'

PROLOGUE

LES OMBRES DU PASSE.


La première fois que Théodore Nott avait franchi la porte du passé, son supérieur hiérarchique, Saul Croaker, l'avait prévenu : n'approche pas les ombres, elles dévorent ce qui est à leur portée, peu leur importe que tu sois un souvenir ou un sorcier.

Cette porte protégeait des curieux un abîme souterrain, sombre et abrupt, large comme plusieurs terrains de Quidditch. Contrairement à la chambre de la Mort, le lieu était dépourvu de ciel et de gradins, et lorsque le passage creusé par la porte se refermait, le visiteur se retrouvait plongé dans le noir, incapable, même avec l'aide de la magie, de percevoir son environnement. Seul et aveugle dans un grand vide.

Bien qu'il n'y ait aucune source de lumière, un escalier, parfaitement perceptible du centre de la fosse, s'enfonçait dans l'obscurité.

Nott, éclairé de sa baguette, avait emprunté la pente de pierre qui, lentement, au fil de sa progression, devint terre puis poussière. Dès qu'il eut dépassé un lacet du chemin sinueux, les murs devinrent visibles, se resserrant au fil du temps autour du jeune sorcier. Après une heure de marche, les bords râpeux de la paroi écorchaient ses bras, ce qui le contraignit à ralentir pour ne pas y laisser des morceaux de chair.

Plus Nott progressait, s'enlisant dans les profondeurs, plus les frontières entre lieu et mémoire se confondaient. A un croisement, le dortoir des Serpentard, son lit à baldaquin, le ricanement de Malefoy. Dans un virage, un match de Quidditch, le vent, une chevelure rousse. Au bout du chemin, les ASPIC, son diplôme de langue-de-plomb.

Enfin, il arriva. Une étroite cavité, froide et silencieuse comme une sépulture. L'endroit rappela à Nott le sous-sol du Manoir familial. Un lieu magique de son enfance où s'accumulait des merveilles de sorcellerie... Il se souvenait d'un Souafle qui possédait les réponses à toutes les questions, Nott avait passé des journées entières à l'interroger, encerclé par les jouets et les friandises... Lieu transformé en mausolée dès le lendemain de la disparition de sa mère. Son géniteur avait élu domicile dans cette pièce, contemplateur inlassable du corps sans vie, et des souvenirs de la défunte. Inatteignable pour l'enfant qu'il avait été.

Nott avait compris que cette vision, ces réminiscences, était un piège. Les ombres. Mais il connaissait leur pouvoir, elles avaient déjà emporté son père après le décès de sa femme. Lui était, en quelque sort, immunisé.


Une de ses premières missions, se rappela Nott devant le bureau de Croaker, l'avait entraîné en Italie où Harry Potter, le célèbre Harry Potter, avait utilisé un sortilège devant une foule de Moldus. Son petit gnome aux cheveux corbeaux s'était égratigné les genoux sur les rochers de la plage, et notre héros national avait immédiatement réagi à l'urgence médicale. En temps normal, une équipe d'Oubliators était dépêchée sur place, et, si l'incident nécessitait plus que quelques sortilèges d'Amnésie, le Comité des inventions d'excuses à l'usage des Moldus concoctait une petite berceuse pour endormir les résistances. Mais cet incident impliquait le fameux Harry Potter. Par conséquent, Nott, fraîchement diplômé et major de la promotion Moroz — un hommage posthume à l'homonyme, langue-de-plomb assassiné avec une plante verte par le Seigneur des Ténèbres — avait été mandaté pour un voyage temporel de deux heures. Une mission sans retour où il devait empêcher le jeune Teddy Lupin de se vautrer sur les cailloux. Évidemment, depuis, Nott avait accompli des services infiniment plus prestigieux et décisifs pour le monde magique, mais il gardait de cet épisode une rancœur persistante. Lorsqu'il croisait le Survivant, le Serpentard brûlait de lui révéler ce qu'il avait fait, d'autant plus que Potter n'avait même pas été déféré devant le Service des usages abusifs de la magie, mais il se contenait. Techniquement, il n'avait rien fait puisque, grâce à son intervention, rien n'était arrivé à Teddy Lupin, et la réalité où le nain se croûtait n'existait plus qu'à deux endroits : l'esprit de Nott et le rapport que celui-ci avait soigneusement rédigé à la fin de sa mission. Le révéler à Potter ne servirait donc qu'à passer pour un cinglé.

De temps à autre, il considérait rêveusement la possibilité de griffonner n'importe quoi sur ses procès-verbaux, après tout, personne ne pouvait vérifier l'authenticité des faits. Il était le seul sorcier mort ou vif à avoir des souvenirs – et même la conscience – de la précédente réalité. Malheureusement, la formation devait discipliner efficacement les aspirants car il n'y songeait jamais sérieusement.

— Nott ?

Croaker, comme toujours, portait une longue cape pourpre, un gilet à rayures, une chemise à col montant et un pantalon à pinces. L'homme dégageait une aura étrange pour un chef de service. Un sorcier posé et discret, qu'on ne croisait qu'à de rares occasions dans les ascenseurs. Difficile de savoir s'il était débordé ou constamment en congés.

— Monsieur, répondit-il en serrant la main de son supérieur.

— Entrez.

Nott arpentait le dédale des couloirs du Département des mystères depuis longtemps, et cette convocation de Croaker engendrait une foule de questions sans réponse. En deux décennies, il n'avait été invité dans ce bureau qu'à une seule occasion : la disparition mystérieuse et incompréhensible d'un confrère. Personne ne s'était inquiété outre mesure, le confrère en question, un débile niais et bouché, avait déjà eu plusieurs problèmes avec un Retourneur entre les mains. Probablement était-il coincé dans une faille temporelle. Peut-être bien mort. Impossible à déterminer, de toute manière.

Autant dire que cette convocation soulevait quelques inquiétudes. Archer Fawley, son voisin de bureau et un sorcier plus optimiste, affirmait qu'un rendez-vous avec Croaker était synonyme de promotion. Dans le doute, aucun sorcier du service ne manquait à l'appel, Nott avait consenti à un effort vestimentaire. Après tout, que la nouvelle soit bonne ou mauvaise, paraître à son avantage pouvait difficilement porter préjudice.

— Asseyez-vous.

Le langue-de-plomb s'installa calmement sur le siège de la pièce. Le bureau de Croaker était un salon ovale, recouvert d'une épaisse moquette blanche. Cependant, la forme atypique de la construction n'était pas ce qui sautait aux yeux et éveillait la curiosité. Un bureau sans table, sans fauteuil et sans bibliothèque... Voilà ce qui étonnait. La pièce contenait une Pensine, une Plume à Papote et la chaise sur laquelle Nott venait de s'asseoir. Rien d'autre. Au moins, y avait-il de quoi écrire.

— M'autorisez-vous à en faire usage ? demanda Croaker en désignant la Plume.

Nott opina avec l'impression que cette grande pièce vide avait été arrangée pour lui. Mauvais signe.

— Bien.

La plume s'activait furieusement, griffonnant une quantité impressionnante d'informations sur le parchemin enchanté qui flottait à quelques centimètres.

— Décrivez-moi la nature de votre activité.

— La majeure partie du temps, analysa Nott, imperturbable malgré la tension et le doute, je rédige des rapports. Puis, de temps en temps, vous, Saul Croaker, précisa-t-il pour la Plume à Papote, m'envoyez un hibou avec un ordre de mission. Muni de ce papier, je me rends au bureau de Lorcan McLaird, l'administrateur des Retourneurs de Temps, pour qu'il me prête un des modèles du Ministère. Le délai d'obtention varie, très logiquement, en fonction de la disponibilité des Retourneurs, et de l'urgence de la mission. Dès que le sablier est en ma possession, j'actionne le mécanisme dans la zone prévue à cet effet, en inversant le nombre de tours nécessaires... le chiffre est noté sur l'ordre de mission, ajouta-t-il. Une fois revenu, je dresse un procès-verbal relatant scrupuleusement l'ordre de mission, les événements, la discussion avec McLaird, le voyage, les modifications, mes faits et gestes.

Nott s'arrêta, ne sachant que dire de plus. Le caractère confidentiel de son travail excitait peut-être l'imagination d'un grand nombre de sorciers, mais langue-de-plomb était un métier comme les autres. Long, fastidieux, routinier. S'il passait son temps à se remémorer l'épisode genoux-du-morveux-Potter, ce n'est pas parce qu'il était un homme obsédé par le passé ou démesurément rancunier, mais bel et bien car cette mission était la seule vaguement intéressante.

Dans sa carrière, Nott approchait des quarante ans, il n'avait jamais croisé une mission de niveau 5, signalétique du péril grave et imminent. Il n'avait pas non plus croisé de niveau 4. Une fois, un sorcier sous l'influence de l'Élixir d'Euphorie, avait ensorcelé, après la victoire de son équipe, une balle ronde dans un stade moldu. Le projectile avait éclaboussé les tribunes de Biéraubeurre et, en une demi-heure, la situation avait dégénéré. Cet épisode marquait la plus grande réussite de sa carrière, une mission de niveau 3 qui exigeait cinq tours.

— Est-il possible, à votre connaissance, de dépasser la limite conventionnelle de cinq tours, c'est-à-dire cinq heures ?

— Cette possibilité existe, répondit-il en choisissant soigneusement ses mots, mais le sorcier s'expose à de graves dangers. Et de sévères sanctions.

Le Serpentard ne comprenait pas l'intérêt de cet interrogatoire – il ne s'imagina pas que cette discussion puisse être autre chose. Il n'avait enfreint aucune règle. Ses rapports consignaient scrupuleusement la totalité des événements, même s'ils donnaient une image moins glorieuse de sa personne. L'épisode où il s'était enivré à La Tête de Sanglier en pleine mission, ce qui l'avait forcé à réutiliser le Retourneur sans autorisation, et ivre, avait été strictement relaté. Non, on ne pouvait l'accuser de faute professionnelle.

— Connaissez-vous un sorcier l'ayant fait ?

— Non.

La Plume à Papote ne griffonnait plus, inerte depuis quelques minutes. Croaker, derrière ses lunettes carrées, le dévisageait attentivement.

— Est-il possible, à votre connaissance, de s'approcher des ombres ?

Nott sursauta, décontenancé. L'étroite cavité, froide et silencieuse s'insinua dans son esprit. Des années qu'il n'y avait plus pensé, à cette fois où il avait senti les ombres. Par la suite, il n'était plus jamais descendu, restant en surface.

— Non. Et je n'en vois pas l'utilité. Pourquoi s'approcher ? Être dévoré ?

— Bien.

La plume persistait à rester immobile.

— Puis-je inviter Elias Grimstone à se joindre à cette discussion ?

Un autre chef de service.

— Oui.

La baguette de Croaker exhala un petit râle et, comme s'ils attendaient le nez collé sur la porte, trois sorciers entrèrent quasi instantanément dans le bureau ovale. Elias Grimstone de la Brigade de police magique, accompagné de Marius Figg, membre secondaire des Services des usages abusifs de la magie, et d'un homme que Nott n'avait jamais vu, mais qu'il reconnut comme tireur d'élite de baguette magique grâce à l'uniforme bleu et noir.

— Bien, bien, marmonna Croaker. Maintenant que l'équipe est au complet, si nous en venions au motif de cette petite réunion ?

Nott se demandait sérieusement ce qu'il fichait ici. Croaker était son supérieur, et il n'avait jamais croisé Grimstone et Figg à un autre moment que la réception de Noël du Ministère. Il n'était même pas tombé sur eux à cette stupide loterie, le Père Noël secret. Qu'est-ce qu'il avait pu rater ?

— Nott, intervint Grimstone, que diriez-vous d'une mission de niveau 5 ?

— Plus important, surenchérit Croaker, que diriez-vous de sauver le monde magique ?

Le premier réflexe de Nott, celui qu'il avait face à tous les événements imprévus de la vie, fut la méfiance. Il prit quelques instants pour réfléchir, observant avec précaution les trois hommes imperturbables qui se tenaient devant lui. Mille questions tournoyaient dans son esprit, si vite qu'il n'arrivait plus à distinguer quoi que ce soit.

— Combien de tours ? demanda-t-il stupidement.

Le nombre d'heures importait peu, mais il avait besoin de quelques minutes pour organiser ses pensées. Une mission de niveau 5 pour sauver le monde magique ?

— Quelques centaines de milliers.

Nott en perdit le souffle.

— Ce que vous devez bien comprendre, expliqua Grimstone d'une voix sombre, c'est que, si nous sommes dans cette situation, c'est que nous n'avons pas su détecter le danger avant qu'il ne soit trop tard. Un individu non identifié a trouvé, on ne sait comment, le moyen d'asservir les ombres. Sa trace magique est indétectable, mais Munro, Grimstone désigna le tireur d'élite d'un geste vague, a trouvé des résidus de la même magie dans une vieille affaire.

— Pourquoi moi ? répondit-il presque timidement. L'intonation était légèrement tremblante, sans qu'on ne puisse deviner si ce tremblement provenait du contre-coup de la bombe qu'on venait de lui larguer en plein milieu de la figure ou d'une réelle incrédulité face à ce choix stratégique. Lui, sauver le monde magique ? Bien sûr, il en était capable, mais il était surpris que d'autres personnes se soient rendu compte de ses qualités personnelles.

— Eh bien, nous avons épluché les dossiers de plusieurs candidats, et vous étiez le seul à qui sa vie ne manquerait pas.

— Quoi ?

— Un voyage si lointain... N'importe quel fait ou geste que vous pourriez accomplir perturberait à jamais votre existence. Et c'est précisément l'objectif de ce voyage, que vous modifiez substantiellement la situation. Un sorcier plus heureux, avec une femme, des enfants, ou même, des amis, n'aurait jamais accepté un tel risque. Mais vous...

— Mais moi, ma vie est misérable et solitaire donc allons-y ? gronda glacialement Nott.

Le sang lui montait à la tête et un bruit sourd palpitait dans ses oreilles. Ainsi, après vingt ans de bons et loyaux services, le Ministère le jugeait apte à accomplir de plus grandes missions car il vivait seul ? Au prix d'un effort colossal, Nott s'exhorta au calme.

Plus lucide, un détail l'interpella.

— Attendez, dit-il en plissant les yeux, si cette mission est si importante, pourquoi la réunion a lieu dans le bureau de Croaker – il se moquait désormais de ménager les susceptibilités, qui l'avait épargné, lui ? – avec vous trois ? Vous n'êtes pas des hauts fonctionnaires du Ministère, aux dernières nouvelles.

— Nott, ne le prenez pas si mal, réagit doucement son supérieur, le regard compatissant. Laissez-nous vous expliquer. Il y a deux mois, en descendant par la porte du Passé, j'ai remarqué que les ombres n'emplissaient pas l'endroit comme d'habitude. Avec Figg, nous avons mené une petite enquête et découvert que, depuis trois ans, les ombres se dédoublent pour s'échapper. Nous ne savons pas vers où, ni pourquoi. Mais je suis persuadé que vous comprenez le danger. Quand nous avons collecté des résidus de magie trouvés au plus profond de l'abîme, le système de reconnaissance nous a indiqué que ces traces étaient inconnues, mais qu'elles avaient déjà été retrouvées sur une scène de crime. Immédiatement, nous avons demandé un rendez-vous avec le Ministre. L'entretien ne s'est pas bien passé. Il refuse de croire que les ombres peuvent échapper au contrôle du Ministère et nous interdit toutes investigations allant en ce sens.

— En somme, je ne risque pas seulement ma vie, mais également ma carrière ? répliqua Nott, dégoûté au-delà de toute mesure.

— Ne vois pas les choses de cette manière. Considère cette mission comme une... opportunité.

— Quelque soit l'angle envisagé, cette mission peut difficilement être qualifiée d'opportunité, grinça-t-il.

— Vraiment ? Pense aux erreurs, occasions manquées et regrets... N'y-a-t-il rien dans ton passé que tu ne changerais pas ? Là, on ne parle pas d'un voyage de cinq heures, mais de vingt ans.

L'argument porta. Des regrets, Nott en avait. Croaker le remarqua.

— Tu pourras modifier ce que tu veux, insista-t-il, du moment que tu démasques le sorcier derrière les ombres. Deviens riche, célèbre, populaire, trouve une petite amie, peu importe. Nous voulons juste le coupable.

Riche, célèbre, populaire...

— J'en suis.


Mot d'auteur : Deux précisions. Cette fanfiction est un christmas challenge, sorte de défi sous forme de calendrier de l'avent littéraire. Concrètement, vingt-cinq thèmes doivent être rédigés en décembre. Cependant, ce chapitre risque d'être le seul publié ce mois-ci. J'en ai rédigé deux autres, mais ils ne sont pas encore corrigés et j'aimerai garder une avance sur le rythme de publication.

Cette fanfiction est un roman noir policier en cadeau pour une amie, Becca.

J'espère que votre lecture vous a plu. A bientôt !