Seule la luminosité diffuse qui disparaissait puis réapparaissait quelques heures plus tard lui permettait de mesurer le temps écoulé. Kili estimait que cela devait faire environ trois jours qu'il avait été capturé. Oui, approximativement. Les siens devaient avoir compris qu'il ne reviendrait pas. Ils devaient le croire déjà mort.
Le garçon tendit les jambes, s'efforçant de chasser la raideur de ses membres ankylosés. Après la mort de Thrain, ses ennemis l'avaient ramené dans le cachot dont il s'était préalablement échappé. Pas ceux du sous-sol, les autres. Mais cette fois, ils l'avaient enchaîné au mur. Ses poignets étaient pris dans des fers encastrés dans la pierre au-dessus de sa tête. Garder les bras toujours levés n'était déjà pas très confortable, mais être obligé de demeurer assis sur le sol nu, sans presque pouvoir bouger, était pire. Kili pouvait, avec quelques efforts, se tourner parfois un peu d'un côté ou de l'autre. Pas beaucoup. C'était sans doute mieux que rien. Il pouvait aussi replier ou étendre ses jambes, mais là se bornait ses possibilités de mouvement. C'était insuffisant pour chasser les crampes, dans tous les cas.
Une fois par jour, un orc venait libérer ses mains et lui permettait de boire un gobelet empli d'eau plus ou moins claire, d'avaler quelques bouchées de pain rassis ou d'une sorte de bouillie infâme puis, comble de la délicatesse, il le laissait se soulager dans un coin de son cachot. Mais depuis sa tentative d'évasion, ils venaient toujours à deux. Pendant que le premier le libérait durant quelques instants, l'autre le surveillait de près, son arme au clair. C'était là les seules conséquences de sa fuite. En apparence du moins. Pour une raison que Kili ne parvenait décidément pas à comprendre, Azog paraissait continuer à vouloir le ménager. Pour le moment. Sauf qu'en réalité, bien sûr, l'orc pâle lui avait déjà fait payer sa tentative d'évasion. En jetant Thrain dans le vide sous ses yeux. Et en lui laissant clairement entendre que sans lui, ça ne serait pas arrivé. "Je l'avais oublié". Un mensonge, bien sûr. Mais un mensonge efficace, car le jeune nain ne parvenait pas à oublier le hurlement d'agonie de son grand-père. C'était tellement... tellement... c'était une fin tellement misérable, tellement indigne de celui qui, si les choses avaient tourné autrement, aurait été le roi des nains ! Kili avait été élevé en guerrier, il savait bien qu'entre ennemis on ne fait pas de concession. Surtout pas quand il s'agit des orcs. Thorin non plus n'aurait aucune pitié pour un orc tombé entre ses mains, et aucun des siens, aucun de ses neveux ne s'en formaliserait. Mais tout de même, oui tout de même, Azog aurait pu accorder à Thrain une mort plus digne. Kili était jeune et idéaliste, il estimait que même si l'on se montre sans merci envers ses ennemis, on peut leur faire le présent d'une fin honorable. Oui, même entre ennemis mortels.
Le jeune nain se souvenait d'un épisode de son enfance, laquelle après tout n'était pas si lointaine. Il ne se rappelait plus avec précision de ce qu'il avait fait cette fois-là mais c'était quelque chose qu'il n'aurait pas dû faire, ça au moins c'était certain. Il en était si conscient qu'il avait cherché, ce soir là, tous les prétextes pour retarder le moment, inévitable pourtant, de rentrer à la maison et d'y affronter Dis et Thorin. Il avait tant traîné que pour finir son oncle était venu le chercher lui-même. Il l'avait pris par la main pour le ramener et le gamin avait pleurniché tout le long du chemin. Jusqu'à ce que Thorin, excédé, se tourne vers lui :
- Les enfants qui font des bêtises sont punis, Kili, et tu le sais parfaitement. Cesse de chigner, ça ne changera rien.
Certes, Kili n'était plus un enfant désormais. Pourtant il avait la très fâcheuse impression qu'Azog l'avait traité comme tel. Il ferma les yeux. Et une fois encore forma le vœux que jamais ni Thorin ni Dis ne sachent ce qui c'était passé. Mieux valait qu'ils ignorent toujours ce que Thrain était devenu. Kili avait bien compris ce que le Profanateur avait voulu dire, en affirmant qu'il n'avait plus besoin de son grand-père car lui-même avait plus de valeur : il avait dû garder Thrain prisonnier durant tout ce temps en espérant qu'il lui serait utile un jour. Utile à quoi ? Kili n'en savait rien. Il savait seulement que désormais, c'était lui qui devenait l'atout secret de l'orc pâle. Pour combien de temps ? Il l'ignorait également. Pour l'heure, même s'il avait faim et soif, même si sa gorge était sèche et son estomac creux, cela restait du domaine du supportable. Pour le moment. Si la situation perdurait, par contre... Devrait-il un jour se trouver réduit à l'état de loque à peine consciente de ce qui l'entourait, comme Thrain avant lui ?
Bientôt, Kili eut de nouveaux sujets d'alarme. A plusieurs reprises, des cris terribles retentirent, atténués par la distance, quelque part dans la forteresse. Des cris qui firent dresser les cheveux sur la tête du prisonnier tandis que des frissons couraient sur sa peau : aucun doute possible, quelqu'un près d'ici hurlait de douleur et il n'y avait pas besoin d'être grand mage pour comprendre ce qui se passait. Il n'avait apparemment pas été le seul à être capturé, songea Kili. Bientôt sans doute, ce serait son tour. Prétendre que cela le laissait indifférent aurait été un pur mensonge : on peut être brave, personne ne reste de marbre devant la perspective d'être torturé. Le garçon essayait de tenir sa peur à l'écart mais elle était bien présente, comme quelque chose de glacial qui se serait sournoisement lové dans un coin de son estomac où, à mesure que le temps passait, il avait de plus en plus de mal à le confiner.
Le captif était en train de se tortiller dans l'espoir de détendre un peu les muscles de son dos quand une nouvelle fois il entendit des bruits de pas dans l'escalier. Son cœur lui bondit dans la gorge quand il reconnut Azog lui-même, accompagné de l'un de ses semblables. Le jeune nain s'efforça de chasser toute émotion de son visage et de ne pas montrer qu'il était sur le qui-vive, mais il sentit le froid s'insinuer en lui.
Les deux orcs entrèrent dans son cachot dont la porte grinça, puis Azog prononça quelques mots. Celui qui l'accompagnait lui adressa une courbette servile puis traduisit en regardant le prisonnier :
- Tu vas envoyer un message à ton oncle.
Kili ne répondit pas et regarda ostensiblement ailleurs. Peut-être faisait-il souvent, trop souvent sans doute, preuve d'insouciance et même d'imprudence. Cela ne faisait pas de lui un imbécile. Il savait bien qu'il n'avait aucune chance de se tirer du guêpier dans lequel il se trouvait. Il ne voyait donc pas pourquoi il aurait dû faire preuve de complaisance. Cela ne changerait absolument rien pour lui. De toute façon, un prince de la lignée de Durin ne cède pas devant un orc. Quels que soient les projets d'Azog à son sujet, Kili savait qu'il ne sauverait pas sa vie. Alors au moins, qu'il sauvegarde son estime de soi et la fierté de son peuple.
- De gré ou de ou force, précisa l'autre.
A ses côtés, Azog dégaina son couteau tandis qu'un sourire torve révélait ses dents.
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- Si Kili était mort, fit Balin avec tristesse, nous le saurions à présent. Et s'il avait pu échapper aux orcs, ou bien il serait revenu ou bien nos pisteurs l'auraient retrouvé. Il ne reste hélas qu'une seule possibilité.
Thorin tournait nerveusement de long en large dans la pièce, incapable de rester immobile ne serait-ce qu'un instant. Autour de lui, Balin, Dwalin et Fili arboraient tous de sombres mines de circonstances.
Au fond de la pièce, Gandalf, le bras proprement bandé sous sa robe reprisée, fumait sa pipe en silence. Pendant que les nains cherchaient une solution qui malheureusement n'existait pas, le magicien de son côté avait déjà fait le tour de la question et réfléchissait désormais à tout autre chose en échafaudant des plans pour l'avenir.
- Vous pensez qu'ils l'ont pris vivant ? demanda Fili d'une voix étranglée.
Il y eut un silence et, finalement, ce fut Dwalin qui répondit :
- J'ai bien peur que oui.
Personne n'ajouta rien. Tout le monde savait ce que les orcs faisaient de leurs prisonniers, quand ils en avaient.
- Ne peut-on rien tenter pour le sauver ? demanda toutefois Fili d'un ton presque suppliant, en regardant son oncle. Allons-nous le laisser mourir sans rien faire ?
Thorin cessa brusquement son va et vient pour se tourner vers lui, sans chercher à dissimuler son emportement, né de l'impuissance :
- Le bastion d'Azog est imprenable ! explosa-t-il. C'est une place forte, inexpugnable, ses remparts sont armés de machines de guerre et il y a une armée à l'intérieur. Même en rassemblant toutes nos forces, même avec les renforts que nous a envoyé Dain, nous ne pourrions nous en emparer. Il faudrait être des dizaines de milliers, ce qui n'est pas le cas. De toute façon je ne peux pas retirer la garnison d'ici et risquer que les forces d'Azog reprennent CE fort. C'est la sécurité de notre cité et de ses habitants qui est en jeu.
Il refit deux pas dans un sens, deux pas dans l'autre, s'arrêta à nouveau et ajouta, en faisant un effort pour affermir sa voix qui se fêlait :
- Je ne peux pas sacrifier des centaines de nains dans l'espoir d'en sauver un seul. C'est impossible.
Fili baissa tristement la tête. Il était le prince héritier et avait été élevé comme tel. Il savait bien que son oncle avait raison. Un roi doit faire passer l'intérêt de son peuple avant tous les intérêts personnels. Y compris les siens. Y compris ceux des personnes qu'il aime le plus au monde. Même si la vie de ces derniers est en jeu.
- De toute façon, dit tristement Balin, ça ne servirait à rien. Même si nous avions une chance de l'emporter, si vraiment Kili est là-bas comme c'est à supposer, Azog le tuerait avant qu'on puisse parvenir jusqu'à lui. Il le tuera à la moindre tentative.
- Et il le tuera aussi si nous ne faisons rien, acheva sombrement Dwalin. Dans un cas comme dans l'autre, nous le perdrons.
Pendant que se tenaient ces tristes propos à l'intérieur, sur les remparts du fort les sentinelles faisaient diligemment leur ronde. Malgré leur vigilance elles ne virent pas les deux silhouettes tapies à proximité, dont la peau d'un brun grisâtre se confondait presque avec le rocher. Après s'être concerté un instant avec son comparse, l'une d'elle tendit lentement un arc. Le trait fusa soudainement, avec un sifflement bref, et l'un des nains sur les remparts se raidit brutalement avant de vaciller.
- Alerte ! cria l'un de ses compagnons.
Mais le temps qu'il fouille les lieux du regard et que d'autres nains se précipitent à ses côtés, leurs armes au poing, les deux orcs avaient réussi à ramper à l'abri et, invisibles, s'éloignaient rapidement.
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Machinalement, Thorin tendit la flèche que l'on venait de lui remettre à Dwalin. Lequel, avec dégoût, la jeta aussitôt dans la cheminée. Son ami était en train de dérouler le parchemin crasseux qui avait été enroulé autour de la hampe mais soudain il tressaillit et, l'espace d'un instant, suspendit ses mouvements. Dwalin fut le seul à voir ses mains trembler légèrement. Reposant sur la table le parchemin sans même y jeter un coup d'œil, Thorin fit lentement glisser entre ses doigts deux longues mèches brunes parfaitement identifiables. Fili ferma brièvement les yeux. Le silence était si épais qu'il en devenait presque douloureux.
- Que dit le message ? demanda soudain une voix douce.
Gandalf s'était levé silencieusement et s'approchait, le visage empreint de compassion. Il fallut cependant un instant à Thorin pour surmonter son émotion et reprendre, non sans répugnance, le document déposé à ses côtés. Il n'y jeta qu'un bref regard avant de le reposer d'un geste las.
- C'est écrit en langue noire, fit-il. Je ne peux pas le lire.
- Moi je peux, répondit le magicien. Si vous permettez.
Le roi nain fit un signe d'assentiment et Gandalf vint prendre le message, qu'il parcourut rapidement.
- Ce ne sont pas de bonnes nouvelles, dit-il lorsqu'il eut terminé.
- Lisez.
Gandalf pensait qu'il y avait bien plus en jeu, dans tout ce qu'il avait déjà vu et entendu dans les Montagnes Bleues, que la vie d'un jeune prince nain. Cela ne l'empêchait pas de comprendre ce qu'éprouvaient ses proches et de respecter leur chagrin. Tandis que Thorin et Fili se raidissaient dans l'attente de ce qu'ils allaient entendre, il s'éclaircit la voix et lut lentement :
- Ecu-de-Chêne, les cheveux repoussent, pas le reste. La prochaine fois je t'enverrai un ou deux doigts, puis trois ou quatre la suivante si tu ne réagis pas. Et ainsi de suite. Abandonne le bastion, emmène tes nains loin d'ici et ton avorton de neveu aura droit à une mort rapide. Si tu fais vite je te rendrais même son corps. Pour ton père, la mort a été une délivrance. A toi de voir si tu veux qu'il en soit de même pour ce gamin. Choisis ».
Un silence de mort s'ensuivit. Les visages des nains paraissaient coulés dans le même moule, exprimant les mêmes sentiments, horreur et fureur mêlées. Puis Thorin se détourna d'un geste saccadé. Cherchant manifestement à se reprendre. Pour lui le choc était double : malgré lui, en dépit de tout, de ses propres raisonnements, il avait toujours conservé l'espoir ténu que son père était, peut-être, encore en vie quelque part et, surtout, qu'il restait un espoir de le retrouver un jour. Le message d'Azog venait de lui asséner la rude vérité. Et maintenant Kili. Oh bien sûr, concernant son neveu, Thorin n'était pas surpris. Il avait bien compris qu'il devait être tombé aux mains des orcs. Ce qui était terrible, c'était la confirmation de l'impuissance dans laquelle il se trouvait.
- Il est perdu, murmura-t-il d'une voix rauque. Je ne peux rien faire pour lui… rien…
Sa voix se brisa sur le dernier mot.
- Il va le découper en morceaux, balbutia Fili, horrifié.
Les nains présents échangèrent un regard sombre. Ils imaginaient si bien l'orc pâle lorgnant son captif pour décider, sans se presser, quel morceau de son corps il pouvait prélever sans lui occasionner de blessure mortelle afin de le faire parvenir à sa famille. Balin de son côté semblait prêt à pleurer :
- Il ne le libèrerait pas, même si nous obéissions, dit-il d'une voix lente. Il ne laissera jamais passer la possibilité de tuer un descendant de Durin.
Et lui aussi répéta :
- Il est perdu.
- Il n'a jamais parlé de le libérer, nota sombrement Dwalin. Si nous évacuons la place, peut-être qu'il le tuera rapidement. Sinon il le dépècera vivant et s'arrangera pour que nous le sachions, dans l'espoir que nous finirons par céder.
- Je ne PEUX PAS abandonner le fort ! rétorqua Thorin d'une voix âpre. Trop des nôtres sont morts pour s'en emparer et en outre, c'est la porte d'accès à notre cité. Je ne peux tout simplement pas !
Même Fili ne trouva rien à objecter.
- Alors nous ne pouvons rien faire ?! murmura-t-il, atterré. On va attendre qu'il nous rende Kili morceau par morceau ?
Il y eut un nouveau silence. Puis Thorin qui avait repris son va et vient s'arrêta brusquement :
- Non, dit-il.
Ses yeux étincelaient. Céder au chantage d'Azog, c'était impossible. Prendre son quartier général d'assaut aussi. Mais rester là à ne rien faire l'était tout autant. Il ne pouvait tout simplement pas s'y résoudre. Ses amis le regardèrent avec étonnement. Fili sentit un faible espoir se ranimer en lui.
- C'est peut-être un piège d'Azog, fit Thorin. Peut-être qu'il espère que nous allons nous précipiter en masse là-bas et laisser ce fort sans protection. Heureusement, malgré les pertes subies lors de la bataille, avec les nains des Monts de Fer nous sommes encore assez nombreux pour nous séparer. Nous allons laisser ici une garnison suffisante pour tenir la place. Pendant ce temps-là, nous marchons sur le bastion de cette crapule d'orc.
- Mais pourquoi faire ? demanda Balin, perplexe. Tu l'as dit toi-même, Thorin : sa forteresse est imprenable.
- Nous n'y allons pas pour nous battre mais pour négocier. En nombre suffisant toutefois pour pouvoir nous défendre si nous étions attaqués. Pas question de nous jeter nous aussi dans la gueule du warg.
- Et si cela arrivait ? Je veux dire : si nous sommes attaqués ? Si Azog et ses troupes font une sortie ?
Thorin soupira :
- Nous aviserons alors en fonction de leur nombre s'il faut combattre ou se replier.
- Mais…
Balin paraissait de plus en plus dubitatif et son regard se fit sombre.
- Je n'aime pas beaucoup ça, dit-il enfin. Je comprends que tu sois bouleversé, Thorin, et que la perspective de ne rien pouvoir faire pour sauver Kili soit pénible à supporter, mais je crains que nous allions au-devant d'un désastre. Tu dis que tu veux négocier… Mais négocier quoi ?
- Je peux offrir à Azog autre chose que ce fortin.
Ce fut le moment que choisit Gandalf, à qui cependant personne n'avait rien demandé, pour donner son avis :
- Vous ne pouvez rien lui offrir, Thorin. Azog a déjà posé ses conditions. Balin a raison. Je comprends qu'abandonner votre neveu à son sort soit une terrible épreuve pour vous. Mais vos troupes ont besoin de repos après cette rude bataille. Votre plan est aussi inutile que dangereux. Seul le désespoir a pu vous l'inspirer. Si vous persistez dans votre idée…
Le magicien secoua tristement la tête :
- ... je crains que vous alliez au-devant d'une grande souffrance.
Le regard de Thorin parut vouloir transpercer le magicien :
- Je ne crois pas avoir sollicité votre avis, répliqua-t-il très sèchement.
- Thorin… commença Balin.
- Je ne vais pas attendre qu'Azog mette ses menaces à exécution. Nous avons de la chance qu'il se soit contenté de couper à Kili une ou deux mèches de cheveux. Ç'aurait pu être pire.
Il aurait fallu davantage que la mauvaise humeur de Thorin pour démonter Gandalf, qui haussa le ton à son tour :
- S'il vous a envoyé quelques mèches de cheveux, ce n'est pas par bonté d'âme ! C'est parce que c'est plus reconnaissable et plus facilement identifiable qu'un doigt, une oreille ou même une main. Maintenant que vous avez la preuve qu'il détient Kili, c'est différent. Vous ne douterez plus de la provenance des… de…
- Mon oncle, intervint précipitamment Fili pour faire taire le magicien avant qu'il ait prononcé des mots que le jeune prince ne voulait absolument pas entendre, et si nous mettions le siège devant le bastion d'Azog ? Cela ne l'obligerait-il pas à renégocier ?
- Cela finirait en une nouvelle bataille ! cria Gandalf, exaspéré. Azog est en position de force, quelle que soit la manière dont on veut voir les choses. Refuser de l'admettre ne peut que vous conduire à la catastrophe.
- Je ne sous-estime pas sa position, grinça Thorin entre ses dents. Je ne chercherai pas l'affrontement. Je veux lui parler, c'est tout.
- Il ne vous écoutera pas. Thorin, ne vous obstinez pas, vous n'arriverez à rien comme ça.
D'une voix subitement très radoucie, Gandalf ajouta :
- Je suis vraiment désolé, Thorin. Désolé pour vous, pour Kili, pour votre famille. Mais vous ne pourrez pas sauver ce garçon.
- Nous partirons dans deux heures, répliqua froidement le roi déchu.
Et il quitta la pièce avant que quiconque ait pu ajouter un mot. Gandalf jeta un bref coup d'œil autour de lui mais il comprit vite qu'il n'avait aucun soutien à attendre des autres nains : Fili se dirigea à son tour vers la porte, l'air résolu. Dwalin se leva, fit craquer ses articulations puis le suivit. Balin resta le dernier. Il soupira à fendre l'âme, hocha la tête d'un air navré et enfin imita ses compagnons.
Gandalf n'avait pas l'habitude que l'on rejette ainsi ses conseils et, quoi qu'il s'en défende, il avait un caractère autoritaire qui supportait mal la contradiction. Voilà sans doute pourquoi il s'était toujours beaucoup mieux entendu avec les elfes qu'avec les nains. Les elfes au moins sont toujours d'une politesse raffinée et ne vous envoient pas promener comme un vulgaire malappris. Même s'ils sont en désaccord avec vous, ils y mettent les formes. La plupart d'entre eux le font, du moins. Les mortels par contre (oui, même les hommes) sont tellement esclaves de leurs émotions... Puissants Valars, n'y avait-il pas mille fois plus important dans ce monde que la vie d'un nain ? Oh, il aurait été faux de prétendre que le magicien n'éprouvait rien lorsqu'il pensait au garçon prisonnier des orcs. S'il avait pensé pouvoir le sauver, il aurait proposé de le faire. Il comprenait aussi la détresse des siens, oui. Sincèrement. Toutefois, Gandalf ne voyait jamais les individus en tant que tels mais en tant que peuples. Tous les peuples. L'ensemble des habitants de la Terre du Milieu. Sauf les orcs, naturellement. Or il ne fallait à aucun prix que les Montagnes Bleues tombent entre les mains de cette engeance destructrice. Sans quoi, toutes les contrées alentours seraient en danger. Tous les peuples qui y vivaient. Et comment savoir jusqu'où cela pourrait aller ? Or, il s'avérait que pour l'heure les nains étaient les seuls à pouvoir contenir ces maudits orcs. Il ne fallait donc pas qu'ils perdent inutilement des guerriers, encore moins que leur chef n'en vienne à tomber. Fili était encore trop jeune pour le remplacer et sa sœur Dis, une femme, ne pourrait mener des armées. Gandalf n'évoqua pas Kili dans son décompte : pour lui, Kili comptait déjà parmi les morts.
Le magicien soupira, considéra un moment le ciel à travers la fenêtre tout en réfléchissant, enfin se saisit de son bâton et sortit. Puisqu'il ne semblait pas y avoir moyen de convaincre Thorin de renoncer, il valait mieux qu'il l'accompagne. Surtout que si les choses tournaient comme il le craignait, peut-être qu'il parviendrait à éviter un carnage. Enfin, jeter un coup d'œil à ce bastion orc et ses alentours, même s'il aurait préféré le faire dans d'autres conditions, ne serait pas inutile pour l'avenir.
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Azog avait des espions et des guetteurs partout dans les montagnes. Il fut averti de l'arrivée des nains longtemps avant que ceux-ci ne soient à portée de vue. L'orc pâle s'en serait frotté les mains de satisfaction. Bien, bien, bien ! Après quoi, il hésita tout de même un bref instant sur ce qu'il convenait de faire. Le moment d'en finir avec Thorin était-il arrivé ? Puisque ces fous se dirigeaient tout droit vers lui… les nains, les hommes et même les elfes sont bien les mêmes, pensa Azog avec mépris. Ils feraient n'importe quoi au nom de cette chose stupide qu'ils appellent l'amour. Pathétique. Tout simplement pathétique.
L'albinos était très satisfait du fils que le destin lui avait donné. Peut-être même éprouvait-il à son endroit une certaine fierté. Pour autant, il n'avait jamais compris cet attachement débilitant, tout juste bon à affaiblir même les plus forts, que les autres peuples éprouvaient les uns envers les autres. Il savait seulement que ce travers lamentable les mènerait tôt ou tard à leur perte. Les orcs étant les plus forts, il était naturel qu'ils deviennent un jour prochain les maîtres d'Arda.
Tout cela cependant ne résolvait pas son dilemme. Fallait-il profiter de l'occasion pour écraser les nains ? Certes ils étaient en nombre, mais si comme il le supposait ils venaient jusqu'au bastion, il pouvait réduire leurs rangs avec ses machines de guerre et ensuite, seulement ensuite, donner l'assaut.
Après réflexion, Azog renonça pourtant à cette idée. Allons, Thorin n'était pas si bête que ça. Il venait avec une troupe nombreuse justement pour se garder d'une attaque trop hâtivement décidée et il ne commettrait pas la folie de laisser ses troupes approcher jusque sous les murs du fort, à portée des archers et des balistes. Il n'était pas assez fou non plus pour espérer pouvoir donner l'assaut. Il devait espérer pouvoir négocier la vie de son neveu. Oui, ça ne pouvait être que ça. Néanmoins, ne pouvait-on en tirer parti ? Hum. Pour avoir une fois sous-estimé les nains, Azog avait perdu un bras et une bataille. Evidemment, la guerre implique de prendre des risques, mais il préférait décidément attendre et frapper à coup sûr. Certes la tentation était grande, mais depuis le début il avait misé sur le long terme et il préférait continuer. Azog ne voulait pas d'une demi victoire. Il voulait un triomphe éclatant sur la nation naine ! Et puis, Thorin lui offrait tout de même là une opportunité magnifique. Autant dire qu'il tendait le bâton pour se faire battre. Eh bien, il ne fallait pas le décevoir.
Un sombre sourire plaqué sur ses lèvres, Azog donna quelques ordres puis monta sur les remparts pour attendre son ennemi de pied ferme.
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Et à présent il est grand temps de retrouver Fili, tel que nous l'avons laissé à la fin du prologue.
