CHAPITRE 5
LA CROISÉE DES CHEMINS
Le repos ne vint jamais.
S'éparpiller à droite, à gauche, avaient-ils convenu, gaspillerait leurs efforts. De l'attente et du repos pour restaurer leur magie, voilà le plan.
Nott connut les nuits d'insomnie et de fièvre, les cauchemars peuplés de trous sanguinolents et cavités sans fond, les somnolences dans le soleil rasant des fins d'après-midis d'hiver, mais le repos, sans inquiétude ni préoccupation, la tranquillité paisible des sens et de l'esprit, jamais.
Plus pénible encore, il percevait des signes d'une stabilisation des flux magiques chez Munro. Sa baguette ne crépitait presque plus et ses maux d'estomac s'étaient remarquablement améliorés. Pas les siens. Et sa baguette ne le reconnaissait toujours pas.
Un matin, un hibou grand-duc apporta une forme de délivrance, mais Nott eut à peine le temps de déchiffrer les quelques mots tracés élégamment à la plume que Munro lui arracha le message des mains.
— Je t'avais dit qu'on pouvait compter sur lui ! S'enthousiasma-t-il après avoir pris connaissance du contenu.
— Pourquoi avoir attendu cinq jours ? répliqua Nott, partagé entre la méfiance et l'envie de contrarier son partenaire.
Munro haussa les épaules, galvanisé par la nouvelle.
— On s'en fout, il a répondu, non ?
— Écoute-moi bien, l'avertit Nott en saississant les sacs de Tissard et Brodette qui traînaient là depuis leur arrivée, quand on y sera, tu te tais.
Les sacs échouèrent sur le lit et Munro s'empressa de les éventrer pour choisir sa tenue.
— Pourquoi ? demanda-t-il distraitement en comparant les robes.
Un modèle paraissait acceptable, une robe vert forêt de sapins presque classique sans les bandes de dentelles au col et aux manches, mais Munro la repoussa avec une grimace de dégoût.
Nott ne répondit pas. Loin de le rassurer, ce rendez-vous avec Cygnus Black excitait sa suspicion. En tant que Poufsouffle – Gryffondor à la rigueur –, Munro ne comprenait pas la moitié de ce qui jouait dans la vie. Que ce gamin mette cinq jours à se décider pour une rencontre dans un lieu moldu... Et il ne pouvait même pas se défendre ! Sa magie fragile et capricieuse le laissait nu et vulnérable. Avec un peu plus de temps, Nott aurait pu répérer les lieux, passer chez un apothicaire, prendre des précautions. Là...
— Merlin, jura Munro. Même quand ces horreurs n'ont pas de dentelle... Regarde !
Il brandit une robe aubergine avec un col jaune roussi.
— Et celle-ci a une traîne ! En soie.
— On n'est pas ici pour séduire, le coupa Nott. Alors, à moins que tu ne prévois de baiser Cygnus Black, prends n'importe laquelle. On a rendez-vous dans moins d'une heure.
— Alors, insista Munro en retirant sa chemise, pourquoi me taire ? J'ai sympathisé avec ce môme.
Nott s'approcha du lit et empoigna le modèle vert forêt de sapins sans grande conviction.
— Tu en es un, n'est-ce pas ? affirma-t-il tranquillement.
— Un quoi ?
Même à demi-nu dans une toilette à dentelles, Munro jouissait d'un pouvoir d'attraction surnaturel. Son visage n'était pas séduisant, son ventre n'était pas plat, son torse n'était pas imberbe et, pourtant, il dégageait un magnétisme chargé de sens chaque fois qu'il bougeait, chaque fois qu'une de ses larges mains attrapait quelque chose, chaque fois qu'on entendait sa voix râpeuse et son accent gallois, chaque fois que ses yeux bleu océan croisaient les vôtres.
— Un Sang-De-Bourbe.
Munro sursauta.
— Sang-De-Bourbe ou Sang-Mêlé, poursuivit Nott en passant sa nouvelle robe, je ne veux pas savoir, mais nous sommes en 1912.
Il sentait son regard, mais refusait de le croiser.
— Une autre époque... Un temps où la souillure du Sang Moldu n'est pas admise. Que pensera Cygnus Black de son nouvel ami ?
Il boutonnait les perles nacrées de ses manches.
— Je te conseille vivement de prétendre venir d'un pays lointain, l'Europe du Nord peut-être ? Et de t'inventer une filiation avec une famille connue.
Enfin, Nott leva les yeux. Ceux de Munro étaient rivés sur les souliers bas qu'il laçait, mais le pli amer de sa bouche et la tension dans ses épaules trahissaient ses sentiments.
Un sourire satisfait éclaira le visage du langue-de-plomb.
Le carrefour de Piccadilly connaissait un trafic intense. Le vacarme infernal généré par les chevaux et les cris de cochers privait Nott de sa capacité à réfléchir posément. Sans compter les hommes en hauts-de-forme et cannes d'apparat – lesquelles ressemblaient tant à des baguettes qu'elles ajoutaient une dose de danger à l'inconfort de la présence Moldue – qui auraient distrait n'importe quel sorcier. Ainsi, quand Munro lui avait crié dans les oreilles qu'ils devaient se planter sous la statue au milieu de la place, Nott avait docilement suivi. Mais, désormais, cette position lui paraissait dangereuse. Il se sentait comme une cible immobile, exposé à tous les sortilèges.
Avant qu'il ne puisse partager ses impressions avec Munro, un elfe de maison au nez de groin lui présenta un énorme Gallion d'or. Sans réfléchir, Nott étira le bras et, dès qu'il toucha la pièce, ses pieds quittèrent le sol et une pression irrésistible le propulsa en avant.
La sensation de tomber dans le vide, sans fin ni raison, le happa.
Puis, Nott retomba violemment sur le sol et des larges épaules se cognèrent contre les siennes. En tournant le regard, il rencontra le bleu glacier des yeux de Munro.
Ils se tenaient au milieu de ce qui ressemblaient aux combles d'une cathédrale gothique. Les murs, plus hauts que le plancher, supportaient de grands cerceaux de bois et l'air, froid et humide, sentait la poussière et la moisissure. Et, devant eux, Cygnus Black. L'air lugubre, une baguette à la main.
— Désarme-les.
— Ils ne peuvent pas utiliser leur magie, couina l'elfe de maison.
Sans répondre, Cygnus Black pointa sa baguette sur eux.
— Vous allez promettre de ne pas me tuer. Avec un Serment Inviolable. Et là, nous pourrons discuter.
— OK. Ton elfe sera l'Enchaîneur ?
L'adolescent dévisagea Munro, jaugeant la menace de son physique de brute avant de hocher la tête.
— Pas de geste brusque, prévint-il en baissant à moitié sa baguette. Thingy, tue-les s'ils remuent.
Fort et calme, Munro s'approcha. Sa large main enveloppa son homologue fine, délicate et légèrement tremblante.
— T'engages-tu à ne pas me tuer ?
— Oui.
Une flamme jaillit des doigts de l'elfe penché sur eux et s'enroula autour de leurs mains jointes.
— À l'autre.
Munro recula tandis que Nott liait sa main droite et réitérait la promesse, mais quand le jeune Lord essaya de reculer, le langue-de-plomb resserra son emprise.
— Et toi, t'engages-tu à ne pas me tuer ?
Cygnus Black ne sembla pas surpris de rencontrer une résistance, mais l'attention vigilante dont il gratifiait Munro changea de cible.
— Oui, murmura-t-il.
Une nouvelle langue de feu serpenta entre eux.
— T'engages-tu à ne pas nuire à notre objectif ? continua Nott, implacable.
— Oui, répéta Cygnus après un silence.
Ses yeux gris sale luisaient autant que les chaînes entrelacées sur leurs bras lorsqu'il parla de nouveau.
— T'engages-tu à ne jamais me mentir ?
Une promesse dangereuse... Mais des risques devaient être pris, Nott n'avait pas accepté cette mission pour jouer les mères prudence.
— Si tu t'engages à ne jamais révéler ce que je dirai.
Black accepta et la dernière flamme, brûlante et rougeâtre, entortilla leurs mains tel un fil de fer chauffé à blanc.
Nott s'écarta. Ne pas tuer, ne pas mentir... Son esprit envisageait déjà les manières de contourner l'Inviolable, mais des crépitements dans son bras l'élancèrent. Sa magie le mettait en garde contre ses propres pensées.
Saisissant progressivement les conséquences de son vœu impossible, Nott chercha son partenaire. Celui-ci, plus taciturne que d'habitude, le dévisageait sombrement.
Ne pas mentir... S'il rapportait à Cygnus Black un mensonge – même ceux dont il n'avait pas connaissance ou conscience –, l'Inviolable frapperait instantanément.
Son corps s'agita, des tremblements musculaires douloureux et involontaires lui rongeaient les nerfs. Avec difficulté, il s'obligea à rester de marbre et leva les yeux sur Black. Ce dernier grelottait, engourdi par la peur. Sa seule consolation... L'autre ne pourrait jamais le tromper sans subir le même destin. Une petite voix lui rappela qu'il ne devait pas avoir vingt ans avec son allure dégingandée et ses épais cheveux noirs. Lui, rajouta sournoisement la voix, avait l'excuse de l'âge.
— V-vous n'avez pas p-pris de potion de vieillissement.
Ses dents claquaient si fort qu'il bégayait. Avec la pâleur délicate de sa carnation, il ressemblait à un spectre noyé.
— Non.
Le calme apparent de son rival remua quelque chose de fâcheux. D'un geste sec, Black leva sa baguette et se jeta un sortilège d'allégresse.
— Qui êtes-vous ?
Sa voix ne tremblait plus, il dégageait de nouveau cet étrange flegme dédaigneux.
— Théodore Nott.
Des plis déformèrent le front de Cygnus Black pendant qu'il digérait l'information. Munro, lui, s'éternisait dans le silence.
— Et toi ? demanda l'adolescent en se tournant sur le tireur d'élite.
— Cecil Bárdarson, dit-il sans ciller. De Norvège.
— Je ne connais aucun Théodore Nott, reprit Cygnus.
— Non.
— Tu viens d'une branche mineure ? D'un autre pays ?
Il ne pouvait mentir, mais rien ne l'obligeait à coopérer. Si ce Cygnus Black ne posait pas les bonnes questions...
— Non et non.
Munro gronda.
— Suffit. Dis-lui. Tu as prononcé un Inviolable, nous emmerde pas avec les devinettes.
Nott envisagea, au mépris des hasards de sa magie instable, de blesser gravement son partenaire, mais obtempéra :
— Je n'existe pas encore. Je viens du futur.
Cygnus Black ne bougea pas. Il devait attendre la mort foudroyante qui lui éviterait de prendre au sérieux cette déclaration, mais rien ne vint. Écartant les mèches sombres qui lui tombaient devant les yeux, il répéta :
— Le futur.
— Je suis né en 1980.
— 1980, articula Black en dévisageant le quadragénaire qui lui faisait face. Et lui ?
— On s'en fiche, il compte à peine. Connais-tu l'existence d'un étage qu'on nomme le Département des Mystères ?
Black le toisa avec mépris.
— Mon père est Directeur de Poudlard.
— Tu as donc déjà entendu parler de la chambre de la Mort ou du gouffre du Passé ?
— Non, réfuta l'adolescent entre ses dents. Il ne me dit jamais rien...
— Génial, jura Nott. Je suppose que tu ne connais pas la légende ?
Il s'adressait à Munro. Celui-ci secoua la tête en signe de dénégation.
— Bon, retiens-la, je ne ferai pas le conteur à chaque fois. Il y a longtemps, dans les temps les plus reculés, une femme-
— N-non mais je ne v-veux pas savoir ! cria Cygnus Black. Je ne me suis engagé à r-rien... J'ai déjà mes p-propres p-p-problèmes !
L'adolescent ne s'horrifia pas de ses troubles d'élocution, ce qui poussa Nott à se demander si ses premiers bégaiements étaient une manifestation physique de peur... À bien y réfléchir, il n'avait pas formellement entendu de sortilège d'allégresse et dans l'ascenseur du Ministère...
— Je... ne v-vvvveux rien...
Ses yeux s'écarquillèrent sous le choc. Un instant, Cygnus Black parut mortifié et, celui d'après, fou furieux.
— D-ddégagez ! P-partez !
Sa main droite bougeait par à-coups éparpillés à la recherche de sa baguette et des sanglots secs lui faisaient prendre de douloureuses inspirations.
— T-tt-hing-gy ! F-FFFAIS LES...
Il s'étouffa et, avec une force irrépressible, la vision du visage brisé par la colère et le désespoir s'estompa pour laisser place à Piccadilly avec ses chevaux et ses Moldus.
— Un b-bbbbbbègue ! ricana Munro. Ça te troue pas le cul, ça, Nott ? Un petit Sang-Pur qui bafouille ?
Il riait si fort que les passants les plus proches, moustaches, hauts-de-forme et cannes d'apparat compris, se retournaient pour comprendre les raisons de son hilarité.
— Sombre connard, répliqua sèchement Nott.
— Je vois qu'on est sur la même longueur d'ondes.
Munro s'était rembruni.
— Mais on parle, on parle et rien n'avance, résuma-t-il, maussade. Alors on arrête d'essayer de copiner et on commence à bosser. Comment on peut trouver cette madame Garrison ?
— À l'état civil ? proposa Nott.
[CHAPITRE NON CORRIGE]
Mot d'auteure : Hahahaha, désolé, tous mes personnages sont des connards.
Bon, il ne se passe rien de suite, mais je pose quand même mes petites briques pour l'avenir (les Serments Inviolables, lalalala). Vous avez compris que vous allez revoir souvent Cygnus Black (et ses problèmes perso)(bah ouais, le mec avait une vie avant que Nott et Munro partent sauver le monde), vous avez presque entendu la légende sur les Ombres (bwhahaha) et vous rentrez un peu plus dans 1912 (big up pour les moldus à moustaches et hauts de forme)
Dans le prochain chapitre, de l'action, promis !
