- NE CEDE PAS !
Les dernières paroles de Kili résonnaient sans fin aux oreilles de Thorin. Des paroles qui avaient été un cri. Malgré sa peine, il ne pouvait s'empêcher d'être fier de son neveu. Ce dernier avait tenu tête jusqu'au bout, en digne fils de Durin qu'il était. Il n'avait abdiqué ni sa fierté ni son courage. Tous les nains devaient être fiers de lui. Hélas, la fierté pesait peu en cette heure de détresse. Elle ne valait plus grand-chose à présent. C'était peut-être triste à dire, mais c'était la vérité.
Thorin ne dormait pas mais son esprit s'était engourdi au fil des heures et il se trouvait dans un état second, à mi-chemin entre le sommeil et l'état de veille. Une part de son être était toujours cruellement consciente de la mort de Kili. Comme une bête enragée qui lui mordait le cœur. La douleur s'était seulement faite un peu moins aiguë. Elle évoquait au prince d'Erebor un chien tapi dans un coin, les crocs à découvert, grondant et menaçant, guettant le moment de revenir à la charge, plus véhément que jamais. Alors il demeurait immobile, n'osant bouger, pour repousser au maximum le moment où cela se produirait fatalement, quand il sortirait de sa torpeur. La voix de Kili résonnait en lui, sans fin.
- Thorin, j'ai besoin de toi.
- Il n'y a plus rien à faire, il est trop tard. Trop tard. Je ne pouvais pas sacrifier la sûreté de notre peuple.
L'esprit de Thorin faisait à la fois les questions et les réponses, parfois avec la voix et l'intonation de Kili, parfois avec les siennes.
- C'était un leurre. Une illusion. Ce maudit magicien avait raison depuis le début. Pourtant, je ne voulais pas admettre que tout était fini. Qu'il n'y avait plus aucun espoir.
- Je le sais.
- Je n'ai rien pu faire. Rien. Rien...
La voix se brisa.
- Maintenant c'est différent. Ne l'abandonne pas. Tu dois te réveiller, Thorin.
- Je ne dors pas.
- Il faut agir vite, le temps presse. Tu ne vas pas nous laisser, n'est-ce pas ?
- Qui ça ? demanda Thorin à voix haute, en se redressant tout à coup.
L'espace d'un instant il regarda autour de lui en cherchant à rassembler ses esprits. Avait-il rêvé ? S'était-il finalement endormi ? Il lui semblait entendre encore les échos de la voix de son neveu disparu. Elle lui avait paru si réelle… empreinte d'urgence. Pourquoi ? Tout était terminé. Alors pourquoi… ? Voyons, qu'avait-il dit ? « Le temps presse ».
Soudain, Thorin se rejeta du lit d'un grand coup de reins : il avait tout à coup le pressentiment d'un nouveau malheur. Quelque chose de grave était arrivé. Il ne savait pas d'où lui venait sa certitude mais il était malheureusement certain de ne pas se tromper. Un sentiment d'urgence se répandit dans tout son être.
0o0
Toujours privé de connaissance, Fili avait été jeté sans cérémonie dans un cachot de la citadelle. Celui-là même dans lequel son frère avait passé deux jours à se morfondre, enchaîné à la paroi. Il était demeuré là où il était tombé, reposant sur le ventre, tandis qu'une mare d'eau boueuse se formait au-dessous de lui.
Lorsqu'il reprit ses esprits, une faible lueur baignait les lieux. Le jour qui parvenait avec parcimonie jusqu'à sa cellule s'était levé. Le jeune nain, en reprenant ses sens, éprouva tout d'abord l'impression qu'on lui broyait la cheville. Même la douleur lancinante de son crâne, qu'il palpa du bout des doigts en grimaçant, n'était rien à côté. Le moindre mouvement lui faisait un mal de chien. Péniblement, il parvint à s'asseoir et à faire le bilan de la situation. Elle était désespérée et Fili comprit ce qu'avait dû endurer son jeune frère pendant les trois jours qu'avait duré sa captivité. Ce n'est pas facile d'admettre qu'il n'y a aucun espoir.
Fili fit lentement des yeux le tour des lieux et sentit une pointe de frayeur percer son estomac. Ainsi, ils l'avaient finalement pris vivant. Cela promettait des heures pénibles. S'il avait pu choisir... Enfin, au moins se dit-il, il avait repris le corps de Kili. Même si son cœur saignait en pensant à l'endroit et à la manière dont il l'avait abandonné. Il aurait tant voulu que son petit frère ait des funérailles dignes du prince qu'il était et un tombeau décent ! C'était néanmoins mieux que rien. Quant à lui, n'ayant aucun doute sur son sort il se désola pour les siens, pour ses proches :
- Pardonne-moi, mon oncle. Pardonne-moi, Mère. Je suis vraiment désolé.
Jusque-là, depuis la veille au soir il s'était interdit de penser à eux. Il avait mis beaucoup d'entêtement à les tenir à l'écart de son esprit. A présent, la certitude de sa fin prochaine lui faisait envisager leur chagrin et leur désespoir. Il en était sincèrement navré, sans pourtant réussir à regretter sa tentative de la nuit. Du moins, s'il avait des regrets c'était uniquement à propos de la détresse des siens. Euh oui, d'accord, il regrettait aussi d'être encore en vie, étant donné la manière dont les choses tournaient. Mais ça, il ne voulait pas se l'avouer.
Histoire d'échapper à ses idées sinistres et tout en boitillant péniblement, le jeune nain fit le tour de sa cellule en examinant attentivement grille et parois. Non pas qu'il ait réellement l'espoir de trouver une faille, mais rester à ne rien faire l'horripilait. Même une tentative vouée à l'échec valait mieux que pas de tentative du tout. Comme son frère avant lui, il fit la moue devant les grilles. Aucun nain n'aurait qualifié ça de beau travail. Par acquis de conscience, Fili enroula ses mains autour des barreaux et en éprouva la solidité. Rien à redire là-dessus. C'était peut-être moche et mal fignolé, mais ça remplissait parfaitement son office.
De guerre lasse, sa cheville lui faisant décidément très mal, le garçon s'assit dans un angle et essaya sans grande conviction de réfléchir au moyen de se sortir de là. C'était d'autant plus difficile que sa pensée indocile revenait sans cesse à ses proches.
Le temps passa. Fili broyait toujours du noir en pensant à Thorin et à Dis lorsqu'un bruit de pas l'arracha à ses sombres pensées. Les mains posées à plat sur le sol de pierre froide, le garçon rassembla toutes ses forces et toute sa volonté. Trois orcs apparurent. Deux d'entre eux soutenaient une forme inerte. Fili distingua d'abord une longue chevelure couleur de miel ambré qui pendait tristement, cachant entièrement le visage. Les jambes et les pieds de l'inconnu traînaient sur le sol. Le jeune nain pensa d'abord qu'il, ou elle, était privé(e) de connaissance, jusqu'au moment où il le (la ?) vit bouger faiblement.
Les orcs ouvrirent le cachot voisin de celui de Fili, y entrèrent et lâchèrent leur victime qui s'effondra sur le sol avec un faible gémissement, avant de se retirer. Une longue main fine tachée de rouge, aux doigts déliés dont tous les ongles étaient fendus ou arrachés, remua contre le sol. Quelques frémissements agitèrent le corps prostré qui lentement, avec peine, parut chercher une position plus confortable.
- Un elfe, pensa le jeune nain en apercevant la pointe d'une oreille effilée percer le voile des cheveux.
Son visage, ou ce qu'il en restait car il était tuméfié et couvert de plaies, était ensanglanté. A l'instar de ses vêtements déchirés en plusieurs endroits. Fili n'avait que rarement vu des elfes et n'éprouvait aucune empathie pour eux. Les nains ne sont pas faits pour s'entendre avec le peuple sylvestre. Pourtant, le jeune prince ne put s'empêcher d'éprouver de la compassion pour son voisin de cellule, victime des orcs.
0o0
- Vous l'avez trouvé ? aboya Thorin.
Dwalin le regarda en face puis, fait incroyable, détourna brusquement les yeux.
- Non, dit-il d'une voix presque basse.
Il parut chercher des forces au fond de lui-même avant d'ajouter :
- Il n'est plus ici. Nous avons fouillé partout.
Thorin se sentit devenir livide. Il avait lui-même participé aux recherches, sans rien trouver. Au fond de lui, il savait déjà que cela ne donnerait rien. Mais il avait voulu se persuader du contraire. Les paroles de Dwalin lui ôtèrent le faible espoir qu'il était parvenu à entretenir, non sans peine. Et aussitôt, la culpabilité l'envahit avec une telle violence qu'il en tituba. Fili… comment ai-je pu ne pas comprendre ? Je n'ai pensé qu'à moi, à mon propre chagrin, sans réaliser… ne le connais-je pas assez ? Comment n'ai-je pas prévu sa réaction ? Jamais je n'aurais dû le laisser seul !
Car il n'avait aucun doute sur ce qui était arrivé. Bien sûr que Fili n'était plus là. Profitant de la nuit, il avait quitté le fort sans rien dire à personne. Inutile de demander où il était allé. Ni pourquoi. C'était l'évidence même. Comment, se demanda sévèrement Thorin, comment n'ai-je pas deviné, compris qu'il le ferait ? Je n'ai aucune excuse.
Dwalin étudia un instant le visage dur, fermé, de son ami, ses mâchoires contractées, son regard noir. Il hésita encore un petit moment et se décida finalement :
- Thorin ?
Cela suffit. Ils se connaissaient depuis si longtemps et étaient si soudés qu'ils n'avaient pas besoin de grands discours.
- C'est ma faute, Dwalin ! jeta Thorin avec toute la fureur de l'impuissance. Je suis entièrement coupable. S'il est arrivé quelque chose à Fili…
Un éclair de douleur traversa son regard.
- Je suis impardonnable, murmura-t-il encore entre ses dents serrées. C'est comme si je l'avais tué moi-même.
- N'exagère pas, tu veux ?
- Moi j'exagère ?! hurla Thorin avec une violence née du désespoir. C'était si évident ! Je l'ai abandonné à son chagrin, à sa détresse, alors qu'il était sous le choc, qu'il était désemparé...
- Tout comme toi. Ce n'est plus un enfant, Thorin.
- Quand il s'agit de Kili, si ! Dès que son frère est en cause, Fili n'a plus de sens commun. Oui, il redevient un enfant, il a toujours dix ans. Il en est toujours à me dire "Oh, Thorin, ce n'est pas lui, c'est moi !".
- A ce sujet...
La voix basse et mesurée de Dwalin apaisa momentanément Thorin.
- ... les sentinelles...
- Quoi, les sentinelles ?
- Je viens de leur demander s'ils avaient vu quelque chose. Evidemment, ils ne se sont rendus compte de rien. Tout le monde ici sait désormais que Fili a déguerpi pendant la nuit. Tout le monde se doute de la raison pour laquelle il l'a fait.
Dwalin fit une pause et poursuivit :
- Après ce qui est arrivé hier, ceux qui étaient de garde cette nuit sont désespérés de n'avoir rien remarqué. Ils sont prêts à...
- Hein ?! fit Thorin en regardant fixement son ami.
- ... à en payer le prix. Ils ne sont pas fiers d'eux, Thorin. Eux aussi se jugent coupables. Si tu décides de les sanctionner...
Cela rendit à Thorin son sang-froid.
- C'est ridicule. Même s'ils l'avaient vu, qu'auraient-ils fait ? Ce n'était pas un prisonnier, que je sache. Ils n'avaient aucune raison de l'empêcher d'aller et venir. De toute façon Fili est loin d'être idiot. Bien sûr qu'il s'est arrangé pour passer inaperçu. Ce n'est pas leur faute.
- Ce n'est pas la tienne non plus.
- Moi c'est différent. Je l'ai élevé, je connais sa manière de réagir. Je sais que depuis son enfance il a pris l'habitude de veiller sur son frère. C'est dû aux circonstances. Quand Kili est né, notre situation était encore très précaire après la chute d'Erebor. Kili a si souvent été confié à la garde de Fili, si souvent on lui a dit de faire attention à lui que c'est devenu une seconde nature.
- Il n'y a rien d'extravagant à vouloir veiller sur ses proches, Thorin.
Le regard de Dwalin se fit lointain :
- Si à la place de Kili, hier, ç'avait été MON frère, je ne peux pas jurer que je n'aurais pas agi comme Fili. Et quand j'avais son âge, il est certain que je l'aurais fait.
Thorin eut un pâle sourire, presque un rictus :
- Ce qui nous ramène à ce que je disais. J'aurais dû savoir. Prévoir. Deviner. J'aurais dû rester avec lui. J'aurais pu l'empêcher de faire ça.
- Tout le monde était sous le choc, toi le premier. C'est normal. Kili était ton neveu, quand même. Même les rois ne sont pas omniscients et personne ne te demande de l'être, Thorin. Te fustiger toi-même ne sert à rien. En outre c'est complètement idiot. Et puis tu le sais aussi bien que moi : c'est très difficile d'empêcher les gens de commettre des idioties quand ils ont décidé de le faire. Si Fili avait décidé de retourner au fort, il l'aurait fait tôt ou tard.
Il y eut un silence.
- Il peut encore revenir, ajouta enfin Dwalin. Nous ne savons rien.
Thorin s'arrêta devant la fenêtre et regarda à l'extérieur. Un jour gris et brouillardeux avait remplacé les ténèbres opaques de la nuit et la pluie tombait toujours.
- Il ne reviendra pas, dit-il.
Son étrange rêve éveillé de la nuit passée était encore vif à son esprit. Un rêve qui n'en était pas un. Ce sentiment d'urgence, cette certitude du malheur qui l'avait soudain jeté hors de son lit... Il n'était pas superstitieux et ne croyait pas aux prémonitions mais là, il y avait eu quelque chose. Quoi il ne le savait pas, mais il y avait eu quelque chose. Et il avait la certitude que pour Fili les choses avaient mal tourné.
Profitant de ce qu'il tournait le dos à son ami, Thorin ferma brièvement les yeux. Après le cadet, l'aîné. Que restait-il de son existence ? Que lui restait-il, à lui ? Sinon le pénible devoir d'aller annoncer à sa sœur Dis que ses deux fils étaient tombés ? Soudain, Thorin réalisa qu'il n'était pas en mesure de le supporter. La mort de Kili remontait seulement à la veille. Il était très loin, vraiment très loin d'avoir pu faire le deuil de son neveu. Il le pleurait encore de toute son âme. Perdre Fili, maintenant, c'était impossible. Ce n'était pas là de ces mots vains que les mortels prononcent trop souvent : « Je ne pourrai pas, je n'arrive pas à me dire, je ne peux pas supporter... ». Non, rien à voir avec ça. Thorin avait perdu nombre des siens déjà, il savait bien qu'après le choc, souvent déchirant, après le chagrin, on remonte toujours la pente. La blessure cicatrise et la vie reprend ses droits. Aujourd'hui c'était différent. Comme s'il se tenait non pas devant une route semée d'épines sur laquelle il lui fallait poursuivre son chemin en se déchirant à chaque pas, mais plutôt comme s'il se tenait debout au bord du vide. Il ne pouvait pas aller plus loin. Jusqu'à ce jour il avait toujours puisé la force de continuer dans les responsabilités qui lui incombaient. Son peuple. Sa sœur. Fili et Kili. Kili et Fili. Ses deux fils sœur. Eh oui. Mais à présent ? Et pour rien au monde, mais alors rien au monde il ne voulait avoir à revivre les heures pénibles qui avaient précédé la mort de Kili et les instants horribles passés devant le bastion d'Azog. Pour rien au monde.
- Thorin, ne le laisse pas. Il est vivant, il a besoin de toi. Il faut faire vite.
- Quoi ?! fit Thorin en sursautant.
- Hein ? fit Dwalin.
Thorin promenait autour de lui un regard presque égaré.
- C'est toi qui as dit ça ? demanda-t-il.
- Je n'ai rien dit, fit Dwalin, qui soudain eut l'air inquiet.
- Tu n'as rien entendu ?
- Rien du tout. Pourquoi tu as sauté comme ça ? On aurait dit qu'un frelon t'avait piqué.
Thorin ne répondit pas. Le chagrin pouvait-il l'avoir rendu fou ? Parce qu'il était prêt à jurer qu'il avait entendu la voix de Kili à ses côtés. Comme cette nuit. Il n'hésita que durant quelques secondes. Ma foi, s'il avait perdu l'esprit, alors autant aller jusqu'au bout de la folie. De toute façon il ne pouvait pas rester là passivement à ressasser ses regrets et sa peine.
- Je retourne là-bas, murmura-t-il.
Et il se dirigea à grands pas vers la porte.
- Thorin, fit Dwalin en lui barrant le passage, j'espère que tu ne parles pas de faire ce que je crois avoir compris que tu voulais faire ?!
0o0
Si c'était ça la folie, cela ne différait pas beaucoup de l'état normal, songeait Thorin. N'était le poids du deuil et sa certitude qu'il ne pouvait pas en supporter davantage, il se sentait parfaitement lui-même. Il réunit son état-major, auquel Gandalf se joignit sans y avoir été invité, et leur exposa posément sa décision.
- Je vais retourner au bastion d'Azog, dit-il. En secret. Si certains veulent m'accompagner, tant mieux. Sinon, tant pis. Je n'obligerai personne. Un nain seul, ou du moins un tout petit groupe, peut faire ce dont une armée serait incapable. C'est certainement ce que Fili a fait.
- Et tu es le premier a dire qu'il a échoué, rétorqua sombrement Dwalin.
- Thorin, tu es devenu fou ! explosa Balin. Tu te feras tuer, voilà tout ! Est-ce que perdre Fili et Kili n'est pas suffisant ?! Tu veux qu'Azog puisse t'ajouter aussi à son tableau de chasse ?
- Si Fili est encore en vie, je ne veux pas qu'il lui arrive la même chose qu'à son frère. Ou pire encore.
Dwalin hocha la tête, très sombre :
- Tu ne sais pas s'il est en vie.
- Je n'ai aucune certitude, c'est vrai. Mais si Azog a pu le prendre vivant, il l'a fait.
- Thorin, tu es notre roi ! Tu ne peux pas faire ça, répéta Balin en scandant chaque mot avec l'énergie du désespoir. Si tu y tiens vraiment, alors d'accord, envoie quelques nains adroits et déterminés. Après ce qui est arrivé, tu trouveras des volontaires, j'en suis certain. Mais tu ne peux pas y aller toi-même. Que se passera-t-il si tu te fais tuer ? Que deviendra notre peuple ?
- Je ne resterai pas à l'écart pendant que d'autres prennent les risques à ma place ! siffla Thorin entre ses dents serrées.
- Moi j'irai, dit Dwalin. Mais Balin a raison, toi tu dois rester.
Thorin lui lança un regard qui se passait de mots. Rien ne le ferait changer d'avis.
- Tu veux te suicider ? protesta Balin. Ça ne ramènera pas les garçons, tu le sais très bien !
Non, Thorin n'envisageait pas le moins du monde de se suicider. Même s'il savait que son plan n'avait que très peu de chance de réussir. Kili était mort et maintenant Fili... Il deviendrait vraiment fou s'il devait rester là les bras croisés ! Il lui fallait se plonger dans l'action et continuer à croire qu'il restait un espoir. Là, un grand froid l'envahit, car il se souvint que c'était exactement ce dont il avait voulu se persuader la veille... Oui mais cette nuit, ce matin encore, il y avait eu cette voix... Cette pensée-là, Thorin la repoussa fermement. Ce n'était pas le moment de se laisser aller et de laisser son esprit battre la campagne.
Comme les autres protestaient tous à la fois et poussaient les hauts cris, Thorin leva la main pour les faire taire. Il fallait l'admettre, songeaient les autres nains, il ne paraissait pas du tout aliéné. Son regard était parfaitement lucide. Et hélas, parfaitement déterminé.
- Inutile de discuter plus longtemps, dit fermement Thorin. Personne n'est indispensable. Puisque Dwalin veut m'accompagner, Balin tu resteras ici et tu me remplaceras jusqu'à mon retour. Dis de son côté administrera notre cité. Je dois y aller. Vous pouvez me croire fou, ça m'est égal. J'irai dès aujourd'hui, avec ou sans vous.
- Je viens, confirma Dwalin, mais je persiste à dire que ce n'est pas une bonne idée.
- Je ne te force pas à m'accompagner.
Pendant que les deux nains s'affrontaient du regard, aussi mécontent l'un que l'autre, Balin fut sur le point de s'arracher les cheveux et la barbe simultanément. Mahal savait qu'il les aimait, ces deux-là, mais de tous les nains obstinés, on pouvait dire sans le moindre risque d'erreur qu'ils étaient les pires ! Rien d'étonnant à ce que Fili et Kili aient depuis toujours été de vrais casse-cous toujours prêts à se lancer dans des aventures à hauts risques. Entre l'hérédité d'une part et l'exemple d'autre part...
- C'est une décision trop précipitée, insista-t-il désespérément. Thorin, réfléchis. Tu n'as pas de plan précis, les orcs sont sur le qui-vive, tout ça est insensé ! Tu fais le jeu d'Azog, comprends-le. D'autant qu'il doit se douter, ou en tous les cas espérer, que tu vas tenter quelque chose.
A voir la tête de Thorin, Balin aurait pu épargner sa salive et ses conseils. Mais c'est alors qu'il reçut une aide inattendue, quand Gandalf prit la parole à son tour :
- Balin a raison. L'amour fait faire des folies. Thorin, ne sacrifiez pas votre vie inutilement. Cela ne ramènera pas Kili et ne sauvera pas Fili. Si vous devez prendre des risques, que ce soit au moins avec une chance de succès. Je vous ai mis en garde hier, vous ne m'avez pas écouté. Cette fois, ne vous obstinez pas. Il y a mieux à faire que ce que vous projetez.
- Parce que vous avez un plan à proposer, peut-être ? répondit abruptement Thorin.
- Oui, précisément, répondit le magicien. Je ne prétends pas qu'il soit sans risque. Ni qu'il est infaillible. Mais au moins il existe des possibilités de réussite.
Il y eut un silence. Balin et Dwalin, qui connaissaient bien Thorin, savaient pourquoi ce dernier hésitait : il n'aimait pas qu'on lui suggère sa conduite, ni qu'on se mêle de ses affaires. Pourtant il semblait que non, définitivement il n'avait pas perdu l'esprit en dépit des apparences et il avait encore son bon sens, car il finit par tourner la tête vers le magicien pour dire, du bout des lèvres :
- Je vous écoute.
- Je connais le moyen d'entrer discrètement dans le bastion d'Azog.
Le silence qui couronna ces paroles était tel qu'on aurait entendu une mouche faire sa toilette.
- Il existe une faille à la forteresse d'Azog. Au sens propre. Une faille étroite dans le rocher. Elle conduit à l'intérieur. Je le sais car je l'ai sondée par magie. Je l'ai découverte hier, pendant que vous essayiez de négocier avec cet orc. Par endroit il faudra sans doute élargir le passage, mais je pense que la chose est faisable.
- Et vous ne pouviez pas le dire plus tôt ?! rugit Thorin, les yeux étincelants de fureur, en faisant un pas vers le magicien comme s'il allait lui sauter à la gorge. Vous avez laissé Kili se faire tuer alors qu'il y avait peut-être un moyen de le sauver ?
Gandalf secoua tristement la tête :
- Il n'y avait plus rien à faire pour Kili. D'une part, il était déjà trop tard. Et surtout, nous n'avions hier aucun moyen de l'exploiter, cette faille. Il va falloir préparer notre affaire.
- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
- Ce que je veux dire, c'est que ce passage est tellement étroit et exigu, notamment à l'entrée, que même un nain ne pourrait s'y faufiler. Même un nain jeune et svelte. Pas un adulte en tous les cas. Et un enfant ne pourrait mener à bien la mission à laquelle je pense.
- Alors pourquoi vous en parlez ? hurla Thorin, hors de lui. Puisque ça ne me sert à rien ! Vous me faites perdre mon temps !
Gandalf parut cette fois impatienté :
- Si vous me laissiez finir ? fit-il sèchement. Si je vous en parle, c'est parce qu'il y a une solution. Je vous demande deux jours. D'ici deux jours je vous amènerai quelqu'un de suffisamment menu pour entrer là-dedans.
- Deux jours ?! brailla Thorin, si fort que même ses amis sursautèrent. Mahal, d'ici deux jours Fili sera peut-être mort !
Tout en prononçant (ou vociférant) ces paroles, il réalisa soudain à quel point il était persuadé que son neveu était toujours en vie. Etait-ce parce que la perspective de sa mort, juste après celle de son frère, lui était au sens propre du terme insupportable, ou bien était-ce à cause de cette "voix" mystérieuse ? Il n'en avait aucune idée, il ne niait pas que cela ne reposait que sur de très vagues soupçons, mais cela n'ôtait rien à sa conviction.
- De toute façon, était en train de dire Dwalin, à quoi ça servirait ? Même si ce quelqu'un existe et qu'il arrive à l'intérieur, même si Fili est vivant et qu'il parvienne jusqu'à lui, ils ne pourront pas ressortir puisqu'un nain ne pourrait emprunter le passage.
- Non en effet, concéda Gandalf, secrètement heureux de voir que les nains commençaient à mordre à l'appât qu'il leur proposait. Aussi, ce ne sera pas pour Fili qu'il se rendra là-bas. Du moins pas directement. En revanche, il pourra lancer une échelle de corde depuis l'arrière de la forteresse, sur l'à-pic. Ce côté-là n'est pas gardé. Une fois deux ou trois nains à l'intérieur, ils pourront trouver le garçon. Dès que Fili sera avec eux, ils me feront signe par une fenêtre. Je me charge de vous ouvrir le portail. Et si vous êtes dans le coin avec votre armée, vous pourrez prendre la forteresse.
- Il est impossible d'amener une troupe armée là-bas sans que les orcs s'en aperçoivent, rétorqua Thorin. Ils ont des espions partout. Et si Azog s'en aperçoit, ça recommencera pour Fili comme avec son frère. C'est hors de question ! J'ai sacrifié Kili à mon peuple, ça suffit comme ça.
Les nains approuvèrent silencieusement.
- Il y a un risque, admit le magicien, mais…
- Hors-de-ques-tion ! trancha Thorin, catégorique, en martelant chaque syllabe. Mon seul but est de sauver Fili. Le reste viendra plus tard.
- Vous n'aurez plus jamais une pareille occasion, Thorin, insista Gandalf. Après ça, les orcs se méfieront.
Il n'était quant à lui pas du tout persuadé de la survie du prince héritier. Il était même très peu optimiste à ce sujet. Les choses ne se produisent que très rarement de la même manière, n'est-ce pas ? Après Kili, son frère serait lui aussi prisonnier mais vivant ? C'était décidément très peu probable. Mais si l'espoir de le sauver était suffisamment puissant pour convaincre Thorin, si les nains pouvaient prendre la citadelle, alors la menace orc serait sinon anéantie, du moins très diminuée. Et là était bien le but de Gandalf.
- Je ne prendrai aucun risque, c'est clair ? fit Thorin en lui lançant un regard noir.
Bon. Persuader cette tête de mule n'allait pas être facile. Gandalf cependant eut l'esprit de se taire et attendit, pendant que Thorin commençait à aller et venir, sourcils froncés, en réfléchissant à ce qu'il venait d'entendre. Malgré lui, son esprit tactique analysait, supputait, envisageait, pesant le pour et le contre. Il cogita ainsi un moment puis finit par concéder :
- Nous irons en tout petit nombre. Un commando. Très discret. Une fois à l'intérieur nous nous séparerons. Le commando s'occupera de Fili et l'emmènera pour le mettre en sûreté.
Balin regarda son ami d'un air effrayé : il sentait venir le pire.
- Moi pendant ce temps-là, poursuivit Thorin, je tuerai Azog. Sans chef, les orcs ne seront plus vraiment une menace. Je regrette seulement de devoir le tuer rapidement, ajouta-t-il, des éclairs meurtriers dans le regard.
- C'est de la folie ! protesta Balin horrifié.
- Non, c'est la seule chose à faire.
- Si nous appliquons ce plan, nous ne disposerons que de très peu de temps. Tu crois que même si tu réussis les orcs te laisseront filer ? A quoi nous servira d'avoir sauvé Fili si nous devons te perdre ? C'est absurde, Thorin. Tu te laisses égarer par le chagrin et la colère. Il faut trouver autre chose.
Thorin allait répondre lorsqu'il eut soudain comme un éblouissement ; l'espace d'un bref instant, aussi bref que lorsque l'éclair déchire le ciel, il lui sembla voir Kili debout au fond de la pièce. Kili tel qu'en lui-même, à ceci près qui lui adressait un regard sombre, totalement désapprobateur, en hochant négativement la tête.
Thorin cligna des yeux. L'illusion se dissipa. Le prince nain ne l'aurait avoué à personne mais il commençait à se sentir un peu inquiet. D'abord la voix et maintenant... ?! Ce n'était pas du tout son genre, d'avoir des visions. Le chagrin aurait-il effectivement altéré sa raison ? Evidemment, il se pouvait aussi que tout cela soit seulement l'effet conjugué du manque de sommeil, de la peine et de la peur de perdre encore un être cher. Perspective nettement moins pessimiste que la première.
Gandalf était en train d'approuver Balin :
- C'est idiot, dit-il sans mâcher ses mots.
- En quoi cela vous regarde-t-il ? répliqua Thorin, prêt à mordre.
- Bon, se dit Gandalf. Il ne cèdera jamais sur ce point-là. Je dois trouver autre chose.
Il réfléchit une minute. Il y avait peut-être bien un moyen. Un moyen très risqué, qui allait lui coûter beaucoup et pouvait même, à terme, lui apporter un certain nombre d'ennuis. Mais après tout, n'était-ce pas pour une bonne cause ?
- Et si, dit-il, et si je vous donnais le moyen d'amener votre armée là-bas sans que personne ne la voit ?
Tous les nains le regardèrent avec méfiance. Cela paraissait un peu trop beau pour pouvoir être vrai. Pourtant, malgré la peur qu'il éprouvait pour Fili (si vraiment ce dernier était toujours vivant), Thorin ne pouvait nier que si une telle chose s'avérait possible, la guerre dans ces montagnes prendrait un tournant décisif à l'avantage de son peuple.
- Vous pourriez faire ça ? demanda-t-il, un peu incrédule cependant.
- Je crois avoir un moyen de le faire, oui. Voilà ce que je vous propose : vous préparez l'offensive discrètement. Vous trouvez des gens pour votre commando. Moi je serai de retour après-demain, sans doute en fin de journée. Je vous accompagnerai sur place pour vous montrer le passage. Pendant ce temps-là, votre armée se mettra en route. Je me charge du reste.
- Ça peut marcher, Thorin, se hâta de dire Balin. Gandalf a raison, quand aurons-nous encore la chance d'avoir un magicien à nos côtés ? Quand aurons-nous une autre occasion comme celle-là ?
Le regard glacial de Thorin parut vouloir clouer le mage sur place :
- Je vous préviens, dit-il. Quoi que vous ayez en tête, moi mon seul but est de sauver Fili. Mettez-le en danger par vos manigances et je vous tue ! Nous agirons après-demain à la tombée de la nuit. Si vous n'êtes pas de retour au crépuscule, j'agirai comme je crois devoir le faire.
- Très bien, dit le vieillard, comprenant qu'il n'en obtiendrait pas plus.
