Ceci est la suite de L'enfant des étoiles. Je comptais au départ la mener jusqu'à la fin de la série, mais j'ai changé d'idée en chemin.

...

Bizarrement, au moment de retourner sur Terre, j'étais sereine.

Il n'y avait pas de fin, tu vois? L'histoire aurait été trop triste. Nous avions évolués, et nous étions maintenant prêts à reprendre nos vies telles que nous les avions laissés, comme si l'Atlantis avait été une sorte d'intermède le temps d'un second souffle. Dieu sait pourtant que cette période a été tout sauf calme.

On te dit mort, mais nous n'y croyons pas. Nous t'avons dit au revoir, pas adieu, lors de ce fameux jour où tu es parti. Tu nous parlais de reconstruire la Terre, mais tu n'es pas resté, sachant sans doute que ce n'était pas là ta place. Je suppose, ca fait longtemps, et tu n'es plus là pour confirmer ou infirmer quoi que ce soit. C'est idiot, tu ne lira jamais cette lettre, mais je voulais te dire que tu me manques.

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4 novembre 2985, Milan, Italie, Terre.

Ce n'est qu'une fois face à elle que Logan se rend compte à quel point son geste est ridicule.

Il ne la connaît pas, une fois sauve il aurait pu l'oublier et s'en aller. Mais elle est la dernière à avoir vu Elijah, et il a cet absurde besoin de savoir. Un homme est venue la chercher à la sortie de l'hôpital, et il leur a emboité le pas à distance, sans jamais se décider à les approcher. Puis, ils s'arrêtent. La femme se retourne, le désigne lui, au milieu de la foule. Il y a un échange entre elle et lui qu'il n'essaie même pas de comprendre- presque front contre front, il y a dans ce geste une intimité surprenante- et tandis que son compagnon la couve du regard, elle s'avance vers lui.

Logan la fixe un moment, ne sachant que dire. Elle ne détourne pas le regard, l'allure un peu farouche. Une iba sylvidre, probablement: Logan n'en a jamais vu. Il y a des centaines d'ibas humains nés pendant la guerre illumida, mais elles sont rares, les enfants d'unions sylvidre-illumida. Oh, elle doit ressembler beaucoup plus à sa mère, mais elle est étrange à regarder avec sa chevelure brune, ses yeux un peu trop clairs et son visage imparfait, et elle n'use pas des artifices visibles même sur les changelings qui leur confèrent une aura presque surnaturelle- peut-être cela lui est-il désormais impossible. Non, celle-là parait presque... Normale. Presque.

En évitant de la fixer, il se racle la gorge en espérant reprendre contenance, avant de lui demander son nom.

-Et vous? s'enquit-elle avec méfiance.

-J'étais le compagnon d'Elijah, révèle-t-il en guise de présentations. Mon nom est Logan Nightingal.

Il tend une main par habitude avant de la retirer. Il remarque cependant que l'iba s'est légèrement avancée vers l'avant, comme si elle avait eu le réflexe de venir la serrer.

-Vous êtes humain? demande l'autre.

-Non. Non, je ne suis pas humain.

Quelques secondes passent en silence. Il essaie de formuler sa demande, mais avant qu'il ne parle elle hoche la tête.

-Elle était comme d'habitude, dit-elle. Elle riait, elle faisait des blagues. Puis nous avons entendus du bruit et nous sommes sorties. Je me souviens mal de la suite.

Il sait de quoi elle parle. Dans les quartiers les plus peuplés d'Autres, il y a de plus en plus souvent des escarmouches de ce genre, vraisemblablement pour effrayer. Les morts ne sont jamais que des dommages collatéraux.

Elle se gratte la joue sans oser vraiment y toucher.

-Je lui apprenais à écrire l'alphabet latin, murmure l'iba. Elijah, je veux dire. C'est de là que je la connaissais.

-Depuis longtemps?

-Six mois.

Son cœur se serre à nouveau. Somme toute, il ne sait pas grand chose de la vie d'Elijah, sinon qu'elle avait un fils changeling qui n'était pas de lui. Ce détail lui importait peu, somme toute, Elijah ne pouvant pas réellement avoir d'enfants avec lui sinon un changeling qui aurait été considéré adopté de toute manière. Combien de temps avait-il essayé de l'épouser? Combien de temps lui avait-on mis des bâtons dans les roues parce qu'elle n'était pas née sur Terre? C'était pour lui donner la nationalité, pour la garder près de lui, qu'il avait tant tenu à ce bout de papier qui ne servait strictement à l'amour qu'il lui portait.

Il essayait de lui apporter de l'aide financière, mais elle continuait à danser, et il arrivait encore qu'elle doive se vendre. Il s'obligeait alors à ignorer. Elle aurait pu être avec lui, à la maison, au lieu de trainer dans ces quartiers. Si seulement... Il est trop tard, maintenant. Une légère tristesse dans le regard de l'iba lui indique qu'elle sait à quoi il pense.

-Vous êtes bien habillée, relance-t-il. Trop pour leur ressembler. Que faisiez-vous là-bas, parmi les dealers et les prostituées?

Elle glisse les mains dans ses poches.

-Je suis née sur Terre, mais j'ai des amis que non. Je ne me suis jamais sentie à ma place parmi les terriens, enchaine-t-elle. J'essayais d'aider ceux qui s'adressaient à moi à s'adapter. Je tentais juste de leur offrir une autre chance. La plupart d'entre eux sont juste mal tombés. Bien sûr, ca ne sert plus à grand-chose aujourd'hui.

Logan s'aperçoit alors qu'elle doit être plus jeune encore qu'il ne l'a cru, pas dans la trentaine mais vingt-cinq ans tout au plus. Il ressent un élan de pitié pour cette mince tentative, et pour le prix qu'il lui a coûté.

-Je m'en vais bientôt, l'informe-t-il. Je quitte la Terre avec Médéric. Le fils d'Elijah, précise-t-il. Tu devrais partir, toi aussi. Toi et lui. Avant que ca ne se produise.

-J'ai ma citoyenneté, réplique-t-elle.

Il ne peut retenir un sourire amer.

-La Terre a accepté la présence d'extraterrestres parce qu'elle avait besoin de main d'oeuvre. À présent que l'impact de la guerre a disparu, on n'a plus besoin de nous. On nous chasse, martèle-t-il. On laisse la place aux humains. Ce sera parce que tu es inférieure à eux qu'on t'a tiré dessus et que tu t'es retrouvée dans un hôpital de fortune. Crois-moi, petite, et dès que tu risquera d'oublier regarde-toi en face et souviens-toi de qui t'a défigurée.

Il renifle, désigne sa joue d'un geste de la main. Son visage est impassible, mais les yeux sombres de l'iba étincellent de fureur. Contre lui, sûrement, mais il s'en fout. Tant qu'elle y réfléchit.

-Le temps venu tu partira avec tous les autres. Toi et ton compagnon devriez en profiter tant que vous pourrez partir avec dignité.