15 novembre 2985, Tokyo, Japon, Terre.
Seule Katia retourne au Japon, Maek ayant finalement préféré rester avec Staïa et Miriam. C'est toujours ainsi: leur famille est dispersée, et la voir réunie au complet ne s'est jamais produit encore. Ramis et Stellie sont heureux de la voir, ainsi qu'Eden et Iro.
-Où sont leurs parents? s'étonne-t-elle.
-Au boulot, s'amuse Ramis. Décalage horaire... Ici, ce n'est que l'avant-midi.
-Il est quelle heure?
-Dix heures. À ta place, j'irais faire une sieste.
Seulement dix heures? Elle ne tiendra pas la journée dans son état de fatigue. Comme pour approuver les propos de son frère, elle se met soudainement à bailler, ce qui fait rire. Surtout Iro.
Épuisée, plutôt que de se rendre à sa chambre d'il y a un an et six mois, elle s'affale sur le canapé. Elle a à peine le temps de cligner des yeux qu'il fait noir. Plutôt bleuté, se corrige-t-elle en regardant par la fenêtre.
-Tes yeux brillent, fait Iro, assis en face d'elle, qui joue avec un objet qu'elle ne voit pas.
-Ouais, je sais.
-Maman et papa sont arrivés.
-Ça fait longtemps?
-Maman, non. Papa, oui. Ramis refusait qu'ils te réveillent, se justifie l'enfant.
Katia s'étire avant de se lever et de remettre ses souliers. Elle se penche pour embrasser Iro, comme elle ne l'a pas fait tout à l'heure, qui proteste mais qui accepte le câlin. Le garçon a huit ans mais n'en parait que cinq ou six, au moins perd-il lentement cet air maladif que Katia lui a connu et qui inquiétait tellement Orun et Hazel. Il est adorable, avec son teint de porcelaine, son visage rond et ses grands yeux, bien loin de l'être chétif qu'est encore Eden, de presque deux ans sa cadette. Les probabilités sont bonnes, mais lorsqu'il s'agit d'elle Katia ne sent pas la même assurance de la part de ses parents. Les illumidas sont des animaux, et les sylvidres des plantes: cette union est possible, mais rare. Mal vue, trop souvent: si les sylvidres considèrent généralement les hybrides comme des leurs, du côté des illumidas il est vu comme une honte que d'épouser un être d'une autre race et encore pire d'y mêler le sang de sa lignée, d'où le terme iba, ''impur''.
-Bon, reprend Iro, impatient, on y va?
Elle ravale son rire, ce qui passe inaperçu dans la noirceur. Elle ouvre la porte pour lui qui voit beaucoup moins bien. Sa vision met quelques secondes à s'habituer à la lumière dans la cuisine, mais elle devine déjà qu'ils sont là.
-Bon dieu, Kate, mais qu'est-ce qui t'est arrivé? s'exclame la voix d'Hazel.
Ah oui... Elle avait oublié ce détail.
-Pas même bonjour? tente-t-elle de plaisanter.
-Comment t'es-tu fait ça? insiste son aînée en se levant de table.
Hazel lui a raconté cette légende, sur les hybrides nées humaines, en ajoutant qu'il valait mieux que sa protégée reste anonyme, loin de tous ces conflits qui déchirent leur peuple et du pouvoir que lui donnerait son statut. Ne t'implique pas: elles sont dangereuses, bien plus que tu ne le pense. Comme si elle ne le savait pas. Mais elle a accepté de se taire et de prétendre être née ainsi, si quelqu'un se pose la question, surtout qu'il est difficile de vérifier quoi que ce soit sur ses parents morts durant l'Occupation. Loin de la guerre et en sécurité, du moins aux yeux d'Hazel.
-C'était un accident, tente d'intervenir Ramis.
Elle avait vaguement espéré que l'argument ''Ce n'était pas des sylvidres'' la calmerait... Non, aucune chance, au vu du regard glacial auquel a droit Ramis.
-Azela... murmure Orun, essayant de calmer sa femme.
-Je lui avais dit! s'emporte la sylvidre. Je lui avais dit de ne pas s'en mêler, qu'elle n'en tirerait rien de bon.
-C'était des humains, lâche Katia, agacée qu'on parle d'elle comme si elle n'était pas là. Pas des sylvidres. J'ai accepté tes conditions, mais je ne suis totalement en sûreté nulle part, et il se trouve que je n'ai plus quinze ans.
Le silence dure un instant, malaisé, personne ne sachant trop où se mettre. Ramis finit par le briser, brandissant un téléphone- celui de Katia, qu'elle n'aime pas utiliser parce qu'elle ne voit pas son interlocuteur mais qui lui est tout de même utile.
-Oui, en parlant de ça... Je ne sais pas ce qui s'est passé, mais il y a un certain Aïan Losdran qui a t'a envoyé un message préprogrammé presque vingt fois dans les huit dernières heures avec l'adresse d'un psychiatre. Et il insiste vraiment beaucoup pour que tu y ailles.
-Je n'en ai pas besoin.
-Qui est-ce?
-Le policier qui m'a interrogée.
Ramis la dévisage étrangement, des questions plein la tête. Il n'y a pas que lui, d'ailleurs.
-Pourquoi pense-t-il que tu as besoin de consulter? intervient Stellie. Ce n'est pas pour les maladies mentales?
-Pas forcément. C'est quand ça ne va pas.
Ils se fixent quelques secondes. Ils ne se cachent plus rien depuis longtemps, et cette fois ne fait pas exception: après un bref instant, Ramis détourne le regard, sans rien ajouter de plus. Katia comprend qu'il sait, que cela vient rejoindre tout ce qu'ils partagent déjà. Sentant toute l'attention braquée sur elle, elle espère que quelque chose vienne les en détourner, et Eden exauce son souhait.
-Qu'est-ce qui se passe? demande-t-elle de sa voix enfantine, mais sans vigueur.
-Ce n'est pas important, évase Hazel.
La petite n'y croit pas, pas plus que personne à table. Katia apprécie pourtant cette trêve, sachant que la colère d'Hazel ne s'est pas éteinte, loin de là, et qu'elle y aura droit plus tard en soirée.
-Alors, vas-tu me dire ce qui t'es arrivé?
-Je ne me souviens pas réellement.
C'est un mensonge, évidemment, et Hazel s'en rend bien compte. Seul Ramis ou Maek parviennent à la percer à jour, mais il est difficile de cacher quoi que ce soit à quelqu'un qui est doué de télépathie, même de façon minime.
-Comment?
-Un autre attentat. J'ai une amie qui y est morte, ajoute-t-elle, voyant qu'Hazel ne dit plus rien. Je sais que tu aurais aimé que je me tienne à l'écart de tout, mais je ne pouvais juste pas, Hazel.
Le silence flotte à nouveau, mais pas rempli des bons sentiments. Un peu de compréhension, oui, mais aussi de colère et de... De la tristesse?
-Hazel?
Elle ne répond pas.
-Hazel, vous vous en allez?
-Seulement sur Mars, l'arrête la sylvidre, sentant le flot de questions qui s'amène. Je sais que certains vont beaucoup plus loin, mais je ne veux pas, à cause de la santé d'Eden. Nous retournons dans la ville où nous avons vécus.
-Mais pourquoi?
-Parce que c'est mieux ainsi, Kate.
-Mais...
-Il y a des Autres qui meurent chaque jour, assène Hazel, usant de son charisme pour paraître plus sévère. Je ne vais pas rester ici à attendre de perdre quelqu'un que j'aime.
-Et moi, tu pense que je me sens comment?
-Mal. Ça se comprend. Mais tu pourrais venir, avec tes frères et ta sœur, propose-t-elle.
Son offre est sincère, pourtant Katia en est découragée. Elle se contente de répondre qu'elle va y penser.
...
-Es-tu là, mon frère?
Entre les murs de l'Atlantis, le silence est assourdissant. Disparu, le bruit des moteurs, l'écho du tapage que faisaient ses hommes, des rires et de la musique. Seuls ses pas résonnant à l'infini dans les coursives ont accompagnés son trajet. Mais en sa présence, l'ordinateur se réveille, progressivement. Derrière les cliquetis et les clignotements, Albator est certain d'entendre un rire.
Je suis toujours là, Albator.
Je n'ai plus la même notion du temps. M'avais-tu oublié?
-J'ai une autre vie. Je suis désolé.
Je le savais. Ne t'excuse pas.
De loin j'entends les rires de tes enfants, mais il y a longtemps que je n'ai plus entendu les voix de tes jumeaux ou la musique de ma fille.
-Stellie grandit sur Terre, comme tu le voulais, et Katia et Ramis veillent sur elle.
Tu les as laissés?
-Clio me fait ce reproche quotidiennement. S'il te plait, n'en rajoute pas.
Tu adorais Stellie: elle était l'enfant que tu n'avais pas. Même après avoir rencontré Katinka, tu as continué à l'aimer.
Tu aimais les jumeaux. Tu essayais de leur montrer, même si tu croyais qu'il était trop tard pour avoir un véritable lien avec eux.
-Je leur aurais apporté quoi, avec ma réputation de pirate sanguinaire? Ici... Ils savent, mais ils l'acceptent puisque cela ne les a jamais concernés.
L'ordinateur clignote une dernière fois.
Tu l'as entendu, tout comme moi, tes enfants essaient de connaître leur frère et leurs sœurs, ceux que tu ne leur a jamais présentés. N'est-ce pas un bon prétexte pour repartir?
Je suis sûr qu'ils t'attendent.
Albator inspire, se détendant, essayant à tout le moins. Repartir? Mouais... Peut-être.
...
16 novembre 2985, Tokyo, Japon, Terre.
-Tu as dormi, au moins? s'enquit Ramis, le lendemain, en rejoignant Katia dans le salon.
Elle n'est vêtue que d'un chandail trop grand. Ses cheveux, encore ébouriffés, lui arrivent à la taille, d'un châtain foncé avec des reflets blonds, comme ceux de Ramis. Maya était blonde, selon Albator: tout ce qu'ils savent de leur mère leur vient de lui, l'existence de Maya Rosenberg ayant été pratiquement effacée du réseau à sa mort durant l'Occupation.
-Une heure, je crois. Deux tout au plus.
-C'est le décalage horaire ou les paroles d'Hazel?
-Rien à voir. J'étais juste loin.
Il y a beaucoup d'images. Beaucoup trop. Ramis grimace une seconde. Lui, Stellie, Maek, Staïa, un nourrisson blond qui doit être Miriam, Hazel et sa sœur Jalie, puis Orun et leurs enfants, puis d'autres encore qu'il ne connaît pas.
-Tu as mal? s'inquiète Katia.
-Non, ment-il, ça va.
Il pose sa main sur son épaule, touchant directement sa peau et apaisant instantanément le flot d'images, qui est pourtant beaucoup plus important en sa présence. Ça lui arrive de temps à autre, quand il est près d'un télépathe, mais c'est toujours plus intense avec Katia. Les humains ne sont pas censés être doués pour ce genre de choses, mais lui doit y être plus perméable. (1)
-Qu'est-ce que vous vous êtes dit? l'encourage-t-il plutôt.
-Ça ressemblait à ce que m'a dit Nightingal. Elle et Orun s'en vont pour la sécurité d'Iro et d'Eden, et elle me conseillait de le faire aussi.
-Pourquoi sommes-nous restés?
Elle lui jette un regard incertain.
-Parce que ce monde est symbolique, parce que l'être humain y est né... Mais nous pourrions vivre ailleurs et ça ne changerait rien. Stellie a eu dix-sept ans, enchaîne-t-il, se rappelant de cette fameuse promesse qu'ils ont accepté de respecter. Elle est majeure, maintenant, c'est à elle de décider.
-J'ai appris à aimer cet endroit.
-L'aimes-tu toujours autant aujourd'hui?
Elle garde un moment de silence.
-Non, admet-elle. Tu sais, cet homme... Je me demande sans cesse s'il avait de la famille. Je ne crois pas que ça soit le cas: celui qui a survécu s'est suicidé. Peu importe d'où ils viennent, ils ne devaient pas y revenir... Mais j'ai toujours ce doute. C'est tout ce que je regrette: qu'il puisse avoir un entourage à qui il manque, et que ce soit ma faute s'ils l'ont perdu.
-Je suis persuadé qu'un psy te sera utile, insiste-t-il, qu'à moitié sérieux.
-Oh, pitié, arrête avec ça...
Elle sourit tout de même.
-Si nous partions... Toi, ce serait avec qui? Tiens-tu encore à Nausicaa?
-C'est fini entre elle et moi.
-Elle avait douze ans de plus que toi... rappelle Katia avant de le regretter.
Une autre série de flashs montre brièvement un couple heureux, avant que Nausicaa se mette à complexer. Il ne peut pas lui en vouloir, mais... Il se sent encore triste, même trois ans après, de la façon dont ils se sont quittés.
-Si tu me pose cette question, alors ça veut dire que tu accepte?
Elle éclate de rire.
-On verra, murmure-t-elle. On verra.
(1) Je vois le concept de la télépathie un peu comme celui de la parole: ce sont des ondes émises par l'un et décryptées par l'autre. De la même façon que certains sons sont inaudibles à l'oreille, certains ne sont simplement pas faits pour ''entendre'', mais il y a des exceptions. J'expliquerai pourquoi plus tard.
