AVERTISSEMENT :
Ce chapitre comporte une scène de torture détaillée. Si vous préférez éviter, sautez le début (c'est la toute première partie).
Promis, il n'y aura plus de scène aussi dure ensuite, jusqu'à la fin. Les événements à venir seront seulement évoqués, comme auparavant
00000000000000
Que ce soit ou non une illusion, la "présence" et la conversation de son frère avaient un effet positif. Ne serait-ce que parce que cela permettait à Fili de penser à autre chose qu'à sa situation et, dans une moindre mesure, de tenir la douleur à l'écart. Malheureusement, lorsque Kili tourna brusquement la tête vers la porte avec une expression soudain très sombre, le prisonnier comprit que le léger répit dont il venait de bénéficier grâce à lui touchait à son terme.
Brusquement, le prince cadet disparut (mais avait-il jamais été là ?). A sa place parut la silhouette monstrueuse de Bolg, dont le hideux faciès exprimait une jubilation de fort mauvais aloi.
Fili vit venir le coup mais il aurait été bien en peine de faire quoi que ce soit pour l'éviter. L'orc le frappa à l'estomac et, si ce dernier n'avait pas été vide, le jeune nain en aurait sans aucun doute vomi tout le contenu. Non seulement la douleur fut terrible mais encore l'onde de choc, en se répercutant dans les chaînes tendues à outrance, lui ébranlèrent tout le corps. Il éprouva la sensation que cette fois, il allait bel et bien être écartelé et que ses membres étaient arrachés simultanément. Hélas, une fois encore, ce n'était là qu'un préambule.
Bolg se baissa pour libérer les chevilles du captif. Fili pensa bien à en profiter pour lui lancer son pied dans la figure mais il n'en avait plus la force. Un instant plus tard, il n'en avait plus les moyens : son tourmenteur venait de lui disloquer les deux genoux, en prenant tout son temps. Les hurlements du garçon parurent rebondir contre les murs. Au début, par fierté, il avait tenté de crier le moins possible. Désormais il n'y songeait même plus. Il hurla à nouveau quand l'orc lui remit ses chaînes : avec les genoux déboîtés, la tension sur ses jambes était horrible.
Ensuite, Bolg emplit un récipient de ce qui devait être de la poix puis alla le poser sur le feu de la cheminée. Laissant chauffer le liquide visqueux, il alla fouiller dans un coin de la pièce. Quand il revint, il se planta un instant devant Fili et exhiba avec un rictus de satisfaction l'instrument qu'il était allé chercher, de sorte à ce que le nain le voit bien. Le captif souffrait déjà le martyre avec ses genoux démis tendus au maximum. La vue des crochets métalliques qui hérissaient les trois lanières du fouet tenu par Bolg lui leva le cœur.
La suite fut au-delà des mots. Le pire n'était même pas la douleur occasionnée par les griffes de métal recourbé qui, cinglant le prisonnier à toute volée arrachaient tant la peau que la chair en y creusant de profond sillons. Non, le pire c'était que chaque oscillation des chaînes, chaque soubresaut du corps maltraité se répercutait dans les membres distendus, mettant les tendons comme les articulations à rude épreuve. Tout particulièrement les rotules déjà disloquées. Le premier choc avait vidé les poumons de Fili de leur oxygène. Le souffle coupé par la souffrance, il ne pouvait même plus crier. Il souhaita désespérément s'évanouir. Ou mourir. En vain, hélas. D'ailleurs Bolg était trop expert pour le lui permettre et ne fit pas durer le supplice, qu'il savait mortel à court terme. Il cessa rapidement de frapper. Une large flaque de sang s'était formée au-dessous du jeune nain toujours suspendu entre ciel et terre. L'orc le contourna tranquillement pour retourner à la cheminée, dans laquelle la poix grésillait doucement.
Satisfait, il revint vers le nain, actionna un treuil qui donna du mou aux chaînes et laissa sa victime toucher terre. C'était d'une certaine manière le supplice inverse du précédent : quand ses pieds entrèrent en contact avec le sol, les genoux disloqués s'en ressentirent cruellement. Par réflexe, Fili voulut se soutenir, se retenir aux chaînes fixées à ses poignets. Non seulement les aspérités aiguës des anneaux lui déchirèrent davantage les poignets, mais encore ce furent ses bras, ébranlés par les vibrations, qui se rappelèrent douloureusement à lui... Définitivement, Bolg était un orfèvre en son art et ne laissait absolument rien au hasard.
En voyant ensuite son tourmenteur aller chercher la poix bouillante et revenir vers lui, Fili se mordit la langue jusqu'au sang : il crierait ou non, il s'en fichait désormais complètement. Mais il se refusait à supplier. Il lui restait encore assez d'amour-propre pour ça. Il appartenait à une lignée royale et un peuple fier, en aucun cas il ne s'abaisserait à implorer un orc. Non. Pas tant qu'il lui resterait une once de volonté. Il songea aux paroles de son jeune frère :
- Il n'y a rien de déshonorant à avoir peur.
Très bien. Au point où il en était de toute façon, la peur et la douleur ne le quittaient plus. Il n'y pouvait rien et il lui faudrait bien faire avec. Mais ce plaisir là au moins, cette ultime satisfaction, il pouvait les refuser à ses ennemis.
Son bourreau finit de déchirer ce qui restait de la tunique de sa victime dont les pans déchiquetés, souillés de boue et de sang, vinrent pendouiller tristement contre ses flancs puis, lentement, sadiquement, il commença à laisser couler, goutte à goutte, le liquide bouillant sur les plaies à vif du prisonnier. Ce dernier avait l'impression que chaque particule de poix se frayait un chemin à travers sa chair meurtrie et allait finir par traverser son corps de part en part. Efficace. Redoutablement efficace : c'était horriblement douloureux mais pas seulement : en plus, ça allait arrêter l'hémorragie. Histoire de le garder en vie un peu plus longtemps, sans doute ?
Un large sourire (si l'on pouvait appeler ça un sourire) plaqué sur ses lèvres difformes, Bolg s'interrompit un instant, referma sa pogne sur les cheveux du nain et l'obligea à tourner la tête vers lui pour le regarder dans les yeux. Il dit quelque chose en langue noire. Il fut interrompu par l'un de ses congénères qui fit soudain irruption dans la pièce. Le nouveau venu n'eut qu'un regard indifférent vers le captif puis baragouina quelque chose dans son langage. Fili ne comprit que le nom d'Azog.
Bolg arbora la mine désolée qu'aurait pu faire un petit nain à qui l'on affirme qu'il n'aura jamais de barbe, puis il aboya quelques ordres et il quitta les lieux.
0o0
Il régnait un noir d'encre sous la forêt de pins. Les nains ont des facilités pour se déplacer dans l'obscurité mais là c'était quand même un peu trop sombre, même pour eux. En outre, ils craignaient d'alerter un guetteur orc et leur anxiété, de même d'ailleurs que leur mauvaise humeur, augmentait de seconde en seconde.
- Où est-elle, cette fichue falaise ? grogna Dwalin avec hargne. Trois kilomètres, on aurait dû y arriver depuis longtemps.
- Trop longtemps, grinça Thorin. Je crois qu'on est perdus.
- Maudit soit le magicien ! vitupéra Gloïn, pas trop fort cependant pour ne pas alerter un éventuel ennemi. Nous pourrions aussi bien errer ici toute la nuit sans parvenir au but !
- Qu'allons-nous faire ?
- Sommes-nous au moins dans la bonne direction ?
- Et si nous ne pouvons pas arriver dans le ravin, si nous continuons à tourner en rond ?
Les questions fusaient dans le noir, prononcées à mi-voix mais traduisant le malaise général.
- Comment trouver le passage par cette nuit sans lune ?
- Nous avons dû parcourir plus de trois kilomètres. Il faudrait rebrousser chemin.
- Mais dans quelle direction ?
- Silence ! jeta âprement Thorin.
Il s'efforça de raisonner logiquement, froidement, de tenir à l'écart l'angoisse que lui inspirait le sort de Fili et, d'une manière générale, chaque phase de ce plan singulier. Trop de choses ne dépendaient pas de lui, trop de choses qui pouvaient tout compromettre. Non, ne pas penser à ça. Pas maintenant. Pour eux, ce qui était primordial dans l'immédiat c'était d'atteindre le fond du ravin. Mais par la barbe de Durin, où donc se cachait cette maudite falaise dont avait parlé ce maudit magicien ?
- Regardez !
La voix d'Ori dans l'obscurité, légèrement effrayée.
- Ne le laisse pas approcher ! C'est un esprit malin !
Dori qui répondait et Thorin l'imagina pousser son jeune frère derrière lui. Il écarquilla les yeux sans rien voir, cherchant de quoi ils parlaient, jusqu'à ce qu'elle surgisse juste devant lui : une étrange petite flammèche tordue qui frétillait dans l'air, allant et venant.
- Un feu follet, grogna Dwalin juste derrière son ami.
La luciole s'éloigna, puis revint, puis repartit. Elle paraissait les inciter à la suivre.
- C'est un mauvais présage ! chuchota quelqu'un dans le noir.
- Les hommes disent que ce sont des âmes maudites qui cherchent à égarer les vivants.
- Ça ne me dit rien de bon.
- Suivez- moi ! ordonna Thorin d'un ton sans réplique.
Il se souvenait de son rêve. Oui, il avait rêvé d'un feu follet qui le guidait. Et ensuite... Oh non ! Il devait être devenu fou pour de bon ! Cela ne lui ressemblait vraiment pas de donner dans ce genre de... de bêtise ! Pourtant, il était bel et bien en train de suivre cette flammèche dans le noir et d'entraîner dix bons guerriers, dix nains loyaux à sa suite. Comment était-ce possible ?
- Thorin ? hasarda quelqu'un derrière lui.
- Venez ! répliqua-t-il d'un ton abrupt.
Comment leur expliquer ? Ce n'était pas le moment de passer pour un insensé ou un illuminé. Même si lui-même se posait des questions à ce sujet.
- C'est curieux, on dirait...
C'était Balin qui parlait. Thorin devina ce qu'il allait dire. Parce qu'il n'y avait pas que le souvenir de son rêve, oh non ! Il la sentait aussi, cette présence si familière. Par moment, lorsqu'il fixait le feu follet, il lui semblait même voir l'éclat de ses yeux ou l'ombre de son sourire.
- ... on dirait... vous ne sentez rien ? C'est comme s'il y avait quelqu'un... avec nous.
- Silence, fit Thorin. Avançons. Prudence, les orcs ne sont sans doute pas loin.
Ils marchèrent ainsi un bon quart d'heure (sans doute s'étaient-ils en effet beaucoup éloignés de leur trajectoire d'origine. Mais aussi, allez donc vous diriger au milieu d'un bois, dans l'obscurité la plus totale !). Enfin ils parvinrent au sommet de la falaise dont avait parlé Gandalf. A cet endroit la pente n'était pas totalement abrupte, des racines dépassaient du sol et, au-dessous, le roc formait des saillies, des rebords, des plates-formes. Il était possible, en progressant avec prudence, de descendre sans trop de difficultés.
- Allez-y, ordonna Thorin.
Docilement, l'un après l'autre, les nains entreprirent la désescalade. Dwalin, lui, ne bougea pas. Cela ressemblait si peu à Thorin de ne pas passer le premier, de laisser les autres prendre le risque à sa place, qu'il devina que son ami avait quelque chose à dire mais qu'il préférait ne pas le faire devant les autres. Il ne demanda rien, se contenta de laisser passer ses compagnons en faisant mine d'attendre son tour de s'engager dans la descente.
- Dwalin, fit Thorin à mi-voix.
- Ouais ?
Le guerrier n'avait même pas levé la tête pour répondre : il surveillait la progression des autres.
- Tu me crois fou ?
- Non.
Un court silence.
- Même si je n'aime pas beaucoup ce qui se passe.
Thorin hésita :
- Que crois-tu qu'il se passe ? demanda-t-il enfin, presque dans un chuchotement.
- Je n'en sais rien. Mais il se passe quelque chose, ça c'est évident.
- Cette lumière... ce feu follet. Tu crois que c'est le magicien qui nous l'a envoyé ? Je suppose qu'un magicien pourrait faire ça.
- Je n'en sais rien, Thorin, répéta l'autre. Mais une chose est sûre : cette chose nous a conduits là où nous devions aller.
0o0
Pendant que les nains poursuivaient leur progression pour gagner le fond du ravin situé à la verticale du bastion orc, les grands aigles eux ne perdaient pas leur temps : leur vol rapide et leurs yeux infaillibles leur avaient très vite permis de repérer les orcs, solitaires ou en groupes, qui patrouillaient, observaient ou avaient décidé de camper pour la nuit dans les montagnes. Dans cette nuit humide et obscure, malgré leur excellente vision nocturne, aucun d'eux ne vit la mort fondre du ciel, aussi silencieuse qu'un nuage et aussi implacable que le destin en personne. L'un d'eux, qui se tenait depuis des heures tout au bord d'une falaise, eut un pressentiment et leva les yeux pour voir un morceau de nuit s'abattre sur lui dans un bruissement d'ailes. Il porta hâtivement sa trompe à ses lèvres, mais des serres géantes le transpercèrent avant qu'il ait pu en tirer un son et seul un jet de sang sortit de sa bouche. Un moment plus tard, son cadavre rebondissait de rocher en rocher, se déchirant à chaque nouveau heurt.
Certains orcs se trouvaient sous le couvert de la forêt, à l'abri. Quelques-uns virent l'armée des nains se mettre en marche, leurs bottes entourées de chiffons épais pour atténuer le bruit de leurs centaines de pieds, se déplaçant sans la moindre lumière dans leurs rangs pour ne pas attirer l'attention. Mais pour avertir Azog, les orcs devaient tôt ou tard sortir du couvert. Et là, la mort les attendait, embusquée dans les nuages d'encre.
Aucun d'eux ne parvint à destination.
Gandalf savait parfaitement choisir ses alliés.
0o0
Fili crut bel et bien qu'il allait perdre connaissance lorsque, sans ménagement, les orcs le jetèrent dans son cachot et que ses genoux disloqués heurtèrent le sol. Son estomac vide se contracta en vain, des points brillants apparurent devant ses yeux, durant un instant il perdit la notion du temps et de l'espace. Il entendit pourtant la voix de Cáolan, de l'autre côté des barreaux, à la fois soulagée et atterrée :
- Je craignais qu'ils vous aient tué. Oh Varda...
L'elfe, horrifié, considérait les blessures hideuses de son compagnons en écarquillant les yeux.
Il fallut un moment à Fili pour pouvoir répondre, et chaque mot lui coûta un effort :
- Je crois que je préfèrerais qu'ils le fassent. Vite.
L'elfe ne renchérit pas. Aucune voix ne protesta. Pourtant, Fili sentit un contact presque immatériel sur sa joue. Comme un léger courant d'air frais. "Sa" présence lui était si familière qu'il l'aurait devinée même sans cela. Cependant, la douleur le rendit agressif et il lâcha avec hargne :
- Fiche-moi la paix. Tu me fatigues, avec tes bêtises. Retourne donc chez les morts et restes-y. Tu ne peux plus rien pour les vivants.
Il connaissait si bien Kili que sans bouger, sans rien voir, il devina l'expression choquée de son visage et la tristesse qui devait se répandre sur ses traits. Son regard à la fois plein de reproches et terriblement accusateur. Il fut sur le point de s'excuser mais la sensation de proximité s'évanouit tout à coup. Ce fut la voix de l'elfe qui s'éleva, pensive :
- Ainsi, vous la sentez également.
- Quoi ? articula Fili avec peine.
- Cette présence. Elle a à nouveau disparu mais elle était là il y a un instant à peine.
Il y eut un long silence. Le jeune nain rassembla toutes ses forces, la curiosité et l'espoir l'aiguillonnant pareillement ; car enfin, si Cáolan pouvait lui aussi voir Kili... ? Il y avait une chance pour que, si aberrant que cela puisse paraître, tout soit réel, non ? Enfin, ils ne pouvaient pas tous les deux souffrir des mêmes hallucinations ! Et Kili n'était rien pour cet elfe, il ne le connaissait même pas. Fili leva péniblement la tête :
- Vous le voyez ? Vous l'entendez aussi ? demanda-t-il.
Cáolan secoua la tête :
- Je ne vois ni n'entends rien, mais depuis que vous êtes là, je sens régulièrement une présence autour de vous. Une présence chaleureuse et bienveillante. J'ignore de quoi ou de qui il s'agit, mais elle va et vient sans arrêt.
Fili le sentit venir de loin et voulut l'empêcher, sachant que cela attiserait toutes ses douleurs, pourtant un rire sec, douloureux, râpeux lui échappa :
- Si je vous disais qu'il s'agit du fantôme de mon frère mort, que je peux le voir et l'entendre et qu'il me promet de l'aide pour bientôt, vous le croiriez ?
Son ton était lourd de dérision.
0o0
Bilbon avait eu le plus grand mal à se glisser à travers l'ouverture et y avait laissé un peu de peau ici et là.
Ce n'était pourtant encore rien. Il avançait à présent, péniblement, dans cette faille étroite, écrasé par le poids de tout le matériel qu'il portait ou traînait après lui. Le pire, c'était cette maudite échelle. Elle était horriblement lourde, horriblement longue, même pliée plusieurs fois sur elle-même comme elle l'était et, de plus, elle s'accrochait régulièrement à des aspérités du roc, interrompant le hobbit dans sa difficile progression.
Par instant Bilbon s'affolait, en se disant qu'à ce rythme-là il lui faudrait bien plus que la nuit pour arriver à la forteresse. Que se passerait-il si le jour se levait tandis que les nains étaient à l'attendre vainement au fond du ravin ? Le hobbit essuya la sueur qui ruisselait sur son front et repoussa cette idée. Ils ne seraient pas assez bêtes pour attendre si longtemps, voyons. Si l'aube approchait sans qu'ils aient de ses nouvelles, ils se mettraient à l'abri. Oui mais... et lui, alors, il ferait quoi ? Et d'ailleurs, comment saurait-il que le jour s'était levé ? Il faisait si noir ici, sous la terre, que le hobbit finissait par croire qu'il ne reverrait la lumière, autre que celle de sa lampe, qu'une fois que tout serait terminé.
- Mais qu'est-ce qui m'a pris de m'engager dans cette aventure ! gémit-il à voix haute. Qu'est-ce qui m'a pris de suivre Gandalf jusqu'ici ! Dire que je pourrais être à Cul-de-Sac, bien tranquillement, avec Frodon.
Mieux valait sans doute oublier Cul-de-Sac aussi pour le moment, songea-t-il ensuite. Car il n'aurait pu en être plus éloigné qu'en cet instant, à ramper sous terre vers un lieu empli d'orcs prêts à le tailler en pièces.
Bilbon s'arrêta un petit instant pour souffler. Il était en nage. Levant la lanterne, il promena un regard peu assuré autour de lui. Après quoi, il se remit hâtivement en route. Car pour tout dire, il n'était pas très rassuré et s'arrêter était encore pire qu'avancer. Le passage qu'il suivait était très irrégulier. Parfois il était à peu près droit, parfois il tournait à droite ou à gauche. Parfois le sol s'abaissait, parfois les parois se rapprochaient tellement que le hobbit devait se placer de profil et avancer ainsi sur le côté, et une fois déjà il avait fallu à Bilbon se hisser à travers une chatière surélevée (ç'avait été l'horreur pour tirer l'échelle, qui s'était coincée en contrebas et qui bloquait le passage, l'empêchant de rebrousser chemin pour la décoincer. Le semi homme avait tiré et secoué jusqu'à ce que ça vienne, mais il avait eu bien peur. Et c'était tellement lourd ! A plusieurs reprises aussi, déjà, il avait dû faire sauter des éclats de roche avec le dos de sa pioche, de manière à pouvoir continuer. Manier la pioche dans un espace aussi exigu, mais quel plaisir ! Et si facile ! Bilbon avait perdu le compte du nombre de fois où il s'était rudement cogné les coudes contre les parois et combien d'écorchures il avait dû glaner depuis qu'il était entré là-dedans. Sans parler des ampoules qu'il sentait se former sur ses mains. Faire sauter de la roche dans des conditions pareilles, ce n'était pas là le genre de travaux auxquels ses paumes étaient accoutumées.
Quoi qu'il en soit, tout cela ne constituait pas encore le plus terrible de l'aventure (ou mésaventure). Non, le plus terrible aux yeux de Bilbon Sacquet, c'était cette affreuse impression d'étouffement qui le tenaillait. Lorsqu'il jetait un regard derrière lui, il ne voyait que les ténèbres absolues. La lumière de sa lampe ne portait pas bien loin du fait de l'irrégularité de la faille et il n'y avait pas besoin d'avoir beaucoup d'imagination pour penser que celui qui se trouvait là et progressait avec tant de peine était emmuré vivant. Par moment, les parois déjà si rapprochées donnaient l'impression de se resserrer encore, comme si elles allaient le broyer ou le retenir définitivement. Bilbon ne pouvait s'empêcher de se demander ce qui arriverait s'il se trouvait réellement coincé quelque part, sans plus pouvoir ni avancer ni reculer. Personne ne pourrait jamais venir à son secours ici. Personne. Oh bien sûr, aucun orc ne pouvait l'atteindre dans ce boyau, là-dessus on était bien d'accord. Sauf que pour l'heure, la pensée de Bilbon était assez éloignée des orcs. Il avait bien suffisamment de difficultés et de soucis comme ça dans l'immédiat.
Arriva le moment où il plissa les yeux avec inquiétude : devant lui, il lui semblait que bel et bien le passage prenait fin et que les parois de pierre se rapprochaient de telle sorte qu'il était impossible de continuer.
- Oh non, pas ça ! pria le semi homme à voix haute (entendre le son de sa propre voix le rassurait).
Parce que faire demi-tour, avec cette échelle qui l'encombrait et prenait tellement de place, ce serait tout simplement abominable ! Bilbon dut s'arrêter et regarder attentivement comment se présentaient les choses. D'accord, d'accord. Non, apparemment la faille se poursuivait, mais pour continuer il allait d'abord falloir passer une vilaine étroiture qui ressemblait plus au chas d'une aiguille qu'à autre chose.
- Impossible, dit encore Bilbon. C'est trop étroit, je ne passerai pas.
La roche était compacte, impossible aussi de la faire sauter à coups de pioche. Il y faudrait un temps et une force dont il ne disposait tout simplement pas. A force d'examiner la mince ouverture, Bilbon estima qu'il parviendrait peut-être à s'y glisser à croupetons. Il plia les genoux, se mit de profil et commença par enfiler son bras, celui qui tenait la lanterne, entre les parois. Il le fit en frissonnant, car cela lui donnait l'impression de se glisser dans la gueule minérale et figée de quelque monstre des profondeurs. Il ne pouvait pas s'empêcher de redouter que quelque chose d'encore invisible là-derrière ne le saisisse brutalement, ne lui morde les doigts ou quelque chose d'approchant. Repoussant à nouveau ces pensées sinistres, Bilbon tenta avec précaution de faire passer sa tête. Ouille, non ça n'allait pas. Le hobbit se releva très légèrement et essaya à nouveau. Doucement, doucement. Aïe, la position n'était guère confortable. Ouf, ça y était. A présent les épaules.
Ce fut là que les choses se corsèrent. Bilbon se trouvait dans une position très pénible, un bras et la tête d'un côté de l'étroiture, les jambes à demi pliées. Et puis, ce qu'il avait redouté depuis le tout premier instant se produisit et ses épaules se coincèrent dans la minuscule ouverture.
- Oh non !
La sueur lui ruisselant sur tout le corps, le hobbit s'efforça de ne pas céder à la terreur et de respirer calmement. Mais c'était plus fort que lui, il lui semblait étouffer.
- Il faut que je me dégage ! Il le faut !
Il voulut forcer, fit un effort, et là ce fut la catastrophe : ses doigts moites laissèrent échapper la lanterne, qui tomba à terre et s'éteignit dans sa chute.
- Valars, non !
Bilbon eut l'impression que son cœur triplait de volume dans sa poitrine, en même temps qu'il se mettait à battre sur un rythme endiablé. Oh non, oh non, oh non ! Pas ça ! Qu'allait-il faire à présent, sans lumière, si loin sous la terre ? La panique le submergea. Pour tout arranger, il était toujours coincé. Il se débattit furieusement, indifférent à la roche qui lui écorchait la peau, en vain. Plus que jamais, l'image d'une mâchoire de pierre qui se serait refermée sur lui, refusant de le lâcher, s'imposa à son esprit terrifié. Pour tout arranger, le poids de l'échelle attachée à sa taille le paralysait. Inutile d'appeler à l'aide, pensa Bilbon, terrorisé, en se débattant toujours. Non seulement personne ne pourrait l'entendre mais encore il n'existait personne qui puisse venir jusqu'à lui. Ce furent de terribles, terribles instants.
Et puis soudain, il lui sembla distinguer une lueur. Du côté de la sortie, en plus. Evidemment il voyait très mal, puisque sa tête était déjà de l'autre côté de l'étroiture et qu'il ne pouvait plus bouger. Pourtant… Voyons, cela ne se pouvait pas, comment quelqu'un aurait-il pu le suivre ? C'était impossible. D'ailleurs elle semblait bizarre cette lumière. On aurait dit qu'elle vacillait sans cesse, qu'elle tremblotait... Bilbon qui dans la mesure du possible et au risque de se coller un méchant torticolis ne pouvait se résoudre à la quitter des yeux priait cependant pour qu'elle ne s'éteigne pas.
Non, elle se rapprochait toujours. Bientôt elle fut à sa hauteur et le hobbit, ébahi, reconnut un feu follet. Hein ? Voyons, il connaissait ce phénomène, mais il savait aussi qu'un feu follet n'apparaît pas comme ça n'importe où. Celui-là était décidément très étrange, car à présent il tournait doucement autour de lui et paraissait l'encourager.
- C'est stupide.
Stupide ou pas, le hobbit sentit sa panique refluer. Il lui semblait qu'il n'était plus seul désormais. Mais peut-être, songea-t-il tout à coup, peut-être cette providentielle luciole était-elle suscitée par la magie de Gandalf ? Le sorcier ne pouvait se glisser lui-même dans la faille, certes, mais peut-être avait-il compris (c'était un magicien, après tout) que le hobbit était en difficulté et avait-il trouvé ce moyen de l'aider ? L'explication paraissait raisonnable. Un peu étrange certes, car d'après ce que Bilbon avait compris, Gandalf devait à présent avoir rejoint les grands aigles. Mais après tout, qu'y connaissait-il en magie ?
A force de se tortiller, Bilbon parvint enfin à se dégager... en revenant en arrière. Là, il commença par souffler un bon coup !
- C'est mieux que rien.
Il parlait toujours à voix haute, pour meubler le silence par trop épais.
- Malheureusement, j'ai bien peur que mon voyage s'arrête là. Je ne peux pas passer, c'est trop étroit.
Comme pour lui assurer qu'il se trompait, le feu follet franchit l'ouverture et s'immobilisa de l'autre côté, dansant sur place, comme s'il invitait le hobbit à le rejoindre.
- Je suis un peu plus épais que toi, tu sais ? fit Bilbon. Je ne suis pas une flammèche sans consistance, moi. Impossible pour moi de franchir une ouverture aussi resserrée.
Il n'attendait évidemment aucune réponse et ne savait plus quel parti prendre.
- Me voilà dans une belle situation ! Ma lampe est de l'autre côté et de toute façon, je n'ai plus rien pour la rallumer. Qu'est-ce que je vais faire ?
La petite flamme dansante continua à se tortiller sur place.
- Je suis complètement idiot, grogna Bilbon en passant à nouveau son bras dans l'ouverture.
Cette fois cependant ce fut plus facile. Comme s'il cherchait à l'aider, le feu follet éclairait tour à tour les endroits du roc où le hobbit pouvait passer, l'un après l'autre, ses membres crispés par l'angoisse. Ainsi, l'étroiture fut bientôt franchie.
- Maintenant l'échelle. Ça ne va pas être facile.
Ce ne le fut pas en effet. Mais le feu follet continuait à éclairer les lieux et il semblait sautiller d'une manière encourageante.
- Tu as complètement perdu la tête, mon pauvre Bilbon, soliloqua le hobbit. Voilà que maintenant tu parles à ce… à cette… à cette flammèche. Même si c'est Gandalf qui l'a envoyé, il ne peut pas m'entendre. Du moins je suppose.
Le hobbit considéra songeusement le feu follet, qui lui sembla pétiller soudain avec un éclat malicieux. C'était absurde mais il éprouvait la sensation que cette… chose avait une pensée propre.
- Il n'en faudrait pas beaucoup pour que je me mette à y croire, murmura Bilbon. Ce qui prouve bien que je suis devenu complètement cinglé.
Le hobbit finit toutefois par revenir à la réalité et prit conscience que le temps passait tandis qu'il restait là à se creuser la cervelle. Quel qu'il soit, ce « feu follet » paraissait bénéfique. L'explication du mystère qu'il représentait pouvait sans doute attendre.
Dès que l'interminable échelle de corde fut amoncelée en vrac près des pieds nus de Bilbon, la flammèche s'enfonça à nouveau dans les profondeurs du passage, attendant sagement chaque fois que le hobbit était obligé de s'arrêter pour décoincer l'échelle, éclairant consciencieusement chaque difficulté du chemin. Cinglé ou pas, Bilbon se sentait moins seul et du coup beaucoup moins oppressé.
A trois reprises encore, il dut faire usage de sa pioche pour élargir le passage. A mesure qu'il avançait, Bilbon se sentait plus nerveux : il ne devait plus être très loin du bastion, à présent. Et il n'avait pas très envie d'attirer les orcs en faisant du bruit.
- Pourvu que personne ne m'entende...
La flammèche qui le guidait se tortilla puis, soudain, s'immobilisa. Bilbon l'imita et retint même son souffle. Quelques instants s'écoulèrent et le feu follet reprit sa petite danse silencieuse.
- Allons-y.
Quelques arrêtes de roc sautèrent et Bilbon poursuivit sa pénible progression.
- J'aimerais bien savoir qui tu es, ou ce que tu es, murmura-t-il d'une voix rêveuse à l'adresse de son guide. En tous les cas, je suis bien content que tu sois là, qui ou quoi que tu sois !
Il obtint en récompense de ses paroles un scintillement encourageant.
0o0
- As-tu transmis mes ordres aux patrouilleurs ?
Azog était de fort méchante humeur. Il tournait en rond et aboyait les mots plus qu'autre chose.
- Oui, répondit Bolg. Je leur ai fait passer le message.
- Alors pourquoi ne viennent-ils pas me rendre compte ? hurla l'orc pâle.
Il avait les nerfs à fleur de peau. Comme avant un orage. Azog détestait que les choses n'aillent pas ainsi qu'il en avait décidé.
- J'attendais un rapport. Je l'attends depuis des heures. Aucun de ces incapables n'est encore de retour, qu'est-ce que cela signifie ?
Bolg n'en savait rien mais il songea que les patrouilleurs allaient se faire recevoir, quand enfin ils pointeraient leurs museaux. Contrarier Azog était toujours une très mauvaise et très dangereuse idée.
- Nous ne savons rien de ce qui se trame du côté des nains. Pourquoi ? Ce n'est pas si compliqué à savoir !
- Les nains ne peuvent rien contre nous, observa Bolg.
Il parlait avec prudence. Il lui était arrivé de sentir la lame qui remplaçait le bras de son père lui entailler la peau pour une parole malheureuse. Il ne s'en offusquait pas, car ainsi sont les mœurs de son peuple, mais enfin il préférait récolter ses cicatrices au combat qu'en privé. Il est tout de même plus honorable d'arborer des blessures reçues en combattant ses ennemis que pour avoir suscité l'ire de son chef de guerre.
- Non, marmonna Azog en s'arrêtant devant la fenêtre. C'est vrai, ils ne peuvent rien contre nous, mais je n'aime pas rester dans l'ignorance.
Il parut réfléchir un moment.
- Finissons-en avec le prisonnier, décida-t-il enfin. Je t'ai promis que tu pourrais te servir de tes couteaux. Ecorche-le. Nous enverrons sa peau à Ecu de Chêne, en souvenir de son héritier.
Le sourire de Bolg s'étira jusqu'à ses oreilles.
- Mais que l'elfe te voit faire, ajouta Azog. Ça lui déliera peut-être la langue. Quand tu auras fini avec le nain, tu t'occuperas de lui. Cette fois il doit parler.
Bolg s'inclina brièvement et s'éloigna aussitôt. C'était tout juste s'il ne sautillait pas de contentement.
