CHAPITRE 3

LES MAINS VIDES.


Munro se pencha pour lire par dessus son épaule et retint sa respiration au 11 février 1910.

— Putain, lâcha-t-il dans un souffle au bout de quelques minutes de silence inconfortable.

Puis, rapidement :

— Comment t'as pu nous emmener jusqu'ici ?
— Je ne sais pas.

Cette question obsédait Nott depuis que ses yeux s'étaient posés sur le journal. Même avec la précipitation et la confusion, comment avait-il loupé à ce point leur destination ?

— Utilisons le Retourneur pour voyager en 2002, on n'aura qu'à continuer directement la miss–
— Abruti, siffla Nott. Un Retourneur ne sert qu'à revenir. 1910 n'est pas assez loin pour toi ?

Munro accusa le coup.

— Et 2019 ?
— On peut, soupira le langue-de-plomb, à la condition que personne ne se rappelle de nous.

Silence.

— Peut-être que Cygnus ne se souviendra pas de toi, on pourra alors revenir au moment de notre départ... C'est notre meilleure chance.
— Tu plaisantes ? rétorqua Munro, ahuri.
— Ce n'est qu'une conversation d'ascenseur, même pas intéressante.
— Mec, personne ne peut m'oublier en–
— On n'à qu'à attendre quelques jours, coupa le langue-de-plomb.

Quelle arrogance... « Personne ne peut m'oublier ». Fatalement, le temps passe, les sentiments changent, les gens oublient.

— Dès qu'il n'aura plus aucun souvenir, on–
— Tu ne comprends pas, Nott. Ce Cygnus, il n'est pas... normal.
— Comment ça ?

Le langue-de-plomb réfléchissait à toute vitesse, qu'avait-il manqué ?

— Il est – la gêne ôta la parole à Munro quelques instants – ... différent. Personne ne se préoccupe de lui. Tu as vu son visage quand j'ai dit "ami" ?

Mortifié, Nott ne répondit pas, baissant les yeux sur le joueur de Quidditch qui souriait sur la photo.

— Il attend mon hibou, ajouta Munro.

Merde. Cygnus n'oublierait jamais cet idiot. Et ils étaient coincés ici. Jusqu'à la mort de ce morveux qui sortait à peine de l'âge de lait... Et dans l'hypothèse où personne d'autre ne se souviendrait d'eux. Autant vivre dans une grotte, à l'écart du monde. Relevant la tête pour affronter la réalité, Nott aboya :

— On fait quoi alors ? On s'assoit en attendant la mort ?

Même à ses propres oreilles, sa question sonnait comme un gémissement. Pathétique. Il aurait tellement, tellement voulu leur prouver qu'il méritait... mieux. Résultat, il finissait enfermé dans un autre siècle, entouré d'inconnus dont il se moquait éperdument.

— Cette vieille... Elle doit déjà être en vie, non ? demanda Munro.
— Quelle vieille ?
— Mrs... Garrinson ? La sourde à qui on n'a rien volé ?
— Mrs Garrison, rectifia Nott. Tu veux faire quoi ? L'interroger sur un vol qui aura lieu dans 100 ans ?
— Pourquoi pas, répondit Munro en haussant les épaules. Tu as une meilleure idée ?

Non.

— Garrison est sûrement le nom de son mari, objecta-t-il, de mauvaise humeur que Munro raisonne mieux que lui.
— Peut-être.
— Je ne pense pas qu'elle soit mêlée à cette affaire.
— Tu penses donc que ce vol est une coïncidence ? demanda Munro en le dévisageant de ses yeux clairs.
— Pas vraiment, consentit Nott à contre cœur. Elle doit posséder un artefact qui intéresse notre homme, rien de plus. On a un siècle d'avance, conclut-il avec amertume.

Munro lui enleva le journal du jour des mains et, d'une pression dans le dos, le poussa à avancer en direction des allées de cheminées.

— Je sais que ce voyage avait un but pour toi, hésita-il en lançant un regard oblique à Nott. Mais, avant de te laisser aller au désespoir, on peut faire un tour à l'adresse ? Cela ne coûte rien d'essayer. Et, si cela ne donne rien, tu peux toujours te trancher les veines.

S'arrêtant devant une plateforme, Munro plongea la main dans la poudre de cheminettes.

— Alors ? l'interrogea-t-il en entrant dans le foyer de la cheminée.
— OK, accepta Nott. Cela ne coûte rien.


Situé à l'ouest de Londres et coincé entre le tumulte du centre-ville et la vie plus paisible des quartiers excentrés, Acton cultivait les paradoxes. Des taudis où s'entassaient les immigrants irlandais aux grandes terrasses victoriennes, l'absence d'architecture urbaine encourageait la promiscuité de populations disparates. Et, là, dans une ruelle, se dressait la maison de Mrs Garrison.

Par sécurité, Nott et Munro n'avaient pas transplané. Ainsi, les deux heures nécessaires pour rejoindre le quartier et les trente minutes pour trouver la rue avaient passablement émoussé l'excitation de Nott. Pas qu'il débordait d'enthousiasme, mais la longue marche et les regards curieux qu'ils suscitaient avaient achevé de le crisper. Brièvement, l'idée d'avertir Munro voire de remédier à la situation l'avait traversé, mais à quoi bon ? A coup sûr, rien qu'à voir la manière dont Munro captait la lumière au ministère, l'attention l'enorgueillissait. Et puis, après l'échec de leur mission – les chances que Mrs Garrison vive à la même adresse un siècle plus tôt étaient minces –, ils auraient tout le temps de s'acheter des robes à la mode. Des années même, pour réaliser tout ce qu'ils pouvaient imaginer. Tout, sauf ce que Nott désirait au plus profond : faire ses preuves.

— Pouuuuah, s'écria Munro, face à la maison.

Une Painted Lady [1] de trois étages, avec une conception délicieusement féminine de la couleur : les murs, la charpente, les volets et les découpes de fenêtres célébraient chacun une nuance de mauve.

— Mm, marmonna Nott en haussant les épaules.

Peut-être qu'il se trompait sur toute la ligne. Qu'il n'avait aucun talent, qu'il était condamné à une existence insignifiante et solitaire... Que Théodore Nott rimait avec perdant dans toutes les réalités.

— Arrête, tu vas me faire pleurer, prévint Munro. Tu as promis d'attendre la fin de cette visite avant de sombrer dans la morosité, la dépression et la mort.
— Et tu fais confiance à la promesse d'un langue-de-plomb ?

Munro éclata de rire, comme si une plaisanterie hilarante s'était glissée dans cette réponse.

— Je sonne, conclut le tireur d'élite en appuyant sur le carillon.

La nervosité nouait l'estomac de Nott. Et si Mrs Garrison ne résidait pas à cette adresse ? Qu'allaient-ils devenir ?

Une petite brune avec des lunettes rondes émergea par l'entrebâillement.

— Bonjour, charmante demoiselle, claironna Munro. Je–
— Je n'achète rien, coupa la jeune femme avant de claquer la porte.

Nott sourit. Enfin de l'indifférence aux phrases de pacotille des séducteurs... L'intérêt s'éveilla en lui. Peut-être que...

— Quoi ? s'énerva la femme en réouvrant.

L'étincelle s'éteignit brusquement. Trente kilos la séparait du « charmante ». Même à travers l'austérité vieillotte de sa robe, on devinait la graisse, le frottement de ses cuisses, le ballottement de sa poitrine... De malaise, Nott détourna le regard. Munro, lui, était imperturbable.

— Excusez-moi, mademoiselle, recommença-t-il, nous cherchons Mrs Garrison. Vous la connaissez ?
— Non, répondit la sorcière d'une voix revêche. Vous avez fini ?
— Merci, mademoiselle, répliqua le tireur d'élite avec un grand sourire.

La sorcière étrécit le regard, soupçonneuse, mais referma la porte sans un mot.

— On fait quoi maintenant ? souligna Nott, acerbe.

Avec une jubilation morbide, il contempla Munro considérer le perron et la rue.

— On ne peut pas utiliser nos baguettes, on n'a pas d'argent, on ne connaît personne, énuméra le langue-de-plomb.
— Et les Ombres ? tenta le blond, incertain.
— Les Ombres ? répéta Nott, pris au dépourvu.
— Ouais, confirma Munro avec plus d'assurance. Elles nous ramèneront à notre époque, on avisera là-bas.
— Mais, je... Enfin, on ne peut pas !
— Pourquoi pas ?

Les yeux lagon le dévisageaient avec curiosité.

— Les Ombres découvriraient qu'on est au courant de leur petit projet, qu'on voyage pour l'éviter. Qui sait ce qu'elles feraient de nous ? Et même si elle nous ramenaient, on aurait perdu l'avance que nous avons...
— Quelle avance ?

Nott sourit. Tout rentrait dans l'ordre : lui, la matière grise, l'autre, les muscles.

— L'effet de surprise, expliqua-t-il, presque de bonne humeur.
— Dois-je en déduire que tu renonces au désespoir ?
— Pour l'instant, tempéra le langue-de-plomb. Le temps de bannir toutes les chances de réussir cette mission.
— OK. On fait quoi ?
—Trouvons cette Mrs Garrison. Mais d'abord, apprenons à nous fondre dans le paysage.

Devant le regard idiot de Munro, Nott soupira :

— On va acheter des robes.


— Hors de question !

Même dans l'Allée des Embrume, ils attiraient l'attention. Enfin, peut-être que le cri de Munro y était beaucoup.

— Ne sois pas ridicule, siffla Nott. Il nous faut de l'or pour les robes.

Le tireur d'élite remua la tête, hermétique.

— J'ai l'air de pouvoir détrousser un homme ? insista le Serpentard.

Munro évalua un instant sa morphologie longiligne avant de murmurer :

— Je ne fricote pas les prostituées.
— Ce sont des femmes, rectifia Nott en levant les yeux au ciel.

Le tireur d'élite gigota, mal à l'aise.

— Quand même... Je préfère cogner un sorcier.
— Emprunter quelques Gallions à une femme viole tes principes, chuchota Nott, abasourdi, mais pas agresser un homme ?
— Ils ont plusieurs robes, répondit Munro en haussant les épaules.
— Les putes ont plein de Gallions !

Silence.

— Tu ne peux agresser personne sans moi...

Nott détourna les yeux, évaluant la situation un peu plus loin. Entre une boutique d'ingrédients pour potions et le grand Barjow et Beurk, des femmes inhabituellement dévêtues attendaient long du mur adjacent à l'artère principale. Et, dans ce cul-de-sac, plus un tout-à-l'égout qu'une réelle impasse, un homme les surveillait du coin de l'œil.

— Que fait-on alors ? abdiqua le langue-de-plomb.


Munro retint la clochette en poussant la porte de Tissard et Brodette, prêt-à-porter pour mages et sorciers. Jetant à peine un regard à l'intérieur de la boutique, un grand magasin où robes brodées, brillantes, auto-repassantes, embellissantes, amincissantes, grossissantes, agrandissantes, avec régulation de température et ordinaires emplissaient les rayons, Munro se pressa de foncer dans une allée déserte, talonné par Nott.

Dans la réserve, de grandes cabines en bois brut permettaient l'essayage et les mesures.

— Un scandale ! vociférait une voix grave.

Le corps massif du gérant leur cachait la vue de son interlocuteur.

— Seize Gallions et je ne peux même pas sortir ma baguette quand deux–
— Psssssssst, chuchota Munro.
— Oui, murmura Nott, effrayé à l'idée de finir ses jours à Azkaban pour une robe.
— On va sortir.

Nott ne put s'empêcher de râler :

— Dans ce cas, pourquoi être entré ?

Le tireur d'élite lui pointa d'un geste un coin de la pièce.

— Pour vérifier la présence d'un système anti-vol.
— Et ils en ont un ?
— Ouais.

Nott soupira, dépité. Un échec après l'autre...

— On retourne voir les filles alors ? marmonna-t-il avec espoir.
— Non, coupa Munro. On va l'attendre dehors.
— Qui ?
— Le client. Suis-moi.

Milles précautions pour ressortir et ne pas être vus et quinze minutes dans la rue suffirent pour que Nott classe la filature dans les activités vaines et ennuyeuses. Munro défendait l'utilité de la pratique qui, contrairement à l'Oubliette, ne laissait aucune trace lorsqu'une grande silhouette referma la porte de Tissard et Brodette.

Immédiatement, le tireur d'élite s'élança à sa poursuite.

— Dès que je le coince, plante-lui ta baguette dans le dos ! cria-t-il avant de contourner à grandes enjambées un groupe de sorciers.

Hein ? Perdu, Nott allongea le pas pour rattraper Munro qui posait déjà une main sur l'épaule de la cible. Le blond dépassant d'une tête la foule, il fut aisé pour le langue-de-plomb de le suivre alors qu'il entraînait l'inconnu dans une impasse. Les deux sorciers quittèrent son champ de vision.

Prenant rapidement le virage, Nott faillit glisser dans une flaque, mais se rattrapa à temps pour enfoncer sa baguette dans un dos. Aussitôt, l'homme lâcha ses sacs.

— Ne te retourne pas, gronda Munro d'une voix que Nott ne lui connaissait pas, mon ami est... sensible de la baguette.

Puis il leva les yeux sur Nott :

— On a un problème.
— Ah bon ? Quoi ? bredouilla-t-il, enfonça sa baguette plus profondément dans l'omoplate.

Cette menace sembla sortir la victime de son mutisme.

— Je vous préviens, vous ne pourrez pas vous...
— Ta gueule, écourta le tireur d'élite de cette tonalité profonde et... un peu terrifiante.

Sous son doigt, les muscles se tendirent.

— C'est le mec du ministère.
— Le mec du ministère ? Quel mec du ministère ? répéta un peu bêtement Nott.
— Celui que j'ai caché sous le bureau.


Mot d'auteure : [1] Painted Lady désigne les maisons de San Francisco de style victorien. Pardonnez-moi pour l'imprécision géographique.

Un peu d'explications sur le Retourneur. Dans Le Prisonnier d'Azkaban, les personnages doivent (re)vivre le temps qu'ils ont remonté. Dans L'Enfant Maudit, Albus et Scorpius peuvent revenir à leur présent. On a donc deux théories sur les Retourneurs et le temps. Ici, j'ai choisi l'interprétation de la saga originelle, avec un petit plus. Principalement car la réalisation me plaît bien et que j'ai promis à Becca du DRAMAAAAAA.

Ce chapitre me déplaît en l'état, mais je n'arrive pas à régler les problèmes de narration pour le moment. Je réécrirai plus tard. Désolé.