Je sais que vous vous demandez surtout ce qu'il va advenir de Fili, après le prologue. Ne vous inquiétez pas, on va y venir. Mais il va vous falloir patienter encore. Le flash-back se poursuit et vous allez découvrir à présent ce qu'il en a été de la captivité de Kili, avant les événements dudit prologue.
OOO
La lumière du jour pénétrait parcimonieusement dans son cachot par l'escalier qui y menait. Une volée de marches en colimaçon qui aboutissait ici, devant cette rangée de cellules séparées et fermées par des grilles épaisses. En réalité, dire que la lumière du jour y entrait n'était pas tout à fait exact : disons qu'on voyait qu'il y avait de la lumière au sommet de l'escalier, sans plus. De cette manière toutefois, les cachots n'étaient pas totalement obscurs.
A vrai dire, la pénombre ne gênait pas Kili. Les nains sont accoutumés aux galeries souterraines parfois chichement éclairées. Sans compter que comparé au reste, qu'il fasse sombre ou qu'il fasse clair n'avait tout simplement aucune importance.
Même dans cet endroit sombre, il pouvait dire que fers et grilles étaient un très mauvais travail de ferronnerie. Aux yeux d'un nain en tous les cas. Grossier, mal terminé, serrures primaires. Néanmoins c'était solide. Et après tout, c'était sans doute la seule chose que les orcs souhaitaient. Le garçon examina la serrure. Rien d'élaboré, vraiment, et le métal brut lui inspirait un certain mépris. N'empêche, il ne forcerait pas cette serrure, si fruste soit-elle, avec ses mains nues.
Kili s'interrogeait constamment sur les raisons pour lesquelles il se trouvait là. Il était certes un peu contusionné : il s'était débattu et avait opposé une vive résistance à ses ravisseurs, ce qui lui avait valu plusieurs bourrades et coups de poing dont se ressentaient ses bras et son torse. Sa bouche lui faisait un peu mal pour les mêmes raisons mais au fond, pas davantage que la fois où il avait voulu surprendre Fili en surgissant brusquement dans son dos et en poussant un cri sauvage à son oreille : pour sûr, son frère aîné avait été surpris. Aucun doute là-dessus. Il l'avait même tellement été qu'il n'avait pas été maître de son mouvement et, pivotant vivement sur ses talons, lui avait décoché un crochet dans la mâchoire avant même de l'avoir reconnu.
Non décidément, tout cela était peu de chose. Très peu de chose. Surtout de la part des orcs.
Cela faisait à présent plusieurs heures que le jeune nain était ici, or, non seulement il était toujours en vie mais encore, si l'on exceptait quelques bleus et meurtrissures sans gravité, il était parfaitement indemne.
Pourtant, lorsque ces maudites créatures l'avaient capturé et traîné jusqu'ici, Kili s'était attendu à bien pire que ça. Surtout quand ceux qui l'avaient capturé avaient raconté à Azog le Profanateur ce qui était arrivé et comment ils avaient dû abandonner le nouveau bastion, désormais aux mains des nains. Ô Mahal ! La fureur de l'orc pâle avait été telle que Kili avait sincèrement pensé sa dernière heure venue. Le garçon espérait n'avoir pas eu l'air trop effrayé mais la réalité était que durant près de dix minutes, il n'en avait vraiment pas mené bien large. Il n'avait pas compris les ordres qu'Azog avait hurlé ensuite en langue noire à ses sbires, qui de leur côté paraissaient plutôt soulagés et fort empressés à s'éloigner de leur chef, mais là encore, tandis qu'on l'entraînait dans les couloirs de la forteresse, il s'était attendu à bien plus grave que se retrouver enfermé dans un cachot. D'accord, on l'avait peut-être un peu bousculé, mais si l'on pouvait aisément imaginer situation plus agréable que la sienne, Kili n'avait cependant aucun mal à en évoquer de mille fois plus terribles. Que tout cela soit arrivé de son propre fait n'y changeait strictement rien. Comme le supposaient avec justesse son frère et son oncle, lorsque la bataille avait tourné à l'avantage des siens et que les orcs survivants avaient commencé à fuir, le jeune nain s'était lancé à leur poursuite. Il était encore plein de l'ardeur de la bataille et exalté par la victoire et pas une seconde il n'avait pensé qu'il s'éloignait dangereusement de ses semblables, se retrouvant ainsi peu à peu seul sur un territoire infesté d'orcs. Ceux qu'il pourchassait par contre en étaient apparemment bien conscients. Ils avaient surgi si brusquement de derrière les rochers que Kili n'avait pas eu le temps d'encocher une nouvelle flèche. Il avait tout juste pu tirer son épée, mais il était déjà trop tard : les autres étaient au nombre de huit et lui étaient tombés dessus tous en même temps, de tous les côtés à la fois. En un instant, le jeune prince avait été réduit à l'impuissance. Son épée avait changé de propriétaire et on l'avait amené ici. Pourquoi ? Il n'en savait rien. Il s'était d'abord attendu à ce qu'ils le tuent immédiatement. Il ne pouvait pas deviner que ses ennemis savaient qui il était et qu'ils l'avaient capturé dans l'espoir de calmer la fureur d'Azog, aisément prévisible lorsqu'il saurait qu'il avait perdu son avant-poste au profit de ses ennemis. Annoncer de mauvaises nouvelles au Profanateur n'allait pas sans risques personnels pour le ou les messagers, l'orc pâle ayant généralement tendance dans ces cas-là à passer sa rage sur eux. Heureusement pour ceux-là, la valeur du prisonnier avait un peu compensé le reste. Suffisamment pour leur permettre de s'en tirer indemnes, en tous les cas. Mouais... lui en tous les cas ne resterait sans doute pas indemne bien longtemps, songeait sombrement le captif. Tandis qu'il testait une nouvelle fois, toujours aussi inutilement, la résistance des barreaux, Kili entendit un bruit de pas et la luminosité provenant de l'escalier décrut, preuve que quelqu'un descendait et faisait écran à la faible clarté qui parvenait jusqu'en bas.
Le prisonnier ne prit pas la peine de réfléchir. Il avait toujours été de ceux qui agissent d'abord et réfléchissent ensuite, en dépit du nombre de tours que cela lui avait déjà joué. Il s'allongea sur le sol et ferma les yeux. Il ne broncha pas lorsque la porte de son cachot s'ouvrit dans un bruit métallique déplaisant, surveillant attentivement le bruit des pas qui s'approchaient de lui. Il souleva à peine, à peine ses paupières pour couler un regard entre ses cils et constata avec satisfaction que l'orc était seul. Déjà, il soulevait son pied droit dans l'intention apparente de frapper le pseudo dormeur. Vif comme la poudre, Kili ouvrit les yeux, se redressa et saisit au vol la cheville de l'orc, en tirant de toutes ses forces vers le haut. Déséquilibré, son ennemi battit l'air de ses bras pour conserver son équilibre et le jeune nain en profita pour s'emparer du couteau qu'il portait à la ceinture et le lui enfoncer dans le ventre. La bouche de l'orc s'ouvrit toute grande, puis il se plia en deux. D'un revers de main, Kili l'acheva en lui tranchant la gorge. Après quoi, il délesta encore sa victime de son épée et se rua hors de sa cellule. Le plus difficile était à faire. Les orcs grouillaient du haut en bas du bastion et le jeune nain n'avait pas la moindre idée de la manière dont il pourrait sortir. Il n'avait pas pris la peine d'y penser. Il avait agi, à son habitude, sous le coup d'une impulsion. Sans réfléchir une seule seconde à un plan quelconque.
N'empêche que pour arriver à la porte du fort, une porte monumentale et fermée par plusieurs barres de fer, il fallait traverser une cour située entre les remparts. Remparts qui étaient toujours gardés. De toute façon, même arriver jusqu'à la cour paraissait très aléatoire. Mais peut-être y avait-il une autre issue, plus accessible ? Et si ce n'était pas le cas ? Tans pis, songea Kili avec un haussement d'épaules intérieur. Il avait déjà tiré parti une fois de l'effet de surprise, peut-être aurait-il encore de la chance. Dans le cas contraire, ma foi, sa situation n'empirerait de toute façon pas, puisqu'elle était déjà déplorable. Il commença donc par monter les escaliers, déterminé à improviser au fur et à mesure. D'une certaine manière, il trouvait cela excitant : au fond de lui il n'avait pas réellement l'espoir de s'échapper, mais il était curieux de voir combien de temps il tiendrait et jusqu'où il parviendrait à aller.
Il cligna des yeux en arrivant en haut des marches, ébloui par la lumière qui entrait par une ouverture carrée percée dans la muraille. Cette ouverture se trouvait à près de trois mètres du sol. Hors de portée.
A sa droite et à sa gauche, un long couloir gris. Le garçon ne connaissait qu'un seul chemin, celui par lequel il était venu. Il s'avança donc sur la gauche, tous ses sens aux aguets. Il n'alla pas loin hélas : un bruit de pas et de voix s'éleva bientôt quelque part devant lui. Ils étaient donc plusieurs. Kili estima qu'il valait mieux éviter de livrer bataille dans l'immédiat, ce qui aurait pour effet d'ameuter tous les occupants du bastion. Il fit demi tour et fila aussi rapidement et silencieusement que possible le long du couloir, dépassa l'escalier qui menait aux cachots dont il était sorti et accéléra l'allure : on ne tarderait pas à le voir, il devait sortir de là ! Il s'engouffra au hasard dans la première ouverture qui se présenta, parcouru une dizaine de mètres et parvint à un endroit où le couloir se séparait en deux. A gauche, il aperçut deux silhouettes un peu plus loin tandis que les échos d'une dispute parvenait à ses oreilles. Cela ne l'intéressait pas et il fila silencieusement sur la droite. Ce nouveau passage, étroit et sombre, n'était pas éclairé.
Kili n'avait pas trop le choix, il subtilisa une bougie sur l'un des massifs candélabres de métal disposés ici et là puis avança droit devant lui. Il espérait que son larcin passerait inaperçu et que la lumière de la bougie ne le trahirait pas.
Il marcha quelques minutes et parvint à un escalier étroit, qui descendait. Le jeune nain grimaça : il ne trouverait pas d'issue dans les niveaux inférieurs. En même temps, espérer pouvoir sortir, surtout en plein jour, était une gageure. Après tout, peut-être devrait-il plutôt essayer de trouver une cachette, avant que son évasion soit découverte, et attendre la nuit ? Est-ce que les orcs dorment ? Kili n'en savait rien mais, après s'être répété qu'au point où il en était il ne perdait rien à essayer, il poursuivit son chemin.
L'escalier devant lui tournait sur lui-même. Le fugitif s'arrêta, tendit l'oreille. Rien. Cachant sa bougie derrière son dos, il jeta un coup d'œil prudent en contrebas, au-delà du « tournant ». Rien non plus, que l'obscurité. Il continua.
Quelques degrés plus tard, il sentit un air humide et confiné parvenir à ses narines ainsi qu'une odeur minérale de pierre saturée d'eau, de moisissure et de champignons. Il devait arriver quelque part. En effet, il parvint en quelques instants au pied de l'escalier et, après une nouvelle pause destinée à déceler une éventuelle présence, il leva sa bougie pour essayer d'y voir quelque chose. Il vit des portes basses, bardées de métal, dans lesquelles s'ouvraient des judas carrés grillagés de fer. Gagné, pensa Kili, lugubre. Il avait découvert une nouvelle série de cachots. Pire encore que celui dans lequel il avait passé une dizaine d'heures. Décidément, les orcs l'avaient ménagé. La cellule dont il s'était échappé était autant dire luxueuse comparée à ces trous à rats !
Le garçon n'avait pas très envie de savoir si ces prisons sinistres étaient occupées et n'avait pas très envie non plus de se cacher ici. Oh évidemment, on pouvait imaginer que les orcs ne le chercheraient pas en cet endroit : cherche-t-on un prisonnier évadé dans les prisons ? Mais tout de même. D'un autre côté, où aller sinon ?
Kili hésitait, indécis, quand il entendit un bruit. Le bruit le plus effrayant qui se puisse imaginer dans un endroit pareil : un rire. Mais un rire bas, coassant, grinçant. Un rire sans joie, décousu, presque mécanique, exprimant la souffrance et la folie qui ronge, un rire qui faisait peur. Kili en eut froid dans le dos. L'espace d'un instant, toutes les terreurs de l'enfance lui revinrent à l'esprit et il faillit remonter l'escalier en courant, comme quand Fili et lui-même jouaient à se faire peur, autrefois, quand ils étaient petits, en se racontant dans le noir des histoires de monstres tapis dans l'ombre et prêts à les saisir.
Le jeune nain finit toutefois par se dominer. Il n'avait plus six ans, tout de même ! N'empêche, il ne se voyait pas vraiment se cacher ici. Ou ça, d'ailleurs ? Dans un cachot, en supposant qu'il en trouve un qui soit inoccupé et dont la porte ne serait pas fermée à clef ? Formidable, il en sortait à peine ! Et puis que ferait-il une fois que sa bougie serait entièrement consumée ? Décidément, non.
Mais alors où aller ? Il avait pu constater par lui-même que passer inaperçu n'était guère facile en ces lieux. Kili éprouva une pointe de désespoir, avant de se souvenir que, de toute façon, il avait toujours su que sa tentative n'avait pas grande chance de succès. Au moins, il aurait essayé.
Le garçon s'assit sur la dernière marche de l'escalier, s'efforçant de réfléchir. Il ne pouvait pas rester là et pourtant, ce serait sans doute le dernier endroit où l'on viendrait le chercher. Et s'il restait ici, dans l'escalier ? Disons jusqu'à la nuit noire ? Là, il tenterait de quitter le bastion. Oui mais, d'ici là il était certain que sa fuite aurait été signalée, et tous les orcs seraient alors sur le qui-vive. Donc qu'il fasse nuit ou jour, ce serait pareil. Sans compter que ses ennemis y voyaient parfaitement dans l'obscurité.
Quelque part dans le couloir des cachots (ou plus probablement dans l'un d'entre eux), le même rire effrayant que précédemment se fit à nouveau entendre, comme pour souligner l'impasse dans laquelle Kili se trouvait. Et à nouveau, il frissonna.
Il y avait encore une dernière solution, songea-t-il, lugubre : dégainer l'épée qu'il avait volée et foncer dans le tas. Advienne que pourra.
- Hon ! Hon ! Hon ! Hon ! Hon ! rit encore l'être invisible.
- Oh, la ferme ! grogna Kili.
Il se leva et dégaina son épée. Il avait pris sa décision. Foncer dans le tas non, mais jouer le tout pour le tout, oui. Tenter vaille que vaille de trouver une issue. Un fils de Durin ne se terre pas dans le noir comme un animal nuisible, il affronte le danger !
Kili entreprit donc de remonter les marches. Il atteignit l'endroit où elles s'enroulaient autour du pilier central, franchit le colimaçon et… tomba nez à nez avec un orc. Le jeune nain leva son épée mais trop tard : l'autre lui décocha un coup de poing en plein visage, qui le fit décoller du sol et l'envoya sans douceur percuter le mur. Son arme, comme sa bougie d'ailleurs, lui échappèrent. Sonné, Kili perdit l'équilibre et dégringola dans le noir, rebondissant de marche en marche.
Pendant ce temps, d'un beuglement, l'orc avait alerté ses comparses. Ils furent quatre à bondir dans l'escalier et à se jeter sur le prisonnier qui tentait, plutôt mal que bien, de recouvrer ses esprits. Ils ne lui en laissèrent d'ailleurs pas le temps et le traînèrent, plus qu'autre chose, jusqu'au cachot le plus proche, dont la porte fut promptement ouverte. Kili fut violemment poussé à l'intérieur. Il perdit l'équilibre et s'étala à plat ventre tandis que la porte claquait derrière lui.
Eh bien voilà. Son illusoire tentative d'évasion s'arrêtait là.
Le garçon se redressa lentement sur les genoux, encore étourdi (et endolori) par sa chute dans l'escalier. Il commença par porter une main précautionneuse à son nez. Ouille… Un peu douloureux, mais il n'était pas cassé. Dommage qu'il ne soit pas bouché, par contre, pensa le captif, car bon sang, qu'est-ce que ça puait là-dedans ! Le coup de poing de l'orc l'avait atteint juste au-dessus de la mâchoire. Kili passa doucement sa langue sur ses lèvres. Celle du haut était fendue et saignait. Il fit jouer ses membres, s'assurant qu'aucun n'était brisé après sa chute. Il était passablement endolori, mais rien de cassé. Tout cela se solderait par une belle collection de bleus et de bosses. Enfin, jusqu'à ce que les orcs s'occupent de lui plus sérieusement, bien sûr.
- Hon ! Hon ! Hon ! Hon !
Kili sursauta. Les ténèbres autour de lui étaient totales mais il entendit le bruit que faisait l'être inconnu en se déplaçant. Formidable. Les autres l'avaient enfermé dans le même cachot que le possesseur de ce rire sinistre.
- Qui êtes-vous ? demanda Kili en s'efforçant de parler d'une voix ferme.
Il y avait quelque chose de vraiment effrayant à être là, plongé dans l'obscurité la plus totale et à entendre ce ricanement dément ainsi que le frottement de pieds invisibles sur le sol de pierre. Au son, Kili aurait juré que ce... cette créature inconnue boitait lourdement. Mais bon... ça ne changeait rien à la situation. Il ne reçut aucune réponse à sa question mais quelque chose le frôla. D'un geste dont il ne fut pas maître, Kili se recula vivement tout en écartant avec brusquerie la cause de ce contact importun. Il heurta quelque chose de la main et son compagnon de cellule s'écarta en piaillant.
- Restez à l'écart ! ordonna le jeune nain.
Alors il entendit une voix faible, chevrotante, un peu plus loin dans le noir. Cela ressemblait à des plaintes très douces, mais il ne comprit pas un seul mot car l'autre n'articulait pas et marmonnait de manière inintelligibles. En prêtant l'oreille, Kili crut reconnaître du kuzdul, sans en être absolument certain.
- Vous êtes un nain ? demanda-t-il.
Si la créature mystérieuse répondit, ce fut en pure perte car Kili ne comprit pas davantage qu'auparavant les mots informes qui continuaient à parvenir à ses oreilles. L'autre paraissait se parler à lui-même plus qu'autre chose et apparemment, d'après le son, il s'était retiré tout au fond du cachot.
- Je suis un nain, reprit le jeune prince. N'ayez pas peur, je ne vous veux pas de mal. Comprenez-vous ce que je dis ?
Un silence. Puis à nouveau une litanie incompréhensible qui s'acheva par un nouvel éclat de ce rire à vous figer le sang.
Kili réitéra ses questions en kuzdul mais n'obtint pas davantage de résultat.
- J'y renonce, soupira-t-il.
Il s'assit où il était. Ça allait être drôle, tiens, de rester là dans le noir absolu, avec ce… quelqu'un d'inconnu qui paraissait n'avoir pas tous ses esprits. Si au moins il pouvait s'abstenir de rire ! Ces ricanements lugubres résonnant dans les ténèbres étaient franchement effrayants. A chaque fois, Kili avait l'impression de sentir tous les poils de son corps se hérisser.
Au bout d'un moment, il entendit l'autre se rapprocher de lui et se tint en alerte. Quand on ne sait ni à qui ni à quoi on a à faire, mieux vaut se montrer prudent. Le garçon ne souhaitait pas se battre avec la créature qui se mouvait là, tout près de lui, et il avait été un peu ému par ses plaintes lamentables auparavant, mais tout de même il n'était pas tranquille. Quelque chose toucha légèrement sa tempe et Kili se recula à nouveau, avec un grognement de mauvaise humeur. Cette fois, son mystérieux compagnon ne s'éloigna pas et le contact, hésitant, tâtonnant, se déplaça vers ses cheveux.
- Bon, ça va ! fit Kili en levant la main pour le repousser cette fois encore (sans compter que si, effectivement, les lieux empestaient, l'être invisible dégageait lui aussi une odeur épouvantable).
Les doigts du jeune nain se refermèrent sur quelque chose qu'il finit par identifier comme un bras. Un bras ? Un os, oui ! Un os dont l'épaisseur pouvait indiquer qu'il s'agissait en effet d'un nain (mais allez savoir ?) mais qui cependant paraissait dépourvu de chair. Quand on dit « la peau et les os »…
- Ne me touchez pas, gronda cependant Kili en le repoussant. Restez tranquille. Et si possible, loin de moi.
Il n'avait pas été brutal mais il sentit l'autre chanceler dangereusement sous sa poussée.
- Je ne veux pas vous faire mal, mais ne m'approchez pas.
- Hon ! Hon ! Hon ! Hon ! Hon !
- Et vous ne voudriez pas arrêter de faire ça ? Ça me flanque la frousse !
Un nouveau galimatias de paroles incompréhensibles lui répondit. Ah oui, pas à dire, ça allait être gai !
Au même moment, un nouveau bruit frappa les oreilles de Kili. Un bruit de pas et de voix, provenant de l'extérieur. Une clef fut introduite dans la serrure du cachot. Le garçon sentit, plus qu'autre chose, son étrange compagnon de cellule s'écarter avec vivacité et le bruit de ses pas fila vers le fond de leur prison tandis que sa litanie se faisait plaintive, presque aiguë. Il avait peur, manifestement.
Là-dessus la porte s'ouvrit et Kili dut fermer les yeux, car la vive lumière d'une torche se répandait dans le cachot et il s'était accoutumé à l'obscurité. Il reconnut la voix d'Azog, parlant comme toujours en langue noire, et des mains impatientes s'appesantirent sur lui pour le remettre sur ses pieds puis le pousser contre l'un des murs.
Kili plissa les yeux, soulevant à peine ses paupières, essayant d'y voir quelque chose. Il discerna Azog qui, d'un geste impatient, désignait quelque chose au fond du cachot et ajoutait quelques mots. Le jeune prince tourna les yeux et discerna d'abord ce qu'il prit pour une sorte de tas de haillons repoussants. Puis il vit que c'était un être humanoïde ratatiné sur lui-même, tassé contre la paroi du cachot, ses bras enroulés de sa tête, comme pour la protéger, et les mains plaquées sur les yeux. Pauvre hère : il devait être plongé dans les ténèbres depuis très longtemps. Assurément la lumière devait lui faire très mal en lui brûlant les rétines.
Kili éprouva tout aussitôt un mélange de pitié et de répulsion envers cette créature misérable. Elle l'avait inquiété tant qu'il n'avait pas su de quoi il s'agissait mais, à présent qu'il la voyait… Les orcs poussèrent dans sa direction son compagnon de cellule qui poussait des cris pitoyables et, comme les yeux de Kili s'étaient accoutumés à la lumière des torches, il put le détailler à son aise. Il en eut le cœur serré. Oui, cet être avait dû être un nain, autrefois. Très longtemps auparavant. Du moins si l'on en jugeait par sa taille et l'épaisseur de ses os. Aujourd'hui il ne ressemblait plus à grand-chose. Ce n'était plus qu'un fantôme, une ombre, un souvenir, de ce qu'il (cela paraissait appartenir au sexe masculin) avait du être autrefois. Comme Kili s'en était aperçu au toucher, il était maigre à effrayer les loups. Il ressemblait plus à un squelette ambulant qu'à un être de chair et de sang. Avec cela sale à faire peur, couvert de loques puantes qui avaient depuis longtemps perdu toute couleur et dont sortaient des jambes noueuses, des bras couverts de cicatrices depuis longtemps refermées et deux mains pareilles à des griffes. Ses cheveux et sa barbe, terriblement longs, sales et emmêlés formaient une sorte de broussaille grisâtre autour de sa tête et de son cou. Il cachait toujours son visage derrière ses bras repliés, mais il était impossible de dire s'il voulait ainsi se protéger de la lumière ou des orcs. Il se tenait totalement voûté, replié sur lui-même, et sa jambe gauche paraissait ne le soutenir qu'à grand peine. Il boitait sévèrement et trébuchait presque à chaque pas. Par ailleurs, ni ses haillons répugnants ni la crasse qui le recouvrait intégralement ne parvenaient à cacher les marques de son corps. Le garçon en conclut que ce malheureux avait dû être torturé car, quoique refermées, ses blessures ne ressemblaient pas à celles que l'on glane sur un champ de bataille.
Azog s'était campé entre les deux prisonniers, désormais séparés par un espace de deux mètres à peine, et les regardait tour à tour avec une expression narquoise. Puis il prononça quelques mots dans sa langue, sur le ton d'une question. Kili ne comprenait pas le langage des orcs mais l'un de ceux qui accompagnaient le Profanateur traduisit, sur un ton ironique :
- Il te demande si tu es content d'avoir fait la connaissance de ton grand-père.
Kili demeura d'abord sans réaction puis il cligna deux fois des yeux, cherchant à comprendre. Ces mots n'avaient pour lui aucun sens. Azog s'en aperçut et ajouta quelque chose. Cette fois, Kili comprit : à défaut d'autre chose, il ne pouvait pas ne pas reconnaître les noms.
- Thrain fils de Thror.
Voilà ce qu'avait dit l'orc pâle. Pourtant, le garçon ne parvenait toujours pas à conférer une réalité quelconque à ces paroles. Azog prononça encore quelques mots, à l'intention du vieillard qui dissimulait toujours ses yeux derrière son bras replié.
- Il dit, reprit l'orc qui avait déjà traduit une première fois, que c'est ton petit-fils, né de ta fille Dis.
- C'est impossible.
Kili avait enfin réalisé et les mots étaient sortis tout seuls. Thrain ? Azog prétendait que ce malheureux captif, terriblement diminué et dont la raison paraissait plus que vacillante, serait Thrain ? C'était absurde. Thrain avait disparu lors de la bataille de la Moria, des années et des années plus tôt. Bien sûr, on n'avait jamais retrouvé son corps. Bien sûr, Thorin avait toujours gardé l'espoir d'apprendre quelque jour que son père était toujours en vie. Mais… tout de même… Pourtant, presque malgré lui, l'idée faisait son chemin dans l'esprit de Kili. Et cette fois, ce fut avec horreur qu'il considéra le… son… son grand-père ? Pourquoi les orcs l'avaient-ils gardé en vie ? se demanda-t-il. Au vu de son état, il devait être là depuis très longtemps. Il continuait à balbutier pour lui-même, les yeux toujours cachés par son bras émacié, et Kili pensa à nouveau qu'il avait certainement perdu la raison. Ensuite, ce fut un sentiment de révolte qui envahit le jeune nain : que l'on combatte ses ennemis, soit. Que l'on soit sans merci, d'accord. C'est après tout la loi de la guerre. Mais ça... ça c'était... faire en sorte que ses ennemis connaissent une telle déchéance, ça le révulsait ! Puis tout à coup, à sa colère se mêla la plus incongrue des pensées :
- Pourvu que jamais ni Thorin ni Mère ne sachent ça ! Qu'ils ne sachent jamais ce que leur père est devenu !
Kili n'avait jamais connu Thrain du temps où il était, euh... disons du temps où il était lui-même. Il ne lui était donc pas attaché personnellement. Il en était évidemment tout autrement pour ses deux enfants survivants.
Kili était définitivement horrifié. Il avait dix fois plus peur à présent, en regardant la pitoyable créature que l'emprisonnement et la torture avaient fait du fils de Thror, que lorsqu'il ne pouvait le voir et le sentait rôder autour de lui dans le noir en émettant son étrange rire de dément, sans savoir qui il était. Non pas que ce malheureux lui fasse peur par lui-même, non : seulement, pour rien au monde le jeune prince n'aurait voulu finir comme ça. Oh non ! Traîner ce semblant d'existence, cette dégénérescence tant mentale que physique et pourrir ainsi, lentement mais irrémédiablement, dans un cul de basse-fosse pendant plusieurs décennies, c'était pire que tout ce qu'il était capable d'imaginer par ailleurs.
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Les orcs, Azog en tête, avaient conduits les deux prisonniers à travers le bastion, les poussant en avant chaque fois qu'ils estimaient devoir leur faire accélérer l'allure. Kili sentait son cœur battre à coups sourds. Il ne savait pas ce qui se préparait mais il se doutait qu'il ne fallait pas s'attendre à de quelconques réjouissances. Enfin, du point de vue des orcs peut-être, mais sûrement pas du sien. Il s'interrogeait aussi sur la présence de… oh, qu'il avait du mal à penser : « Thrain » ! Enfin, admettons. Ce dernier de toute évidence avait passé une éternité dans son cachot obscur, pourquoi l'en avoir sorti à présent ? Le vieillard avait d'ailleurs bien du mal à suivre. Il protégeait toujours ses yeux derrière son bras et gémissait doucement, de manière continue, sur un ton plaintif. A en juger par ses cicatrices, il devait avoir de mauvais souvenirs de chacune des fois où ses ennemis l'avaient tiré de sa cellule, évidemment. Kili en avait le cœur serré. On ne choisit pas son destin hélas, et lui-même n'était pas en très bonne posture, il fallait bien l'admettre.
Ils parvinrent tous ainsi au bout d'un long couloir percé à intervalles réguliers d'ouvertures par lesquelles la vue s'étendait à des kilomètres à la ronde. Kili pensa qu'ils se trouvaient à l'arrière du bastion, à l'extrême bord du défilé, sur la falaise. Le site devait être grandiose avant que les orcs ne viennent y construire leur forteresse.
L'un de ses gardiens ouvrit une porte fermée à clef et le jeune nain vit qu'elle débouchait à l'extérieur. Il faisait nuit et il soufflait un vent vif qui s'engouffra sous les vêtements des uns et des autres. L'ouverture franchie, ils débouchèrent au sommet d'une tourelle carrée. Kili leva les yeux : une falaise abrupte dominait le bastion à cet endroit, on avait même peine à voir où finissait la pierre du fort et où commençait la roche. A droite, on apercevait les remparts de la forteresse, avec ses machines de guerre et ses sentinelles. A gauche, le gouffre. Ils se trouvaient effectivement à l'arrière du bastion. Dépourvu de rempart car personne n'aurait pu attaquer par ce côté-là. Les murailles de la citadelle prolongeaient la paroi du ravin qui, au-dessous d'eux, tombait tout droit sur plusieurs dizaines de mètres et n'offrait aucune possibilité d'escalade, même à un très bon grimpeur. Non assurément, les orcs ne craignaient rien de ce côté là.
A nouveau Azog parla, toujours en langue noire. Et à nouveau, le même individu qu'auparavant traduisit :
- Le maître espère que tu as profité du temps passé avec ton grand-père. Il l'avait oublié. Et cela lui rappelle qu'il n'a plus besoin de lui dorénavant, parce que tu as plus de valeur.
Kili se raidit aussitôt, sentant venir le drame. Il eut le pressentiment de ce qui allait se produire et chercha désespérément un moyen de l'empêcher. Il était déjà trop tard cependant, car Azog venait de lancer un ordre bref. Aussitôt les orcs se saisirent de Thrain, qui se débattit faiblement. Trop faiblement : il ne pesait rien entre leurs pognes.
- Non ! cria Kili.
Il voulut se précipiter, aider, faire quelque chose. Un bras musclé s'enroula autour de sa gorge, un autre l'immobilisa, puis on le tira en arrière et on le maintint solidement en dépit de sa résistance.
- Arrêtez !
Kili aurait aussi bien pu demander au vent d'arrêter de souffler ou au soleil d'arrêter de briller. Et il aurait voulu pouvoir se boucher les oreilles pour ne pas entendre le hurlement, perçant à vous crever les tympans, que poussa Thrain quand les orcs le jetèrent dans le vide. Un hurlement qui dura longtemps, longtemps, et se répercuta plus longtemps encore sur les parois des montagnes.
Quand le dernier écho se fut tut, Azog se tourna vers Kili. Il prononça quelques mots, incompréhensibles pour le prisonnier, sur un ton ironique puis lança quelques ordres. Le garçon, mâchoire serrée, regard noir, fut entraîné à nouveau, sans ménagement, à l'intérieur du fort.
