4 novembre 2985, Milan, Italie, Terre.
-C'est ce qu'il a dit, achève Katia.
-Tu le crois? s'enquit Ramis.
L'image de Ramis, au milieu du salon, vacille un peu. La baie vitrée laisse passer beaucoup de lumière, et avec le soleil l'hologramme a l'air d'un fantôme de film de série B, mais avec lorsqu'ils ne sont pas ensembles ça reste la meilleure manière de communiquer.
-Je n'ai pas de raison d'en douter, dit-elle en désignant son visage.
Elle croit voir une grimace brève se dessiner sur ses traits.
-Ça doit faire mal.
-C'est supportable.
Si on excepte le tiraillement quand elle essaie de sourire, elle ne sent rien.
-Il n'y a vraiment rien à faire pour? demande son frère.
-Rien qui n'ai déjà été fait, lui répond-elle, se frottant la joue, presque guérie. Pour qu'une cicatrice disparaisse, il faut entreprendre la régénération au plus vite, et je crois qu'il y a eu au moins deux heures de délai, si ce n'est pas plus, et l'hôpital où je me suis retrouvée n'avait pas d'équipement plus récent. Elle s'est en partie effacée, c'est déjà ça. J'ai déjà une étiquette d'Autre, je ne tiens pas tant que ça à en rajouter.
Tu n'es pas défigurée, contrairement à ce que prétend cet homme, lui a assuré Maek, tout de suite après avoir quitté Nightingal. Ça se voit, mais ça ne parait pas autant que sur le visage d'Albator.
-Étais-tu avec lui?
-Non.
-Êtes-vous toujours un couple?
-Non.
-Mouais, fait Ramis avec un air un peu perplexe.
-C'est compliqué, entre lui et moi. Il m'a juré qu'il m'aimait le jour où je suis revenue, et je n'ai eu aucune raison de douter, seulement... Bah, tu as vu ce que c'était. Parfois nous sommes amants, parfois nous nous considérons seulement comme amis. Je l'aime énormément, poursuit-elle, et c'est réciproque, mais savoir de quelle façon, c'est autre chose.
-Et...?
-Et il vient d'avoir un enfant avec Staïa - la petite Miriam-, et à cette occasion nous nous sommes mis d'accord pour arrêter ces montagnes russes et d'essayer d'arriver à quelque chose de plus stable. Peut-être ensembles dans quelques années, qui sait, mais pas pour le moment.
-Alors, non?
-Alors, non.
-Tu aurais pu juste me dire que vous avez besoin de réfléchir.
Katia retient son rire.
-Pff. C'aurait été trop simple. Et puis, nous ne nous séparons pas comme tu l'entend. Pas tout à fait.
Elle sera toujours très proche de Maek, même s'il y avait un autre homme.
-Mn?
-J'aime avoir de la chaleur quand je dors.
Ramis éclate de rire.
-Je n'arrive pas à comprendre comment vous faites... avoue-t-il, redevenu sérieux. Quand Maek s'est rapproché de Staïa et qu'elle est tombée enceinte, tu n'as pas été jalouse.
-Nous n'avons pas tous le même fonctionnement, accorde-t-elle. La plupart des Humains exigent l'exclusivité. Mais si on regarde, les Autres ont tendance à demander leur sincérité. Ce n'est pas la polygamie, le problème, c'est le mensonge, Ramis. C'est juste une question de mentalité. Ca ne me dérangeait pas, que Maek veuille un enfant alors que je ne peux pas lui en donner, tant qu'il ne me jouait pas dans le dos.
-Oh.
Il sourit brièvement.
-Alors, vous rentrez bientôt? demande-t-il, préférant changer de sujet.
-Je ne peux pas, doit avouer Katia. On m'a laissée quitter l'hôpital, mais il faut encore que je témoigne sur le meurtre d'Elijah Naoran. Il parait qu'il y a beaucoup d'Autres dont les morts ont été classées trop vite, mais on m'a dit qu'on essayait d'éclaircir ce qui leur est arrivé. (elle esquisse un sourire amer) C'était les mots du policier. Je ne sais pas qui a tué Elijah ou les autres, mais je sais qu'il y a quelqu'un qui essaie d'étouffer l'affaire. Enfin... Je ne peux pas quitter le pays pour le moment.
-Oh, fait-il avec une touche de déception.
-Je te rappellerai, promet-elle avant de le quitter.
Dans la pièce voisine il y a Staïa, qui chante doucement une berceuse dans sa langue maternelle tout en remuant doucement le berceau de Miriam. Katia se contente de contempler le bébé- il y a deux mois qu'elle est née et elle a toujours cette crainte que ses mains froides ne déplaisent à sa nièce. Miriam est aussi blonde que Staïa et sa sœur Liera, mais elle a les yeux noirs de Maek. Quand à son visage, il faudrait attendre pour voir à lequel des deux elle ressemble le plus. Il arrive que Katia la plaigne: en grandissant, elle aura le fardeau d'être unique.
-Ramis t'a-t-il dit quelque chose d'intéressant? s'enquit celle-ci.
-J'avais plus besoin d'une oreille que d'un conseil.
-Tu ne lui a pas tout dit?
-Non. Je ne crois pas être accusée de quoi que ce soit.
-Tu crois?
-Il n'y avait pas de caméras, et je me suis défendue. C'est tout.
Staïa marque une pause, s'approche d'elle.
-Tu n'as aucun remords, et je ne ressens aucune tristesse. Peut-être ne sommes-nous pas si loin de ces enfants à qui l'on promettait seulement une vie de servitude.
Son ton et son expression sont neutres. Katia adopte la même attitude.
-Je me suis toujours demandé s'il était possible de redevenir normaux, après ça. J'ai changé, mais souvent je pense encore que non.
-Non, c'est notre passé- et ton enfance. Tu n'as pas d'autres souvenirs précédant cette vie-là.
Katia cligne des yeux pour masquer un début de larme gênant. Il y en a une poignée, mais rien de réconfortant, sachant que ce sont ceux de la sylvidre trois ou quatre cent ans plus tôt. Son regard tombe sur Miriam, et Staïa s'en rend bien compte.
-Il m'arrive d'avoir peur pour elle, confie la tokarguienne. Peur que les temps qui s'annoncent cachent une autre guerre. Je ne crains pas de mourir, mais de la laisser seule, qu'elle vive ce que nous avons connus.
La cadette se contente de la serrer dans ses bras, incapable de trouver les mots pour la rassurer.
