Bilbon avait toujours pensé qu'il tenait plus de son père que de sa mère et que les gênes Touque n'avaient pas trouvé racine en lui. Il commençait à se demander s'il ne s'était pas trompé. A force d'écouter Gandalf, à qui par politesse il avait proposé d'entrer boire une tasse de thé, il commençait à rêver des montagnes. Il n'avait jamais vu de montagnes et il ne pouvait s'empêcher d'imaginer les torrents, les neiges éternelles, les hauts sommets. Il pensait également à cette forteresse imprenable au sein de laquelle un malheureux espérait du secours. Il se demandait, avec un serrement de cœur qu'il ne pouvait réprimer, ce qu'il éprouverait si Frodon lui était enlevé par des gens malintentionnés susceptibles de le maltraiter. Rien que de songer à cela le faisait frissonner. Et puis… des nains ? Des nains d'Erebor, en plus ? Une légende en Terre du Milieu !

Par moment pourtant il reprenait ses esprits, ou du moins ce qu'il considérait comme tels, et ses pensées prenaient alors un tout autre tour :

- Allons Bilbon, se disait-il, où as-tu la tête ? Voilà bien la force de persuasion des magiciens. Je crois que tu étais sur le point d'accepter de le suivre !

- Fili a encore sa mère, vous savez ? dit négligemment Gandalf au détour de la conversation. Cette pauvre femme a déjà perdu tous les siens ou presque, y compris son plus jeune fils. Il ne lui reste qu'un de ses frères et ce dernier garçon.

Instinctivement, Bilbon tourna la tête vers son neveu. Frodon se sentait encore très intimidé par le magicien, aussi demeurait-il blotti près de son oncle, à demi caché derrière son fauteuil. Mais il n'avait pas perdu un mot de tout ce qui avait été dit. Comme le craignait Bilbon, son petit visage paraissait soudain bouleversé. La mort de ses parents était encore relativement récente et l'enfant demeurait très sensible dès lors qu'il était question de familles séparées.

- Il n'a plus de papa, ce garçon ? demanda-t-il presque en chuchotant, tant le regard vif du magicien l'impressionnait.

- Non, répondit Gandalf. Il est mort depuis des années. C'est Thorin qui a servi de père à ses neveux.

- Oh ! Alors il est comme vous, oncle Bilbon.

Mécontent, le hobbit jeta un regard noir à son invité. Il lui semblait que ce dernier essayait à présent de se servir de son neveu pour le convaincre.

- Elever un enfant, c'est une chose. Cela n'a rien à voir avec toutes ces... ces histoires. Sérieusement Gandalf, vous m'imaginez affronter des orcs ?

Mais la voix du hobbit avait perdu de sa conviction.

- Non, admit le magicien, et j'espère d'ailleurs que vous n'aurez pas à le faire. Vous devrez seulement vous glisser comme une souris dans leur bastion et permettre aux nains de vous y rejoindre. Ce n'est pas la mission d'un guerrier, Bilbon. Mais plutôt celle d'un... d'une sorte de cambrioleur, si vous voulez.

- Il faut que je réfléchisse, marmonna Bilbon, qui ne se voyait pas davantage dans le rôle d'un cambrioleur que dans celui d'un guerrier, surtout pas au milieu d'orcs altérés de carnage et armés jusqu'aux dents, et qui en outre trouvait surtout qu'on voulait lui faire jouer le rôle de pigeon voué à la casserole. Je ne peux pas m'en aller comme ça. Que deviendrait mon neveu ?

- Vous avez sûrement de la famille à qui le confier pendant votre absence. Le temps nous est compté, mon ami. L'opération de sauvetage est prévue pour ce soir et Thorin n'attendra pas une heure de plus que nécessaire.

Abasourdi, le semi homme regarda Gandalf durant un instant sans pouvoir articuler un son. Cette fois il n'y avait plus de doute, le sorcier se moquait de lui !

- Ce soir ? répéta-t-il en se levant pour reprendre la bouilloire posée sur le feu. Les Montagnes Bleues ne sont pas le quartier sud, quand même ! Il nous faudrait des jours et des jours de marche pour y arriver et d'ici là…

- Nous y serons en quelques heures à peine. Les grands aigles m'honorent de leur amitié. L'un d'eux m'a amené ici et il attend mon appel pour revenir me chercher et me ramener là-bas. Vous ne serez pas un poids important pour lui.

- Un aigle ?! glapit le hobbit en reculant soudain de deux pas.

- Vous n'avez aucune raison d'avoir peur, Bilbon. Il ne vous fera aucun mal.

- J'ai déjà le vertige quand je monte sur une chaise ! protesta le maître de Cul-de-Sac en reculant encore. Me retrouver en plein ciel, moi ? Sur un oiseau géant ? Avec des plumes qui glissent ? Et du vent ? Et... et l'altitude ? Je tomberai ! Je serai malade ! Vous voulez ma mort !

Gandalf se leva. Il parut soudain très impressionnant au hobbit.

- Je ne suis pas un artisan de mort, Bilbon, répondit le magicien sur un ton très grave. En revanche je puis vous donner ma parole que vous ne tomberez pas et ne serez pas malade. Mais le temps dont je disposais est écoulé et je ne peux plus m'attarder davantage. Alors ? Vous joignez-vous à moi ?

0o0

L'après-midi du second jour était arrivé. Tout était prêt et Thorin déterminé à agir dès la tombée de la nuit, que le magicien soit de retour ou non. Il n'avait déjà que trop attendu. Secrètement, ses compagnons, eux, priaient les Valars pour que Gandalf revienne dans les temps. Personne n'osait formuler cette pensée à voix haute : Thorin était sur les nerfs, mieux valait éviter d'en rajouter.

- Essayez tous de prendre un peu de repos, ordonna-t-il aux onze nains de son "commando". La nuit sera rude.

Lui-même alla s'asseoir un peu à l'écart, désemparé. Tous ses préparatifs étaient achevés. Se reposer ? Dormir ? Comment y songer ? Il était bien trop inquiet pour Fili. Son neveu était-il encore en vie ? Et si oui, dans quel état ? Thorin savait bien que chaque heure passée devait être un calvaire pour lui. Le magicien reviendrait-il ? Dans ce cas, son plan se déroulerait-il comme prévu ? Autant de question sans réponse. Autant de questions torturantes qui ne lui laissaient pas l'esprit en repos.

Comme cela était arrivé la nuit qui avait suivi la mort de Kili, Thorin dut pourtant s'engourdir, peut-être même s'assoupir un instant sans s'en rendre compte, car il fit un rêve curieux : il était seul, seul auprès du bastion d'Azog, errant désespérément sous ses infranchissables murailles, se demandant ce qu'il en était de Fili et comment il pourrait jamais l'atteindre. Si c'était seulement possible ou s'il ne faisait que se bercer d'illusions. Rien ne paraissait devoir l'arracher à ses sinistres cogitations quand un feu follet apparut devant lui, petite luciole frétillante dans l'obscurité. Dansant sur place, il s'éloigna, revint, tourna autour de Thorin, s'éloigna à nouveau... Thorin comprit que cette chose voulait qu'il le suive et, avec la logique particulière inhérente aux rêves, il le fit. Le feu follet le conduisit ainsi jusqu'au pied d'une haute paroi. Thorin leva le nez pour en voir le sommet et il entendit alors, parfaitement distincte, parfaitement reconnaissable, la voix de Kili :

- Le magicien est en route. Attends-le, je t'en prie. Pour Fili. Il a besoin de toi. De toi vivant. Ne commets pas d'imprudence, Thorin. Mon frère est encore en vie. Tu peux encore le sauver. Il faut faire vite mais votre plan est bon.

- Kili ?! Où es-tu ?

Personne ne répondit. Thorin ne voyait rien. Rien que ce feu follet qui brillait dans le noir. Qui brillait et brûlait comme un feu de cheminée à vrai dire, et qui... Thorin battit soudain des paupières. Ses yeux étaient secs et le piquaient comme s'ils étaient demeuré grands ouverts et sans ciller depuis un bon moment. Le regard fixe, il regardait le feu danser dans l'âtre, devant le fauteuil qu'il avait choisi pour prendre un peu de repos. Il n'avait pas du tout la sensation d'avoir dormi. Pourtant, il avait rêvé. Peut-on rêver tout éveillé ? Mais était-ce bien un rêve ? se demanda Thorin. Pas croyable, voilà que ça avait recommencé. Ça devenait vraiment inquiétant.

- Il faudrait que j'en parle à Oïn. Peut-être du poison. Lors de la bataille, j'ai reçu quelques blessures sans gravité, mais suffisantes si les lames des orcs étaient empoisonnées.

Il savait que certains poisons peuvent provoquer des troubles de l'esprit et même des hallucinations. Ce devait être ça. Oïn devait connaître un remède et lui-même cesserait alors d'imaginer des choses. Ça commençait à bien faire, à la fin. Pourtant, malgré lui, Thorin ne pouvait s'empêcher de se sentir animé d'un nouvel espoir.

- Il est encore en vie, tu peux le sauver.

Oui bien sûr, bien sûr. Allons, ça c'était pure invention de son esprit, c'était évident, non ? Il voulait tellement croire que tout était encore possible... Une terrible amertume envahit la bouche de Thorin : pour Kili aussi, il avait tellement voulu croire qu'il restait une chance…

Il se leva, résistant à l'envie de cracher ce goût de fiel, s'étira pour chasser la raideur qui s'était installée dans ses membres et alla jeter un coup d'œil par une fenêtre : le soir tombait et le crépuscule avait envahi tout le ciel. Il reconnut le pas de Dwalin derrière lui.

- Gandalf n'est pas revenu, fit le guerrier, soucieux.

Thorin ne répondit pas tout de suite. Il scrutait désespérément des yeux le firmament. Les autres entrèrent un à un dans la pièce, silencieux, déterminés, prêts, il le savait, à le suivre s'il l'ordonnait.

- Attendons encore un peu, fit-il, à l'étonnement général.

Mais comment aurait-il pu parler aux autres de ses étranges "visions" ? Tout à coup, il n'avait plus très envie de s'en ouvrir à Oïn. Ni à personne d'ailleurs. Il n'aurait su dire pourquoi.

Ou peut-être qu'au fond de lui, il ne parvenait pas à se convaincre de cette histoire de poison ?

0o0

Le soir tombait également sur le bastion d'Azog. Fili et Cáolan ne parlaient presque plus. Ils étaient épuisés. Epuisés de lutter contre la douleur et épuisés tout court. Fili n'avait pas dormi un seul instant depuis deux jours : lorsque malgré la douleur sa fatigue prenait le dessus, il se trouvait alors toujours un orc pour venir lui lancer un violent coup de pied ou lui jeter un seau d'eau sale à la figure. Cáolan avait droit au même traitement mais, bien qu'il paraisse également à bout de forces, il paraissait mieux résister que son compagnon au manque de sommeil. A force, conditionnés par leur détention, les deux prisonniers finissaient par lutter pour ne pas fermer les yeux et, lorsque cela leur arrivait, ils finissaient toujours par les rouvrir en sursautant, tant leur subconscient s'attendait aux coups ou aux atteintes qui allaient les tirer de leur torpeur.

Ankylosé, Fili tenta péniblement, en se tenant aux barreaux de sa seule main valide, de se mettre sur ses pieds. Les dents serrées car chaque mouvement réveillait les blessures que lui avait infligées Bolg et en rouvrait certaines, il posa précautionneusement son pied gauche sur le sol.

- Je crois finalement que ma cheville n'est pas cassée, dit-il. Mais je ne peux pas marcher pour autant.

- Attendez.

Cáolan passa à nouveau son bras entre les barreaux et sa main se referma doucement sur la cheville blessée.

- Qu'est-ce que vous faites ? s'étonna le jeune nain.

- J'essaie quelque chose.

Fili sentit une douce chaleur pénétrer sa peau et envelopper ses os d'un cocon tiède. La douleur ne disparut pas mais reflua.

- Oh. Vous êtes un guérisseur ?

- Non, hélas. Je n'ai pas ce don. Je ne peux guérir vos blessures, ni les miennes d'ailleurs. Uniquement, et dans certains cas seulement, atténuer la douleur. Tous les elfes peuvent faire cela, c'est juste une question de... de fluide. Avez-vous encore mal ?

- Oui mais beaucoup moins.

Avec précaution, Fili tenta de faire un pas. Il avait toujours mal, en effet, mais il parvenait à marcher.

- Merci. Vous avez raison, ça va mieux.

- J'aimerais pouvoir faire plus. Malheureusement, j'en suis incapable.

Un bruit de pas dans l'escalier des cachots les interrompit tous les deux et ils tournèrent la tête en même temps, pareillement inquiets. D'après le bruit, plusieurs orcs descendaient. Effectivement, ils furent cinq à débouler soudain. L'un d'eux tenait un trousseau de clefs. Il ouvrit le cachot de Fili qui prit sur lui pour ne pas reculer comme un enfant effrayé, puis l'orc alla ouvrir la seconde cellule tandis que ses compères faisaient sortir le jeune nain, ainsi que l'elfe, en les rudoyant au passage pour le principe. Enfin, on les poussa en avant.

Les deux captifs échangèrent rapidement un coup d'œil mais aucun d'eux ne s'était attendu à cela. Ils avaient cru que l'on venait chercher l'un d'eux pour une nouvelle séance de torture. Ils savaient que cela devait arriver. Que cela ALLAIT arriver. Mais les deux à la fois ?

Fili se félicita pourtant de pouvoir marcher. Difficilement certes, mais au moins les orcs n'avaient pas besoin de le traîner comme quand ils l'avaient ramené à son cachot la dernière fois. Malgré tout, ses pas n'étaient guère assurés et sa cheville toujours fragile, aussi manqua-t-il perdre l'équilibre plusieurs fois, chaque fois qu'un orc le poussait brutalement par derrière.

On leur fit suivre divers couloirs et puis, devant eux ils virent une porte qui manifestement s'ouvrait sur une salle brillamment éclairée d'où provenait la rumeur de nombreuses voix. Leurs gardiens les entraînaient dans cette direction. Cela ne disait rien de bon à aucun des deux captifs. De toute façon ils savaient bien qu'il n'y a rien de positif à attendre des orcs. D'une certaine manière, l'inconnu était plus terrible encore qu'une certitude. Vers quoi les menait-on exactement ? De nouvelles souffrances ? Une exécution à la mode des orcs ? Autre chose ?

Les captifs partageaient les mêmes pensées, aussi, au moment de franchir le seuil échangèrent-ils à nouveau un bref regard d'encouragement mutuel. Aucun d'eux ne songeait plus, alors, qu'ils appartenaient à deux races différentes qui ne s'étaient jamais beaucoup aimées et s'étaient même affrontées parfois, au cours des âges, de manière meurtrière. Face aux orcs et à un destin identique, tout naturellement ils se sentaient alliés. En dépit de leurs différences, n'appartenaient-ils pas, après tout, tous deux aux peuples libres ? Evidemment, pour l'heure leur liberté n'était plus qu'un souvenir, mais à bien y penser, ils avaient finalement plusieurs choses en commun. Ce qui ne serait jamais le cas, pour aucun d'eux, avec les orcs.

La vision qui s'offrit à eux lorsqu'ils furent dans la salle était d'ailleurs aussi cauchemardesque pour un elfe que pour un nain. C'était un lieu immense, qui devait s'étendre sur toute la largeur du bastion. Des tables couvertes à la fois de nourriture et de détritus y étaient alignées et les orcs, par centaines, festoyaient assis sur de grossiers bancs de bois. Certains tapaient des pieds contre le sol ou du poing contre les tables, fournissant un fond sonore au banquet. Tous mangeaient, parlaient, riaient et grognaient, se disputaient. Parfois, deux d'entre eux en venaient aux mains sous les cris et les encouragements des autres. Ils mangeaient indifféremment avec leurs mains ou en plantant leurs armes dans la nourriture, sans se soucier de leurs doigts poisseux, ni de la sauce et du jus qui dégoulinait sur les tables, sur leurs mentons et leurs poitrines. Lorsque deux d'entre eux, parfois davantage, commençaient à se battre, ils utilisaient les armes qu'ils avaient en mains et puis, s'ils étaient encore en état de le faire, retournaient à leur repas sans prendre la peine de les essuyer. Enfin, il y avait l'odeur. Mélange de nourriture, d'odeurs corporelles, de viande avariée, d'alcool éventé, de vomissures. Tout cela se mêlait en lourds remugles propres à vous soulever le cœur.

Certes, les nains ne sont pas particulièrement délicats. Leurs manières à table, surtout quand la bière commence à leur monter à la tête, ne passent pas pour distinguées et ne le sont d'ailleurs pas. Malgré tout, Fili se sentit écœuré par le spectacle et trouva l'odeur plutôt violente. Quant à Cáolan, lui qui au contraire était issu d'un peuple raffiné aux mœurs recherchées, aux manières policées et à l'odorat développé, il ne put retenir une expression de dégoût. Il en fallait beaucoup : un elfe d'ordinaire ne laisse jamais paraître ses sentiments.

Ensuite, les deux prisonniers découvrirent Azog. Ce dernier trônait, littéralement, assis seul à une table transversale. Il fallait le lui reconnaître : n'auraient été sa laideur et le décor sordide alentours, il aurait bel et bien eu quelque chose de royal.

- De royalement répugnant, corrigea mentalement Fili, afin de ne pas céder quoi que ce soit à son ennemi, même en pensée.

Tandis qu'on les poussait à travers la salle en direction du Profanateur, le regard du jeune prince tomba presque par hasard sur un orc qui bâfrait goulûment, mordant avidement dans un morceau de viande à moitié cru, sa face grossière barbouillée de jus du menton jusqu'au front.

Fili eut soudain froid dans le dos. Il se demanda si leurs ennemis n'avaient pas décidé de les manger aussi, son compagnon d'infortune et lui-même : les orcs dévoraient la chair humaine, naine, elfique, ça tout le monde le savait ! C'était même cette idée qui avait aiguillonné Fili lorsqu'il avait décidé de reprendre le corps de son frère : il ne pouvait supporter l'idée que Kili serve de pâture à ces monstres. Certains affirmaient même que parfois, les orcs mangeaient leurs ennemis vivants. Quoiqu'il en soit, mort ou vivant, Fili malgré son courage eut des sueurs froides. Il ne s'attendait certes pas à sortir vivant du bastion, mais il y a fin et fin. Si vraiment c'était là ce qui les attendait, alors autant être honnête : cette idée lui faisait purement et simplement horreur !

Entre-temps, leurs gardiens les avaient amenés, Cáolan et lui-même, devant Azog. Empoignant les captifs par les épaules, ils les forcèrent à s'agenouiller malgré leur résistance et à courber la nuque.

- Ah bah... pensa Fili avec un calme qui l'étonna lui-même. L'humiliation, maintenant. Ça manquait à la revue.

Pourtant, il ne se sentait pas réellement humilié. Il éprouvait de la répugnance pour les pattes sales posées sur lui et luttait vainement pour s'en défaire, certes, parce qu'un nain de son rang ne tolérera jamais que contraint et forcé un tel contact. Et assurément, de son plein gré jamais il n'aurait accepté de s'incliner, si peu que ce soit, devant Azog. Même si cela avait pu lui éviter les tourments à venir. Toutefois, ce n'était pas de son plein gré qu'il avait adopté cette posture et qu'il la gardait, les orcs les maintenant fermement, Cáolan et lui-même, de manière à les empêcher de bouger. Alors cela ne comptait pas. A vrai dire, le jeune nain s'inquiétait bien plus pour ce qui allait suivre. Car il aurait fallu être bien naïf pour s'imaginer qu'on les avait sortis de leurs cachots juste pour ça.

Au bout d'un instant, Azog prononça quelques mots dans sa langue et leurs gardiens relâchèrent les deux prisonniers qui, tant bien que mal en raison de leurs blessures respectives, se remirent aussitôt sur leurs pieds. Ils en profitèrent pour foudroyer le Profanateur du regard. En dépit de l'emprisonnement, de la torture et de l'épuisement, aucun d'eux n'était prêt à faire preuve de soumission.

Les yeux pâles d'Azog étaient fixés sur eux avec une lueur machiavélique tout au fond de ses prunelles incolores. Cela n'augurait rien de bon pour la suite. A nouveau, le chef des orcs parla. Fili ne comprenait pas le noir-parler, mais voyant le regard de Cáolan s'assombrir tandis qu'il faisait un signe de dénégation, il demanda :

- Vous comprenez ce qu'il dit ?

- Oui. Il veut que nous lui offrions le spectacle du soir.

- Ça je m'en doutais. Je me disais bien qu'ils n'allaient pas nous inviter à partager leur repas.

- Beurk ! Taisez-vous Fili, ne leur donnez pas d'idées ! Les siennes sont déjà bien assez vicieuses comme ça.

Azog continuait à parler, lentement. Visiblement, il était content que l'un des captifs le comprenne et voulait qu'il ait le temps de traduire.

- Il veut que nous nous affrontions, dit Cáolan.

- Quoi ?

- Ils vont nous donner des armes. Ils veulent que nous nous battions à mort.

- Pas question.

Baissant la voix, l'elfe ajouta :

- C'est un piège d'orc. Le vaincu sera certainement dépecé et dévoré. Quant au vainqueur, il finira par mourir sous la torture. Il ne l'a pas dit mais c'est évident.

Cáolan avait certainement raison, estima Fili. Les orcs voulaient s'amuser un peu, mais au final il ne pouvait y avoir aucune victoire. D'une manière ou d'une autre, les deux prisonniers étaient condamnés à plus ou moins long terme.

- Je ne me bats pas contre un ménestrel qui ne sait pas tenir une arme, décréta le jeune nain avec fermeté. Même un elfe. Ils finiront pas nous tuer, je le sais, mais pour autant je ne vais pas devenir leur bouffon. Ils ne pourront pas nous y obliger.

Son compagnon le regarda avec un certain agacement, mêlé de condescendance :

- Là-dessus je ne serais pas aussi affirmatif que vous, riposta-t-il. Faites-leur confiance au moins sur ce point. Par ailleurs, qui vous dit que j'ignore le maniement des armes ? Vous croyez que le fait d'aimer le chant et la musique m'empêche de savoir me battre ? Quand comme moi on vit sur les routes et que l'on a la responsabilité de transmettre des messages parfois vitaux, il vaut mieux être capable de se défendre.

- Excusez-moi, répondit spontanément Fili, que cette idée n'avait pas effleuré. Je ne voulais pas vous offenser.

Un elfe n'éclate jamais de rire. Pourtant Cáolan émit un étrange gloussement, vite réprimé, puis ayant retrouvé son sérieux il demanda, l'air amusé :

- Dans la situation où nous sommes, vous trouvez moyen d'être courtois ? Qu'importe que vous m'offensiez ou non, puisque nous allons mourir ?

- Peut-être. Je veux dire : sans aucun doute. Néanmoins, c'est vous qui m'avez fait comprendre qu'il ne fallait pas se tromper d'ennemi.

Leur échange cependant dut paraître trop long à Azog, qui lança quelques ordres. Les deux prisonniers furent aussitôt bousculés, écartés l'un de l'autre et placés face à face, à trois mètres de distance. Puis deux orcs leur tendirent des épées. Fort mal entretenues. Les lames avaient des entailles et elles étaient sales. Fili et Cáolan leur jetèrent un coup d'œil aussi méprisant que réprobateur : tous deux avaient en commun le goût des objets façonnés avec art et entretenus ensuite avec soin. Ils ne firent pas un geste pour s'emparer des lames qu'on leur offrait. Azog dit à nouveau quelques mots, sur un ton menaçant.

- Il s'impatiente, traduisit Cáolan.

- Qu'il s'impatiente, pensa Fili, bien déterminé à ce pas céder.

Il n'était plus maître de son destin hélas, mais il pouvait encore faire preuve de volonté. Cela ne changerait de toute façon rien. Mais comme l'avait supposé l'elfe, les orcs ne comptaient sur la seule bonne volonté des captifs. Du bout de leurs lames, ils se mirent à les asticoter de toutes parts, continuant à leurs tendre les armes qui leur étaient destinées. Impossible de leur échapper. Les piqûres se multipliaient, de plus en plus appuyées, perçant la peau de toutes parts, et soudain Fili se traita mentalement d'imbécile. Mais voyons, enfin ! Il avait de l'eau dans la cervelle, ou quoi ?!

- Tout bien considéré, dit-il en détachant bien chaque mot et en jetant un regard de défi à Azog, j'ai changé d'avis. Je préfère mourir en combattant qu'autrement.

Sur ce il s'empara prestement de l'épée qu'on lui proposait. Tous les doigts de sa main droite étaient brisés en deux endroits, à la base et au-dessus de la première phalange (Bolg s'était beaucoup amusé. Fili avait pensé que sa main gauche allait subir le même sort mais l'orc était passé à un autre divertissement. Sept en tout, tour à tour, très différents les uns des autres mais tous horriblement douloureux). Toujours était-il que sa main droite lui était inutile. Qu'à cela ne tienne : Fili était ambidextre et se servait indifféremment de n'importe quelle main. Sa cheville, certes, le soutenait avec difficulté, il était affaibli par ses blessures et par le sang qu'il avait perdu, épuisé par deux jours sans sommeil durant lesquels il n'avait rien avalé qu'un peu d'eau. Toutefois, tout cela n'avait aucune importance : quand bien même il aurait été au mieux de sa forme, il ne pouvait espérer l'emporter contre les centaines d'orcs qui se trouvaient là. Non, il s'agissait seulement d'un baroud d'honneur. Et à tout prendre, cela valait mieux que mourir sous la torture.

Le jeune guerrier se jeta sur les monstres qui se tenaient à ses côtés mais comprit aussitôt que ceux-ci se tenaient sur leurs gardes, car ils sautèrent immédiatement en arrière pour se mettre hors de portée. Au même moment, Fili entendit le rire d'Azog. Puis un salmigondis de paroles inintelligibles pour lui, dans lesquelles cependant il reconnut le nom de Durin. Alors, réunissant toutes les forces qui lui restaient, le garçon fit volte-face et projeta son épée vers l'orc pâle.