pas du tout comment interpréter tout ça, je voudrais simplement comprendre…
– Je ne suis pas sûr que tu y arriveras un jour. Je crois qu'elle-même a du mal à savoir où elle en est, intervint le brun.
– C'est comme ça depuis ma naissance, Ogiwara-kun. Si après tant d'années elle se sent toujours aussi perdue en dépit de tout ce que obaa-san et moi avons fait, est-ce qu'on peut encore espérer qu'un jour elle se sente mieux ?
– Eh, mais c'est quoi ce pessimisme ? Tu m'avais habitué à autre chose ! s'exclama Ogiwara en se mettant debout sur le banc et en secouant les bras dans tous les sens. Où est le Kuroko dont rien n'arrête la volonté de gagner et la certitude de réussir quoi qu'il arrive et peu importe le temps que ça prend !
– Euh… Ogiwara-kun, tu est en train de renverser ton jus de fuit sur le banc.
– Ah ! Attention ça va dégouliner sur nos sacs ! »
Ils se précipitèrent sur leurs sacoches et les mirent en sécurité. Dépité d'avoir inonder sa place, Ogiwara s'adossa simplement au grillage du parc après avoir jeter sa brique de jus dont le contenu précieux avait servi à abreuver le sol de béton. Essayant de reprendre contenance, il poursuivit son discours.
« Hum, hum. Je disais donc : haut les cœurs !
– Je sais. Je ne comptais pas abandonner de toute façon. C'est juste que je me pose des questions.
– Le contraire aurait été bizarre. »
Les enfants commençaient à se disputer sur le terrain. A priori quelqu'un avait fait une faute mais la personne en question ne semblait pas du tout d'accord.
« Et ton… père ?
– Il n'est pas allé la voir. »
C'était sans doute ça le vrai problème. Tant qu'il ne lui pardonnerait pas, elle continuerait à s'en vouloir.
Un des enfants qu'ils observaient s'approcha timidement d'Ogiwara pour lui demander s'il pouvait les arbitrer. Avec son habituel sourire radieux, il accepta et entraîna Kuroko avec lui. Ils passèrent le reste de l'après midi à jouer avec les enfants, tantôt comme arbitre tantôt dans leurs équipes.
Avant de partir, Ogiwara donna une tape amicale dans le dos du bleuté et l'encouragea une dernière fois.
« T'en fais pas, ça finira par s'arranger. Si tu déprimes vraiment, appelle moi. Je sais que je ne pourrais pas être toujours à tes côtés physiquement, mais n'oublie pas que quel que soit l'endroit où tu te trouves, tu pourras toujours compter sur moi. On se retrouve sur le parquet, prépare toi au plus beau match de ta vie ! »
Kuroko se sentait vraiment mieux. Il avait de la chance d'avoir un ami comme Ogiwara, toujours là pour l'épauler, dans les meilleurs comme les pires instants. Finalement, sa sieste attendra. Il allait plutôt retourner à l'hôpital et dire à sa grand-mère d'aller se reposer. À tous les coups, elle avait dû ne pas fermer l'œil depuis la veille.
« Et c'est deux semaines après avoir revu Ogiwara que j'ai trouvé comment utiliser la misdirection de façon à devenir un joueur fantôme. J'ai concentré mes entraînements sur mes passes et environ trois mois après, j'intégrais la première équipe, expliqua Kuroko, s'interrompant le temps de se servir un verre du fameux thé glacé.
– Et Akashi ?
– On se rencontrait assez souvent, surtout à la bibliothèque. On discutait, on apprenait petit à petit à se connaître, mais il y avait deux sujets qu'on n'abordait jamais en profondeur : nos situations familiales et l'avancée de mon entraînement de basket. Néanmoins, c'est surtout après mon arrivée dans l'équipe que les choses ont commencé à devenir… particulières entre Akashi-kun et moi.
– Seigneur, je sens que ça va partir en live… soupira Kagami.
– Je ne sais pas ce que tu sous-entends par là, mais j'ose espérer que Kagami-kun n'imagine pas que je lui raconterai des choses trop intimes.
– Q-qu-quoi ? Tu me prends pour ce pervers d'Ahomine, ou quoi ? ! »
Kuroko sourit légèrement. C'était tellement facile de gêner l'As de Seirin. Il n'y avait rien de plus comique que de voir un grand gaillard tel que lui se mettre à bafouiller et à rougir comme une adolescente prépubère à la moindre insinuation vaguement licencieuse. Un vrai régal.
« Si tu as fini de fantasmer, je peux passer à la suite ?
– Mais arrête de dire des trucs bizarres, je ne fantasme sur rien du tout ! »
Embarrasser le tigre était décidément un vrai jeu d'enfant. Un jeu bien trop amusant pour le côté malicieux et taquin du passeur fantôme.
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Et voilà les enfants, c'est tout pour aujourd'hui. Remarquez, c'est quand même un sacré morceau, dites-moi dans vos reviews si vous préférez des chapitres plus courts :)
Avant de vous laisser vaquer à d'autres occupations, j'ai deux ou trois choses à ajouter :
- d'abord merci à tous ceux qui continuent de lire cette fiction, et à tous ceux qui ont commencé à la lire. Idem pour les reviewers, followers et favoris. Je ferai de mon mieux pour mériter votre soutien.
- pour celles et ceux qui suivraient mon autre fiction, je ne l'ai pas abandonnée, mais c'est "Between the Devil and the Deep Blue Sea" qui passera en priorité, sorry.
- ensuite, sachez que je vais essayer d'updater au moins une fois toutes les deux semaines. On est loin des publications hebdomadaires que j'avais promis à Cookiiie* , mais je préfère dans un premier temps me consacrer un peu au rattrapage de mes cours histoire de ne pas rater mon semestre.
- enfin, si cela vous intéresse, je publierai dans quelques jours un OS centré sur Hanamiya et Kyoshi, qui pourrait-être plus ou moins lié à cette fic (je ne vous oblige pas du tout à la lire, dans la mesure ou cela ne concerne pas directement "Between the Devil and the Deep Blue Sea" puisqu'elle se situe au moment ou Hanmiya pète le genou de Kyoshi...), et du coup je vous "tease" carrément le fait que ces deux là vont avoir un rôle assez majeur dans la suite...
A la prochaine fois !
*d'ailleurs un petit merci à Cookiiie pour son adorable PM, j'ai beaucoup rit en le découvrant (et je rigole toujours en le relisant). Comme tu le constates, tu es loin d'être à blâmer concernant les temps de réponse [-_-]". Tiens, j'ai éclaté ton record, ça fais deux mois pile depuis ton message XD. J'aime bien ta vision des choses, elle ressemble beaucoup à la mienne en fait héhé. Je vais essayer de redorer l'image de Kagami (même si moi aussi je le trouve sous développé à la fois dans le manga et dans beaucoup de fanfics, mais il faut laisser une chance à tous les personnages, il y a toujours un truc intéressant à trouver). Et ne t'inquiètes pas: c'est vrai que le fandom a tendance à s'essouffler ces derniers temps, donc c'est pas une catastrophe que tu décroches un peu (d'autant que Durarara ! ! est "le manga de ma vie", alors profite à fond, je suis de tout cœur avec toi !). Et tutoies moi autant que tu veux, je ne suis pas ta prof de maths non plus ;)
