CHAPITRE 1

ETAT SECOND.


Lorsque Théodore ouvrit les yeux ce jour-là, une étrange sensation s'immisça dans ses pensées embrumées par le sommeil. Peut-être la dernière fois que tu te réveilles en ayant quarante ans... Ce sentiment curieux ne l'avait pas quitté depuis la réunion dans le bureau de Croaker. Inquiétude, excitation et regrets se mêlaient dans un imbroglio incompréhensible.

Sous la douche, Nott médita sur son état d'esprit des derniers jours. Depuis qu'il avait accepté la mission, il se surprenait à éprouver la disparition imminente des éléments de son existence. L'épisode lui rappelait ce moment où il avait laissé son minuscule appartement estudiantin pour revenir vivre au Manoir. Bien qu'il préférait mille fois vivre dans une demeure équipée de toutes les commodités modernes, la dernière fois qu'il avait jeté un œil à ce deux pièces sombre, humide et mal aéré, il n'avait pu réprimer un vague chagrin. Et cette mélancolie, cette tristesse indéfinissable, resurgissait.

En buvant un café noir, la silhouette lointaine de Sander, son hibou depuis quelques années, se profila à l'horizon. Nott souffla légèrement avant de déverrouiller le loquet de la fenêtre. Sander illustrait parfaitement la situation. Cette chouette hulotte lui avait été offerte par Archer Fawley, son voisin de bureau, un jacasseur infatigable, spécialiste des niaiseries et joyeusetés, à la mort de son vieil hibou. A l'inverse de son prédécesseur, Sander livrait systématiquement le courrier avec deux jours de retard et s'obstinait à remettre personnellement les plis à leur destinataire alors qu'un emplacement dans la volière centralisait à merveille la correspondance. Son vieil hibou lui était en tout point supérieur. Et pourtant... En contemplant ce stupide volatile, un pincement lui noua la gorge. Ses défauts paraissaient désormais touchants. Ses communications pouvaient bien supporter un délai de quelques jours et son entêtement à venir le trouver dans la cuisine lui procurait une certaine compagnie. Même sa douloureuse manie de lui réclamer des friandises en lui pinçant les doigts lui manquerait.

— Sander, appela le langue-de-plomb en plongeant une main dans la boîte à sucreries.

La chouette hulotte atterrit brusquement sur la table, manquant de renverser les vestiges de petit-déjeuner. D'un bond, le volatile s'approcha suffisamment pour saisir le fruit de son dur labeur. Nott rit doucement avant de lui caresser distraitement la tête. Une facture pour l'entretien du réseau des cheminées, une publicité pour le nouvel Éclair de Feu, un papier pour le Père Noël secret du Ministère... Merlin, si cette mission pouvait lui éviter cette stupide loterie pour une fois... Un pincement ramena son attention sur Sander.

— Tu as déjà eu ta récompense, dégage.

Comme si elle comprenait le sens de ses paroles, la chouette le dévisagea avec hostilité. Puis, d'un battement d'ailes, Sander s'éloigna par la fenêtre.

— Et arrête de me mordre les doigts ! cria-t-il dans sa direction.

Remarquant l'heure, Nott empila le courrier dans un coin et déposa sa tasse vide dans l'évier.


— Tu ne devineras jamais le nom que j'ai tiré ! s'exclama Archer en entrant bruyamment dans la pièce qu'ils partageaient.

Ce matin, Nott était venu au bureau pour rattraper le retard qu'il avait accumulé depuis quelques jours. Bloqué dans l'incertitude de son avenir, il n'arrivait plus à se concentrer suffisamment longtemps pour se débarrasser de la paperasserie quotidienne. Des rapports complexes et assommants dont le but officieux, Nott en était convaincu, était d'étouffer l'excitation des langues-de-plomb à l'idée de voyager dans le temps.

— Ce n'est pas supposé être un secret ? commenta-t-il distraitement.

Archer, un petit sorcier à la physionomie ronde et joviale, ne sembla pas remarquer le relatif désintérêt de son partenaire. Alors qu'il progressait péniblement dans la petite pièce où des montagnes de papiers grimpaient jusqu'au plafond, il s'extasia dans un souffle proche du cri :

— Elias Grimstone !

Nott sursauta. Tous les ans, à l'approche de Noël, Archer prétendait avoir pioché son nom au Père Noël Secret. Des jours entiers, il le harcelait sans relâche, faisant preuve d'une ténacité ahurissante, pour obtenir une réponse à cette stupide question : Qu'est-ce qui te ferait plaisir ? La première fois, Nott avait tenu bon et Archer avait largement interprété son silence. Sous le papier cadeau rouge, une luxueuse machine à barbe à papa le narguerait narquoisement. L'année suivante, pour éviter de se retrouver avec un appareil à pomme d'amour ou une baguette arc-en-ciel, il avait consenti à révéler qu'il avait besoin d'un nouvel hibou et Archer avait réussi l'exploit de dénicher l'hibou le plus mignon, têtu et inutile du monde sorcier. Un désastre. Depuis, Nott réfléchissait des semaines à l'avance pour trouver des idées cadeaux inoffensives. Un mois qu'il attendait cette conversation pour demander une place de Quidditch – Archer ignorait qu'il méprisait ce sport vulgaire et bruyant – et voilà que celui-ci déboulait en hurlant qu'il avait tiré Grimstone !

Pas qu'il ne se plaigne de cette accalmie, mais l'annonce avait de quoi interroger. Pourquoi son collègue ne mentait pas, comme tous les Père Noël secret, en prétendant piocher son nom ? Il ignorait toujours si Archer agissait par pitié vis-à-vis du pauvre sorcier qui partageait son bureau ou s'il avait conclu un arrangement avec l'ensemble du Département des Mystères pour se garantir l'opportunité de lui offrir son cadeau de Noël.

— Elias Grimstone, répéta Archer plus calmement en se laissant tomber sur sa chaise.
— Ah ?
— J'ai commandé un livre sur le vieillissement du Whisky.

L'hypothèse d'un arrangement avec l'ensemble du Département des Mystères devenait de plus en plus plausible. Elias Grimstone, un des chefs de la Brigade de police magique, suscitait l'admiration fiévreuse d'Archer qui avait toujours désiré faire partie d'un service d'enquête... Malheureusement, les épreuves sportives avaient eu raison de ce rêve. Son asthme et sa surcharge pondérale le reléguaient indéfiniment à un poste de gratte-papier, loin, très loin, de l'existence excitante des chasseurs de criminels.

— Un livre sur le vieillissement du Whisky, vraiment...
— Oui, répondit Archer.

Le silence tomba.


Un temps, le son d'une plume raclant le parchemin fut le seul bruit perceptible de l'autre côté du bureau. L'esprit de Nott, lui, comme souvent ces derniers jours, tournait à plein régime. Des milliers de tours ? Était-ce possible sans endommager sérieusement le cerveau du sorcier voyageur ? Combien de temps faudrait-il pour préparer ce voyage ? Probablement des mois...

Ses divagations furent brusquement interrompues par Archer.

— Tu es bizarre, ces derniers jours.

Nott essaya d'adopter un air détaché.

— Vraiment ? s'étonna-t-il.
— Tu rêvasses. Et tu ne rêvasses jamais, affirma Archer en repoussant ses lunettes rondes sur son nez. Tu as rencontré quelqu'un ?

Cette fois, il n'eut pas besoin de simuler la surprise.

— Là, c'est toi qui rêve, coupa Nott. Je n'ai rencontré personne. Et même si c'était le cas, ce ne sont pas tes affaires.

La réponse était sèche, mais il voulait absolument décourager son collègue d'évoquer avec lui ces sujets pénibles. Il n'avait pas de vie amoureuse, tout juste pouvait-il prétendre à une vie sexuelle si on admettait ses visites dans l'Allée des Embrumes. Et Nott ne pensait pas qu'Archer, avec son gros pif et son gros cul, puisse attirer qui que ce soit.

— Si ce n'est pas une fille, qu'est-ce qui te tracasse ?

Nott soupira. Quand son voisin de bureau était lancé, rien ne pouvait l'arrêter. Il jugea préférable de mentir.

— Le match de Quidditch de vendredi dernier, souffla-t-il.

Archer suivait régulièrement le sport. Avec un peu de chance, il se contenterait de cette semi-réponse parce que Nott n'avait strictement rien à dire sur le Quidditch en général, le match de vendredi dernier en particulier.

— Ah, comme je te comprends... répliqua Archer, la mine soudainement plus triste.
— Nott, grommela Lorcan McLaird en poussant la porte du bureau, Croaker te demande. Dans son bureau.

Théodore se redressa d'un bond, faisant sursauter Archer. D'un geste rapide, il referma le dossier sur lequel il n'avait encore rien noté et, de l'autre main, attrapa son manteau. Archer et McLaird le dévisageaient avec curiosité.

— Tu m'as l'air bien pressé.
— Et de meilleure humeur, rajouta Archer.

Nott enjamba son bureau, contourna les piles de papiers qui encombraient le bureau et se tourna pour répondre :

— Je t'expliquerai plus tard.

Faites que ce "plus tard" rime avec jamais, pensa-t-il en quittant la pièce.


Saul Croaker l'attendait. Sa cape pourpre, négligemment posée sur le dossier d'une chaise, attira le regard de Nott un instant. La pièce, méconnaissable, paraissait plus exiguë, comme engloutie par une avalanche de papier. Une petite fenêtre, sorte d'étrange lucarne, apportait un mince faisceau de lumière.

— Nott ! s'écria Croaker en levant le nez d'un amoncellement chaotique de cartons. Elias ne devrait plus tarder. Profitez-en pour prendre connaissance du dossier.
— Quel dossier ? demanda-t-il en laissant son regard s'attarder sur le volume impressionnant de paperasse qui occupait la pièce.
— La vieille affaire avec les résidus de magie ? répliqua le chef de service en le dévisageant curieusement.
— Oui. Excusez-moi.

Nott ne laissa rien paraître, mais il se sentait mortifié de l'intérieur. Des jours qu'il ne pouvait se sortir cette réunion de la tête et, lorsque le moment arrivait, il se comportait comme le dernier des imbéciles. Quel dossier ? nasilla-t-il. Abruti.

— Là, indiqua Croaker en désignant une feuille volante sur une pile de dossiers.

Lorsque Nott s'empara du pli, un fourmillement parcourut sa main droite et remonta le long de son bras. Il jeta un oeil à son supérieur avant de lire attentivement la planche.

9 mai 2002.

Mrs Garrison, âgée de cent vingt ans, sourde, domiciliée au 121 Acton Lane, a sollicité l'intervention des forces de l'ordre à son domicile la nuit du 8 au 9 mai 2002. Sur place, les agents Oswald Wells et Blake Bletchley ne constatent pas de signe d'effraction et notent l'absence de présence étrangère dans la maison. Compte tenu de la condition de Mrs Garrison, notamment son âge et son état de santé, les bruits supposément entendus peuvent être des courants d'air.

Rapport d'intervention ci-joint. Classement sans suite.

14 mai 2002.

Sur l'insistance de Mrs Garrison qui a rendu plusieurs visites à Curtis Hailey, chef de service, Blake Bletchley s'est rendu sur place pour effectuer des prélèvements magiques.

En attente des résultats.

3 juin 2002.

Les prélèvements révèlent des résidus de magie inconnus. Réouverture de l'enquête. Requalification des faits en vol avec effraction. Ces traces ont immédiatement été comparées au fichier national automatisé des empreintes magiques et au fichier des sorciers recherchés. Pas de correspondance.

6 juin 2002.

L'agent Blake Bletchley est retourné interroger la victime pour tenter de déterminer ce qui a été volé. Mrs Garrison estime qu'aucun objet n'a disparu de son domicile. Requalification des faits en effraction simple.

26 août 2002.

Classement sans suite.

Nott inspira profondément pour contenir sa déception. Avant qu'il n'ait eu le temps de s'étonner de la banalité de l'affaire, de réfléchir aux lacunes de l'enquête ou de continuer sa prise de connaissance du dossier, Elias Grimstone, accompagné du même tireur d'élite que la dernière fois, pénétra dans la petite pièce. Théodore s'attaqua au rapport d'intervention agrafé au dos de la première feuille avant que la réunion n'interrompe définitivement sa lecture.

Rapport d'intervention du 9 mai 2002 au 121 Acton Lane.

À 22h02, un appel à la centrale d'urgence alerte les secours d'une infraction du domicile d'une sorcière. Oswald Wells et Blake Bletchley, de garde, arrivent sur les lieux à 22h55.

Nott plissa les yeux pour déchiffrer les pattes de mouche qui suivaient.

F. âgée, affolée. Vérifications d'us. – expl. maison, con. sortilèges prot., portes, fenêtres –, discours décousu à p. d'un animal (chat? chien?). Pas effraction constatée. Pas présence étr. Probablement frayeur vieille F. isolée. Quittons les lieux à 23h11.

Cela valait bien la peine de déraciner un arbre...

— Nott, intervint Grimstone en lui tendant la main. Vous connaissez Munro, votre partenaire ?
— Mon quoi ?
— Je n'ai pas encore pris le temps de préciser les détails, grimaça Croaker.

Abasourdi, Nott considéra le tireur d'élite. Celui-ci ressemblait trait pour trait à un crétin de Durmstrang. Presque plus large que grand, les cheveux blonds très clairs et des yeux bleu montagne... Le langue-de-plomb aurait apprécié que cet insignifiant rouage du ministère – tireur d'élite, vraiment... – accepte de lui tendre sa baguette pour en apprendre plus sur son caractère.

— Vite alors, rouspéta Grimstone en jetant un oeil pressé à une montre à gousset qui pendait à son gilet. Vous partez tous les deux. Nott s'occupe du voyage, Munro prend l'enquête en charge. Vous avez lu le dossier ? demanda-t-il en relevant la tête.
— Ou–
— Parfait. Pressons-nous, le Ministre est prévenu et risque de nous intercepter d'une minute à l'autre. Vous devez partir avant qu'il ne bloque la Porte.
— Quoi ? glapit Théodore.

Maintenant ? Mais... S'il avait su, il aurait dit au revoir, préparé quelques affaires, lu plus attentivement le dossier... Son partenaire se révélait d'un calme olympien, il n'avait même pas bougé.

— Ce n'est pas l'idéal, mais nous n'avons plus le temps, expliqua Grimstone. Un langue-de-plomb que nous avions précédemment approché a...

Sans prévenir, la porte s'ouvrit à la volée. Deux sorciers, baguettes en main, se tenaient derrière. Sans un mot, en un battement, Croaker les stupéfixea. Munro, alerte, avait sorti sa baguette et tirait déjà les corps dans la pièce pendant que Grimstone vérifiait le couloir.

— Personne, souffla-t-il. Courez dans la salle du temps !
— Nott ?

Devant l'absence de réaction du langue-de-plomb, Munro, d'une poigne énergique, le tira par le bras pour l'entraîner dehors.

— Où ? Dis-moi. MAINTENANT !

Croisant le regard de Croaker, Nott sursauta et, retrouvant momentanément ses esprits, se détourna pour remonter le couloir gauche au pas de course. Merde, merde, merde.

— Vous ! Arrêtez-vous, ordre du...

Le son d'un Stupéfix coupa net le sorcier dans son élan.

— Dépêchez-vous, cria Grimstone au loin.
— Plus vite, le pressa Munro.

Merde, merde, merde. Ils ne pouvaient pas partir ainsi, là, maintenant, précipitamment. Un tel voyage... En poussant la porte de la Salle du Temps, un éclair bleu dépassa Nott sur la droite et McLaird s'effondra sur le sol.

Munro claqua la porte et, sans attendre, arma le passage des sortilèges de protection.

— Qu'est-ce que tu fous ? cria-t-il en découvrant Nott paralysé à côté du corps inanimé. Je ne tiendrai pas longtemps.

Le bois de la porte scintillait de magie. Une lueur presque aussi inquiétante que les cris des sorciers dans le couloir.

Nott considéra la salle rectangulaire, l'oiseau qui, à l'infini, naissait, vivait, mourait dans l'immense horloge centrale et, le cœur battant, l'esprit comme figé, se commanda de bouger. Ses jambes, molles comme du coton, le soutenaient à peine. Merde, merde, merde. Je ne peux pas, se chuchota-t-il à lui-même en saisissant un Retourneur.

— Alors ? s'inquiéta Munro qui transpirait abondamment.
— Viens, il faut que tu le touches, répondit Nott.

Il ne reconnut pas sa propre voix et ignorait même le nombre de tours de sablier. Munro, la porte, le bruit et la terreur face au corps pétrifié lui avait fait régulièrement perdre le compte. Je ne peux pas, se répéta-t-il intérieurement.

Munro s'approcha et, craintivement, frôla l'objet du bout des doigts. Nott décocha un dernier regard à la porte qui s'effritait sous la puissance des sortilèges. Merde, merde, merde.

Il enclencha le mécanisme.

L'oiseau de l'horloge cessa brusquement tout mouvement et une sensation de chute dans le vide lui coupa le souffle.

Puis, trou noir.


Mot d'auteure : J'espère que ce chapitre est est à la hauteur de vos attentes. J'ai essayé de trouver le juste équilibre entre développement psychologique et action, considérant qu'en période de grands bouleversements, on ne se penche pas sur ses émotions.. Donc juste quelques scènes pour vous donner un aperçu de l'ancienne vie de Nott.

Sophie a notamment trouvé que le rythme du chapitre est assez inégal. A la base, c'était volontaire pour montrer que cette mission commence n'importe comment, dans l'empressement... J'ai longuement réfléchi pour savoir si je réécrivais ou non... Et j'ai décidé de laisser. Pour voir ce que vous en pensez :)

Mille, mille, mille, mercis pour vos reviews, vos favs et vos follows. Je n'ai pas les mots pour vous remercier. Normalement, j'ai répondu à tout le monde par MP, mais si jamais j'ai oublié quelqu'un, n'hésitez pas à vous manifester pour me frapper.

A bientôt !