Le corps en grande partie dénudé de Kili était demeuré "exposé" sur les remparts de la citadelle orc, bras et jambes en croix, attaché à deux poutres entrecroisées.

La mort dans l'âme, les nains s'étaient retirés dans ce petit bastion qu'ils avaient repris avec tant de peine, au prix de tant de sang, à vingt kilomètres de là. Par l'étroit soupirail taillé dans la masse rocheuse, Fili entendait la pluie tomber avec violence et rebondir contre le sol. Des filets d'eau coulaient à l'intérieur, s'insinuant par l'ouverture, dessinant des traînées sombres sur la muraille. Le garçon se détourna. Il ne se considérait pas comme particulièrement sensible ou impressionnable mais, bouleversé comme il l'était par les événements de la journée, cette eau qui ruisselait lentement le long du mur lui évoquait le sang qu'il avait vu cascader sur la peau de son frère, jusque sur le sol où il s'était répandu en coulées écarlates. Soudainement, Fili se sentit nauséeux. Il avait presque l'impression de sentir l'odeur fade de ce sang répandu. Un goût de métal rouillé lui envahit la bouche. Il se força à se concentrer sur le bruit de l'averse. Son malaise s'atténua un peu mais, alors, il songea au corps de son frère. Oh bien sûr, désormais Kili ne devait plus se soucier que son enveloppe charnelle soit exposée à la pluie. Ni de ce que les orcs en feraient ensuite. Sans doute dès le matin. Le garçon réprima une nausée devant les images de cauchemar qui envahissaient son esprit. On racontait que... on racontait... que les orcs dévoraient la chair de leurs ennemis et que... oui enfin, on racontait tant de choses, comment démêler le faux du vrai ?

Inondé d'une sueur glacée, Fili reprit son va et vient solitaire, accompagné de sa seule ombre, que la lueur de la torche qu'il avait fichée dans un porte torche démultipliait et projetait sur le sol, le mur et le plafond. Le jeune nain s'était retiré dans le sous-sol parce que c'était le seul endroit où il était certain d'être seul. Il ne croiserait personne ici, même par accident. Tout le monde était sous le choc. Autant dire hébété. Personne n'avait sans doute le cœur, ce soir, de se promener ici ou là. Tant mieux. Qu'on le laisse tranquille ! Fili ne voulait voir personne, ni parler à personne. En cela il réagissait comme son oncle qui, anéanti, s'était lui aussi retiré dans une chambre sans accorder ni un mot ni un regard à quiconque, pour cacher son chagrin et pleurer son neveu sans témoin.

Kili... la douleur traversa Fili comme une lame chauffée à blanc. Il se sentait amputé à vif de la moitié de lui-même. Thorin n'avait pas cédé à l'odieux chantage d'Azog. Il ne le pouvait pas. Il ne le devait pas. Il était roi, il n'avait pas le droit de sacrifier son peuple pour un seul nain.

Même pour Kili.

Fili ne lui en voulait pas : non seulement il n'en avait pas la force mais encore il savait ce que cela lui avait coûté. Il avait presque entendu le cœur de son oncle se briser dans sa poitrine. Il avait vu ses yeux. Le jeune guerrier ne pouvait cependant s'empêcher de se demander si lui-même aurait eu la volonté, la force nécessaires... il n'en était pas absolument certain. Sans doute n'était-il pas prêt à être roi. Heureusement, la question ne se posait pas. Pour toutes sortes de raisons, sentimentales y compris, Fili n'était absolument pas pressé ! Le plus tard possible, merci bien. Surtout si cela impliquait de devoir prendre des... ce genre de décision. Sans façon.

Une fois encore, son va et vient amena le garçon, désemparé, à hauteur du soupirail. Il sentait la fraîcheur de la pluie et entendait le bruit de l'averse. Kili...

- Il est mort.

C'était la première fois depuis toutes ces heures que Fili formulait cette odieuse pensée. Elle lui causa une douleur effroyable. Comme si le fait de ne rien dire lui avait permis jusque-là de conserver un petit espoir. Il aurait bien voulu essayer de se réconforter avec des pensées banales du genre : « Il n'a pas beaucoup souffert » mais ces mots lui paraissaient absurdes et presque dénués de sens. Qu'est-ce que cela veut dire : « pas beaucoup souffert » ? Et d'abord qu'en savait-il ? Etait-il dans la tête de Kili ? Savait-il ce qu'il avait vécu avant cette heure affreuse ? Qui pouvait savoir quels tourments avaient été les siens durant les trois jours de captivité qui avaient précédé sa mort ? Etait-il à sa place quand… (Fili déglutit avec effort) quand la pointe acérée de la broche qui remplaçait le bras d'Azog avait fendu la peau du captif ici et là, sur les bras, la poitrine, le visage, faisant jaillir le sang ? Les blessures n'étaient sans doute pas très profondes, certes, et ne pouvaient entraîner la mort. L'orc pâle ne faisait que jouer avec Kili avant de le tuer. Avec Kili et avec ses proches. Fili se souvenait avoir entendu les dents de son oncle crisser sauvagement les unes contre les autres tant il serrait les mâchoires. Quant à lui, il s'était enfoncé les ongles dans les paumes avec une telle vigueur que ses mains étaient marquées de croissants sanglants qui le brûlaient encore. Même s'ils constituaient le cadet de ses soucis. Pas beaucoup souffert, en vérité ! Quelle stupidité. Kili était-il seulement mort sur le coup ? Pas sûr. Oh, jusqu'à son dernier soupir Fili se souviendrait du regard provoquant d'Azog dans la direction des nains, quand il s'était si nonchalamment écarté avant de faire signe à ses orcs. Fili ne pourrait jamais oublier le corps cloué à ses madriers de bois par les armes qui venaient de le transpercer. Ni le bruit mat que cela avait fait, ce choc sourd, en apparence si insignifiant. En apparence seulement. Il ne pourrait l'oublier et cependant, ce souvenir atroce avait d'ores et déjà la consistance d'un cauchemar. Son esprit peut-être ne voulait pas appréhender trop crûment la vérité. Au fond, la seule chose qui ait encore une réalité, une odieuse réalité, c'était que son frère n'était plus. Plus jamais il n'entendrait le son de sa voix. Plus jamais il n'entendrait ses plaisanteries idiotes, qui allaient pourtant tellement lui manquer. Plus jamais il ne le taquinerait sur sa barbe encore rase ou son goût pour l'archerie "comme un elfe !". Plus jamais tous deux ne se disputeraient, pour mieux se réconcilier ensuite. Leur complicité, leurs souvenirs, leur enfance commune, tout cela avait disparu. « Plus jamais »... ce sont les mots les plus tristes, les plus désespérés (et désespérant) qui existent. Surtout quand on ne les prononce pas. Quand ils résonnent seulement, lugubrement, à l'intérieur de soi. Si seulement... c'est à dire si au moins... A nouveau, le jeune nain repoussa fermement une autre idée, moins accablante mais infiniment plus dangereuse, qui le harcelait de manière lancinante depuis un moment. C'était impossible. Le bruit de la pluie s'intensifia et, malgré lui, Fili pensa que personne ne le verrait s'il essayait de... Même les sentinelles naines devaient être en proie à de lugubres pensées et ressasser les derniers événements. Leur vigilance devait être moindre et... Non. Il était de toute façon trop tard. Il n'y avait plus rien à faire. Plus rien. Plus rien ! Ces mots atroces martelaient les tempes du jeune guerrier et l'assourdissaient. Il ne pouvait plus rien faire. Sans compter que s'il se faisait prendre à son tour, les conséquences seraient graves.

- Je n'ai plus rien à perdre, lui susurra son esprit bouleversé. Qu'importe, à présent ?

Fili repoussa à nouveau cette pensée. Cette tentation sournoise qui s'insinuait dans son cœur et s'efforçait d'en prendre possession. Il se devait aux siens. Perdre Kili avait été une tragédie. Il ne devait pas risquer sa propre existence sans raison valable. Il devait se montrer aussi fort et résolu que Thorin. N'avait-il pas été élevé pour lui succéder un jour ? (Même si pour l'heure ce fardeau lui paraissait trop lourd pour lui ?). Il savait où était son devoir envers son peuple.

Mais tout en se disant cela, Fili s'assurait de la présence de ses armes à leurs places respectives. Puis il verrouilla son cerveau, fit taire ses remords, imposa silence tant à sa conscience qu'à la voix de la raison et enfin se glissa, silencieux comme une ombre, vers la sortie du bastion.

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Il y a encore du monde ? Je vous avais prévenus, pas vrai ? Bon ben… je vous laisse, hein, j'ai à faire. Vous pouvez laisser vos tomates pourries sur le pas de la porte. Si, si, pas la peine d'attendre mon retour pour me les lancer, allons ! Ne vous donnez pas cette peine.

A plus tard !