Le long du chemin du retour, après avoir déposé les vêtements propres à Madame Pomfresh, Harry avait vu certains professeurs déblayer les pierres et reconstituer les murs. De ce qu'il observait alors qu'il s'approchait, la gargouille avait été remise debout depuis son dernier passage.
« Est-ce que je peux passer ?
- Ça dépend, gronda-t-elle avec mauvaise humeur, tu comptes me déranger toute la journée ?
- Euh… non, je ne crois pas, assura-t-il peu convaincu.
- T'as intérêt à bien croire, râla-t-elle alors qu'il lui laissait la voie libre. En une nuit : on m'a plus enquiquiné qu'en plusieurs mois ! »
Harry se dit que ce ne serait pas auprès d'elle qu'il pourrait glaner plus d'informations, compte tenu de sa mauvaise humeur. De toute manière, il soupçonnait que si la femme des photos était venue à Poudlard : elle ne serait certainement pas passé par la grande porte. S'il fallait être honnête envers lui-même, il n'avait pas non plus envie de crier ses découvertes sur tous les toits. A l'heure actuelle, il s'interrogeait même sur le fait de révéler l'existence de la famille qu'il avait découverte à Ron et Hermione. Il était partagé entre le fait de se décharger de ce secret et d'avoir un nouvel éclairage de la situation, ou bien de ne pas davantage violenter et profaner les pans les plus personnels de la vie de Severus Rogue.
Alors qu'il s'engorgeait dans les escaliers en colimaçon, Harry pouvait encore entendre la gargouille se plaindre. Il se retrouva face à la massive porte en bois du bureau professoral. Lorsqu'il pénétra à l'intérieur, il eut encore le droit à une salve de compliments, d'applaudissements. Il fixa le professeur Dumbledore, espérant qu'il percevrait son trouble et demanderait à tous les tableaux de se vider. L'image du vieil homme l'observait, une once de malice dans les yeux, avant de demander à tous les autres personnages de quitter la pièce puisque le jeune homme et lui avaient besoin de converser seul à seul.
« Comment est-ce que vous avez su ? demanda-t-il, soulagé.
- Outre le fait que tu aies le regard perdu : j'ai eu quelques échos de ton passage dans les cachots,reconnutl'ancien directeur.
- Le trio d'alchimiste est venu se plaindre jusqu'ici de mon comportement, souffla consterné le jeune homme.
- Non, c'est Gretta Prince qui m'en a informé. Pour ne rien te cacher, elle a été passablement perturbé du décès de son arrière-arrière-petit-fils.
Harry comprenait mieux à présent pourquoi le regard de la potionniste lui avait rappelé quelque chose. Il savait à présent d'où le professeur Rogue tenait sa stature droite, sa présence exigeant le respect et son regard imposant.
- Tu me sembles, toi aussi, bien bouleversé.
Harry se contenta de hocher la tête. Lorsque la représentation d'Albus Dumbledore l'invita d'un geste de main à s'installer sur un fauteuil, il s'y laissa choir sans réfléchir. Un long silence plana dans la pièce, rendant l'atmosphère lourde… ou alors n'était-ce que le trouble intérieur qui chamboulait Harry.
- M'avancerai-je trop si je disais que l'idée que tu te faisais du professeur Rogue a volé en éclat ?
Le jeune homme acquiesça de nouveau la tête, mal à l'aise avant d'élaborer :
- Je ne sais pas quoi penser, professeur. Je peine à croire ce que j'ai trouvé surtout que mes certitudes n'en sont peut-être pas. Après tout, je me suis tellement trompé à son propos jusque-là. Hermione serait présente qu'elle citerait Socrate et son fameux '' tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien''.
A travers les verres de ses lunettes en forme de demi-lune, Harry crutapercevoir une lueur espiègle briller alors qu'il poursuivait :
- Je me questionne beaucoup, c'est vrai. Mais ce n'est pas tant ce que j'ai découvert que la manière dont je m'y suis pris qui me pose problème. Je doute que le professeur McGonagall aurait fouillé comme je l'ai fait, ni forcé la serrure du bureau personnel du professeur Rogue, maugréa-t-il honteusement.
- Oh, je pense que tu sous-estimes le penchant de cette chère Minerva pour les cancans et ce dont elle est capable pour en vérifier les dires, Harry, gloussa le professeur Dumbledore.
- J'ai été pris dans une sorte d'engrenage, tenta-t-il de s'expliquer, se défendre. Chaque détail sur lequel je tombais alimentait encore ma curiosité. Et vous savez à quel point je peux être curieux et borné…
- Une fois fixé sur quelque chose, tu peux effectivement démontrer beaucoup de ténacité. C'est une chose que j'ai toujours appréciéchez toi. Le professeur Rogue, lui, soulignait que tu te tirais dans le pied à t'acharner sans voir au-delà de tes œillères.
Harry se figea et il crut se sentir rougir d'embarras. Le professeur de potions n'avait peut-être pas eu si tort que cela. A combien de reprisece défaut lui avait-il jouer des tours ? Lorsqu'il l'avait injustement incriminé le professeur alors que c'était Quirell – enfin Voldemort – qui cherchait à dérober la pierre philosophale, par exemple. Ou encore à propos de ses visions ayant conduit à l'épisode du Département des Mystères où plutôt que sauver Sirius, Harry l'avait en fait condamné. La liste pouvait encore s'allonger.
- L'apparence est semblable au rideau d'une pièce de théâtre, Harry, professa Albus Dumbledore. Ouvert : l'on fait ce qui est nécessaire pour rendre crédible le rôle qui nous est attribué. Mais à la fin, il est essentiel de le refermer pour nepasconfondre représentation et réalité. Ce n'est pas un mal d'avoir voulu voir ce qui se cachait en coulisse.
Harry médita longuement ces paroles. L'image était si parlante. Les coulisses avaient été tellement surprenantes.
- Qui est Roslyn, professeur ?
- Roslyn ? s'interrogea le sujet du portrait, songeur. Oh, c'est vrai que c'est ainsi qu'elle signe ses lettres… elle s'appelle en réalité Evelyn Rosier.
- Rosier ? Comme le mangemort cité par Karkaroff durant son procès ? Celui qui avait défiguré Fol Œil ?
- Il s'agissait d'Evan, son frère aîné, acquiesça-t-il. Cela dit, Ethan, leur père, était déjà très dévoué à Tom Jedusor à l'époque où ils étaient élèves. Il était tout naturel qu'il devienne l'un de ses premiers partisans.
- Et elle en est aussi une ?
- Pas plus que toi ou moi. Pour une femme de son rang et de sang, elle est plutôt progressiste, si je puis dire. Peu lui importe l'origine d'une personne si tant est qu'elle soit compétente dans son domaine et puisse lui apporter un profit, quel qu'il puisse être. Sans doute est-ce en partie pour cela qu'elle ne m'appréciait pas beaucoup, acheva-t-il sur une note plus taquine.
- Elle est liée aux Malefoy ? Un des enfants faisait référence à monsieur Malefoy comme son oncle.
- Plutôt aux Blacks, en fait. Je mentionnais le père, Ethan, qui est en fait l'oncle maternel de Narcissa. Elles sont donc cousines, et plutôt proche de ce que j'en sais.
- Je vais donc devoir passer par elle pour les contacter, pour les prévenir du décès et des obsèques.
- Si Narcissa Malefoy souhaite se montrer coopérante, souligna le professeur Dumbledore.
Son mari et son fils avaient été emmené par des Aurors au Ministère de la Magie, avec les autres Mangemorts. Harry ne pensait pas que Drago puisse être emprisonné longtemps à Azkaban, mais il n'en dirait pas autant de Lucius. S'il lui promettait d'intercéder en leur faveurcontre sa requête : elle le ferait. Elle n'avait pas hésité à mentir à Voldemort pour les siens.
- Elle le fera… souffla-t-il alors que le vieil homme posait sur lui un regard indéchiffrable. De ce que j'en sais : pour elle, rien ne compte plus sa famille. Donc si elles sont aussi proches que vous le dîtes : elle le fera.
Il demeura silencieux. Se demandant s'il devait en demander plus à l'ancien directeur ou attendre d'avoir la principale concernée en face de lui. Mais il se ravisa bien vite, se disant qu'elle ne serait probablement pas en état de répondre à ses questions.
- Qu'est-ce que cette Evelyn était pour lui, professeur ?
Le vieux sorcier n'eut pas l'air surpris de cette interrogation. Au contraire, de par le sourire énigmatique qui ornait son visage, il devait brûler d'entendre cette question depuis le début de leur conversation.
- Nous n'en parlions pas beaucoup, Severus et moi. Il s'agissait de son jardin secret, jardin dont il ne voulait pas que je m'approche. Mais une fois, il m'a confié que si ta mère avait été l'amour de sa vie, Evelyn, elle, était sans nul doute la femme de sa vie.
Etrangement, Harry se sentit trahit, ainsi que la mémoire de sa mère. Le professeur Rogue avait eu l'air tellement affecté par le meurtre de Lily qu'il ne l'avait pas imaginé pouvoir – ou plutôt se permettre de pouvoir – refaire sa vie. Un tas d'émotions contradictoires le traversèrent. Il suffisait d'une demande supplémentaire pour en avoir le cœur net.
- En était-il amoureux ?
Il vit le visage du professeur Dumbledore devenir neutre alors qu'il avait les yeux clos, comme pour réfléchir ou se remémorer des choses qui lui permettrait de répondre.
- Je ne sais pas si la concernée elle-même à la réponse à cette question, Harry. Ce dont je suis sûr : c'est qu'après la mort de ta mère, elle est apparue et qu'elle a été comme son salut. Elle lui a fait une place dans son foyer, lui permettant d'en faire le sien, ce qu'il n'avait pas vraiment eu. Même s'il ne s'est jamais remis de la mort de Lily, cette famille a été sa consolation.
L'avis de l'ancien directeur radoucit le trouble qui l'agitait. Et d'un côté, même si c'était paradoxal, Harry se trouva soulagé que Severus Rogue eut quelqu'un avec qui partager sa peine, essayer d'avancer. Harry avait eu ses amis. Il aurait été horriblement triste que le professeur Rogue n'ait rien eu d'autres que sa solitude, son amertume, ses regrets et remords comme uniques compagnons.
- De la même manière qu'il ne voulait pas que qui que ce soit sache pour ma mère et sa promesse, il ne voulait que personne ne sache pour eux, n'est-ce pas ? Parce que c'est ce qu'il y avait de meilleur en lui.
Le professeur Dumbledore hocha la tête, dans ses yeux brillait une flamme de contentement et de fierté quant au fait qu'Harry ait compris et approuve la situation.
- Elle avait aussi de bonnes raisons de ne pas vouloir que cela s'ébruite. Mais oui, tu vois juste, Harry. Et je peux même te dire que c'est ce qui lui a permis d'attendre ton arrivée à Poudlard pour enfin assurer ta protection et ainsi honorer le serment qu'il avait fait par amour pour ta mère.
Il s'ensuivit un silence plein de pudeur pour le jeune homme. Cela dura quelques minutes, avant qu'il demande :
- Il n'est pas le père des trois aînés, n'est-ce pas ?
- Ils ne sont, en effet, pas de son sang. Mais ce n'est pas pour autant qu'il n'y eût pas de lien de cœur. Ils en seront très affectés, surtout la jeune Evie, ajouta-t-il et Harry senti son cœur se crisper au souvenir de la lettre au Père Noël qu'elle avait écrite étant enfant.
- Le petit garçon aux cheveux noirs… et elle était enceinte sur une photo de cette année… ils sont par contre de lui ?
Le professeur Dumbledore ne répondit pas, mais Harry comprit à son regard. Il se sentit davantage coupable… Il y aurait davantage d'orphelins. Et le fils de Tonks et Remus lui revint lui aussi en mémoire.
- Quelque chose a dû se passer différemment par rapport à ce qu'il avait prévu, Harry, exposa le vieux sage. Je ne peux te dire quoi, mais je sais qu'il avait une porte de sortie. Il comptait bel et bien survivre à tout ceci, et enfin les rejoindre pour de bon.
- Pour de bon ?
- Si Evelyn acceptait sa loyauté envers sa promesse, elle ne s'est jamais cachée de vouloir qu'il quitte Poudlard pour les Etats-Unis ou tout autre endroit où il voudrait vivre définitivement avec eux.
Et si c'était là-bas ?se demanda subitement Harry en revoyant le décor de la fenêtre ensorcelée et du tableau dans la chambre du professeur. Après tout, l'ensemble de chosesqu'il avait découvert dans ses appartements semblait avoir un rapport avec cette famille. Si l'endroit qu'il avait vu à travers la fenêtre et dans le cadre correspondait au lieu dans lequel il avait envisagé de vivre avec eux ? Ce ne serait plus possible à présent, tout était fini.
Harry pensa encore une fois aux enfants. Au petit garçon, trop jeune, pour se rappeler son père. Et à cet enfant à venir, qui ne le rencontrerait jamais. Il se revit lui-même, ne pouvant connaître ses parents et ne s'en remémorant pas les visages et les voix. Le sentiment de malaise le saisittandis que la bile lui montait à la gorge. A traverstoutes les remarques désobligeantes des Dursley sur James et Lily Potter, il parvenait à s'imaginer qu'est-ce que ce pourrait être - pour ces enfants - de grandir avec le nom de Rogue, si l'honneur de ce dernier n'était pas lavé.
- Vous m'avez dit à un moment de ne pas avoir pitié des morts, mais d'avoir pitié des vivants. Je veux qu'il ait un portrait ici. Il doit avoir son portrait ici, professeur. Il faut que tout le monde reconnaisse en quoi il a contribué à cette victoire. Il faut que ses enfants aient quelque chose à… »
C'est à ce moment précisqu'apparut Kreattur, tenant entre ses doigts ce qui avait été la baguette de Sevrus Rogue. Avant que le jeune homme n'ait pu ouvrir la bouche pour le remercier, la créature déplora grincheusement :
« Harry Potter est un sorcier bien curieux. Il défait le Seigneur des Ténèbres a deux reprises mais est incapable d'utiliser un simple Accio… Pauvre vieux Kreattur que de servir un gamin pareil… »
Sans aucune autre cérémonie, il lui jeta la baguette du défunt Harry eut à peine le temps de la rattraper. L'elfe inclina ensuite sa tête avant de disparaître dans un ''pop'' sonore. Stupéfait, il jeta un regard ahuri au professeur Dumbledore qui, lui, avait l'air tout aussi compatissant qu'amusé.
Quelques personnages des tableaux commencèrent à revenir dans leurs cadres.
Harry avait un goût d'inachevé dans la bouche, mais se dit que ce ne serait que partie remise, et qu'il était déjà bien plus éclairé qu'à son arrivée. Il se leva et s'excusa alors qu'il prenait congé :
« Je vais aller lui remettre sa baguette. »
Et tout ce qui s'ensuivrait.
C'était une promesse.
