CHAPITRE 6
POINT DE RUPTURE
ATTENTION, CHAPITRE POUVANT HEURTER LES SENSIBILITÉS
(Rien d'incroyable, mais un peu crade quand même)
Un immeuble près de l'imposant édifice des Gobelins portait l'inscription : « Archives de Grande-Bretagne depuis la classification des êtres magiques de Grogan Stump en 1812. » Le bâtiment, une maison à colombages de bois noir avec une verrière opaque, ne paraissait pas sécurisé. Rien de surprenant jusque là, les sorciers ont toujours eu du mal à appréhender les interactions entre savoir et pouvoir. Des siècles à ignorer ou rejeter les nouvelles idées avaient façonné un monde hermétique. Une sorcière d'accueil avait tout juste demandé leur nom sans vérifier, avant de les confier à un homme qui avait confisqué leurs baguettes. Rien de plus.
Les salles d'archives étaient immenses. Des couloirs interminables, des plafonds si hauts qu'ils se confondaient avec le ciel et un grand silence. Chaque galerie conservait tous les actes enregistrés pour un être magique – elfes de maison, gobelins, harpies, loups-garous, vampires, vélanes, géants et sorciers. Dans la dernière salle, sur trois étages, deux sections coexistaient. À gauche, Sang-Pur – les mots scintillaient en lettres d'or au dessus des arcades en boiseries laquées – flottait magiquement près des bustes de marbre blanc. De l'autre côté, une simple inscription, sans or ni fioriture – Impur. Pas d'illustres demi-sang à immortaliser dans la pierre en ce temps-là. En 1910, les quelques hauts-placés ayant pris une position plus souple ont tous été poussés à la démission. Nobby Leach, le premier homme politique Né-Moldu, a été élu en 1962. Et cela avait crée d'incroyables agitations. Une partie du gouvernement avait démissionné, des manifestations avaient eu lieu et, avant que les événements ne dégénèrent réellement, Leach avait contracté une mystérieuse maladie et disparu.
— Ça va nous prendre des années pour tout lire ! grogna Munro.
Les registres d'état civil étaient classés par un code couleur : rouge pour les naissances, vert pour les mariages, noir pour les décès.
— Il faut simplement réfléchir. Notre cible n'est pas morte en 1910, donc laissons les noirs de côté. Je vois mal un Né-Moldu posséder un objet magique assez puissant pour être convoité par notre voleur, concentrons-nous sur ce côté.
Sans répondre, Munro tira deux épais livres rouges.
— Non, pas ceux-là, intervint Nott, pars de 1897.
— Pourquoi ?
Merlin, donnez-moi la force de supporter la médiocrité des autres...
— Parce qu'elle est toujours en vie à notre époque. Cent vingt ans, si je me souviens bien.
Ils passèrent trois jours à décortiquer les livres rouges et verts de 1897 à 1910, sans résultat. Pas la moindre trace d'une Mrs Garrison. En désespoir de cause, ils élargirent leurs critères de recherche à la section Impur et remontèrent les années. 1896, 1895, 1894, 1893, 1892...
La matinée de 1891, un cri stoppa leurs recherches.
— Nott !
Il sursauta avant de se retourner sur deux sorciers qui marchaient dans sa direction. Dès qu'ils furent assez proches, l'un des deux s'excusa.
— Excusez-moi, Sir, je vous ai pris pour un autre.
Ils avaient un trentaine d'années et portaient les cheveux longs, comme Nott l'avait souvent vu ces derniers jours. Ses propres boucles débordaient d'énergie. Des mèches lui tombaient continuellement dans les yeux et, déterminé à ne pas se comporter comme un bellâtre, Nott repoussait ses excroissances capillaires avec des brusques mouvements de tête. Munro, épargné par la coupe militaire des tireurs d'élite, ricanait chaque fois que cela arrivait. Il aurait pu facilement réglé le problème, mais avait décidé de passer au-dessus de ces mesquineries. Plus ses cheveux poussaient, moins ils attiraient l'attention et Munro pouvait chuchoter autant de Gilderooooy qu'il le voulait, Nott pensait à la mission.
— J'ai été à Poudlard avec Cantankerus Nott. La ressemblance est troublante.
Munro s'approcha, méfiant comme un renard.
— Je suis un cousin éloigné, répondit soigneusement Nott.
— Sérieusement ? s'extasia l'inconnu. Quelle rencontre ! Eugène Slughorn, se présenta-t-il. Un camarade de classe de votre cousin, vous l'aurez compris.
Avec son visage rose, ses épais cheveux blonds et son embonpoint, Eugène Slughorn ressemblait assez à l'idée que Nott se faisait d'un cochon avec un sourire idiot et une perruque [2]. Son acolyte se montrait indéniablement plus sombre. En opposition à sa chevelure – des longs fils argentés lisses et brillants, maintenus par un ruban de velours –, une barbe noire, désordonnée et chaotique lui mangeait la moitié du visage.
— Je viens souvent ici, la généalogie me passionne. J'ai réussi à remonter l'histoire de ma famille jusqu'au 14ème siècle. Pas un Moldu !
Le regard groseille de Slughorn se focalisait régulièrement sur Munro – pas assez longtemps pour paraître curieux, suffisamment subtil pour ne pas être impoli, mais le geste posait quand même une question. Le tireur d'élite finit par y répondre.
— Cecil Bárdarson.
— Bárdarson de Norvège ?
Et comme le tireur d'élite acquiesçait :
— Quelle coïncidence ! Quelle journée ! Figurez-vous que je connais également votre cousin. Jarl ? Et dire que je venais juste apporter toute l'assistance nécessaire à mon ami ici présent pour...
Pour la première fois, l'embarras coupa le souffle d'Eugène Slughorn et un masque lugubre accabla les rondeurs de sa physionomie.
— Rohan Macnair, s'interposa le second sorcier avant que toute gêne puisse s'installer. Du même nom que celui qui siège Magenmagot, oui, ajouta-t-il comme s'il anticipait un commentaire récurrent. Mon paternel.
Nott trouva étrange l'intonation avec laquelle Macnair articulait paternel, mais le souffle du porcelet blond lui été déjà revenu.
— Excusez mon interpellation frustre de tout à l'heure, j'ai été stupéfiait de croiser Nott. Enfin, Cantankerus Nott.
— Stupéfait ? demanda Munro.
Son partenaire se révélait enfin utile.
— Eh bien, oui, bafouilla Slughorn. Avec ce qui lui arrive...
— Nous sommes à Londres depuis peu, insista nonchalamment le supposé Cécil Bárdarson.
— Il a été arrêté pour meurtre, les informa Macnair. Enfin, si on peut qualifier ainsi la torture et la mise à mort de jeunes elfes de maison, plaisanta-t-il.
— C'est tout de même affreux, pointa le petit sorcier blond.
— Cantankerus devrait s'en sortir, évacua distraitement Macnaire. Il a juste été arrêté pour calmer les nerfs de la propriétaire. Les faits devraient rapidement être requalifiés en dégradation de biens. Rien que le poids d'un gros sac de Gallions ne puisse régler.
— Tu oublies le sel de l'histoire, maugréa Slughorn, partagé entre la consternation et l'excitation. Aucune trace magique, mais un sortilège de magie noire faisait flotter « JE SAIS, NOTT. ATTENTION. » au dessus de la maison. Je ne me l'explique pas... Nott a toujours été un sorcier intelligent. Se choisir comme compagnon de jeu un individu capable de signer ses fautes à votre nom...
— Il faut y aller.
— Non !
Ils marchaient vite, les allées du Chemin de Traverse étant relativement vides pour l'heure du déjeuner.
— Tu viens de me dire qu'aucun membre de ta famille n'a jamais été arrêté pour meurtre. Ce message est pour nous ! Il faut y aller, coincer ce fumier. La piste est encore chaude, le crime a eu lieu hier.
— Si ce sont les Ombres, tu peux être sûr que c'est un piège. Évitons de foncer droit dedans.
— Un piège ? Un piège de quoi ? s'énerva Munro.
Les possibilités tournoyaient dans l'esprit de Nott. Hors de question de se précipiter.
— Un piège pour nous attirer ou nous détourner... On est sans doute à deux doigts de–
Munro lui tira l'épaule pour l'obliger à lui faire face. Le soleil l'aveugla.
— Tu dérailles ! On est à deux doigts de rien du tout. On tourne en rond depuis qu'on est là ! On donne notre or à des putes et des hôteliers, on discute avec des consanguins et on épluche des livres jusqu'au trognon, mais on a pas L'OMBRE D'UNE PISTE ! Rien du tout. La grande aventure tourne en rond. Et là, quand y a enfin un peu d'action, tu freines des quatre fers. Je vais te dire ce qui se passe : notre homme là, il a découvert notre présence. Comment, j'en sais rien, mais il nous a dans le collimateur. Alors, on va aller là-bas, remuer le cadavre, trouver des indices et débusquer ce mange-merde.
— Les Ombres–
— Mais arrête ! Les Ombres ne tuent pas, tu le sais. On est face à un mec de chair et de sang et il vient nous pisser à la gueule. Tu es forcé de me suivre, de toute manière.
Depuis que ses flux magiques s'étaient stabilisés, Munro se révélait odieux. Persuadé que son rétablissement lui décernait une supériorité naturelle, le tireur d'élite se prenait pour le chef des opérations et Nott devait sans cesse négocier pour qu'il daigne jeter de petits sortilèges. Heureusement, sa propre baguette ne crépitait presque plus et, sous peu, il pourrait librement s'en servir. Pour tuer Munro, par exemple.
— Discrètement, abdiqua Nott.
— Il est froid, dit Munro en touchant le mollet de la petite créature.
Nott avait rarement mis les pieds sur une scène de crime. Des violences, oui. Le ballon ensorcelé pour éclabousser le stade Moldu de Biéraubeurre avait engendré des bagarres et les querelles entre ivrognes devaient rapidement être prises en charge. Les risques de les voir se transformer en émeutes désorganisées et sanglantes étant grands, Nott le savait très bien. Lors de cette mission, il avait réussi à éviter le pire. Sauf pour un. L'image de ce corps, désarticulé après un chute de douze mètres des gradins, avait marqué ses rétines. Et, pourtant, sans se l'expliquer, ces deux elfes de maison, froids et sans vie, formaient être une photographie bien plus heurtante.
Munro, moins perturbé que lui, déambulait dans le grand salon pour cartographier la pièce sous toutes ses coutures. Il tirait les rideaux pour enregistrer la vue derrière les hautes fenêtres, s'asseyait sur les canapés, fauteuils et banquettes, ouvrait tous les tiroirs, frottait ses souliers sur la moquette avant de contempler les traces pendant des longues minutes... Et pendant que Nott se sentait toujours mal à l'aise, figé par la scène, Munro examinait les corps.
— Plus froid que s'il était mort hier, ajouta le tireur d'élite. On l'a refroidi en lui cognant la tête contre le buffet.
L'explication paraissait raisonnable. Au coin du meuble, une quantité impressionnante de sang macérait et des projections, coupées avec des éclats d'os et de cervelle, tapissaient le bois et le mur.
— Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi le deuxième n'a pas essayé de fuir ou prévenir sa propriétaire...Viens voir.
— Je ne préfère pas.
À cette distance, Nott n'apercevait que les yeux vides et les bras maigrelets, raides, constellés des bleus, verts et jaunes, arc-en-ciel des hématomes et il ne tenait pas à en voir plus.
— Allez, c'est important.
Il dévisagea Munro, suspicieux et, après un moment, avança. Un pas, deux pas.
— Plus près.
Deux autres pas.
— Tu ne verras rien d'ici.
Excédé, Nott s'approcha pour le bousculer avec son épaule.
— Mieux là ?
— Regarde, répondit Munro sans réagir.
Avec sa baguette, le scandinave poussa la petite jambe sur le côté. Un trou noir, béant, débordant de sperme gris. Surpris, Nott sursauta et recula en poussant un cri. Munro, lui, riait, fier de sa farce.
— Ta tête !
— C'est dégueulasse ! T'es dégueulasse ! hurla Nott, choqué et faible sur ses jambes. Merlin, je n'arrive pas à croire que tu-
— Calme-toi, ma petite chérie. C'est quand même important, ses sphincters ne sont pas refermés.
Indifférent à ce détail, l'esprit de Nott tournait en boucle sur elfe de maison, elfe de maison, elfe de maison. Et dire qu'on le qualifiait de pervers pour fréquenter des femmes qui monnayaient leurs charmes, qu'il évitait la vie en société pour ne pas qu'on le juge sur ses préférences pendant que d'autres abusaient des elfes de maison.
— Donc quoi ? On cherche un... violeur d'elfe ?
L'œil torve de Munro le jaugea.
— Tu passes à côté. Notre individu ne les a pas touchés. Enfin, en dehors du fait de leur avoir éclaté la tête contre le buffet.
— On ne peut pas expliquer les sphin... enfin, ça, par le fait que... cela ait eu lieu après leur mort ?
Munro secoua la tête.
— Non. Regarde, les craquelures, les bords rouges... Le corps a réagi.
— Et alors, s'agaça Nott.
— T'en déduis quoi de muscles anaux ne se tiennent plus ?
Silence. Nott baissa les yeux sur les corps sans vie.
— Leur propriétaire n'est pas une femme ? s'étonna-t-il, dégoûté au-delà de toute mesure.
— Exact, intervint une troisième voix, les prenant par surprise.
Tous deux se tournèrent vers l'intrus. Appuyé contre le cadre de la port, un homme faussement nonchalant souriait.
— Et je serai ravi d'entendre vos explications.
D'un même mouvement, les rideaux, un fauteuil et une banquette se métamorphosèrent en sorciers armés.
Munro, leste comme un chat malgré sa carrure, bondit en avant, mais un Expelliarmus envoya valser sa baguette à l'autre bout de la pièce. Déconcentré par la rapidité du sortilège, le tireur d'élite évalua brièvement la menace : quatre hommes, grands, forts, armés et relativement jeunes. Celui près de la porte était leader – on le consultait du regard –, le plus éloigné paraissait le moins expérimenté. Nerveux, ses doigts blanchis par la pression exercée sur sa baguette, il n'osait pas le quitter des yeux. Lui.
Le tireur d'élite s'élança, mais deux chocs dans le dos l'empêchèrent d'atteindre sa cible. Frappé par l'évidence – un sortilège d'immobilisation l'entravait – et gagné par la fureur, Munro s'écria :
— Qu'est-ce que-
Nott avait déjà compris et les prochains mots ne le surprirent pas.
— Je suis l'Auror Crickerly et vous êtes en état d'arrestation.
[CHAPITRE NON CORRIGE]
[Tous les éléments historiques présents dans ce chapitre sont corrects]
Mot d'auteure : J'avoue, j'ai aimé imaginer - et décrire - Nott avec une longue mèche qui lui tombe sur les yeux. Je le vois comme Justin Bieber dans sa tendre jeunesse, bwhahaha. J'ai mis un warning, même si, pour moi, rien n'est excessivement choquant. Il existe très certainement des lecteurs plus sensibles que moi. Et merci à Lise de m'envoyer des messages pour me soutenir. Si ce chapitre est posté, c'est grâce à elle.
