Je ne suis plus tout à fait certaine d'où je vais avec cette fic (ce qui explique le long délai) mais je voulais quand même publier ce chapitre.

...

16 novembre 2985, Tokyo, Japon, Terre.

La journée s'écoule ridiculement lentement. Ça manque à Katia de sortir, de bouger, de parler avec des gens. Stellie est au lycée et Eden et Iro ne reviendront pas.

-Rien ne t'empêche d'aller les voir, fait Ramis.

Elle lui lance un regard qui le laisse indifférent.

-Ils...

Ramis s'interrompt, cherchant ses mots. Il sait que Katia a rencontré Orun et Hazel sur Mars alors qu'elle avait quinze ans, lors du voyage qui les ramenaient sur Terre, et il a pu voir au fil des années quelle était leur relation exacte. Si Orun ne sera jamais vraiment un père à cause d'Albator encore bien présent dans leurs esprits, Katia doit en vouloir à Hazel de l'abandonner ainsi.

-Tu es adulte. Pas Iro, et encore moins Eden. Ils veulent qu'ils soit en sécurité, et tu as très bien vu qu'ils ne le sont plus ici.

-Ce n'est pas ma mère, riposte Katia.

-Tu vas vraiment bouder?

-Non, je ne boude pas. Ce n'est pas ma mère. Elle m'a remarquée parce que je ressemblais à ce que son fils aurait pu avoir l'air en bonne santé. Elle ne m'aurait jamais vue sinon.

-Mais elle t'aime.

Katia se frotte le visage, soupire.

-Tu as raison: je suis de mauvaise humeur. Je vais prendre l'air, ajoute-t-elle en attrapant son manteau. Voir si je peux retrouver des anciens amis.

Et elle sort sans même dire au revoir. Ramis lui adresse un signe par la fenêtre, sans savoir si elle l'a vu.

...

-Ton fils a grandi, fait remarquer Katia.

Ielea sourit, attrapant la main de Lesn.

-Il va avoir neuf ans, je crois, si j'ai bien calculé.

Katia observe l'enfant, qui ne semble pas avoir plus de quatre ans. Quatre ans terriens, se corrige-t-elle. Lesn est illumida.

-Quel âge aurais-je, crois-tu, si j'étais née sur la planète-mère?

Ielea tourne vers elle des yeux étonnés.

-Tu as...

-Vingt-trois ans terriens.

-Je ne savais même pas que cela t'importait, avoue-t-elle.

Moi non plus, pense-t-elle, sans que les mots ne franchissent ses lèvres.

-Tu aurais cinquante-deux ans, je crois. Je n'en suis pas sûre.

-À quoi ressemblait-elle?

-Laide, répond spontanément Ielea. Ne regrette pas de ne pas y avoir été, Katena, Liumna n'était pas belle.

-Ce n'est...

Pas ce que je demandais, achève-t-elle mentalement. Katia lève les yeux. Le ciel est gris, et il fait de plus en plus froid ces temps-ci.

-Je veux savoir. Quelle aurait été ma vie si j'avais vécu là-bas?

Ielea a un moment de silence. Ses yeux trahissent une lointaine tristesse. Elle avance la main, et dans un geste étrangement doux, elle effleure une seconde la marque sur sa joue.

-Je pourrais avancer que tu aurais eu un certain statut en tant que soldat, mais la couleur de ta peau t'aurait trahie. Ta peau et ton visage, précise-t-elle après avoir laissé s'écouler quelques secondes.

Katia laisse son sixième sens divaguer, scruter plus profondément Ielea. Au regard de son ainée, elle en est consciente, mais ne résiste pas. Elle a soudain la confirmation: Ielea sait.

L'illumida rompt le silence la première.

-Beaucoup de gens ont oubliés, mais Harlock n'est pas le nom le plus discret qui soit. Pourquoi as-tu voulu le porter?

La jeune femme hésite un instant, cherchant la meilleure façon de formuler son ressenti.

-Je voulais revendiquer mes origines humaines, répond-elle finalement.

Le silence entre elles se modifie. Ielea comprend, et le savoir rassure la jeune femme.

-L'as-tu connu?

-Quelques mois.

-Il te manque?

-Oui.

Lassé de leur échange, Lesn tire sur la manche de sa mère. Ielea le repousse d'un geste un peu trop brusque. Il n'est simplement pas dans ses habitudes d'être patiente, et Lesn lui-même ne semble pas offusqué, et elle sait qu'Ielea ne lèvera pas la main sur son fils, mais son geste en évoque d'autres à Katia, plus violents. Je ne sais pas ce que vous avez vu, mais je sais que personne ne revient intact de la guerre. Elle détourne la tête.

-Ça va? s'inquiète Ielea.

Elle fait signe que oui. Elle évoque à moitié un conflit avec sa mère, et Ielea y croit.

-Qui est ta mère? s'enquit alors son amie avec curiosité.

-Hazel Radley. Une sylvidre changeling.

Il arrive que certaines changelings aient des traits de leur père humain. C'est rare, mais après quelques générations, c'est possible.

Elle effleure la rose de son collier. Elle voudrait parler de Maya, envers laquelle elle a une drôle d'affection malgré le fait qu'elle la connaît à peine, mais que pourrait-elle dire, honnêtement? Qu'elle était blonde, qu'on l'appelait la Rose et qu'elle chantait bien? Qu'elle croyait en l'être humain, tellement qu'elle a fini par en mourir? Elle a cherché d'autres récits, des gens qui l'auraient connue. Elle en a trouvé, mais rien de concret.

Katia redoute d'autres questions, n'ayant pas envie de s'enfoncer dans ses mensonges face à quelqu'un qu'elle connaît bien, mais par bonheur, Ielea semble comprendre que le sujet est sensible. Sur une impulsion, Katia lui dit au revoir. Elle salue également Lesn, qui lui répond en anglais avec un accent mélangé qui ressemble au sien. Katia espère qu'il pourra s'en tirer, qu'il aura plus de chance que sa mère.

-Prends soin de lui, chuchote-t-elle avant de partir.

Il est presque quinze heures. L'école primaire d'Iro et d'Eden se termine dans -elle consulte sa montre- dix-sept minutes. Elle arrive un peu en retard, pour trouver la baby-sitter à l'entrée avec les deux enfants. C'est une Autre, à priori une adolescente, et pour cette raison Katia hésite à la renvoyer, se doutant qu'elle a besoin de l'argent de poche qu'elle obtient. Elle ne fait finalement que les accompagner. La jeune fille- Norene, apprend Katia- en est soulagée.

-Je suis contente que tu sois là, dit Eden, en chemin. Je pensais que tu étais fâchée.

Elle tenait jusque là la main de Norene, progressant à petits pas. Katia la prend dans ses bras pour la ménager. La jeune fille lui sourit. Elle ne sait pas de quelle espèce est Norene, mais elle parait fragile, plutôt petite, avec une peau vaguement bleutée et des cheveux cristallins, quasiment transparents.

-Non, je ne suis pas fâchée.

Elle embrasse Eden sur le front pour ponctuer sa phrase. L'enfant rit. Katia scrute ses tout en marchant, cherchant encore par habitude un signe de santé. Un visage qui deviendrait un peu plus rond ou un peu plus de vivacité. Impossible pourtant qu'elle puisse avoir changé en une nuit.

Une fois arrivés, Norene s'occupe de préparer le repas tandis que les deux enfants s'installent à table. Iro est en 3e année, et Eden en 1re année (1). Il doit écrire des verbes correctement et elle a une liste d'additions et de soustractions faciles à faire. Celle-ci se débrouille seule en comptant sur ses doigts, mais Iro réclame de l'aide. Katia jette un regard sur la feuille. De l'anglais.

-Apprenez-vous une autre langue? s'enquit-elle avec curiosité.

Adapte-t-on leur éducation ou traite-t-on les enfants Autres exactement comme des Humains? Essaie-t-on de lui apprendre un peu la culture de leurs origines ou cela n'est-il réservé qu'aux parents? Elle a un demi-sourire sitôt que la pensée traverse son esprit. Elle traite rarement avec des enfants, et encore moins avec des jeunes Autres qui fréquentent des établissements humains, mais une réponse positive l'étonnerait.

-Le commun, répond Iro.

Sa bouche se tord en une moue agacée.

-Nous devons être dix Autres dans toute l'école.

Elle pourrait croire que c'est parce qu'il minimise leur nombre, mais elle a tendance à croire qu'il a raison... Et elle est surprise de la justesse de la réponse. C'était sa question suivante.

-Ça se passait comment, à ton époque? demande Eden.

Katia retient un rire devant la formulation. Leur parait-elle si vieille?

-Tu as déjà été à l'école, toi?

-Maman dit que non, intervient Iro.

-Brièvement, corrige Katia. Ça ne s'est juste pas très bien passé.

Elle se penche vers Eden.

-À mon époque, nous étions davantage des étrangers qu'aujourd'hui, si cela est possible. J'avais l'impression que nous n'étions ni humains, ni togarkans, ni même illumidas...

Parce qu'il s'est avéré qu'elle n'est pas la seule à avoir changé. On a retrouvé dans le sang de plusieurs de ses ''frères et soeurs'' humains des gènes illumidas. Que des humains, cependant, aucun tokargan.

Elle remarque à cet instant que Norene a dressé l'oreille, attentive à la conversation.

-...Que nous n'avions que notre nom pour nous identifier.

-C'est absurde, commente Iro.

Katia lui sourit, quelque peu amusée.

-Oui, ça l'est.

Sans surprise, Orun est le premier à revenir. Sans doute une urgence a-t-elle retenue Hazel à l'hôpital où elle est médecin. Sitôt le plat posé sur la table par Norene, ils entendent la porte coulisser.

-Papa, hurle aussitôt Iro, Kate est ici!

Il est surpris de la voir à table, mais il en semble heureux. Il s'autorise à la serrer dans ses bras. Orun non plus n'est pas très affectueux- comme Albator également, songe-t-elle brièvement. En lui rendant l'étreinte, elle se demande quand était la dernière fois.

La soirée est douce. Sans qu'elle ne sache pourquoi, Norene reste avec eux- à cause de sa présence? Elle finit forcément par s'apercevoir que les pièces se vident, lui rappelant la raison de sa présence ici.

-Nous ne nous reverrons peut-être pas avant longtemps, mentionne-t-elle, un peu distraite.

-Tu as pris ta décision? lui demande Orun, compréhensif.

-Oui.

Elle baisse les yeux sur un jouet laissé là. Une poupée.

-Tu as des enfants, tu veux les protéger et je comprends. Mais il y en a beaucoup, des comme Norene. Je ne peux pas partir, pas si je peux encore aider certains.

Il acquiesce doucement. Il lui demande au passage si elle pourra prendre soin de Norene. Elle s'apprête à répondre que l'adolescente se débrouille déjà en anglais, qu'elle n'a ni enfants ni frère ou sœur en bas âge à lui confier et qu'elle ne saurait pas quoi faire de plus, mais s'entend répondre ''Pourquoi pas?''.

-Pars-tu bientôt? s'enquit-il finalement. Ou préfères-tu attendre Hazel?

Un instant, Katia est tentée. Elle sera peut-être moins triste si elle n'a pas réellement à dire au revoir. Puis elle pense aux ''aux-revoirs'' qu'elle a connu et qui se sont mués en adieux.

-Je vais attendre.

(1) Eden serait en CP, et Iro, en CE2.