Et le sang s'asséchera
Sous mes ongles
Et le vent se lèvera
Pour emplir mes voiles

Alors tu peux douter
Et tu peux détester
Mais je sais
Que peu importe le temps que ça prend

Je rentre à la maison
Je rentre à la maison
Dis au monde que je rentre à la maison
Laisse la pluie
Emporter
Toute la peine d'hier

Paroles de Coming home, de Skylar Grey.

-Si tu avais l'occasion de repartir, le ferais-tu?

-Pourquoi cette question? s'étonne Albator.

Clio froisse une feuille entre ses doigts fins, la jette dans le cours d'eau.

-Il y a quatorze cycles que nous sommes ici, et ce n'est pas négligeable, pour un humain. (1)

Encore le temps. Il ne sait pas s'il a beaucoup vieilli, il le constate seulement sur ses enfants. Walter qui commence à dire des phrases complètes et Elizabeth qui a tout juste fait son premier pas, sans oublier Avarra qui a gagné quelques centimètres et qui doit être devenue une adolescente, à trente-trois cycles.

-Parfois, je me demande si tu t'ennuie... Si tu ne souhaite pas revoir les tiens.

-Je suis heureux ici, Clio.

Il apprécie que ses enfants puissent grandir sur leur planète, d'autant plus que Jura est aussi belle que l'a été la Terre, autrefois, pure et sauvage. Il aime cette existence: la vie est plus dure que s'il était resté sur Terre mais il se sent libre, comme avant. Il préfère ne pas penser à son passé, vivant au jour le jour.

Il remonte le contenant qu'il tenait plongé dans la rivière, à présent plein. L'eau est délicieuse, n'ayant pas à être traitée, mais pas aussi bonne que les liqueurs jurannes auxquelles il a maintenant rarement droit.

-Mais c'est un peu moins drôle depuis que tout le clan surveille ce que je mange.

Habituée à lui, Clio sourit à sa façon: cela parait dans ses yeux et dans son aura.

-Tu aurais fini par te tuer, dit-elle pourtant avec une touche de tristesse.

-Il y a beaucoup d'autres choses qui ont failli me tuer auparavant.

-Ce n'était pas une blague.

Il l'a déçue.

Il y a l'ombre de Maya, entre eux. Clio le sait et elle vit avec cette ombre, sans jamais lui demander de l'oublier ou essayer de la remplacer, et lui, comment la remercie-t-il? En faisant n'importe quoi avec sa santé. Au mépris de leur famille.

-Je suis désolé, murmure-t-il, jetant le contenant sur le côté avant de la prendre dans ses bras.

-Désolé pour quoi? s'enquit presque innocemment Avarra, derrière lui. De quoi vous parliez?

Clio hoquette, à moitié de rire, à moitié autre chose d'indéfinissable.

-Il parait qu'Albator va se mettre à prendre soin de lui.

-Je vais déjà mourir avant vous tous, de par ma longévité d'humain. Si ça peut me permettre de vivre un peu plus longtemps...

Il reprend la cruche d'eau.

-Tu as quel âge, au juste? lui demande la petite jurassienne, dont les longs cheveux verts flottent au vent.

Elle tient la main de Walter. Ne marchant pas encore très bien, Elizabeth ne quitte rarement le village, et il y a toujours un membre du clan pour la garder.

-Je l'ignore.

-Je sais, mais dans tes cycles à toi, tu as quel âge?

-Quarante-trois ans, invente-t-il à tout hasard.

Satisfaite, la jeune fille s'éloigne. Sitôt qu'Avarra a le dos tourné, la main de Clio effleure son bras.

-Merci, chuchote-t-elle, très bas.

Il glisse ses doigts entre les siens, lui souriant. Ce moment doux cesse au moment où Avarra revient sur ses pas en entraînant Walter avec elle. Ils marchent en silence un bon moment. Avarra trépigne comme si elle attendait quelque chose.

-Albator, peux-tu nous parler de tes autres enfants? demande finalement l'adolescente.

Il réprime un sourire.

-Je pourrais.

La jeune fille fronce le nez, comme si elle était vexée. Walter a levé la tête et il regarde son père de ses grands yeux dorés.

-Albator, s'il te plait, parle-nous d'eux.

...

7 novembre 2985, Milan, Italie, Terre.

Le policier à lequel Katia est référée est un iba, un demi-illumida. Ce n'est pas étonnant: il y a beaucoup de civils illumidas et des ibas qui ont accepté de vivre aux côtés des humains (du moins ceux qui n'ont pas été refoulés pour une raison ou une autre, ou pas encore), comme pour expier les injustices que leurs pères et leurs frères ont autrefois imposés aux terriens. Elle ne sait pas si elle est contente qu'il s'agisse d'un Autre ou si elle aurait préféré faire face à un humain.

-Katinka Nusakan Harlock?

Elle acquiesce. Il se présente- Aïan Losdran-, lui offre à boire, l'assure que ce n'est qu'une formalité, qu'ils n'ont besoin que de quelques détails, tout ça avec un certain malaise, bien caché, cependant. Il n'est pas aussi facile à lire qu'un humain.

Il la questionne d'abord sur sa relation avec Elijah, puis sur les circonstances et l'endroit. Il mentionne ensuite les deux hommes qui ont ouvert le feu, des hommes qu'on croyait sans histoire mais qui pourraient être affiliés avec des gangs plus importantes ou simplement des extrémistes solitaires, on l'ignore encore.

-Je ne crois pas qu'on vous laisse le découvrir, lâche-t-elle.

-Je sais, soupire-t-il, beaucoup plus de regrets au fond du cœur que dans la voix. Quand il s'agit d'Autres, c'est trop souvent comme ça. À moins d'un parent humain, au bout de quelques semaines, on doit abandonner le dossier.

-Elle était en couple, proteste Katia. Il disait qu'il n'était pas humain, mais il s'appelait Nightingal, il devait forcément...

-Ils ne se sont jamais mariés, précise Aïan.

-Oh...

Elle songe à Nightingal, qui lui annonçait dans la foulée son départ, et à Médéric, le fils d'Elijah, qu'elle n'a jamais vu. Ressemble-t-il beaucoup à sa mère ou a-t-il des traits plus humains, comme certains changelings? Quel âge a-t-il? Comprend-t-il bien que sa mère ne reviendra jamais? Que personne ne saura jamais avec exactitude qui l'a tuée?

Aïan respecte son silence un instant, puis il reprend la parole.

-L'un des deux hommes a été retrouvé mort dès notre arrivée, affirme-t-il en la regardant dans les yeux.

-C'est à cause de mon nom que vous me soupçonnez?

-Non.

Elle reste silencieuse, peut-être par défi. Il se hasarde à poser deux ou trois autres questions, et n'obtient que des réponses vagues. Il a un doute, un énorme doute, mais il n'y a rien. Elle n'a pas peur de se retrouver ici, elle ne montre aucun signe de maladie mentale qui la rendrait dangereuse, pourtant... Elle ne montre rien. Syndrome post-traumatique?

Il mentionne la possibilité qu'elle consulte un psychiatre, et aussitôt elle se rétracte.

-Ce n'est pas nécessairement pour l'accident, je ne sais pas ce que vous avez vu. Mais je sais que personne ne revient intact de la guerre. Et je sais aussi qu'à l'époque où vous êtes devenus pupilles de l'état que vous "sembliez bien" et que personne ne s'est davantage préoccupé de votre santé mentale. Ai-je raison?

C'est une Nusakan, un soldat surtout, même si tout cela est censé être derrière elle. La guerre ne s'efface pas comme ça. Elle lui en veut de le lui rappeler, mais elle reste muette.

Il n'écrit rien de plus et la laisse partir. Peu importe ce qui s'est réellement passé, il est clair qu'elle a besoin d'aide.

(1) Trois cycles jurans pour une année terrienne, donc un cycle pour quatre mois... Quatorze cycles équivalent à peu près à quatre ans et six mois. Avarra a onze ans, Walter en a quatre et Elizabeth en a deux.