Thranduil se dirigea d'un pas incertain vers la tombe de Tawarwen, la femme qu'il avait aimée. Il ressentait le besoin impératif d'aller voir ce qu'il restait d'elle. Après avoir traversé le portail, il fut aussitôt accueilli par d'innombrables effluves et senteurs diverses et toutes étaient plus odorantes et agréables les unes que les autres. Mais après avoir passé les allées fleuries et parfumées, le jardin n'était plus qu'un terrain vague envahit par la végétation. Car la reine lui avait demandé de ne jamais laisser personne pouvoir déranger son lieu de repos après sa mort. Il ne lui en avait jamais demandé la raison mais cela ne l'important peu, il avait obéit à sa demande.

Ce jour là, il avait l'étrange besoin de se rendre dans cet endroit. Une étrange nostalgie et tristesse emplit son cœur blessé. La blessure n'avait jamais réellement guérit et le seul moyen qu'il avait trouvé pour oublier, était le bon vin et les innombrables richesses qu'il amassait et gardait précieusement à la manière d'un dragon, ce qui lui avait valut la réputation peu valeureuse d'avare et cupide.

Cependant, ces deux adjectifs ne l'atteignaient pas, lui, qui voulait seulement oublier sa tristesse et son malheur.

Il avança lentement, entre les hautes herbes. Le vent faisait frémir les plantes de ce matin de primptemps. Lorsque le roi atteignit le lieu de la tombe, il n'y avait rien pour le surprendre. La pierre tombale était recouverte de mauvaises herbes et aucune trace de passage ne restait avant sa venue. Cela faisait tout de même plus de mille cinq cents ans qu'il ne s'était pas rendu ici, et il n'oubliait pas que la vie continuait durant toutes ces années, et se renouvelait sans cesses. Il s'assit dans l'herbe à côté de la pierre. Il s'imaginait aux côtés de sa femme, le contact tiède de sa mains dans la sienne et le son de son souffle régulier.

A nouveau depuis mille longues années à retenir sa tristesse, il laissa couler ses larmes sur ses joues. Ici, seul avec sa défunte épouse, il pouvait laisser son chagrin se déverser. Ici, loin de tous les regards, il pouvait se permettre d'abaisser son masque l'espace de quelques instants. Il espérait que l'eau, en quittant son corps, emmena avec elle son abyssale tristesse.

Alors que l'eau salée ne coulait plus, il restait toujours assis à même le sol, le regard perdu dans le vague.

Il aurait pu, à ce moment, il avait voulu, à cet instant, hurler, crier tout son malheur, son chagrin, pareil au loup hurlant à la mort. Il voulait terriblement pousser ce cris qui lui démangeait la gorge, libérer tout le désespoir qui vivait en lui. Il aurait put le faire, hurler jusqu'à ne plus pouvoir pousser un seul son, un hurlement qui aurait emplis de sa tristesse les coeurs de tous ceux qui l'entendaient.

Mais il ne le fit pas. Car il était le roi, ce personnage tout fait d'un solide morceau de glace. Froid et implacable, au cœur adamantin. Le pilier de son royaume, celui qui, grâce à son caractère qui ne pouvait fléchir sous le poids du monde. Celui qui soutenait les Elfes de Mirkwood lorsque l'ombre s'y était établie. Celui qui avait prit la relève en endossant les lourdes responsabilités que le métier de roi apportait après la mort de son père, alors qu'il n'était que tout juste en âge de se battre.

Il ne pouvait s'autoriser à laisser ses sentiments submerger son masque de pierre froide.

Le soleil était à présent haut dans le ciel et Thranduil commençait à sentir une petite faim. Alors il se leva, jeta un dernier coup d'œil sur la tombe, et s'en alla, le cœur vide de tout sentiment et persuadé que sa femme était morte et que la lettre était fausse. Il regagna son immense palais souterrain où l'attendait son repas tout droit sorti des cuisines. Un superbe vin fabriqué en Lothlorien et qui venait d'arriver au château lui fut servi. La nourriture était exquise mais le roi n'avait pas le cœur à manger. Les souvenirs de toutes ces années joyeuses lui remontaient en tête. Ces innombrables souvenirs accumulés durant ces multitudes d'années était à cet instant un inconvénient que seule sa race immortelle connaissait.

Le roi n'avait à peine touché à sa nourriture et sa coupe était toujours pleine lorsqu'il regagna ses appartements. Il désirait pour une fois rester sobre. Désir, cependant qui ne fut pas tenu, car aussitôt sa chambre pénétrée, il engloutis à même le goulot une bouteille entière de vin. La douleur précédemment insoutenable disparut, laissant place, cette fois, à une ivresse indomptable. Le roi s'assit sur une de ses magnifiques chaises garnies d'un velour rouge et or et se laissa tomber sur sa table avant de pleurer une dernière fois et de s'assoupir.

C'était dans cette situation prosaïque que Legolas le trouva. Le prince avait toqué à la porte mais voyant qu'aucune réponse ne venait, était entré. En voyant son père endormi à cause d'un excès d'alcool, L'elfe fut plus indigné que surpris. Il le réveilla vivement, furieux.

- mon père, voyons, réveilles-toi !

Legolas saisit la bouteille vide renversée sur la table.

- tu n'as vraiment que cela à faire, boire tout ton soul tandis que ton royaume se fait peu à peu envahir par des orcs !

Le roi se redressa, malgré sa violente migraine. Il regarda son fils avant de lui dire:

- Legolas, je t'assure que c'est la première et dernière fois que...

Le prince ne le laissa pas terminer.

- nous avons aperçus des troupes d'orcs regagner la forteresse de Dol Guldur et je suis revenu en hâte te prévenir. Et voilà que je te trouve dans cet état pitoyable, complètement indisponible aux besoins de ton peuple !

- Legolas, s'il te plaît, écoutes moi! Ta mère...

Le jeune elfe s'apprêtait à quitter la pièce.

- Thranduil, j'en ai plus qu'assez de t'entendre prononcer ce mot. Ma mère est morte et je peux comprendre qu'elle te manque. Mais tu n'as pas qu'elle dans ta vie. Tu as un peuple à gérer et à protéger. Si je n'étais pas là, alors que serait devenu Eryn Lasgalen avec un chef comme toi ?

Thranduil garda le silence un moment. Legolas avait déjà ouvert la porte lorsque le père se leva.

- attend, mon fils. Je... J'ai reçu hier un courrier. Et j'aimerai que tu me dises ce que tu en penses. C'est ta mère qui me l'a envoyé.

Legolas s'arrêta devant la porte entrouverte mais ne se retourna pas. Sur son visage était marqué un profond trouble.

- c'est impossible. Cette femme est morte.

Le roi lui tendit le parchemin qu'il avait reçu plus tôt dans la journée et alluma une chandelle pour mieux voir dans la pénombre croissante. Le prince lisait avec ardeur cette lettre invraisemblable. Il relut plusieurs fois les lignes mais s'attardait particulièrement sur la fin.

Legolas n'avais connu sa mère que durant ses premiers jours d'enfance, ce qui faisait qu'il n'avait qu'un vague souvenir de cette elfe. Le prince était heureux qu'elle ait pensé à lui et furieux car il était peu probable que la lettre ait réellement été envoyée par sa mère. Il trouvait donc cruel d'infliger autant de blessures et de faux espoirs au roi et au prince d'Eryn Lasgalen.

- qui t'as transmit cette lettre ? Demanda enfin le plus jeune.

- un elfe nomade. Il l'a donné à mes gardes en leur disant que c'était une lettre pour moi de la part d'une personne importante. Je ne sais donc pas d'où elle vient ni de qui.

Le roi semblait très fatigué, non pas à cause de cette quantité de vin engloutie en début d'après midi mais à cause de toute sa tristesse qui pesait dans son coeur. Legolas ne l'avait jamais vu ainsi. Son père, le roi dur et froid comme un bloc de glace, invincible guerrier au combat, s'était pris un coup de grâce qui l'avait considérablement affaiblit. Il paraissait à présent aussi vieux qu'un humain qui aurait son âge considérable. Le prince fut prit de pitié.

- reposes toi et n'abuses pas du vin cette fois ci. Je vais chercher d'autres informations à proximité de Dol Guldur. Et...je tâcherai d'éclaircir le mystère de la lettre.

Legolas s'en alla après avoir jeté un coup d'œil inquiet à son père.