Le soleil se couchait sur les rizières dans une douce tiédeur. Un père et sa fille finissaient leur journée de travail et s'étiraient.
L'homme, pas plus de trente ans et la fillette pas même neuf ans. L'enfant courut jusqu'à son paternel, sautillant et désembourbant chaque pied entre chaque enjambée dans une cacophonie de shluck et de splortch causée par la boue qui engluait ses petits pieds nus. Les bruits répugnants de succions l'amusaient malgré la fatigue.
« Papa ! J'ai fini ! Criait-elle comme elle le pouvait, tout en courant avec un aplomb dont son père n'était plus capable après une journée de travail.
- Il va bientôt faire sombre, on va rentrer. Concluait-il alors qu'il se redressait et se massait les reins.
Il commença à marcher tranquillement après avoir lancé un regard amusé à sa progéniture sautillante dans les flaques, la laissant le rattraper. Il se dirigeait vers le silo de stockage tranquillement quand il entendit un grand bruit de chute dans l'eau. Il se stoppa et se retourna, sourire au visage, prêt à admirer la gamine se relever couverte de boue.
Rien...
Voyant qu'elle ne se bougeait pas, il parcourut les mètres les séparant à grande foulée pressée.
« Kin ! »
Il sortit son visage de la bouillasse et racla le mélange vaseux qui lui couvrait la face comme il put. Il la secoua un peu. Une bulle se forma dans une de ses narines. Au moins elle respirait encore, se dit-il. Il lui pinça la base du nez et descendit jusqu'au bout en pressant pour évacuer la gadoue qui pouvait y stagner en trop grande quantité et l'empêcher de respirer.
Il la posa sur une de ses épaules et reprit son chemin jusqu'au cabanon. Il y déposa ses outils et se mit en route pour le village ... Il fallait l'amener aux chamans, eux sauraient quoi faire... Bien qu'il savait très bien ce que cela laissait présager pour son aînée... Son grand-oncle Kan avait pourtant la réputation d'être le plus mauvais chamane de tous les temps, en termes de divination.
Mais visiblement ... s'il avait vu juste lors des prémonitions prénatales vis-à-vis de cet enfant... ? s'il n'avait pas eu tort sur ce point ... alors, en sera-t-il alors de même pour le reste de la prédiction ? pensa-t-il avait une pointe d'appréhension. Puis l'homme regarda sa fille inconsciente dans ses bras et repensa à sa naissance :
RIEN
Il pleuvait. C'était la fin de la nuit. C'avait été long et fastidieux pour la jeune mère.
Le soleil perçait finalement entre les nuages et l'horizon, baignant la scène de soleil ... la pluie n'avait pas cessé, mais chaque larme du ciel ressemblait à une goutte d'or en fusion.
- C'est une fille, confirma la vieille femme qui tenait le rôle de la sage-femme.
- Elle... Elle ne pleure pas, s'inquiéta l'homme nouvellement père. C'est normal ?
- Tous les enfants ne pleurent pas ; rassura l'ancienne en frottant le dos du bébé.
- Je peux ... la tenir ? haleta la mère.
- Il te faut encore évacuer le reste Moe.
La jeune femme poussa et expulsa le placenta, puis, groggy de fatigue, tendit les bras tandis que l'un des chamanes – en l'occurrence un des membres de sa famille – présents lui donnait le nouveau-né. Elle contempla l'enfant et le posa contre son sein. Elle remarqua la belle lueur dorée qui les maculait l'enfant et elle, puis la pluie et le paysage matinale idyllique.
- Miu ou Asa, t'irait à merveille ma chérie, marmonna-t-elle, mais elle savait que le nom serait choisi par les chamanes, c'était la coutume.
Et sa question intrinsèque trouva bientôt sa réponse :
- Bienvenue dans ce plan de l'existence Kin ; annoncèrent les Tamashi à l'unisson.
- ... Kin... Kin... cela sonne ... comme deux armes qui s'entrechoquent ... déplora la mère, se rappelant la prophétie amèrement.
- Ne sois pas si pessimiste, regardes-la, notre fille, toute auréolée d'un halo de lumière d'or, cela lui va à la perfection ; consola le mari en embrassant sa femme sur le front.
- Tu as fais du bon travail Moe, elle est magnifique, se permit de commenter la femme d'âge avancée.
- Merci grand-mère Han.
- Nous allons laisser la jeune mère se reposer... ; et ce qui fut dit, fut fait.
RIEN
Quand le père arriva au village et se dirigea vers la cabane aux esprits, il aperçut Kan qui semblait l'attendre à l'entrée de sa hutte.
- Aoi, je t'attendais... souligna-t-il en effet.
- Kin s'est évanouie dans les rizières, annonça-t-il.
- Entre. Il prit la fillette des bras de son géniteur qui était épuisé de sa journée de labeur et dit : reposes-toi.
- Comment savais-tu que je viendrais ? dit-il en s'installant sur un tapis.
- Han s'est éteinte, il n'y a pas même une heure pendant sa méditation ... Jin est en train de préparer la veillée.
- ... c'est... est-ce lié à ... Kin ?
- C'était inévitable ... Elle le savait elle aussi. Shikata ga nai.
Le géniteur regarda l'homme qui commençait à grisonner en train de déposer la fillette sur une couche tout en pensant avec un émoi morbide que la même vieille femme qui venait de périr avait été celle qui avait mis sa fille au monde. C'était étrange... mais ô combien pour elle cela avait pu l'être de l'accoucher ? C'était peu concevable.
- Ne fais pas cette tête Aoi, elle est partie paisiblement, à l'âge vénérable de quatre-vingt dix-neuve années...
- ... Quand se réveillera-t-elle ? S'enquit le dit Aoi en redirigeant son émotion sur son enfant.
- Pas avant la fin des rituels.
Le paternel observait l'homme aux cheveux longs et noirs entremêlées et ornés de fils de différentes couleurs proprement enroulé autour d'une mèche, en train de préparer un onguent à l'aide d'un pilon et de son mortier en bois.
- Comme cela peut aussi bien ne pas arriver... car elle va errer dans le arūpaloka un moment, il se peut qu'elle n'en sorte jamais. Elle va débuter le samsāra, quand Han aura terminé sa méditation dans la claire lumière... C'est une épreuve qu'elle doit surmonter et qui peut invalider ma prédiction...
- ... Et si... Kin meurt ... est-ce que - commenta le père troublé d'oser penser à une telle chose - le clan serait épargné de sa destinée funeste... ?
Il ajoutait un autre ingrédient, quelques feuilles séchées et les tritura avec le reste. Puis il prit une pincée de petites graines brunes qu'il mastiqua pendant le pilonnage. Au bout de quelques minutes il cracha le contenu de sa bouche dans le mortier. Il mélangea le tout à l'aide de son index jusqu'à l'obtention d'une pâte liquide, puis s'approcha de l'enfant inanimée.
- Peut-être... mais peut-être pas ; répondit finalement le chamane.
Il commença à parler dans un dialecte inconnu du père : une incantation. Il posa son doigt sur son front. Un point. Il reprit un peu de cette mixture sur son doigt et l'étala sur ses paupières closes, repassant les cils et continuant jusqu'aux tempes. Il finissait son incantation et traça un trait à l'aide de la pâte brunâtre du philtrum* jusqu'au menton.
L'homme dénommé Jin, grand, mince et brun aux longs cheveux lisses attachés au bas de la nuque, au visage fin mais incroyablement froid et stoïque, passa dans la pièce ; il offrit un bref regard à l'enfant, puis un signe de tête de salutation accompagné d'un léger sourire rassurant au géniteur.
- Il n'y a plus rien à faire ... Allons retrouver tout le monde dans la maison commune, il faut annoncer la nouvelle. Déclara le dernier venu en se dirigeant vers la sortie.
