CHAPITRE 2

RETOUR DE FLAMME.


Confus, Nott accentua sa prise sur le Retourneur. Le poids, les courbes obliques et la tiédeur le rassuraient... Munro et lui avaient bien voyagé. Plus lucide, le langue-de-plomb relâcha le sablier de son étreinte, cligna des yeux pour chasser les points flous de sa vision et étudia son environnement immédiat.

Les murs et meubles de la Salle du Temps ondulaient, rétrécissant sinueusement le rectangle de la pièce, comme ces pièges sorciers égyptiens destinés à emmurer les inopportuns. L'horloge, phare dans la brume, retint le regard de Nott. Immense, imperméable au vacarme diffus, ses aiguilles pointaient le milieu de l'après-midi. À ses côtés, Munro, blême, transpirait la désorientation et l'hébétement.

L'armoire et le bureau accentuaient sa confusion. Là où ils ne se différenciaient de leurs homologues présents dans chaque pièce du ministère, les Retourneurs, eux, tressautaient et, plus inquiétant, le cercle de temps étincelait...

Brusquement, une lumière aveuglante lui brûla la rétine et un sorcier, grand et mince, poussa une porte. Au même instant, Munro expulsa le contenu de son estomac ; la projection, violente, éclaboussa le cercle sous leurs pieds, le bureau coincé entre l'armoire et la sortie, et l'intrus.

— Excusez mon ami, intervint Nott, il est... malade.

Sa voix était pâteuse.

— Foutre, gueula à moitié l'inconnu, qu'est-ce que...

Passablement énervé, et probablement dégoûté, l'individu sondait les larges ouvertures intérieures de sa robe. Manifestement, Munro conservait des réflexes de tireur d'élite en toutes circonstances car, dès que l'information – le troisième homme farfouillait son vêtement souillé de vomi – pénétra son esprit, il dégaina sa baguette.

— Non, s'épouvanta Nott, tu ne peux p...

Le Stupéfix frappa sa cible, ôtant toute nécessité à son discours. Un léger vertige le déstabilisa, et le décor tourbillonna. Quand sa vue revint, il couina :

— Tu ne peux pas utiliser ta baguette, la magie est instable ! expliqua-t-il en même temps que la scène se produisait à l'identique : lumière éblouissante accompagnée d'un grand sorcier poussant la porte.

Munro le dévisagea curieusement avant de dégueuler.

— Ne fais rien, haleta Nott, tu vas nous bloquer dans une faille !
— Foutre, gueula à moitié l'inconnu, qu'est-ce que...

Le tireur d'élite rejoignit l'homme en trois pas et, d'un geste brusque, lui cogna la tête contre la porte. L'inconnu s'effondra comme une masse. La force et la rapidité de son geste projetèrent des vomissures sur les murs et le bureau. Les traits droits et cheveux blonds de Munro étaient maculés.

— Quoi ? riposta-t-il face à la réprobation évidente de Nott. Je n'ai pas utilisé ma baguette.

Puis, il glissa sur le sol. Blanc, tremblant.

— Qu'est-ce qui cloche ? Pourquoi je me sens si... mal ?
— Le voyage. Même moi, je...

Nott s'immobilisa pour respirer doucement par le nez. Il luttait déjà suffisamment pour ne pas gerber, et cet idiot... L'école de tireur d'élite ne dispensait pas de cours sur les flux magiques ? Soudainement, les spasmes abdominaux qui lui déchiraient les entrailles eurent raison de sa détermination et il se détourna pour éviter de s'en mettre dessus. L'odeur faillit le faire vomir une deuxième fois.

Munro, plus calme, dardait un regard satisfait sur lui. Visiblement, ne plus être le seul à ne pas supporter le voyage le rassurait sur sa masculinité.

— Le voyage, reprit Nott, la voix éraillée par l'acidité au fond de sa gorge, perturbe ta magie... Ne te sers pas de ta baguette au risque de...

Il s'interrompit, prenant conscience qu'éduquer les gros-bras ne faisait pas partie de ses attributions. D'autant qu'une vie n'y suffirait pas, avec tous ces tireurs d'élite à peine plus vifs d'esprit qu'une paire de cognards ensorcelés.

— Ne le fais pas, dit-il plus sèchement. Arrête d'essayer de tuer les gens !

De plus en plus furieux, il contempla le corps inanimé du malheureux employé et les flaques de vomi qui retiraient toute normalité à l'alcôve.

— Et réfléchis avant d'agir ! Comment pouvons-nous être discrets maintenant ?
— Cet homme travaille au Département des Mystères, non ?
— Et alors ? glapit le langue-de-plomb.
— Il a dû comprendre, en nous voyant verdâtres comme des troll, qu'on venait d'utiliser un Retourneur... Il aurait donné l'alerte et là, niveau discrétion...

Nott en resta muet. Le raisonnement a posteriori de Munro lui arrachait une épine du pied. Relater dans ses rapport le ridicule et les maladresses lui filaient toujours des sueurs froides. L'agression se justifiait, l'inconnu aurait pu sonner l'alerte, compromettre la mission... Bon, le vomi... Peut-être qu'il pourrait diminuer l'étendue des...

Nott s'immobilisa. Ses douleurs de ventre recidivèrent, plus acides que jamais. Se redressant pour chasser de son esprit cette révélation, le langue-de-plomb s'élança à la recherche d'un tissu pour se nettoyer. Munro, moins pâle, l'imita.

Le superviseur stockait forcément du linge à proximité du cercle de temps. À son test d'aptitude, un examinateur lui avait tendu une serviette. Les retours désorientaient, ce qui occasionnait souvent des nausées, plus encore pour les aspirants qui n'avaient pas l'habitude du choc magique. Ainsi, en début de carrière, on ne revenait jamais plus d'un quart d'heure ; les retours grandissaient progressivement. Ne jamais avoir été malade emplissait Nott de fierté. Enfin, jusqu'à aujourd'hui...

La vision d'une montagne scandinave traînant un homme inconscient ramena le langue-de-plomb au présent. Près du bureau, Munro lâcha sa charge, et, regardant à droite et gauche pour vérifier que la pièce ne cachait aucun autre endroit pour camoufler un corps, tira sur le sorcier pour le dissimuler en dessous. Nott s'empressa d'ouvrir un tiroir pour sortir des serviettes-éponges et, pendant qu'il frottait méticuleusement sa robe et ses mains, le tireur d'élite essuya grossièrement le vomi sur les murs et sol. A la fin, Munro abandonna le tissu près du sorcier inanimé pour souffler :

— Merlin, récurer à la moldue m'évoque Rogue et ses retenues. On y va ?

Nott opina.

Dans le couloir, un groupe de sorciers discutaient avec animation de la finale de la Coupe du Monde de Quidditch. Apparemment, l'attrapeur danois avait mis trois semaines pour attraper le vif d'or. Nott essaya vainement de se remémorer l'année de la victoire du Danemark, mais Munro lui planta son coude pointu dans le bras.

— Les robes, chuchota-t-il en louchant en direction du groupe.

Maintenant qu'il y prêtait attention, Nott nota qu'à la place des robes impersonnelles du ministère, les sorciers portaient des manteaux pourvues de rabats fantaisies. [1]

— C'était à la mode en quelle année ? demanda Munro comme si quiconque pouvait raisonnablement fournir une réponse.
— J'en sais rien, grinça-t-il.

Nerveusement, Nott remonta le couloir de l'étage pour atteindre l'ascenseur. A l'accueil du ministère de la Magie, un kiosque à journaux leur fournirait rapidement une réponse.

Un long couloir fréquenté. Tous les mètres, ou presque, des sorciers le saluaient poliment. Nott répondait d'un vague signe de tête, anxieux à l'idée qu'on le reconnaisse. La panique amollissait ses jambes, et un trou dans l'estomac l'empêchait de réfléchir. Derrière son dos, Munro fanfaronnait des « Bonjour, comment allez-vous ? Quel match, n'est-ce pas ? » qui l'énervaient.

Devant les grilles métalliques de l'ascenseur, Nott se détentit légèrement. Presque arrivé.

— Quel niveau ? pria un jeune sorcier, assez maigre.
— Premier, merci, répondit brièvement Nott en se tapissant dans le fond, là où il serait invisible jusqu'à destination.
— Quel match, n'est-ce pas ? s'exclama joyeusement Munro en pénétrant dans l'ascenseur.

Le moment parfait pour un maléfice informulé... Dommage que la magie soit instable, Nott devrait se contenter de fusiller Munro du regard.

— Oui, confirma presque inaudiblement le sorcier. Quel niveau ?
— J'accompagne le sorcier désagréable du fond, sourit Munro.

Nott détourna les yeux pour évaluer l'inconnu. Ses cheveux noirs, lustrés tranchaient avec ses yeux gris délavé, et sa silhouette longiligne dégageait une nonchalance désinvolte.

— Trois semaines, tout de même, continua le tireur d'élite. A la fois un enchantement et une malédiction, hein ?

Le jeune sorcier approuva en hochant la tête.

— Cecil, se présenta Munro en tendant la main.

Nott dévisagea son partenaire, soufflé de l'aplomb avec lequel il mentait. Une légère odeur âcre, comme s'il sortait d'un plongeon dans un bain de tripes, émanait de lui.

— Cygnus, répondit l'autre après un temps d'hésitation.
— Cette finale a dû considérablement ralentir l'activité de votre Département, non ?

Nott ouvrit la bouche, frappé par l'aplomb de son coéquipier et déterminé à lui ordonner de la fermer, mais Cygnus le devança :

— Mr Bullstrode a passé une semaine dans un état de nerfs... ricana-t-il un peu nerveusement. Son assistant n'a pris qu'un week-end pour le match.
— Merlin, rit Munro. Moi-même et le rabat-joie, ajouta-t-il en jetant un oeil à Nott, avons dû raccourcir les réjouissances de la victoire. Un Auror a failli nous prendre avec la potion de vieillissement qu'on avait bu pour commander du Whisky Pur-Feu...
— Une potion de vieillissement ? répéta Cygnus.

La méfiance accentuait les traits saillants de son visage aristocratique.

— Oh, vous savez ce que c'est, reprit Munro avec assurance. Vous avez bien dû vous enivrer pour l'occasion ?

Cygnus s'empourpra.

— Euh, non. Je-

L'ascenseur s'immobilisa, et les grilles s'ouvrirent. Nott, pressé, bouscula Munro pour passer. Celui-ci, sur ses pas, se retourna pour conclure :

— Eh bien, à bientôt, l'ami !
— Attendez !

La rougeur de ses joues égayait son teint blafard.

— Si vous voulez, vous pouvez m'envoyer un hibou... Cygnus Black, je-

Nott, chancelant, hâta le pas pour s'éloigner de cette conversation débile. Et dangereuse. Black. Black... La famille Black n'existait plus, du moins en ligne mâle, mais depuis quand ? La confusion emmêlaient ses pensées. Quand Munro le rattrapa, il lui reprocha sèchement :

— Tu connais le sens du mot discrétion ?
— Il faut bien lier quelques connaissances si on veut pouvoir revenir au ministère.
— Pas en mentant ! Des potions de vieillissement, sérieusement ? Et Cecil... Quel prénom débile !
— C'est mon vrai nom, Cecil Munro.

Nott froissa les notes de service planant sous son nez pour se donner une contenance.

— Et la potion de vieillessement, se défendit Munro, c'est de l'anticipation. Imagine qu'on recroise Cygnus ? Comment lui expliquer notre changement d'apparence ? Parce qu'on va bien voir les Ombres, non ?
— Je ne sais pas ! aboya Nott. On ne sait même pas où on est, si on peut faire un nouveau voyage. La magie est instable et tu discutes avec tout le monde, modifiant le temps. Si ce Cygnus se souvient de toi, tu peux dire adieu à...
— Attends, t'aurais pu prévenir !

Nott compta jusqu'à trois pour ne pas l'étrangler.

— Écoute, dit-il en observant le hall gigantesque au parquet en bois foncé et au plafond bleu incrusté de symboles dorés, marchons jusqu'au kios-
— Comment peut-on réussir la mission sans que personne ne se souvienne de nous ? l'interrompit Munro. Attends, vous devez toujours être si... invisibles ? C'est pour ça que les langues-de-plomb sont... nuls ?
— Tais-toi, hurla Nott en se retournant sur lui.
— Calme-toi, répliqua Munro en levant les mains en signe d'apaisement. On nous dévisage.

Autour, quelques curieux se dévissaient les cervicales pour capter leur conversation. Nott essaya de se fondre dans le sol.

— Je ne voulais pas être... blessant. Mais comprends que c'est impossible de...
— Croaker et Grimstone nous ont donné la permission de modifier le temps, l'arrêta Nott.
— Mais alors pourquoi...
— Parce que je ne sais pas où on est.

La peur et la honte lui serrèrent la gorge. Un idiot de première année pouvait calibrer un Retourneur, et lui... L'évidence de ce qu'il essayait d'oublier lui revint en plein visage. Mordante.

— On pourrait être n'importe où. Et si quelqu'un se souvient de toi, on ne pourra plus repartir.

Munro le fixa posément.

— Comment c'est possible ? finit-il par demander.
— Dans la précipitation...

Le tireur d'élite, figé, considéra le visage tendu par le désespoir de son partenaire.

— D'accord, articula doucement Munro. Que veux-tu faire ?
— Marcher jusqu'au kiosque à journaux.
— OK.

Nott contempla la fontaine de la Fraternité magique et soupira :

— OK.

Ses jambes tremblaient, il transpirait. Sa progression, plus lente désormais qu'il avait exprimé ses craintes à haute voix, devint de plus en plus difficile à mesure qu'ils approchaient.

Mort de peur, Nott observa la Une de la Gazette du Sorcier. Sur la photo, un attrapeur brandissait le vif d'or. La victoire brillait dans ses yeux, même si l'épuisement l'empêchait de se tenir droit sur son balai. Lentement, Nott se pencha pour saisir un exemplaire.

Sous la photo et « JACKSON JOUE LES PROLONGATIONS » : 11 février 1910.


Mot d'auteure : [1] Je voulais vous montrer ce qu'est un rabat, mais le site n'aime pas les liens. Donc... Google ? "Rabat robe"

Bon, voilà la suite des aventures de Nott et Cecil Munro. J'espère que ce chapitre vous a plu. Je suis désolée, je voulais vraiment publier en FÉVRIER, mais les délais de correction sont indépendants de ma volonté. J'en profite pour remercier Célia et Sophie qui font un travail d'enfer !

Remarque plus générale, je n'apprécie pas le recours aux Original Character et donc, dès que possible, j'utilise un personnage déjà existant dans l'univers. Comme Saul Croaker qui est réellement un langue-de-plomb dans la saga. Seulement là, j'ai choisi une période peu documentée. Alors j'ai dû en inventer quelques uns. Vous connaissez déjà Munro et vous en rencontrerez d'autres, mais sachez que j'ai vraiment voulu garder des personnages de JKR. Comme Cygnus Black. Et d'autres que vous découvrirez prochainement.

À très bientôt !