Trois jours avant la mort de Kili….

Cela faisait plus de quatre-vingt-dix ans que les nains chassés d'Erebor avaient trouvé refuge dans les Montagnes Bleues. A force de labeur, ils avaient construit une nouvelle cité et recouvré une certaine aisance. Ceux qui étaient nés ici ne pensaient guère à la Montagne Solitaire : pour eux c'était une légende parmi les autres. Quant à ceux qui l'avaient connue, ils faisaient contre mauvaise fortune bon cœur. On ne vit pas dans le passé, n'est-ce pas ?

Du reste, le présent était bien suffisamment préoccupant. Après l'inutile et désastreuse bataille de la Moria qui avait décimé leur peuple, les nains n'aspiraient plus qu'à la paix. Quelle merveilleuse illusion. Car la paix malheureusement semblait s'évertuer à les fuir et le malheur à les poursuivre.

Depuis plus de quinze ans maintenant, les orcs avaient commencé, lentement, insidieusement, à s'installer dans ces montagnes. Au début ce n'étaient que des groupes isolés, qui attaquaient parfois un chasseur, parfois les individus se déplaçant seuls ou en nombre restreint. Petit à petit toutefois ils s'étaient enhardis. Ils étaient venus plus nombreux. Avaient édifié des campements protégés par de solides palissades. D'abord un seul, plus deux, puis plusieurs. Et inexorablement ils avançaient, étendant leur territoire.

Ils avaient pour chef Azog le Profanateur. Ce dernier hélas avait survécu à ses blessures après la bataille de la Moria et, ivre de vengeance, s'était juré d'exterminer les nains d'Erebor, à commencer par la lignée royale, jusqu'au dernier nouveau-né. Ce n'était pas là simple manière de parler : Azog était bien résolu à faire de cette phrase une réalité. A tel point qu'il lui arrivait fréquemment d'en rêver dans son sommeil : il voyait un bébé de race naine empalé sur la redoutable broche métallique qui remplaçait son bras tranché. Il voyait le sang couler le long du métal jusque sur son bras et il savait alors qu'il s'agissait du tout dernier des nains appartenant à ce clan honni. Dans son rêve, Azog levait le bras pour brandir sa pitoyable victime comme un trophée, en signe de victoire définitive et de vengeance assouvie. Lorsqu'il s'éveillait, il songeait que si les circonstances le permettaient il garderait Thorin Ecu-de-Chêne en vie jusqu'à ce moment-là, ce moment qu'il appelait de ses vœux et auquel il travaillait ardemment depuis maintenant plus d'une décennie. Pour que son ennemi juré voit de ses yeux l'anéantissement de son peuple. Ensuite seulement il en finirait avec lui. En prenant tout son temps.

Son fils Bolg partageait sa haine et sa rancœur et était devenu son principal lieutenant. C'était lui qui avait retrouvé la trace des nains d'Erebor dans les Montagnes Bleues. Azog avait alors résolu de leur mener une guerre d'usure, jusqu'au jour où ses forces seraient suffisantes pour frapper un grand coup et en finir définitivement avec eux. Une guerre sournoise, une guerre d'embuscades, une menace qui se répandait lentement mais sûrement. L'orc pâle savait qu'il était parvenu à insuffler la crainte dans le cœur de ses ennemis et il s'en réjouissait. Pour les nains, quitter la cité était devenu dangereux. Même en groupes importants et bien armés. Les enfants étaient sévèrement réprimandés s'ils s'éloignaient à plus de quelques dizaines de mètres de l'entrée. Chasser était hasardeux. Pourtant, ils devaient bien sortir pour commercer et se nourrir. Ils n'étaient donc pas en reste : Thorin avait organisé des patrouilles destinées à prévenir toute approche et toute embuscade. Chaque fois qu'il en avait eu la possibilité, il avait lui aussi mené des opérations armées contre l'ennemi. Hélas, ils avaient tous été aveugles. Azog les avait bernés, il avait su les occuper et détourner leur attention du plus important : la forteresse, le bastion qu'il avait construit en secret dans les montagnes. Il avait mis quinze ans à achever son œuvre mais aujourd'hui, ce monstrueux édifice avec ses murailles de trois à quatre mètres d'épaisseur et de près de trente mètres de haut, sur lesquelles se dressaient des machines de guerre propres à repousser n'importe quel assaillant constituait la pire des menaces. Le bastion orc, suffisamment grand pour abriter une armée et parfaitement protégé, à l'arrière par un à-pic qui aurait mis en échec jusqu'à l'agilité d'un elfe, de chaque côté par la montagne elle-même, était invulnérable. Sa position le rendait inexpugnable. Le fort se tenait solidement campé au sommet d'un long défilé en partie couvert d'un bois de pins. La forêt autrefois s'étendait jusqu'au ravin et occupait entièrement les lieux mais les orcs l'avaient partiellement abattue pour dégager la place nécessaire à leur bastion et créer un large chemin, tout le long du défilé, par où ils avaient pu amener leurs machines de guerre et tous les matériaux nécessaires à la construction. Impossible d'approcher sans être repéré à des kilomètres. Des patrouilles circulaient nuit et jour aux alentours et les hauteurs étaient constamment gardées. Oui, Azog avait très bien fait les choses.

Cette place forte, une fois achevée, était devenue son quartier général, dans lequel il pouvait regrouper, armer et préparer ses troupes. Fort de ces avantages, l'albinos avait décidé d'avancer ses pions. A terme, son objectif était évidemment la cité naine. Il ne vivait que dans l'attente du jour où il y entrerait en maître, une fois la vermine qui s'y terrait décimée. Mais on n'en était encore pas là : pour l'heure les nains étaient loin d'être vaincus. Ils mobilisaient toutes leurs ressources pour assurer la défense de la ville sous la montagne, de leurs femmes et de leurs enfants.

Pour s'être cru trop sûr de lui à la Moria, Azog avait essuyé un échec cuisant et une blessure qui ne cicatriserait jamais. Pas la blessure de son bras, bien sûr. Mais celle qui en découlait directement et qui brûlait son âme comme un fer rouge. Azog ne voulait pas réitérer son erreur. Thorin n'était pas Thror, il avait sa tête bien sur ses épaules et l'esprit carré. C'était un guerrier et un tacticien, qui avait su en outre s'entourer de nains de valeur. Azog n'attaquerait la cité que lorsqu'il serait absolument certain de son coup. Il ignorait le nombre exact de ses ennemis et ne les sous-estimait pas. Les nains sont des guerriers redoutables et s'ils se sentent acculés, s'ils défendent ce qu'ils ont de plus cher, alors ils sont pris d'une frénésie furieuse qui fait des ravages. C'était d'ailleurs valable aussi pour les femmes : d'ordinaire, les naines ne combattent pas (elles sont trop rares et trop précieuses pour risquer leur vie sur les champs de bataille) mais lorsque leurs enfants et leurs foyers seraient menacés, nul doute qu'elles se transformeraient en furies, augmentant d'autant le nombre des combattants.

En outre, le jour où il donnerait l'assaut, l'orc pâle ne voulait pas qu'un seul nain puisse lui échapper, d'une manière ou d'une autre. A moins d'être stupides, ce qu'ils n'étaient pas, ses ennemis avaient forcément prévu des issues dérobées à leur tanière. Des issues dont les entrées devaient être bien cachées dans la montagne. Azog devait les découvrir avant de se lancer. Pour cela il lui fallait approcher, ce qui n'était pas encore possible en l'état actuel des choses : il n'entrait pas dans ses intentions de perdre inutilement des guerriers dont il aurait besoin plus tard.

L'albinos avait donc entrepris la construction d'un second bastion, à vingt kilomètres du premier. Moins important tant en taille qu'en armement et moins bien situé, mais il fallait faire avec le terrain. Un avant-poste. Un premier avant-poste, plus exactement. Il avait déjà commencé à réfléchir aux endroits où il pourrait en édifier deux ou trois autres par la suite, toujours plus près des nains et si possible de manière à les cerner.

Sauf que cette fois ses ennemis avaient repéré les travaux en cours : ils étaient devenus méfiants et plus vigilants que jamais. A tous les prix ils devaient éviter qu'un jour les orcs attaquent en force la ville sous la montagne, qu'ils avaient eu tant de peine à construire. Il fallait impérativement sauvegarder ces lieux et ses habitants, notamment ceux qui ne pouvaient pas se battre. Cette ville n'était pas sans défense, certes, mais elle n'avait rien d'une forteresse comme l'était Erebor. Il fallait donc absolument empêcher les orcs d'approcher. Leur survie en dépendait.

Depuis déjà plusieurs années, Thorin lui aussi avait entrepris des travaux de fonds, destinés à renforcer la défense de la cité. Malheureusement, cela prenait beaucoup de temps, d'autant que la disposition des lieux alentours n'était pas des plus favorables.

Quoi qu'il en soit, dès qu'il avait appris que ses ennemis avaient mis en chantier la construction d'un second fort, le roi nain avait résolu d'attaquer. Le danger était trop grand et ce nouveau bastion bien trop proche à son goût de la ville. Il avait donc envoyé un message à son cousin Dain, dans les Monts de Fer, pour lui demander du renfort. Cela avait pris du temps, hélas. Dain avait volontiers envoyé des troupes, mais le chemin était long et une armée ne se déplace pas très vite. Les nains des Montagnes Bleues n'avaient pu que ralentir un peu les travaux mais ceux-ci étaient très bien avancés lorsqu'enfin ils avaient pu se lancer à l'assaut.

La bataille avait été terrible. Nombre de guerriers avaient trouvé la mort durant les trois jours que cela avait duré. Finalement, les nains avaient cependant réussi à emporter la place. Malheureusement, ils s'étaient vite rendu compte qu'Azog n'était pas sur les lieux. Or, tant qu'Azog serait en vie, la menace perdurerait, pire demeurerait vivace. Malgré tout et en dépit du sang versé, c'était une victoire importante pour Thorin et les siens. Le fort ainsi repris, ils allaient pouvoir l'achever eux-mêmes et ce serait, ma foi, un rempart non négligeable pour leur cité.

L'euphorie était cependant tombée très vite quand on s'était aperçu que Kili avait disparu. Il ne se trouvait ni parmi les vivants, ni parmi les blessés, ni parmi les morts. Terrible angoisse pour ses proches, et même pour les autres car enfin, la disparition d'un prince royal n'est pas un événement anodin ! En outre cela rappelait à Thorin d'horribles souvenirs : les choses ne s'étaient-elles pas déjà passées de la même manière pour Thrain autrefois, lors de la funeste bataille de la Moria ? Thrain que l'on n'avait jamais revu, bien que jamais on ait retrouvé son corps. Thrain dont aujourd'hui encore le sort demeurait incertain.

S'efforçant de faire taire son anxiété et de garder la tête froide, Thorin envoya des pisteurs et plusieurs patrouilles dans toutes les directions, à la recherche de son neveu ou du moins de toute trace susceptible de le renseigner sur ce qu'il était devenu.

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- Thorin, dit Dwalin, l'une des patrouilles est de retour. Tu devrais venir voir.

Thorin emboîta le pas à son ami sans mot dire. Sans espoir particulier non plus : au ton et à l'expression du guerrier, il avait tout de suite compris que Kili n'était pas avec les arrivants. D'ailleurs, si le garçon avait été retrouvé, Dwalin l'aurait dit immédiatement.

Les patrouilleurs pourtant avaient bien ramené quelqu'un. Quelqu'un dont la haute silhouette attirait tout de suite le regard au milieu des nains, qu'elle dominait de trois bonnes têtes. Humain. A vue de nez du moins. Un vieux bonhomme vêtu d'une ample robe grise, aux longs cheveux embroussaillés sous un extravagant chapeau pointu et à la barbe en bataille. Blessé. Le bras gauche était ensanglanté. La manche fendue, trempée de sang, goutait sur le fourreau de l'épée attachée à la taille de l'inconnu et laissait voir une vilaine déchirure de la chair. Cela paraissait profond et le coup n'avait pas été net, les bords de la plaie semblant déchiquetés. Dans sa main libre, l'homme tenait ce qui pouvait ressembler à un bâton de marche. Toutefois, en voyant le haut de ce bâton, orné d'une pierre fichée dans le bois, Thorin comprit qu'il n'avait pas affaire à un homme.

- Qui êtes-vous ? demanda-t-il d'un ton sec.

L'inquiétude qu'il éprouvait pour son neveu disparu le rendait irritable. Et puis il se doutait un peu de l'identité de l'individu. Or, si c'était bien celui qu'il supposait, alors il n'était pas franchement le bienvenu.

- Thorin, fils de Thrain, répondit le vieillard en inclinant poliment la tête. C'est un honneur.

- Nous nous connaissons ? fit Thorin de sa voix brève. Je ne me souviens pas vous avoir déjà rencontré.

- Nous ne nous sommes jamais rencontrés en effet, répondit calmement l'inconnu, ses yeux d'un bleu très clair fixés sur son interlocuteur, mais je sais qui vous êtes et je suis sûr que vous connaissez mon nom. Je suis Gandalf. Gandalf le Gris.

Ça lui allait bien comme nom. Ou comme surnom. Ce bonhomme était gris des pieds à la tête. Vêtements, cheveux, barbe... même sa peau avait un reflet gris, sans parler de ses yeux à la teinte presque transparente.

- Je sais qui vous êtes, dit froidement Thorin.

Les quelques mots prononcés avaient confirmé ses soupçons. Et même s'il n'avait pas eu d'autres soucis en tête, il n'aurait pas forcément été très heureux de le voir, ce magicien. Les nains pensent que les magiciens ne portent pas bonheur. En tous les cas, celui-là n'avait pas porté chance à Thrain. Thorin savait que son père avait été le voir avant la bataille de la Moria. Pourquoi avait-il jugé utile de le faire, qu'est-ce qu'il lui avait dit et que lui avait-il été répondu, cela son fils l'ignorait. En revanche, on ne pouvait pas prétendre que Thrain s'était bien porté à la suite de cette rencontre. Thorin n'avait aucune certitude mais il pensait que le mage avait donné à son père de très mauvais conseils. Ou qu'il lui avait fait miroiter des choses qui n'avaient aucune chance de se réaliser et l'avaient conduit à sa perte. Evidemment, ce n'était là que pures suppositions de sa part : qui pouvait savoir ce qu'était devenu Thrain ? Mais enfin, s'il avait été libre, vivant et en bonne santé, il serait resté, ou revenu, parmi les siens. Et cela du moins, c'était une évidence.

- Eh bien, je ne suis pas mécontent d'avoir rencontré vos amis, reprit le vieillard sans paraître remarquer, ou se soucier, du manque d'aménité de son interlocuteur. Je suis de passage dans la région mais malheureusement, mon chemin a croisé celui des orcs.

- Vous avez de la chance d'être encore en vie, grogna Dwalin. Il ne fait pas bon voyager seul dans ces montagnes, de nos jours.

- A vrai dire je n'étais pas seul, soupira Gandalf. J'avais un compagnon. Nous avons été séparés lorsque les orcs nous ont attaqués et je n'ai pas pu le retrouver ensuite. Surtout avec cette blessure.

Thorin prit sur lui pour faire preuve d'un minimum d'hospitalité. Cela ne lui coûterait pas grand-chose et, après tout, contre les orcs tous les peuples libres étaient solidaires. Enfin, presque tous. Sans compter que certains nains sont assez superstitieux et pensent que même si les magiciens sont à éviter, il vaut mieux les ménager, du moins dans la mesure du possible, quand on se trouve forcé de croiser leur chemin. Ce n'était pas le moment d'entamer le moral des troupes. Pressé de se débarrasser de cette affaire, Thorin dit simplement :

- Il y a des guérisseurs parmi nous. L'un d'eux va jeter un coup d'œil à votre bras. Vous pouvez également reprendre des forces ici, si vous voulez. Je dois toutefois vous avertir que le confort laisse à désirer.

Gandalf laissa errer son regard attentif tout autour de lui et dit à mi-voix, comme s'il se parlait à lui-même :

- De toute évidence, ce fortin a été construit par des hommes ou des orcs. Plutôt des orcs, me semble-t-il. Je ne me serais pas attendu à y trouver des nains. Je croyais que vos semblables n'aimaient pas vivre en dehors des galeries creusées à même la montagne.

- On ne fait pas toujours ce qu'on veut, répliqua évasivement Thorin.

Il n'avait pas de sympathie particulière pour ce magicien et pas la moindre envie de lui parler de ses affaires. Surtout pas en cette heure d'incertitude à propos de Kili.

Au même instant, un nouveau groupe de nains, armés de pieds en cap, pénétra dans la salle. Il suffit à Thorin et Dwalin de voir leurs mines sombres pour comprendre qu'ils n'apportaient pas de bonnes nouvelles.

- Seigneur Thorin, commença le chef de la patrouille en s'approchant.

Puis il se tut et sembla embarrassé, comme s'il ne savait par où commencer. Le roi nain sentit son inquiétude monter en flèche. Le guerrier tourna ensuite les yeux vers Gandalf, indécis, ne sachant s'il pouvait parler en sa présence.

- Vous avez retrouvé la trace de Kili ? demanda Thorin, qui sentait l'impatience le gagner.

Le nain le regarda, quelque chose vacilla dans son regard puis il parut comprendre qu'il était inutile d'atermoyer davantage. Il se tourna à demi vers ses compagnons et l'un d'eux lui tendit un objet dont la vue fit bondir douloureusement le cœur de l'héritier du trône d'Erebor.

- Nous avons trouvé ceci, Monseigneur.

Les doigts de Thorin se refermèrent sur l'arc qu'on lui tendait à l'instant où Fili faisait son entrée au pas de course : mort d'inquiétude au sujet de son frère, il avait vu la patrouille arriver et il accourait pour avoir des nouvelles. Son regard tomba tout de suite sur l'arc que tenait son oncle et ne le lâcha plus.

- Où l'avez-vous trouvé ? demanda Thorin qui crispait sans y penser ses doigts sur l'arme favorite de son neveu.

- A deux lieues d'ici, Monseigneur, au nord-ouest, murmura le chef de la patrouille. Sur le sol. Malheureusement ce n'est que du roc à cet endroit, nous n'avons relevé aucune trace d'aucune sorte.

Il hésita et ajouta doucement :

- Il n'y avait aucune trace de sang non plus. Rien.

Thorin parvint à desserrer ses doigts et tendit sans un mot l'arc à Fili.

- Il a dû vouloir pourchasser les orcs qui s'enfuyaient, murmura le jeune guerrier blond, les yeux toujours rivés sur cette arme qu'il connaissait si bien. Ça lui ressemble tout à fait.

Oui, c'était tout à fait dans le caractère de Kili, insouciant et tête brûlée comme il l'était, de se lancer à la poursuite de l'ennemi qui battait en retraite. Dans le feu du combat et l'exaltation de la victoire, personne n'avait fait attention à lui. La question était de savoir ce qui était arrivé ensuite.

Gandalf s'approcha alors du petit groupe silencieux et s'adressa directement aux nains qui constituaient la patrouille :

- Ne m'en veuillez pas de poser cette question, dit-il, mais moi aussi j'ai perdu un compagnon dont j'ignore ce qu'il est devenu. N'auriez-vous pas trouvé d'autres traces dans la montagne ?

- Nous n'avons absolument rien vu, ni rien trouvé d'autre que cet arc, répondit le chef des patrouilleurs. A quoi ressemble votre ami ?

Gandalf changea aussitôt de conversation : il n'était pas dans ses habitudes de parler de ses activités, ni des raisons de ses constantes déambulations à travers la Terre du Milieu. Répondre à la question posée en entraînerait fatalement d'autres. Par ailleurs, il pensait qu'il valait mieux ne pas trop en dire à propos de son compagnon de voyage. Pas ici et maintenant, en tous les cas.

- Oh, eh bien… à un voyageur, je suppose, répondit-il évasivement. A qui appartient cet arc ?

Thorin lui lança un regard assassin :

- Au fils cadet de ma sœur, siffla-t-il. Il a disparu. Et il n'aurait pas abandonné son arc sans une très bonne raison. Ou sans y être contraint.

- Ne désespérez pas, répondit le magicien d'un ton conciliant. Vos pisteurs disent eux-mêmes qu'il n'y avait aucune trace de sang sur les lieux. Somme toute, vous ne savez rien. Si ce garçon n'est pas parmi les morts, il y a de bonnes chances pour qu'il soit encore en vie.

- En vie ? intervint alors Dwalin. Et si...

Il regarda Thorin et sembla hésiter à poursuivre, mais il se rendit compte dans le même temps que son ami pensait à la même chose que lui :

- ... et s'il était tombé aux mains des orcs ?

Gandalf lui aussi arbora une mine très sombre :

- Il faut espérer que ce n'est pas le cas, murmura-t-il. Et je pense autant à votre neveu qu'à mon ami en disant cela.

Personne ne lui répondit mais l'attitude des nains laissait clairement entendre qu'ils se moquaient comme d'une guigne de ce mystérieux « ami ». Seul le sort de Kili les préoccupait.