Retour au présent...

Ils étaient une dizaine, assis autour de la même table, mais pas un ne parlait. Près de la cheminée, Gandalf fumait sa pipe, les yeux perdus dans les flammes. Nori jouait machinalement avec son couteau, dont la pointe était posée contre la table. Il le faisait tourner sans y penser, l'esprit ailleurs. Ils étaient tous bien trop abattus pour se demander où était Fili. D'ailleurs ce dernier, comme son oncle, devait avoir besoin d'isolement et de silence : les plus grandes souffrances sont toujours solitaires.

La pluie s'était mise à tomber alors qu'ils étaient tous sur le chemin du retour. Et quel sinistre retour ! Le ciel pleurait-il la mort de Kili ? Hélas, les sinistres prédictions de Gandalf s'étaient réalisées. Les craintes de Balin avaient été justifiées. Pourtant, comment jeter la pierre à Thorin ? Il était bien naturel qu'il ait voulu tout tenter pour sauver son neveu. Et peut-être, peut-être que sans la haine inexprimable que lui vouait Azog il serait parvenu à ses fins. Encore n'était-ce pas certain : Kili représentait bien plus qu'un otage de choix. Il était l'héritier en second du chef de la nation naine. Le genre de prisonnier que l'on ne peut se permettre de rendre aux siens en temps de guerre, au risque de le voir un jour rassembler de nouveaux guerriers autour de lui. Hélas, hélas.

Il avait suffi aux nains d'atteindre le large défilé au sommet duquel se dressait l'énorme masse grise du bastion orc pour comprendre qu'ils étaient attendus. Sur les hauteurs, au-delà des longues bandes de forêt encore intactes, leurs ennemis se dressaient et les regardaient avancer. Sur les remparts du fort, ils étaient plus nombreux encore.

Comme Azog l'avait supposé, Thorin n'avait pas pris de risque inutile. Ils n'avaient été qu'une poignée à s'avancer à cheval à vingt bons mètres des murailles. Thorin, Fili qui n'aurait pas supporté de rester en arrière, Balin et Dwalin. Entourés d'un cordon de guerriers vigilants, leurs boucliers hauts levés tant pour se protéger eux-mêmes que pour protéger leur roi en cas de besoin. Là-haut, Azog les attendait avec un sourire sardonique.

- Ce n'était pas la peine de venir en personne me présenter ta reddition, Ecu-de-Chêne ! les avait nargués l'orc pâle. Tu viens me dire que tu as abandonné le fort ou seulement…

Marquant une pause théâtrale, il avait fait quelques pas de côté pour que les nains puissent bien voir. Sa gigantesque silhouette avait jusque-là caché Kili, solidement attaché à ces poutres en croix par les poignets et les chevilles.

- … ou seulement assister à la mise à mort ?

Thorin comprenait un peu la langue des orcs. Suffisamment pour saisir le sens général des paroles prononcées. Il aurait bien aimé que Gandalf reste avec lui pour traduire au besoin, mais le magicien semblait avoir mystérieusement disparu. Tant pis, il faudrait se passer de ses services. Thorin avait les nerfs solides mais là, la vérité oblige à dire qu'il avait senti la sueur lui couler tout le long de la colonne vertébrale.

- Ne demande pas l'impossible, avait-il répondu. Mais je suis prêt à payer une rançon royale pour mon neveu.

Azog lui avait ri au nez. Preuve qu'il comprenait parfaitement la langue commune. Personne ne pouvait se vanter de l'avoir jamais entendu en prononcer un seul mot mais, en tous cas, il la comprenait.

Quant à Kili, il avait bien pensé, dès l'instant où on l'avait tiré de son cachot, que son heure était venue. La question était : comment est-ce que... ? Poussé sur les remparts, il lui avait fallu un moment pour se réhabituer à la luminosité du jour après la pénombre dans laquelle il était resté depuis son arrivée en ces lieux. Les orcs étaient en train de vérifier la solidité des poutres qu'ils venaient de dresser derrière les créneaux. Deux madriers croisés en leur milieu. Si le jeune nain n'avait pas saisi tout de suite où ils voulaient en venir lorsqu'ils l'y avaient attaché, il avait compris ce qui se tramait en voyant arriver les siens. Voilà donc pourquoi ses ennemis l'avaient ménagé jusqu'à présent. Ils le considéraient comme une vulgaire monnaie d'échange. Le garçon avait senti la colère l'envahir à cette idée.

0o0

A présent, tandis que parmi les nains régnait un silence inhabituel du haut en bas du fort qu'ils occupaient, allongé sur son lit, immobile, Thorin fixait le plafond sans le voir. Il ne trouverait pas le sommeil, il le savait. Il n'essayait même pas. Des images et des souvenirs se bousculaient sans fin dans son esprit. Il revoyait Kili sur les remparts. Il revoyait Azog dressé à ses côtés.

Il revoyait un tout petit Kili âgé de quatre ans, qui pleurait à chaudes larmes parce qu'il venait de lui tirer les oreilles. Fili était agenouillé près de lui et le serrait dans ses bras pour le consoler. Fili qui tout en pressant son frère contre lui adressait à son oncle un long regard de reproche :

- Ce n'était pas sa faute, Thorin. Il ne savait pas.

Il revoyait son neveu se débattre dans ses liens alors que son ravisseur proposait son infâme marché, les yeux assombris par la colère, puis chercher son regard de là-haut, pour la toute dernière fois... et hurler de toute sa voix :

- NON ! Thorin, ne cède pas !

Kili ne comprenait pas la langue noire mais ça ne lui était pas nécessaire pour deviner ce qui était en train de se discuter. Les réponses de son oncle lui suffisaient à suivre l'avancement des... pouvait-on vraiment appeler cela des négociations ? Le jeune nain savait qu'il n'y avait rien à faire. Thorin le savait aussi. La certitude peut parfois être horriblement cruelle. De toute façon, il n'avait jamais eu le choix. Et cela, Kili le savait aussi bien que lui. Mais il savait également, et son oncle ne l'ignorait pas, que s'il donnait l'impression d'espérer un miracle, les choses seraient encore plus difficiles pour ses proches. C'était aussi pour le garçon une manière de sauvegarder sa dignité. Jusqu'au bout. En faisant semblant de faire un choix que ni lui ni son peuple n'avaient plus.

Le roi nain ferma les yeux.

Il se souvenait d'un petit Kili qui venait se fourrer dans son lit la nuit, parce qu'il avait fait un mauvais rêve ou parce que quelque chose le perturbait. De Kili debout à ses côtés, un jeune garçon de douze ou treize ans, levant son regard étincelant de fierté vers lui le jour où pour la première fois sa flèche avait atteint sa cible. D'un bel adolescent revenant de la chasse, sa gibecière pleine, le rire aux lèvres... Kili auquel les orcs arrachaient ses vêtements sur les remparts... et puis le sang répandu. Les blessures, sans doute superficielles mais non moins odieuses qu'Azog lui avait infligé de la pointe de sa lame. Les lances qui fendaient l'air et le corps qui se raidissait dans un dernier spasme avant de sombrer dans l'immobilité éternelle. Le cri d'horreur de Fili.

Au coin des paupières closes de Thorin, une larme s'échappa et roula dans sa barbe. Puis une seconde.

0o0

Fili avait renoncé à prendre un poney. Impossible sans se faire repérer par les sentinelles. Toutefois, il se coula sans bruit dans l'écurie le temps d'y prendre le matériel dont il avait besoin pour mener son plan à bien. Après quoi, profitant de la nuit et de la violence de l'averse, il se faufila discrètement hors du fort et put s'éloigner sans être repéré. En quelques instants, il fut trempé jusqu'aux os. Il n'avait même pas tiré son capuchon sur sa tête. A quoi bon ? Cela ne l'aurait pas protégé bien longtemps. Cette nuit de toute façon, les intempéries étaient ses alliées. A vrai dire, le garçon trouvait presque agréable la pluie froide qui ruisselait sur sa peau. Cela apaisait un peu le tumulte de son esprit enfiévré. Une longue course l'attendait à présent, vingt kilomètres en montagne, c'est une jolie trotte. Fili estimait qu'il lui faudrait facilement quatre heures pour atteindre son but. Tant mieux. La nuit serait alors bien avancée et la vigilance des orcs serait peut-être moins vive. Il ne se demandait pas comment il procèderait alors. Il le savait. Tout lui paraissait simple, évident, clair comme du cristal. Une personne vraiment déterminée ne rencontre que peu d'obstacle dans la réalisation de ce qui lui tient à cœur, ou alors les franchit presque sans y penser.

Peut-être bien que quelque part, au fond de lui, Fili savait qu'il commettait une folie. De la même manière qu'il savait parfaitement que ce n'était pas pour rien qu'il était parti en cachette. Oh bien sûr, techniquement il n'enfreignait aucun ordre : personne ne lui avait interdit de s'en aller, ni d'ailleurs d'aller où bon lui semblerait. Non bien entendu, puisque personne ne savait ce qu'il avait l'intention de faire. Il n'empêche : il savait très bien que si son oncle avait pu s'en douter, il s'y serait fermement opposé et aurait gardé un œil sur lui. Tout en marchant, Fili repoussait avec obstination la voix de la raison qui par moment cherchait à se faire entendre. Qu'éprouverait Thorin, qu'éprouverait Dis si les choses tournaient mal cette nuit ? Penser à sa mère serra le cœur du garçon. Dis ne savait pas encore qu'elle avait perdu son cadet. Et si elle apprenait en même temps la mort de ses deux fils ? Et les autres, que penseraient-ils de lui ? Qu'il était fou ? Irresponsable ? Stupide ? Fili savait bien que laisser ses sentiments prendre le pas sur la raison était à éviter. Mais tant pis. Il y avait en lui quelque chose de plus puissant que tous les raisonnements du monde, une force qui le poussait en avant et lui murmurait à l'oreille les solutions à toutes les difficultés qui pouvaient se présenter. Une force que rien ne pourrait arrêter tant qu'il n'aurait pas atteint son but.

Il pensa à ceux qui étaient tombés tout à l'heure devant le bastion. Il aurait sans doute été des leurs si Thorin ne l'avait pas retenu par le bras. Quand... quand Kili était... son frère aîné avait voulu se précipiter vers les remparts, fou de rage et de chagrin. Qu'espérait-il ? Rien. C'était un mouvement impulsif. Il n'avait pas été le seul à réagir ainsi : derrière eux il y avait soudain eu un rugissement de fureur poussé par cent gorges. Rendus furieux par ce qui venait de se produire, les nains avaient chargé. Sans ordre. Thorin avait eu toutes les peines du monde à les arrêter. A quoi bon ? Cela ne ressusciterait pas Kili et ne ferait que faire de nouvelles victimes, sans le moindre espoir de victoire. Les nains avaient battu en retraite, le magicien était réapparu dans l'indifférence générale et, à leur retour au fort, Dwalin avait passé un savon magistral aux officiers en leur demandant à quoi ils servaient s'ils étaient incapables de faire régner la discipline parmi leurs troupes ? Fili soupçonnait le guerrier de s'être ainsi un peu calmé les nerfs. En temps ordinaire Thorin se serait chargé de ce discours mais là, il n'en avait plus la force. Il s'était éclipsé sans un mot et n'était pas réapparu depuis. « Si vous persistez dans votre idée, vous allez au-devant d'une grande souffrance », avait prophétisé le magicien. Mais qu'aurait-il pu faire d'autre ? Fili donnait raison à son oncle. Il FALLAIT tenter quelque chose. Ils avaient échoué, hélas. Mais rester sans rien faire, cela aurait été encore plus horrible qu'assister à... Au moins, Kili ne connaîtrait pas une lente et douloureuse agonie en se voyant démembré petit à petit, ainsi qu'Azog en avait initialement menacé les nains.

Lorsque Fili atteignit le défilé, la pluie tombait toujours avec la même violence. Le jeune nain ne sentait même plus ses vêtements trempés lui coller à la peau. Il redoubla de prudence et s'enfonça dans la forêt de pins de façon à gagner le bastion à couvert. Il se doutait qu'il devait y avoir des orcs un peu partout, ici. Il savait aussi que ces derniers, créatures des ténèbres, y voient parfaitement dans le noir. Toutefois, avec ce temps, ils devaient tous avoir cherché un abri. Fili n'en fut pas moins prudent et parvint ainsi jusqu'à la lisière des arbres. Il devinait l'énorme masse noire de la forteresse à trente ou quarante mètres de lui. Il lui faudrait faire le reste du chemin à découvert. Longuement, le garçon scruta les remparts pour essayer de repérer les sentinelles. Il ne vit rien bouger, quoique dans la nuit et la pluie il n'était pas très facile de distinguer quoi que ce soit, et il pensa à nouveau que les guetteurs devaient s'être mis à l'abri de l'averse persistante. De toute manière, que craignaient-ils ? Une troupe nombreuse aurait été repérée facilement, même dans ces circonstances, et qu'est-ce qu'un individu isolé pouvait contre eux, je vous le demande ?

Fili sortit prudemment du couvert et avança. Il prenait bien garde à ne faire aucun bruit et à ne laisser aucun caillou rouler sous ses semelles. Il parcourut les derniers mètres en rampant, s'immobilisant fréquemment pour tendre l'oreille. Hormis le bruit persistant de la pluie, rien ne lui parvint et bientôt, il fut au pied de la muraille. Le plus difficile restait à faire. Fili craignait plus que tout que le corps de son frère ne soit plus là-haut, où ils l'avaient tous laissé une dizaine d'heures plus tôt. Néanmoins, Azog considérait la dépouille du jeune prince comme une sorte de trophée et il était à supposer qu'il le laisserait là un moment, en signe de victoire. La haine durcit un instant le regard de Fili, mais il n'était pas là pour Azog. En lui, l'amour fraternel l'emportait sur la haine de l'ennemi. Il dégaina ses deux coutelas les plus solides et sans hésiter en enfonça la lame entre les moellons de la muraille. Il fut surpris lui-même de la facilité avec laquelle il y parvint. Oh bien sûr ils ne s'enfonçaient pas beaucoup, mais suffisamment pour permettre à quelqu'un d'à la fois agile et déterminé de grimper ainsi, à la force des poignets. Travail d'orcs, pensa Fili avec mépris. Si cette forteresse avait été construite par des hommes, il n'y aurait sans doute pas eu autant d'espace entre les pierres. Car si les nains étaient des forgerons, les hommes étaient des bâtisseurs. Quant aux elfes, ils excellaient à peu près dans tous les domaines. Les orcs, eux, ne savaient que détruire.

Fili fut en nage avant même d'atteindre la moitié de la muraille. Cette escalade demeurait un exercice périlleux et difficile, rendu encore plus délicat par la pluie qui rendait les pierres glissantes. Mais la détermination du jeune nain ne faiblissait pas. Au contraire, plus il approchait de son but et plus son ardeur grandissait. Il songeait à ce qu'il était venu faire, il songeait à Kili, et alors il lui semblait presque qu'il aurait pu voler par-dessus les murailles pour le rejoindre. Degré par degré, mètre par mètre, Fili continuait à s'élever dans le noir, comme un insecte plaqué à la paroi. Les pointes de ses lames seraient sans doute émoussées après ça, mais il s'en moquait. S'il devait se défendre, il avait d'autres armes sur lui. Chaque fois qu'il enfonçait un couteau entre les pierres, cela produisait un léger bruit, heureusement couvert par celui de l'averse. Bienheureuse pluie ! Les Valars peut-être avaient voulu qu'il puisse réaliser son plan et avaient fait en sorte que le temps soit de son côté.

Fili parvint ainsi jusqu'au sommet de la muraille et s'arrêta un instant pour écouter. Rien. Non sans prudence, il s'accouda à la pierre entre deux créneaux et risqua un coup d'œil alentours. Il ne vit rien non plus.

Il termina donc de se hisser et prit pieds sur les remparts. Il avait à peu près estimé l'endroit avant de commencer à grimper et ne s'était pas trompé : le corps de Kili se trouvait à quatre mètres de lui, toujours lié à ces deux immondes madriers, ses longs cheveux bruns détrempés par l'averse masquant en partie son visage mort. En revanche, les orcs avaient retiré de son corps les lances qui l'avaient tué.

Fili fut auprès de lui en un instant et trancha ses liens, en commençant par les chevilles. Oui, peut-être était-il fou. Mais il ne pouvait tout simplement pas abandonner le corps de son frère aux orcs. Il tenait, il tenait absolument, viscéralement, impérativement, par toutes les fibres de son corps à ce que Kili ait une sépulture. Et si possible, des funérailles dignes de lui. Et aucun raisonnement n'y pouvait rien. Fili aurait été prêt à prendre dix fois plus de risques encore pour obtenir cela.

Ce fut avec une douceur infinie qu'il reçut dans ses bras la dépouille de son frère cadet lorsque la dernière corde fut coupée. En même temps, il sentit croître son chagrin et sa haine envers les orcs : non seulement à cause de la mort de Kili mais aussi parce que la rigidité cadavérique avait déjà fait son œuvre. Fili eut la rage au ventre de penser que son jeune frère allait devoir être inhumé dans cette position, écartelé comme une grenouille !

- Attends, chuchota-t-il à l'oreille du mort.

Il le déposa un instant, avec douceur, sur le sol ruisselant en pensant avec un certain sentiment de malaise que la pluie devait avoir lavé le sang qui s'y était répandu. Puis il retira son manteau trempé et, tendrement, entreprit d'en revêtir le corps raide et figé dont la peau nue luisait faiblement sous la pluie. Cela n'alla pas sans mal.

- C'est déjà mieux comme ça, pas vrai ? Maintenant petit frère, allons-nous-en.

Fili attacha solidement autour de la taille de Kili la corde qu'il avait prise dans les écuries et le porta jusqu'aux créneaux. Transporter ainsi un poids mort n'était pas très évident et surtout, les bras et les jambes écartés, raidis par le trépas, rendait les choses assez difficiles. Tant pis. Il faudrait bien faire avec. Fili fit passer non sans mal le corps dans le vide et le laissa descendre doucement au bout de la corde. Il ne pouvait percer les ténèbres du regard et ne voyait pas le bas de la muraille, mais il sentit l'instant où son fardeau toucha le sol.

Le garçon attacha alors solidement l'extrémité de sa corde au créneau, enjamba le rebord et, les pieds en appui contre le mur, entreprit à son tour la désescalade. Aucun doute, c'était plus facile comme ça qu'à la façon qu'il avait employée pour monter.

Hélas, la chance sans doute l'avait trop favorisé jusque-là. Fili était aux trois-quarts de sa descente lorsque deux sentinelles orcs qui, houspillées par leur supérieur, avaient quitté leur abri pour faire le tour des remparts avisèrent la corde. Il ne leur fallut pas longtemps pour comprendre que quelqu'un y était accroché. Tandis que l'un sonnait dans sa trompe pour donner l'alarme, son compagnon se hâtait de couper le filin. Fili avait entendu les voix, puis la corne qui déchirait la nuit et il s'y était attendu. Laissant ses jambes pendre dans le vide, il serra la corde entre ses gants d'épéiste et se laissa glisser dans le noir, aussi rapidement que possible. Néanmoins, lorsque la corde lâcha il fit encore une belle chute. Il se reçut de son mieux mais sous ses pieds c'était de la roche et il sentit sa cheville craquer. Ce n'était pas le moment de s'y attarder, cependant. A son tour il trancha le filin nouée autour du corps de son frère pour ne pas le traîner derrière lui, souleva la dépouille de Kili et courut tant bien que mal vers le bois. Quelques flèches, quelques lances passèrent tout près de lui. Mais avec la pluie diluvienne qui tombait, les orcs ne pouvaient pas viser correctement et leurs traits manquaient de précision.

Sitôt sous le couvert des pins, Fili souffla de soulagement et, imposant silence à sa cheville douloureuse, il fonça droit devant lui. Tout en courant tant bien que mal, encombré qu'il était par son fardeau, il réfléchissait. Oui, il faisait très noir et la pluie semblait noyer le monde. Mais les orcs allaient le poursuivre avec leurs montures wargs. En ce moment même, l'alarme ayant été donnée, ils devaient être en train de se regrouper et de préparer leurs bêtes. Le flair de ces monstres les mènerait sur sa piste toute chaude, inutile d'en douter. A pieds et chargé comme il l'était, même s'il ne s'était pas mis à boiter et si sa cheville ne lui avait pas fait de plus en plus mal, Fili n'avait aucune chance de leur échapper. Il avait vingt kilomètres à parcourir pour retrouver la sécurité du fort tenu par les nains. Impossible. Il n'y parviendrait pas. Pas comme ça, en tous les cas. S'il avait eu un poney, peut-être, et encore c'était douteux. De toute manière, il n'avait aucun moyen de se procurer une monture ici et maintenant. Alors, il avait fait tout cela pour rien ? Non. Fili ne pouvait tout simplement pas envisager une telle chose. Il DEVAIT trouver le moyen de mettre à l'abri le corps de son frère. Parce que s'il n'y arrivait pas... cette perspective tourmentait le fuyard tandis qu'il trébuchait dans le noir, mi-portant mi-traînant la dépouille de son cadet. C'était comme s'il avait transporté une statue de chair morte. Et le moins que l'on en pouvait dire, c'était que ce n'était pas simple. Surtout de nuit au milieu d'une forêt. Sans cesse, il trébuchait. Et sans cesse les bras ou les jambes étendus de Kili heurtaient un tronc ou une racine. A ce rythme-là, la progression du fugitif était tragiquement lente.

- Mahal, ne m'abandonne pas. Donne-moi une chance. Pour lui. Seulement pour lui.

On aurait pu objecter sans doute que Kili ne craignait plus rien, qu'il ne pouvait plus rien lui arriver dorénavant. Pourtant, si Fili avait pris autant de risques, c'était bien parce que mettre le corps à l'abri revêtait pour lui une importance capitale, qui l'emportait sur le reste.

Au bout d'un moment il s'arrêta un instant pour s'orienter. Le bruit de la pluie sur les arbres était assourdissant, néanmoins le jeune nain crut percevoir un autre bruit, plus sourd, plus étouffé. De l'eau courante ? Il ne connaissait évidemment pas les lieux mais cela n'avait rien d'impossible. Il se dirigea tant bien que mal vers le bruit. S'il y avait de l'eau, il pourrait peut-être ralentir les wargs. Tout en progressant péniblement, Fili continuait de tendre l'oreille. Il entendait parfaitement les trompes des orcs dans la nuit mais apparemment, ils n'étaient pas encore derrière lui. Ce qui ne tarderait cependant pas. Le garçon glissa soudain et tomba. Il culbuta, lâcha son frère, dévala une pente boueuse sans dessus dessous, heurta plusieurs racines de pins et arriva tout droit dans une eau très froide mais assez peu profonde. Comme Fili était déjà trempé jusqu'à la peau, cela ne changea pas grand-chose pour lui. Il avait trouvé le cours d'eau tant espéré.

- Désolé, fit-il pour Kili, qui comme lui avait dégringolé la berge avant d'être brutalement projeté dans le ruisseau.

Il avait parlé comme si son frère pouvait encore l'entendre. Il se hâta de le soulever à nouveau. Galvanisé par sa trouvaille, même si elle avait été un peu brutale, Fili s'avança jusqu'au milieu de l'eau. Large de deux à trois mètres selon les endroits, elle coulait entre deux rives encaissées. Au-dessus de lui, on voyait le ciel. C'est à dire qu'on l'aurait vu s'il n'avait pas été aussi couvert de gros nuages de pluie. Fili se sentit toutefois plus à l'aise que sous le couvert de la forêt de sapins. Bien que gonflée par la pluie, l'eau lui montait jusqu'aux genoux, parfois jusqu'aux cuisses. Il entreprit de suivre le courant vers l'aval et donc la sortie du défilé. Il n'était pas du tout certain d'y parvenir avant d'être rattrapé. De toute façon, ce n'était pas ça qui arrêterait les orcs. Fili s'efforça de raisonner froidement. Il ne pourrait pas échapper à ses ennemis. Inutile de se leurrer là-dessus. Donc, il lui fallait mettre le corps de son frère à l'abri avant d'être rejoint. Ainsi, son escapade nocturne n'aurait pas été inutile. Comment ? S'il le laissait simplement sur le sol, et même en supposant que les wargs ne le retrouvent pas, Kili serait la proie des bêtes sauvages et des charognards. Dans un arbre ? Ça ne changerait pas grand-chose. Les corbeaux l'y trouveraient aisément. De toute façon, comment pourrait-il hisser ce poids mort dans un arbre, avec sa cheville qui lui faisait de plus en plus mal ? L'eau glacée avait beau endormir un peu la douleur, Fili boitait de plus en plus fort, trébuchait régulièrement et voyait arriver le moment où, sa jambe se dérobant sous son poids, il ne pourrait plus marcher du tout. Il aurait pu envisager de se couper un bâton de marche dans la forêt mais outre que cela lui aurait fait perdre du temps, il lui était impossible de s'encombrer de quoi que ce soit : il avait besoin de ses deux bras, de ses deux mains pour porter Kili. Même si là aussi il commençait à fatiguer.

- Je ne te croyais pas si lourd, petit frère, chuchota-t-il. Tu n'es plus un poids plume, hein ?

Parler au mort le réconfortait un peu et entretenait son courage. Pourtant, désespérante, la perspective d'être bientôt rejoint et d'avoir échoué dans sa tentative le torturait.

- Il ne faut pas qu'ils te reprennent. Il ne faut pas. Que vais-je faire de toi ?

Fili sentait une boule d'angoisse lui obstruer la gorge. Il lui fallait une solution. Abandonner le corps dans l'eau ? Bah... cela lui répugnait. Et puis, dès que cette pluie diluvienne cesserait, le niveau baisserait. En temps normal il ne devait pas être profond, ce ruisseau. Soudain, Fili s'arrêta ; sa cheville blessée trembla, il l'ignora. Pendant qu'il marchait, il était arrivé à un endroit où les berges étaient très escarpées, hautes de quatre à cinq bons mètres. Des berges de terre nue... La résolution du jeune nain fut aussitôt prise. Il pataugea jusqu'à la rive de droite, déposa Kili debout, adossé à la paroi de terre, dégaina l'une de ses dagues et entreprit de creuser le flanc meuble de la pente. Ramollie par la pluie, la terre mouillée cédait facilement. C'était un peu surréaliste : plongé dans cette obscurité, sous la pluie battante, de l'eau jusqu'aux genoux, Fili creusait à deux mains, l'une armée de la dague, l'autre nue, rejetant la terre et agrandissant le trou ainsi formé. Il travaillait fébrilement, tranchant les racines qui le gênaient à coups de dague ou d'épée (pour les plus grosses), s'enfonçant de plus en plus dans la terre boueuse, ne s'interrompant que pour rétablir l'équilibre du corps à ses côtés, que l'eau avait tendance à vouloir renverser.

Le garçon se moquait pas mal du temps qu'il perdait et durant lequel les orcs se rapprochaient. Sa seule priorité, c'était Kili. Alors il creusait comme un forcené, se retournant parfois un ongle sur un caillou ou un obstacle qu'il éliminait rageusement, indifférent à ses vêtements déjà trempés qui à présent, lourds de boue et de terre, frottaient désagréablement contre sa peau mouillée. Aucune importance. Creuser plus vite, creuser plus profond, se dépêcher, "ils" ne pouvaient plus tarder à présent. Hors d'haleine, en sueur malgré le froid de la pluie et de la boue, Fili s'arrêta lorsqu'il estima avoir creusé une niche suffisante pour recevoir le corps de Kili. Il se baissa pour laver ses mains boueuses dans le cours du ruisseau puis souleva son frère à pleins bras.

- Je suis vraiment navré. J'espérais t'offrir mieux.

Il le serra une dernière fois contre lui et sentit les larmes lui piquer les yeux. Mort... non, ce n'était pas possible ! Ce ne pouvait être Kili, son petit frère bien-aimé qui était là raide et glacé contre lui... Kili ne pouvait pas être mort. L'éclat malicieux de ses yeux bruns éteint à jamais... sa voix et son rire s'étant tu pour toujours... Au loin retentit une sorte d'aboiement bref. "Ils" étaient tout près. Fili souleva le corps inerte à hauteur de la niche qu'il venait de creuser et le poussa à l'intérieur. La mort dans l'âme. Ce n'était pas là la manière de faire des nains, dont le corps devait être rendu à la roche. Kili n'aurait donc ni sépulture ni funérailles. Seulement cette cachette de terre molle suintante d'humidité. Cela déchirait le cœur de son frère aîné autant que cela lui répugnait, mais il n'avait pas d'autre choix. Au moins la dépouille ne serait profanée ni par les orcs ni par les wargs, ni par aucun autre animal. N'empêche. Les mains de Fili tremblèrent lorsqu'il commença à refermer sur le corps inerte la terre molle. Le trou qu'il avait creusé était tout juste assez grand et assez profond. Les doigts de la main droite effleureraient sans doute la surface.

- Adieu, petit frère. Je reviendrai te chercher si je peux.

Dans ce but, Fili arracha l'un de ses gants d'épéiste et l'enfonça dans la paroi de terre qu'il venait de lisser de son mieux, le laissant dépasser un peu pour marquer l'endroit. Ensuite, il s'écarta de quelques pas et, enfonçant ses mains et ses pieds dans la terre boueuse, il escalada la berge. Une fois au sommet, il dégaina à nouveau son épée et retira de grands morceaux d'écorce sur plusieurs pins. Il ne savait pas s'il aurait l'occasion de revenir mais, s'il avait cette chance, il pourrait ainsi retrouver ce secteur bien défini de la forêt, auquel il confiait ce qu'il avait de plus cher au monde.

Cette tâche accomplie, Fili libéré de son fardeau reprit tant bien que mal sa course à travers bois. L'aboiement rauque des wargs se rapprochait. Il devait les éloigner le plus possible de la tombe, qu'il espérait provisoire, de son frère. Les wargs heureusement sont des chasseurs, ils ne deviennent des charognards que lorsqu'ils n'ont pas d'autre choix pour se nourrir. Ils préféreraient sa piste toute fraîche et pleine de vie à celle du mort qu'il laissait en terre. Heureusement, enterré à mi-paroi comme il l'était, Kili était relativement à l'abri des autres animaux pouvant peupler cette forêt.

Fili était bien trop sensé pour s'imaginer qu'il parviendrait à échapper à ses poursuivants. Non, seul, à pieds, si loin des siens, il n'avait aucune chance. Mais il n'est pas dans la nature des nains de renoncer. Il lutterait jusqu'au bout. Une branche basse, qu'il ne pouvait voir dans l'obscurité épaisse, le heurta en plein front et faillit le jeter à terre. L'effort qu'il fit pour rester debout se répercuta douloureusement dans sa cheville blessée.

Ayant repris ses esprits, le garçon eut une idée. Saisissant la branche à pleines mains dans le noir, il se hissa dessus et entreprit d'escalader le pin. S'il pouvait passer d'arbre en arbre... évidemment, dans les ténèbres qui l'enveloppaient, c'était très risqué. Mais cela ferait perdre du temps aux wargs. Les mains étendues au jugé autour de lui, Fili commença à grimper. Jusqu'à ce que, par réflexe, il prenne appui sur sa mauvaise cheville. La douleur fut assez forte pour lui arracher un cri bref et lui faire lâcher prise. Il dégringola dans le noir, déchirant ses vêtements et un peu sa peau aux aspérités du tronc et à de multiples obstacles qui cinglaient son corps au passage, parvint à saisir des branches à tâtons pour ralentir sa chute mais n'en finit pas moins par retomber assez rudement sur le sol.

Le souffle coupé, il demeura un instant immobile là où il était. Sa cheville lui faisait très mal. Il entendait, pas très loin, la course de ses poursuivants. Fili roula sur le ventre, se dressa sur les genoux puis, dans un effort qui lui parut énorme, parvint à se remettre debout. Sa cheville le soutenait à peine et le lançait terriblement.

- Je dois les éloigner encore.

Il reprit sa course clopinante. Sans les wargs, songeait-il, dans la nuit et la pluie il aurait eu une chance. Malheureusement, tel n'était pas le cas. Il les entendit se rapprocher de plus en plus et comprit qu'ils le savaient tout proche. Pour finir il s'arrêta, s'adossa à un tronc et dégaina ses deux épées jumelles. Allons, la course s'arrêtait là. Mais il emmènerait autant de ses monstres qu'il le pourrait avec lui. Un instant plus tard, ils surgirent et furent sur lui. Les lames fendirent l'air.

Fili se battit comme un lion. Sans espoir, avec seulement la volonté de vendre sa vie aussi cher que possible. Les orcs avaient non seulement l'avantage du nombre mais encore celui d'y voir parfaitement dans le noir. Une massue surgit soudain de nulle part et s'abattit violemment sur le crâne du jeune guerrier. Ce dernier crut que son cerveau volait en éclats. Il eut une pensée fugitive pour sa mère et pour Thorin, qu'il ne reverrait pas, puis songea qu'il s'en allait rejoindre Kili avant de sombrer dans les ténèbres.

Il ne vit ni n'entendit ses ennemis l'entourer, repoussant leurs wargs qui, excités par la chasse et l'odeur du sang étaient prêts à se jeter sur cette proie immobile. Il n'entendit pas Azog écarter les rangs et le regarder puis, le reconnaissant, éclater d'un long, long rire de triomphe qui résonna longuement sous les arbres et couvrit le bruit de la pluie, qui tombait toujours.