- Nous arrivons, dit Gandalf.
Bilbon ne répondit pas mais le soulagement l'envahit. Durant les dernières heures, il avait eu largement, largement le temps de regretter le « coup de tête » (ainsi le qualifiait-il) qui l'avait poussé à suivre le magicien gris, après avoir en toute hâte confié Frodon à un cousin qui prendrait bien soin de lui. A vrai dire, le semi homme avait commencé à regretter sa décision dès cette seconde, en voyant le regard affolé du petit :
- Vous reviendrez vite, oncle Bilbon ?
Frodon était encore fragile. Il était orphelin depuis moins d'un an et il craignait de perdre encore une fois son foyer, ses repères, un parent proche. Pour le rassurer, Bilbon avait pris sur lui et lui avait souri :
- Je reviendrai vite, c'est promis. Et sais-tu ce que nous ferons ? Nous nous installerons tous les deux devant la cheminée, avec un bon thé. Tu t'enrouleras dans ta couverture bleue, celle que tu aimes tant, et je te raconterai tout ce que j'aurais fait.
- Vous me raconterez tout ?
- Absolument tout.
Frodon avait paru se résigner. Pourtant, alors que Bilbon s'en allait, le petit hobbit avait couru derrière lui et avait enroulé ses bras autour de sa taille :
- Je ne peux pas venir avec vous ? avait-il chuchoté d'une voix pleine de larmes.
Là, Bilbon avait été tout prêt de renoncer. De répondre que finalement, il restait. Malheureusement, il avait déjà signifié son accord à Gandalf.
- Non Frodon, c'est impossible. Et puis j'ai besoin de toi ici. Tu dois veiller sur Cul-de-Sac. Je peux compter sur toi, n'est-ce pas ?
Cela avait définitivement rasséréné l'enfant :
- J'irai tous les jours, avait-il promis. Vous retrouverez tout en ordre, oncle Bilbon.
- Je sais que je peux te faire confiance.
Ensuite était venu le voyage lui-même. D'accord, Bilbon n'était pas tombé. Heureusement. Mais il avait eu affreusement peur, surtout lorsque l'aigle avait pris son envol. Il s'était cramponné de toutes ses forces et l'oiseau avait jeté un cri réprobateur.
- Ne tirez pas si fort sur ses plumes, Bilbon, avait dit Gandalf. Vous ne tomberez pas, je vous l'ai dit.
Oui, oui… Le mouvement des ailes immenses qui brassaient l'air avec régularité de part et d'autre épouvantait le hobbit, qui sentait les muscles de l'aigle rouler sous ses fesses et craignait à chaque instant d'être projeté dans le vide.
Ensuite, voir le sol s'éloigner à toute vitesse et le paysage devenir petit, tout petit, l'avait rendu nauséeux. Depuis il demeurait penché en avant, le nez enfoncé dans le plumage de sa monture du ciel pour être sûr de ne rien voir. Rien qu'à penser à l'altitude à laquelle il se trouvait, il sentait le vertige l'envahir.
Pour tout arranger, le temps s'était gâté. Comme Bilbon l'avait supposé, il était tombé de la grêle. Sur le dos de l'aigle, il était aussi exposé que ses plantations, pour lesquelles il eut une pensée navrée. La pluie avait suivi. Une pluie glaciale qui cinglait impitoyablement les deux voyageurs. Trempé, le semi homme était glacé jusqu'aux os par le vent de la course (enfin, du vol) et regrettait amèrement d'avoir quitté son confortable trou dans la colline. Il rêvait d'un feu pétillant et d'une tasse de thé brûlant, de préférence assortie de quelques gâteaux afin de remettre d'aplomb son estomac.
- Ne jamais, JAMAIS écouter les magiciens ! se répétait-il.
Il pleuvait toujours, moins fort cependant, quand l'aigle se posa sur l'une des tours du bastion tenu par les nains, lesquels se tinrent prudemment à distance.
- Venez Bilbon, nous sommes arrivés, dit Gandalf.
Avec quel soulagement le hobbit sentit à nouveau un sol ferme sous ses pieds ! Il était hébété par cet affreux voyage et claquait convulsivement des dents : l'altitude ainsi que le vent froid soufflant sur ces montagnes qui l'avaient fait rêver quand il les avait imaginées depuis la Comté le transperçaient de part en part. Quant à ses évocations de torrents, de pics majestueux et autres… les nuages étaient si bas qu'ils cachaient tous les sommets, la nuit tombait et tout le paysage alentours se perdait dans la morosité d'un soir de pluie.
Engourdi d'être resté si longtemps assis sur le dos de l'aigle, d'autant qu'il avait été crispé tout du long, Bilbon suivit Gandalf en espérant que ce qu'on lui avait raconté de l'hospitalité des nains était vrai et qu'ils allaient leur offrir quelque chose de chaud à boire et à manger. Comme le ferait, soit dit entre nous, n'importe quel être un tant soit peu civilisé, non ? Le semi homme estimait en avoir bien besoin.
Il lui restait à apprendre que les nains ne sont pas « civilisés » au sens hobbit du terme et certains d'entre eux encore moins que les autres. Bien qu'un peu perdu dans ce décor totalement nouveau pour lui, Bilbon ne put manquer de remarquer la manière dont les nains qu'ils croisaient le regardaient : certains paraissaient incrédules, le parcourant des yeux du haut en bas comme s'il était une bête curieuse, d'autres arboraient une expression de dérision qu'ils ne cherchaient même pas à cacher. Pressé de se sécher et de se réchauffer, Bilbon trottina derrière Gandalf en remettant à plus tard l'explication nécessaire, un peu mal à l'aise cependant : il commençait à se demander où il était tombé.
Il se posa encore davantage la question en surprenant quelques phrases échangées par deux nains qui paraissaient se chamailler :
- Tu veux dire qu'il n'y a plus une seule couverture dans ce fort ?! demandait l'un sur un ton menaçant.
- Plus aucune, répondit l'autre avec tranquillité. Je les ais converties en échelle de corde. Une laine de bonne qualité, ça s'est révélé adéquat. Désolé, mais je n'avais que cette solution.
- Tu te fiches de moi, oui ?
- Va te plaindre chez Thorin, répondit l'autre, paraphrasant Dwalin. Il voulait une échelle très longue avant ce soir, il a bien fallu improviser. Si tu n'es pas content, adresse-toi à lui.
Puis celui qui venait de parler s'éloigna d'un air désinvolte, les mains dans les poches et un petit sourire aux lèvres, comme quelqu'un qui est très content d'avoir mené à bien une tâche à priori impossible.
- Qu'est-ce que c'est que ces fous ? se demanda Bilbon avec inquiétude.
Ils avaient l'air drôlement bizarres, ces nains ! Dix pas plus loin, Gandalf en arrêta un qui passait :
- Où se trouve le seigneur Thorin ? lui demanda-t-il poliment.
- Là-haut. Il vous attend impatiemment, je crois.
« Impatiemment » était en fait très au-dessous de la réalité. Thorin tournait comme un ours en cage devant la fenêtre, interrogeant le ciel du regard et pestant tout bas. Balin et Dwalin échangeaient des regards inquiets : ils le connaissaient trop bien, ça allait mal finir, c'était sûr.
Au même instant on frappa deux coups à la porte, qui s'ouvrit aussitôt.
- Me revoilà comme prévu, dit Gandalf en préambule, tout en pénétrant dans la pièce.
- Enfin ! Je n'y croyais plus !
- Le soir tombe à peine, Thorin, glissa le magicien. C'est ce qui était convenu. Vous êtes tous prêts ? Je vous amène comme je vous l'avais promis quelqu'un qui pourra se glisser à l'insu des orcs jusque dans le bastion d'Azog.
Tout en parlant, Gandalf s'effaça pour laisser Bilbon s'avancer. A la décharge des nains, il fallait admettre que le hobbit ne payait pas de mine en cet instant : il grelottait dans ses vêtements trempés et plaqués à son corps fluet et paraissait complètement perdu. Les dix nains qui devaient faire partie du commando eurent l'air consternés. Quant à Thorin, il n'en crut pas ses yeux. C'était une mauvaise plaisanterie, ce n'était pas possible autrement !
- Ça ?! s'exclama-t-il fort impoliment, en ouvrant des yeux ronds.
- Excusez-moi ?! protesta le hobbit d'un ton indigné très inhabituel chez lui.
Il ne comprenait pas pourquoi ce nain qu'il ne connaissait pas et auquel il n'avait encore pas adressé un seul mot se montrait aussi insultant à son égard mais la moutarde commençait à lui monter au nez.
- Bilbon Sacquet de la Comté, tenta d'intervenir le magicien. Qui a accepté de venir vous aider et de devenir cette nuit un cambrioleur apte à vous donner accès au bastion.
Le visage de Thorin était éloquent quant à ce qu'il pensait de cette nouvelle recrue. Il foudroya Gandalf du regard :
- Vous vous moquez de moi ?! C'est pour ça que vous m'avez fait perdre un temps aussi précieux ?
Bilbon était ulcéré. Il avait permis à ce magicien de l'arracher à ses paisibles travaux de jardinage et de le séparer de son neveu, il s'était laissé convaincre de venir jusqu'ici dans des conditions très pénibles, abandonnant son jardin aux dégâts occasionnés par la grêle et Frodon à ses angoisses, et à présent on le traitait comme un moins que rien. Le « ça » de Thorin l'avait blessé à vif. Il n'avait encore jamais rencontré un personnage aussi désagréable et aussi impoli. Il s'apprêtait à répliquer qu'il rentrait immédiatement chez lui (bien que sur le coup il n'ait pas songé au moyen de le faire) quand la colère qui brillait dans les yeux de Thorin disparut brusquement, aussi radicalement que la flamme d'une bougie que l'on vient de souffler. Ses larges épaules parurent s'affaisser et, tournant le dos aux autres, à nouveau il s'approcha de la fenêtre pour se plonger dans la contemplation de l'extérieur. Mais il ne regardait plus le ciel. Il ne regardait rien de particulier. Il venait seulement de perdre son dernier soupçon d'espoir. Comment atteindre Fili, dorénavant ?
- Thorin, commença Balin, devinant son état d'esprit, en faisant quelques pas vers lui, je pense que maintenant nous devons aller jusqu'au bout. Faisons confiance à Gandalf.
Bilbon lui aussi comprit immédiatement ce qui devait se passer dans la tête du roi nain. Il en oublia aussitôt l'accueil plus que déplaisant qu'il venait de recevoir. Il en oublia même qu'il avait faim et froid. Après tout, il avait été le premier à trouver ridicule qu'on fasse appel à lui pour une opération aussi dangereuse que celle qui se préparait. Il paraissait donc difficile de le reprocher aux autres. Bien sûr ces nains auraient pu au moins se montrer courtois, mais leurs doutes, Bilbon pouvait les comprendre. En outre, même dans la Comté il se racontait des histoires affreuses ; il existait des rumeurs effrayantes à propos du rapt de jeunes hobbits que personne n'avait jamais revu. "Autrefois", assurait-on. "Cela arrivait parfois, il y a très longtemps". Pourtant, on avait beau l'affirmer, certains avaient beau assurer que ce n'était là que des contes destinés à faire peur aux enfants pour les dissuader de rentrer trop tard ou de trop s'approcher de leurs frontières, le doute persistait. Légendes ou réalité, au fond personne ne le savait vraiment. Ce que Bilbon savait en revanche, c'était que si son petit Frodon disparaissait, si lui-même devait penser qu'il était détenu par des créatures prêtes à lui faire du mal, il savait bien ce qu'il éprouverait. Et s'il devait le perdre pour de bon... Le hobbit eut un frisson qui n'avait rien à voir avec le froid puis, spontanément, il s'approcha de Thorin et parla sans avoir réfléchi une seconde à ce qu'il allait dire, les mots jaillissant du plus profond de lui-même :
- Je suis désolé pour vous, dit-il avec sincérité. Et je compatis de tout mon cœur au deuil qui vous a frappé. Voir mourir un proche, surtout de mort violente, je n'ose pas imaginer... Je peux comprendre, vous savez. Gandalf m'a raconté. J'ai moi aussi un neveu, voyez-vous. Comme vous, je l'élève depuis que ses parents sont morts et je l'aime comme s'il était mon enfant. J'espère vraiment que votre autre neveu est encore en vie. C'est horrible, comme situation. Si je peux vous aider à le sauver, je le ferai. Je vous le promets.
Thorin se tourna vers lui et le regarda sans rien dire.
- Je sais bien que je ne suis pas un héros, ni un guerrier, reprit le hobbit, mal à l'aise soudain devant ce regard qui lui semblait le transpercer. Mais je ferai de mon mieux. Gandalf m'a expliqué ce que vous attendiez de moi. Je n'ai pas peur. Je suis prêt à y aller.
Et c'était vrai. En cet instant, Bilbon n'avait plus peur du tout. Gandalf sourit dans sa barbe.
Plus touché qu'il ne voulait l'admettre par la gentillesse de cet inconnu qui paraissait prêt à prendre d'énormes risques pour l'aider, Thorin se radoucit et ce fut d'un ton nettement plus mesuré qu'auparavant qu'il dit simplement :
- Dans ce cas allons-y. Ne perdons plus de temps.
En lui-même cependant, il éprouvait de gros, gros doutes ! Entendu, ce petit personnage semblait plein de bonne volonté. Et bien plus courageux qu'on aurait pu le croire au premier abord. Tout de même, s'il avait le cran d'aller jusqu'au bout, il allait se retrouver seul dans le bastion des orcs. Réalisait-il vraiment ce à quoi il s'engageait ? Thorin était pratiquement certain du contraire. C'est qu'il avait beau l'évaluer du regard, cherchant quelque chose qui peut être lui aurait échappé de prime abord, ce Monsieur Sacquet ne paraissait décidément pas taillé pour ce genre d'entreprise. Que se passerait-il s'il parvenait jusqu'à la citadelle et qu'il se mettait alors à paniquer ? Même sans cela, pourrait-il passer inaperçu ? Si les orcs lui mettaient la main dessus, il parlerait, c'était sûr, et révélerait leur plan. Et si… Thorin repoussa toutes ces questions. Leur expédition de la nuit était de toute façon extrêmement risquée, ils le savaient tous. Seulement, c'était l'opération de la dernière chance. Alors désormais advienne ce qu'il pourrait, il ne pouvait plus être question de reculer.
0o0
Pour son malheur, Fili n'avait à aucun moment perdu connaissance. Malgré tout il était dans un triste état quand les orcs l'avaient emporté, traîné plutôt, hors de la salle du banquet. Il se souvenait avoir lancé son épée sur Azog. Avait-il atteint sa cible ? Il ne le savait pas. Il n'avait pas eu le temps de voir. Les orcs qui se tenaient à proximité, ceux-là même qu'il s'était apprêté à combattre un instant plus tôt, s'étaient jetés sur lui. Partout dans la salle, leurs compagnons bondissaient en hurlant par-dessus les tables et se précipitaient dans sa direction. Le jeune nain avait tout juste aperçu, du coin de l'œil, Cáolan qui tentait de s'interposer en leur barrant le chemin, l'épée à la main, avant de disparaître lui aussi, dans un tourbillon de bras, de jambes et de clameurs. Fili avait été roué de coups, à tel point qu'il avait pensé un moment que les autres comptaient le battre à mort. La tête bourdonnante et aveuglé par le sang qui coulait de son cuir chevelu, il avait cependant été ramené ici. Dans la salle de tortures. Non pas qu'ils l'aient encore beaucoup malmené après ça. Disons que c'était le temps qui passait qui rendait les choses de plus en plus pénibles. Sa position était pour le moins inconfortable : le corps en totale extension, il était suspendu par les poignets à des chaînes qui pendaient du plafond, tandis que d'autres bien plus courtes, arrimées dans le sol, immobilisaient ses chevilles. Ses pieds ne touchaient pas le sol, il était immobilisé, écartelé dans l'espace, bras et jambes en croix, tendus au maximum. Toutes ses blessures s'étaient rouvertes. Il pouvait à peine bouger la tête et les doigts, rien d'autre. Pour tout arranger, les bracelets qui emprisonnaient ses poignets étaient garnis d'aspérités métalliques qui lui déchiraient la peau. Oui décidément, les orcs sont très forts pour ce genre de choses.
Bien que conscient, Fili commençait toutefois à se détacher de tout ce qui l'entourait. Il lui semblait s'enfoncer dans un brouillard de plus en plus épais, malgré la douleur qui émanait de son corps tout entier. Il avait du mal à respirer et ne s'en souciait pas, au contraire : si seulement il pouvait cesser de respirer définitivement ! Chaque minute de vie supplémentaire ici signifiait une nouvelle minute de souffrance. Pour un résultat qui en définitive serait le même de toute façon. Non, Fili n'avait plus envie de se battre. Pour lutter, il faut avoir une raison. Un espoir. Il n'avait rien de tout cela. Il était seulement épuisé, affamé, blessé, le corps moulu et lapeau bleuie par la rossée subie, sans compter qu'il était toujours sous le coup de la mort de son frère cadet. Personne ne pouvait plus rien pour lui. Qu'avait-il à espérer ? Il savait bien que seuls de nouveaux tourments l'attendaient.
Et puis… et puis il y eut cette voix. Cette voix tellement, tellement familière. Qui chantait doucement, une chanson elle aussi si familière. Une vieille complainte qu'autrefois Dis chantait toujours à ses fils le soir. Pour un peu Fili aurait pu se croire revenu dans le passé, lorsque tout n'était que bonheur et insouciance. A ceci près que ce n'était pas Dis qui chantait.
- Tu as une belle voix, dit-il sans ouvrir les yeux.
Ses paupières gonflées et tuméfiées lui paraissaient si lourdes, si lourdes...
- Je ne savais pas que tu chantais si bien. J'avais oublié.
- Et c'est moi qu'on considère comme un écervelé. Quelle injustice, je vous jure !
Fili sourit malgré lui. Au prix d'un terrible effort, il ouvrit les yeux. Il lui fallut un instant pour accommoder sa vision, tout était flou autour de lui. Les orcs ne l'avaient pas ménagé, loin de là. Son regard tomba directement sur la mince silhouette (mince pour un nain, en tous les cas) qui se tenait près de lui.
- Kili, dit-il seulement.
Sa voix était pleine de tendresse. Durant un instant, les deux frères mêlèrent longuement leurs regards. Prunelles bleues et prunelles brunes parurent presque fusionner tant leur échange était intense. Puis le visage de Fili se recouvrit d'ombre à nouveau.
- Tu es mort, dit-il avec une infinie tristesse. Tu n'es pas là. C'est mon imagination qui travaille.
- Crois en ma présence ou non, je m'en fiche. Mais tiens le coup, Fili. Thorin et les autres sont en chemin.
- Je sais bien que Thorin ne peut rien pour moi. De toute façon...
Fili soupira. Ce fut douloureux. Ses poumons étaient trop contractés par sa position et chaque mouvement, même infime, faisait courir la douleur dans chacun de ses nerfs.
- Je sais bien que je n'ai pas le droit de me plaindre, murmura-t-il. Si j'en suis là, c'est entièrement ma faute. Je me suis fourré tout seul dans les ennuis. Seulement...
Il s'interrompit, hésita, finalement changea de sujet :
- Thorin doit m'en vouloir.
- Il ne t'abandonnera pas pour si peu, tu le sais très bien.
Et Kili sourit, de ce sourire espiègle qui n'appartenait qu'à lui :
- Comme je le connais, il attendra que tu sois totalement rétabli pour te dire sa façon de penser. Et encore, ce n'est pas certain. Il sera tellement content de te retrouver que finalement, il oubliera peut-être de ronchonner.
Personne ne pouvait résister à la bonne humeur de Kili et Fili sourit à nouveau. Pas trop, parce que ça lui faisait mal.
- S'il y avait quelque chose à faire, nous l'aurions fait pour toi, dit-il ensuite. C'est sans espoir.
- Toujours aussi terre à terre, hein ? Ne réfléchis pas tant et crois-moi sur parole, ça vaudra mieux. Les choses ont changé. Ils ont reçu de l'aide et ils ont un plan.
- Tu as toujours été tellement confiant, tellement optimiste…
- Je n'en dirais pas autant de toi, fit Kili sur un ton moqueur.
- Ça semble si vrai… soupira Fili en continuant à sourire presque malgré lui. Tu es si semblable à toi-même.
- Evidemment. Pourquoi voudrais-tu que j'ai changé ?
- Mais tu es mort.
Et là, le prisonnier fut pris d'un spasme de douleur qui n'avait rien à voir avec son état physique. Quant à Kili, il arbora soudain cette expression volontaire, butée, qu'il prenait toujours quand il refusait de démordre de quelque chose :
- Oui, je suis mort. Mais toi tu dois rester en vie. Tu le dois pour notre mère, pour Thorin, pour notre peuple. Tu n'as pas le droit d'abandonner, Fili. Continues de te battre ! Ce ne sera plus très long, je te le promets.
- Je ne l'avouerais à personne d'autre que toi, murmura Fili d'une voix enrouée, mais… j'ai peur. J'ai peur de ce qu'ils peuvent encore me faire. Et pire encore : j'ai peur de… de craquer et de… de… de me déshonorer complètement… ou je ne sais pas…
Il eut un rictus douloureux :
- Thorin aurait honte de moi.
- N'importe quoi. Où as-tu été prendre une idée pareille ? C'est ridicule. Moi aussi j'avais peur. Et pourtant, à côté de ce qu'ils t'ont déjà fait, moi j'ai été privilégié. Je ne vois rien de déshonorant à avoir peur d'être torturé à mort.
Kili poussa un gros soupir :
- C'est une autre forme de torture, Fili. Ils auraient pu nous tuer tout de suite, toi comme moi. Mais ils voulaient que nous ayons à supporter cette peur. C'est… c'est pour ça qu'ils laissent traîner les choses. Mais toi, tu vas t'en sortir. Il n'y a pas d'autre option. Je refuse de supposer qu'il puisse en être autrement. Je sais bien que c'est pénible. Et encore, le mot n'est pas assez fort de beaucoup. Je crois que je ne savais pas ce qu'est la haine. Maintenant je le sais. Pour tout ce qu'ils ont osé te faire subir.
Fili ne mit pas une seule seconde en doute les paroles de son jeune frère : jamais il ne lui avait vu un tel regard. Implacable. Presque incandescent. Il en fut très impressionné. Cela ressemblait si peu à Kili ! Kili, la joie incarnée.
- Je rêve encore... tu es en train de te transformer en je ne sais qui.
Instantanément, les yeux bruns redevinrent ce qu'ils avaient toujours été, la tendresse y reprit sa place.
- Tu vas t'en sortir, Fili. Ils vont venir. Accroche-toi.
0o0
Kili ne s'avançait pas en assurant à son frère aîné que les secours étaient en chemin. Plus précisément : en plein ciel. Au grand désespoir de Bilbon d'ailleurs. Si les nains s'étaient préparés de leur côté pendant les deux jours réclamés par Gandalf, ce dernier n'avait pas été en reste. Ils avaient attendu que la nuit soit complètement tombée. Avec le ciel couvert qui recouvrait les montagnes, on n'y voyait plus à deux pas. Et c'est alors qu'ils étaient tombés des nuées. L'un après l'autre, ils s'étaient posés sur la tour du bastion. Chaque fois, deux ou trois nains pas forcément très rassurés montaient sur leurs dos, se demandant où tout cela allait les mener en définitive. Car pendant que Gandalf s'employait à convaincre Bilbon Sacquet de l'accompagner dans les Montagnes Bleues, il avait demandé à l'aigle qui lui avait servi de monture d'aller chercher les siens.
A présent, six d'entre eux volaient à grands coups d'ailes réguliers au-dessus de la couche nuageuse. Totalement invisibles du sol. Lorsqu'ils avaient crevé les nuages noirs pour émerger dans la lumière de la lune, Gandalf qui était blasé en la matière avait dû être le seul à n'avoir pas été saisi par la féerie du spectacle. Même Bilbon, à nouveau assis devant le magicien, avait un instant oublié sa peur des hauteurs. La lune iridescente éclairait la masse cotonneuse qui défilaient au-dessous d'eux et qui prenaient mille nuances diverses, allant de l'argent au bleu sombre, dessinant dans l'espace des volutes plus ou moins compactes. Un monde enchanté. Le hobbit s'en sentait absurdement rassuré : il lui semblait que s'il glissait du dos de l'aigle, il se recevrait sans mal au creux des nuages. Une pensée absurde, s'il en était, mais qui atténuait pourtant son mal être.
- Drôle de moyen de se déplacer, grommela Dwalin, rompant le charme.
- Si les nains étaient faits pour voler, ça se saurait, renchérit Gloïn, tout aussi bougon.
Aucun n'avait reculé, certes, mais la majorité d'entre eux à présent espérait que le voyage serait court. Tout cela était vraiment trop étrange à leur goût.
- Dites à votre armée de se mettre en route d'ici un quart d'heure, Thorin, avait conseillé le magicien. La nuit est très noire, mais de toute façon, d'ici là il n'y aura plus un seul orc dans le secteur.
- Je prends un gros risque, avait répondu l'intéressé avec un regard farouche. Vous me garantissez que personne ne préviendra Azog ?
- Absolument. Je vais vous expliquer : les aigles qui ont accepté de nous conduire au bastion ne sont pas venus seuls. Leurs compagnons vont survoler les montagnes en partant de votre fort, jusqu'à celui d'Azog. Ils continueront à surveiller les lieux jusqu'à ce que votre armée lance son offensive. Rien ne peut échapper au regard d'un aigle. Surtout pas ceux-là. Les espions ou les patrouilles des orcs ne seront bientôt plus un problème. Le temps que vos guerriers arrivent sur place, vous devriez vous être à l'intérieur et avoir retrouvé Fili. Je me charge de faire la liaison entre eux et vous, de manière à ce que personne n'agisse ni trop tôt, ni trop tard.
Le magicien paraissait incertain en parlant, mais nul ne s'en aperçut. En réalité, s'il ne doutait pas de l'efficacité de son stratagème, Gandalf savait pourtant qu'il outrepassait ses prérogatives…. Thorin quant à lui n'aimait pas beaucoup ce plan, qui comportait trop d'incertitudes à son gré, mais il devait admettre qu'il n'en avait pas de meilleur, d'une part, et que d'autre part cela leur donnait bel et bien une chance de réussir. Pourvu seulement que Fili soit encore en vie. Lorsque Thorin pensait « en vie », cela signifiait pour lui que le garçon serait encore à même de vivre normalement après cela. Pourvu que les orcs ne l'aient pas estropié ou mutilé de manière définitive, pourvu que le hobbit parvienne à l'intérieur du fort et qu'il puisse leur lancer l'échelle de corde, pourvu que… Thorin repoussa toutes ces questions. L'heure était à l'action. Le reste viendrait plus tard.
Protégé par l'obscurité, le commando fut déposé dans la montagne, non loin du bastion d'Azog mais hors de vue et d'oreille de ses occupants.
- Bien, fit Gandalf pour Thorin. Votre commando et vous, vous allez gagner le fond de l'à-pic. Il vous reste environ trois kilomètres à parcourir avant d'arriver à la falaise. Marchez vers le nord-est à travers ce bois de pins, sans en dévier. Vous trouverez un endroit où il est possible de descendre. Soyez prudents et surtout, silencieux : la nuit est sombre et nuageuse mais les orcs voient mieux que vous dans le noir. Tant que vous serez dans les bois, méfiez-vous, il peut y avoir des sentinelles. Ensuite, il vous faudra surtout aller en silence. Ils ne surveillent pas leurs arrières alors il ne faut pas qu'ils vous entendent. Quand vous serez dans le ravin, ne faites aucun bruit et attendez que Bilbon vous lance l'échelle. Grimpez en silence et une fois à l'intérieur, ne vous séparez pas. Je vous souhaite bonne chance. Moi je dois montrer à notre ami le passage qui lui permettra d'entrer.
Heureux d'être à nouveau sur le sol ferme, les nains opinèrent sans mot dire, s'assurèrent que leurs armes étaient à leurs places et s'apprêtèrent à s'enfoncer dans la nuit.
- Nous comptons sur vous, Monsieur Sacquet, fit Thorin en regardant le hobbit. Vous êtes notre seul espoir de pouvoir entrer et sauver Fili. J'espère que tout se passera bien. Une fois que vous serez à l'intérieur, faites très attention à vous. Bonne chance.
Le regard de Thorin paraissait maintenir le sien prisonnier. Bilbon y lut un monde d'angoisses et un monde d'espoir tout à la fois. C'était un regard bien trop intense pour un petit hobbit qui n'était jamais sorti de chez lui et il le mettait mal à l'aise.
- Je ferai de mon mieux, répondit-il cependant, tout en se demandant comment il avait pu se laisser entraîner dans une pareille aventure. Bonne chance à vous aussi.
Il ajouta presque sans y penser, parce que c'était la pure vérité :
- J'espère vous revoir très vite.
Après tout, il n'était pas obligé de regarder ce nain dans le blanc des yeux à tout moment. En revanche, une fois qu'il serait à l'intérieur du fort, se disait-il, si toutefois il y parvenait, le temps allait lui paraître bien long jusqu'à ce que le commando le rejoigne. Oui, bien long. Alors pour sûr, il espérait revoir les nains au plus tôt ! Puissants Valars, comment avait-il pu accepter la proposition du magicien ? Qu'est-ce qu'il était venu faire ici ? Tout à coup, l'empathie qu'il avait éprouvé pour Thorin lorsqu'il lui avait affirmé être prêt à agir paraissait bien lointaine… Malheureusement, il était désormais trop tard pour reculer : Bilbon Sacquet avait de l'honneur et respectait ses engagements. Puisqu'il avait donné sa parole, il n'avait plus qu'à la tenir. Balin à son tour s'approcha de lui.
- Gandalf a raison, vous faites une besogne de cambrioleur, ce soir, maître hobbit, dit-il avec gentillesse. Moi aussi j'espère vous revoir très vite, et bien portant. Soyez prudent. Tous nos espoirs reposent sur vous.
Ces paroles touchèrent Bilbon qui ne trouva rien à répondre mais serra chaleureusement la main du vieux nain. Celui-là au moins était aimable, pensa-t-il, rasséréné. Bien sûr, Thorin faisait de gros efforts depuis leur départ, mais enfin, le hobbit voyait bien qu'il prenait sur lui et que le doute continuait à l'habiter.
Tandis que les nains s'enfonçaient sous les arbres, il suivit Gandalf à travers la nuit, en proie à mille questions et mille incertitudes. Ses compagnons lui avaient remis une petite pioche, très solide :
- Vous en aurez sans doute besoin pour élargir le passage par endroit.
Il portait un sac en bandoulière, dans lequel était soigneusement roulée une corde supplémentaire "au cas où". Bilbon la trouvait déjà très lourde et ne pouvait s'empêcher de jeter des regards effarés sur l'énorme sac, momentanément porté par Gandalf, dans lequel était rangée l'échelle de corde. Celle-ci était très longue, car il fallait qu'elle puisse arriver jusqu'au fond du ravin, et du coup elle prenait une place énorme. Son poids devait du même coup être conséquent.
- Jamais je ne pourrais la soulever, songeait le hobbit avec angoisse.
De toute manière, si le passage qu'il devait emprunter était si étroit que ça, jamais cet énorme ballot ne pourrait y entrer. Et sans échelle, ce n'était même pas la peine qu'il essaie de gagner le fort. Oh misère, tout cela s'annonçait bien mal !
Après dix minutes de marche, Gandalf s'arrêta.
- Soyez silencieux, chuchota-t-il. Nous sommes tout près du bastion. C'est ici.
Ils se trouvaient devant un énorme amas de rochers, d'après du moins ce que Bilbon pouvait en voir, car il faisait noir comme dans une mine de charbon.
- L'entrée du passage se trouve ici.
Ce fut presque à tâtons que Bilbon trouva la faille dans le roc. Pour être étroit, ça l'était. Et irrégulier, en plus. Pour se faufiler là-dedans il allait devoir se mettre de profil et se contorsionner dans tous les sens. Et encore, ce serait juste. Jamais l'échelle ne passerait là-dedans !
- Non, admit calmement le magicien lorsqu'il en fit la remarque. Pas telle qu'elle est. Vous allez devoir la dérouler et la tirer derrière vous.
Ce fut lui qui sortit l'instrument du sac, qui la déroula puis la plia plusieurs fois en la ligaturant solidement et enfin l'attacha à la taille du hobbit avec un filin plus court.
- Elle pèse très lourd, fit Bilbon, inquiet.
- Vous auriez sans doute du mal à la soulever, reconnut le magicien, mais vous parviendrez à la traîner.
- Gandalf, il va faire totalement noir là-dedans. Comment est-ce que je vais voir où je vais ? S'il y a des passages à élargir et que je ne vois rien...
- Naturellement. Vous n'allez pas pouvoir avancer dans le noir absolu. Aussi, vous allez prendre cette lampe à huile. Mais il serait dangereux de l'allumer ici. Ne le faite qu'une fois à l'intérieur du passage.
Il y eut un très court silence, puis Gandalf posa ses mains noueuses sur les épaules du hobbit :
- Mon cher Bilbon, il est inutile je pense que je vous recommande d'être prudent. Je ne connais malheureusement pas la disposition des lieux à l'intérieur et je ne sais pas non plus où vous allez arriver. Essayez de gagner l'arrière du fort. Il y a quelques ouvertures, suffisantes pour livrer passage à un nain. Jetez-y votre échelle de corde et attachez-la solidement. Quand Thorin et les autres vous auront rejoint, restez avec eux. En cas de grabuge ils veilleront sur vous.
- Croyez-vous qu'ils le feront ? Ils ne semblent pas m'apprécier beaucoup.
- Ils sont inquiets pour Fili, éluda Gandalf. Ils vous apprécieront beaucoup si vous parvenez à les faire entrer à l'intérieur. Mais quand l'armée entrera et que les combats commenceront, mettez-vous à l'abri. A présent, prenez ceci.
Il lui tendit une épée à sa taille.
- C'est une lame elfique. Regardez, sa lame commence déjà à bleuir, signe de la proximité des orcs. Si vous êtes en danger, n'hésitez pas à vous en servir.
- Moi ?! Voyons, Gandalf, je suis incapable…
- Je pense que vous allez découvrir que vous avez en vous bien plus que vous ne l'imaginez, Bilbon. Allez maintenant. Oh, au fait : votre épée a un nom. Elle s'appelle Dard.
