Salut tout le monde. Cette semaine, petite accalmie avec un chapitre un peu moins sombre que les précédents.

Merci à ceux/celles qui laissent des commentaires. Pour "Guest" auquel je ne peux pas répondre directement : je suis désolée, je ne peux pas non plus répondre à ta question, ni par la positive ni par la négative. Néanmoins, j'ai adoré que quelqu'un la pose !

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Bilbon Sacquet menait la vie la plus paisible et la plus routinière qui soit, à l'instar de tous les siens. La plus grande et la seule aventure qui soit jamais survenue dans sa quiète existence avait été d'adopter son petit cousin, qu'il préférait aujourd'hui appeler son neveu, à la mort de ses parents. En contrepartie, le jeune Frodon apportait à son foyer de vieux célibataire sa gaieté juvénile et son babillage enfantin qui ponctuait chaque étape de la journée.

Bilbon ne se préoccupait nullement des sanglants affrontements qui opposaient les nains et les orcs dans les Montagnes Bleues. Il n'était même pas au courant et si on lui avait proposé de lui en parler, il aurait répondu qu'il préférait éviter : de si horribles histoires ne sont propres qu'à vous couper l'appétit !

Ce jour-là pourtant Bilbon était soucieux, autant du moins qu'un hobbit peut l'être : l'état du ciel l'inquiétait et lui faisait craindre un ou plusieurs orages de grêle, ce qui serait extrêmement préjudiciable à ses plantations. Les haricots verts lui paraissant particulièrement exposés, il décida de les protéger. Frodon et lui-même étaient fort occupés à tendre une toile par-dessus les rangées régulières lorsqu'une voix inconnue s'éleva soudain derrière eux :

- Bien le bonjour.

Surpris, Bilbon sursauta et se retourna vivement. Un vieux bonhomme à barbe grise, appartenant à l'espèce vague et indistincte des « grandes gens » se tenait à quelques pas de lui, dans son propre jardin. Il était vêtu d'une robe grise élimée qui avait connu des jours meilleurs et dont la manche recousue à gros points maladroits était tachée de sang, d'un chapeau pointu totalement démodé et il s'appuyait des deux mains sur un grand bâton. Tel qu'il était, il causa à Bilbon une telle surprise que le malheureux en oublia de se redresser complètement et demeura là, bouche bée, à se demander ce qu'était cette singulière apparition. Il avait l'ouïe fine, pourtant il n'avait pas entendu l'inconnu arriver. A croire qu'il venait brusquement de tomber du ciel. Quant au petit Frodon, il avait déguerpi en deux bonds pour aller se cacher derrière le tronc du vieux pommier, dont ne dépassait qu'une moitié de sa petite frimousse, aussi curieuse qu'effarouchée.

- Vous êtes Bilbon Sacquet ? s'enquit l'inconnu. Le fils de Belladonne Touque, le petit-fils du Vieux Touque ?

- Ou-i… balbutia l'intéressé, qui ne s'était toujours pas remis du choc.

- Vous ne vous souvenez pas de moi ?

- N-n-n-on…

- Je suis Gandalf. Gandalf le Gris.

- Ah ! exhala faiblement Bilbon.

Il n'était nullement rassuré mais eut toutefois la présence d'esprit de finir de se redresser. Aucun hobbit, estimait-il, sauf peut-être ces fous de Touque, ne serait heureux de voir Gandalf planté dans son jardin. Si Bilbon conservait un souvenir enchanté des feux d'artifice du magicien, qui l'avaient émerveillé dans son enfance, il savait aussi que ce personnage peu recommandable paraissait toujours apporter des ennuis avec lui. Malheur à celui qui se laissait entraîner par ses paroles trompeuses. Il ne pouvait que se retrouver plongé dans les pires déboires.

- Vous vous demandez sans doute ce que je fais ici en ce jour, poursuivit le magicien.

- Euh…

- Mon cher ami, j'ai grand besoin de votre aide. Et à qui pouvais-je m'adresser sinon à l'un des petits-fils de mon ami le Vieux Touque ? Ah, le sang des Touque manquerait à la Comté s'il n'existait pas.

- Euh… je suis un Sacquet, risqua Bilbon.

- Pour moitié seulement, fit Gandalf en riant.

Puis il redevint grave et poursuivit :

- Bilbon, si vous aviez l'occasion de venir en aide à un malheureux prisonnier, qui subit sans doute de durs tourments entre les mains de ses ravisseurs, le feriez-vous ?

- Quoi ?! fit Bilbon, perdu.

- Si vous pouviez rendre le seul enfant qui lui reste à une famille déjà terriblement éprouvée par la perte du fils cadet, vous détourneriez-vous d'elle ?

- Mais… de quoi est-ce…

- Et si la Terre du Milieu tout entière avait besoin de vous, refuseriez-vous de prendre quelques risques pour le bien de tous ?

- Je ne comprends pas de quoi vous…

- Bilbon, des événements terriblement graves ont actuellement lieu dans les Montagnes Bleues, à l'ouest d'ici. Des légions d'orcs ont entrepris de construire des places fortes dans ces montagnes et mènent une guerre atroce aux nains qui y vivent depuis maintenant près de quatre-vingt ans. Le roi des nains est dans une situation épouvantable. Il avait deux héritiers, deux garçons à peine adultes. L'un d'eux a péri récemment dans de terribles conditions. Le second est peut-être encore en vie. Malheureusement, si cela est, il est prisonnier des orcs. Ce qui signifie, Bilbon, que chaque heure qui passe le rapproche du tombeau.

Bilbon avait la sensation de perdre tous ses repères. Pourquoi ce vieux barbu venait-il ici, alors qu'il était fort occupé au demeurant, lui raconter ces histoires affreuses ? Qu'est-ce que cela avait à voir avec lui, je vous le demande ? Et qu'est-ce que cela venait faire entre ses rangées de haricots et son parterre de bégonias ? Machinalement, Bilbon jeta un coup d'œil circulaire autour de lui, comme pour s'assurer qu'il se trouvait toujours chez lui, dans son jardin. Ou peut-être voulait-il seulement s'assurer, en ces circonstances étranges et par conséquent inquiétantes, que Frodon était toujours là et ne risquait rien.

- Il y a peut-être, je dis bien peut-être encore une chance de sauver ce jeune nain, Bilbon, poursuivit Gandalf. Mais seul un hobbit pourra l'atteindre. Et qui mieux que le descendant du Vieux Touque serait à même de remplir cette mission ?

Bilbon sentit sa tête lui tourner.

- Quoi ? balbutia-t-il. Je ne… que ? Non ! Moi ? Vous ne… c'est ridicule, je…

- J'ajoute que les nains, s'ils sont arrivés sur ces terres totalement démunis, ont recouvré une certaine richesse aujourd'hui. Thorin vous dédommagerait certainement de vos peines si vous pouviez l'aider à sauver son neveu. Enfin, ne s'agit-il pas d'une action d'éclat propre à être chantée et racontée dans tout Arda ?

Au prix d'un terrible effort, Bilbon parvint à reprendre ses esprits et répondit presque sèchement :

- Ce n'est pas dans la Comté qu'il faut venir chercher des mercenaires prêts à se mêler des guerres des uns et des autres pour de l'argent. Je suis quelqu'un de respectable, moi !

Il reprit son souffle et ajouta :

- Je suis désolé pour ce garçon et sa famille, bien que je ne les connaisse ni de près ni de loin. Mais je ne vois pas pourquoi vous venez me parler de ça, à moi. Je ne suis pas un héros, je n'ai pas l'étoffe d'un guerrier, je ne peux pas me battre contre des orcs. Ni contre personne d'ailleurs. Et je suis bien incapable de sauver qui que ce soit.

A ce moment, Gandalf regarda le hobbit d'un air très étrange :

- Non, dit-il, presque pour lui-même, vous n'êtes pas un héros, c'est vrai. Mais peut-être allez-vous en devenir un.

Le semi homme eut un rictus de dérision, à laquelle se mêlait une certaine exaspération, adressé tant à Gandalf qu'à lui-même.

- C'est grotesque ! laissa-t-il tomber.

- Il ne s'agit d'ailleurs pas de sauver ce nain vous-même, Bilbon, mais de permettre aux siens de le faire. Pour cela j'ai besoin de quelqu'un d'agile et courageux.

Bilbon n'avait qu'une envie, c'était de voir Gandalf s'en aller. Tout de suite, avec ses cliques, ses claques et ses horribles récits. Sa proximité même lui était désormais pénible. Ce sentiment était si fort qu'il lui donna la force de riposter d'un ton plutôt sec :

- Je ne sais pas si je suis agile mais je ne suis sûrement pas courageux. Et tout ce que j'espère sauver aujourd'hui, ce sont mes haricots. Il va sûrement tomber de la grêle. Et ce sera un exploit bien suffisant pour un hobbit !

Gandalf décroisa ses mains, posées jusque-là sur son bâton, et s'avança vers Bilbon qui éprouva une furieuse envie de se sauver en courant, d'attraper Frodon par la peau du cou et d'aller ensuite se réfugier dans sa maison afin de s'y barricader jusqu'à ce que cet importun soit parti. Mais peut-être était-il plus courageux qu'il ne le croyait lui-même, ou alors il était vraiment paralysé par ces événements incroyables (et pour un hobbit, tout ce qui sort de l'ordinaire est désagréable), car il ne bougea pas. Gandalf s'approcha et posa sa main sur l'épaule du semi homme (ce dernier put du même coup constater que sous la manche recousue, le vieillard avait le bras bandé) avant de plonger son regard gris dans le sien :

- Bilbon, il ne s'agit pas simplement de sauver un nain, si tant est que ce soit encore possible. Ce qui doit réellement être sauvé dans cette affaire, c'est la Terre du Milieu. C'est la paix. C'est la vie de milliers de personnes comme vous. Comprenez ceci : si les orcs colonisent les Montagnes Bleues, s'ils vainquent les nains, alors ils se multiplieront. Et très vite, ils se lanceront à l'assaut de toutes les terres alentours. C'est cela qu'il faut empêcher.

Alors là, la bouche du hobbit s'ouvrit toute seule. Que l'on vienne l'arracher à ses travaux de jardinage (de sauvetage !) pour lui demander d'aller dans les Montagnes Bleues, où il n'avait jamais mis les pieds de sa vie (en même temps, comme il n'avait jamais quitté la Comté il n'était pas difficile de trouver un endroit où il n'avait jamais été), pour sauver un nain dont il n'avait jamais entendu parler, c'était déjà énorme. Impensable. Mais voilà que Gandalf lui parlait en fait de sauver rien moins que le monde. Bilbon commença à suspecter ce maudit magicien de vouloir rire à ses dépens et d'être en train de lui faire une plaisanterie de très mauvais goût.

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- Dwalin !

Jaillissant d'un couloir transversal, un nain se précipita vers le guerrier. Il semblait fébrile et ses yeux étaient un peu hagards, comme s'il ne savait vraiment plus à quel valar se vouer.

- Dwalin, reprit-il d'une traite, un peu essoufflé comme s'il avait couru, ça ne va pas. Pas du tout ! Je ne peux pas y arriver. Je n'ai plus de cordes. J'ai utilisé tout ce que j'ai pu trouver, aux écuries et partout, exception faite de celles que vous avez déjà mises de côté. C'est trop long ! Il m'est impossible de vous fabriquer une échelle aussi longue en si peu de temps.

- Débrouille-toi, grogna Dwalin, qui avait pour sa part d'autres soucis en tête.

- Mais c'est impossible ! se lamenta l'autre. Avec quoi veux-tu que je la fasse ? J'en suis à quarante mètres à peine et je te jure qu'il n'y a plus un seul morceau de corde disponible dans ce fort. Sans compter que pour être sûr que ça tiendra, je suis obligé de…

- Ça m'est égal ! l'interrompit rudement Dwalin. C'est ton affaire, pas la mienne. Si tu ne trouves pas de corde, fabrique-la !

Le nain ouvrit des yeux ronds :

- Avec quoi ? Je n'ai pas ici de quoi…

- N'importe quoi. Du crin de poney, des cheveux, des poils de barbe si ça te chante, pourvu que ce soit assez long et surtout solide. Je n'ai pas envie de faire un vol plané et d'aller m'écraser comme une bouse au fond de ce ravin.

L'autre secoua la tête, mi exaspéré, mi désolé :

- On ne peut pas fabriquer de la corde avec…

Mais Dwalin en avait assez. Il saisit son interlocuteur par le devant de sa tunique et le secoua :

- Alors va dire à Thorin que tu es incapable de lui fournir ce qu'il a demandé. Va lui dire que Fili est perdu, comme son frère. Bonne chance.

Le nain ouvrit la bouche mais rien n'en sortit. Dwalin le lâcha et s'en alla sans se retourner, sans rien ajouter, laissant un nain très embêté fourrager dans sa tignasse à deux mains, apparemment dans l'espoir d'en faire surgir une idée. Au bout d'un instant, son regard s'éclaira : il avait trouvé.

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- Tu doubleras les patrouilles et les éclaireurs, dit Azog. Je connais Ecu-de-Chêne. Il ne va pas rester sans rien faire.

Assis les pieds sur un tabouret, Bolg aiguisait avec soin, avec patience, avec amour un coutelas à large lame. Il opina dans un grognement. Les deux orcs parlaient leur langue, comme toujours. Azog contenait à grand-peine son excitation. Il avait aisément reconstitué ce qui était arrivé : Fili, il en était sûr, était venu à l'insu de son oncle et des siens. Il était parvenu à reprendre le corps de son frère. Fort bien. De cela, l'orc pâle se moquait d'autant plus qu'il savait bien que le jeune nain avait dû abandonner la carcasse dans la forêt, où elle devait avoir commencé à pourrir et à servir de pâture aux bêtes sauvages. Thorin quant à lui, en constatant l'absence de son neveu, devait avoir saisi, lui aussi, ce qu'il en était. Imaginer l'état d'esprit de son ennemi juré à présent mettait Azog en joie : rien que pour ça, il était content de n'avoir rien tenté contre lui l'avant-veille. Oh oui, ça valait la peine d'avoir différé le moment d'en terminer avec cette vermine !

Mais celui-là, c'est à dire le blondinet qui avait eu l'inconscience de se jeter entre leurs mains par pur sentimentalisme, le nain maudit ne viendrait pas le réclamer. Il avait compris la veille avec le cadet et n'était pas du genre à perdre son temps pour l'impossible. Il allait certainement tenter quelque chose, cependant. Azog se sentait tout-puissant dans sa forteresse, il n'avait aucune crainte. En revanche il espérait que Thorin, poussé par le désespoir, allait commettre une erreur. Une erreur qui lui permettrait à lui de l'écraser définitivement, s'assurant ainsi, à court terme, le contrôle absolu de ces montagnes.

Bolg leva un instant le nez de son travail :

- Qu'est-ce qu'on va faire du nain ? Le prisonnier, je veux dire.

Les orcs détestent les elfes. Mais Bolg haïssait les nains plus encore. L'hérédité, sans doute. Un lent sourire, à faire froid dans le dos, étira les lèvres pâles d'Azog :

- Un prince de la lignée de la Durin ? Qui ne peut même pas servir de monnaie d'échange ? Son cher oncle n'a pas cédé pour l'autre, il ne cèderait pas pour celui-là. Il va essayer autre chose.

Bolg afficha une expression pleine d'espoir : si le nain ne servait à rien, alors il pourrait sans doute en disposer. Quant aux autres, qu'ils tentent ce qu'ils voudraient, il s'en moquait. Du moins pour le moment. Bien qu'il ait, à l'instar de son père, toujours soif du sang des nains, il se disait que cela viendrait toujours à temps. Pour l'heure il en avait un sous la main et aurait bien aimé pouvoir reprendre les réjouissances à peine entamées. Et puis il y avait encore cet elfe, qui pouvait lui aussi offrir encore quelques divertissements. Le dessert, en quelque sorte.

- Nos troupes ont bien mérité elles aussi un petit divertissement, poursuivit Azog.

Bolg se renfrogna aussitôt. Divertir les troupes, divertir les troupes… Il aurait préféré se divertir tout seul. Histoire de masquer sa déception, il éprouva avec précaution le fil de sa lame. Parfait. Un cheveu tombant dessus aurait été coupé en deux. Dommage. Il avait espéré s'en servir sous peu. Et pour couper plus excitant que des cheveux. Azog parut le deviner :

- Garde-le affûté. Je te promets que tu en auras l'usage. Bientôt. Que le nain soit un peu plus abîmé ou non n'entre pas en ligne de compte pour toi, n'est-ce pas ?

Il eut un nouveau sourire, encore plus sinistre que le premier :

- Je pensais envoyer un petit souvenir à Ecu-de-Chêne.

Bolg eut cette fois une large grimace de satisfaction et amena la lame à hauteur de ses yeux pour mieux l'admirer.

Fourbissez votre ferraille,
Aiguisez vos grands couteaux.

Fourbissez votre ferraille
Quotinailles, quetinailles,
Quoquardaille, friandeaux,
Garsonaille, ribaudaille,
Laronnaille, brigandaille,
Crapaudaille, lésardeaux,
Cavestraille, goulardeaux,
Villenaille, bonhommaille,
Fouillardaille, paillardeaux,
Truandaille et Lopinaille,

Aiguisez vos grands couteaux.

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Je sais, à l'époque du hobbit, Frodon ne devrait même pas être né. Mais tant qu'à faire, puisque de toute manière il s'agit d'un UA, je n'en suis plus à un changement prè son existence a une raison d'être, une raison psychologique, comme on le verra plus loin.

Le poème final est de Jean MOLINET. Il m'a toujours fait frissonner et je le trouvais tout à fait adapté.