D'un dernier effort, Thorin se hissa d'un coup de reins dans l'embrasure de la fenêtre et, au prix de quelques contorsions à cause du candélabre qui était solidement coincé contre le mur de part et d'autre de l'ouverture, il prit pied à l'intérieur de la forteresse.

Sa première surprise fut de ne pas y trouver le hobbit. A sa place, si l'on pouvait dire, il n'y avait là que le cadavre encore chaud d'un orc. Que signifiait donc cela ? Apparemment Bilbon avait été surpris. Il avait cependant réussi à défaire son adversaire. Décidément, ce petit bonhomme était plein de surprises. Il semblait que finalement le magicien avait eu raison à son sujet. Mais dans ce cas, où donc était-il allé ensuite ? Pourquoi être parti si le danger était écarté ? Il ne pouvait pas avoir été capturé, sans quoi les orcs auraient coupé l'échelle ou les auraient attendus de pied ferme. Alors ?

Thorin remit à plus tard la résolution du mystère. Dans l'immédiat il fallait s'occuper de Fili. Et vite. Le temps pressait, le... feu follet l'avait averti. Pourvu, pourvu qu'il ne soit pas trop tard ! S'il n'avait écouté que son cœur Thorin se serait immédiatement précipité à travers le bastion à la recherche de son neveu. Mais en l'occurrence, la raison l'emporta sur les sentiments : pour sauver Fili il fallait certes parvenir jusqu'à lui, mais libre, et en état de lui venir en aide. Seul il n'y parviendrait pas. Thorin ne l'aurait avoué à quiconque mais, à présent, il reconnaissait que son premier plan était stupide. Il était tellement bouleversé à ce moment-là qu'il avait perdu la tête.

Il se mit à taper du pied d'impatience mais bien que le sentiment d'urgence le taraude et que son sang bout dans ses veines, il devait patienter quelques instants que les autres arrivent. Les minutes suivantes lui parurent interminables. En réalité il ne s'en écoula pas plus de deux ou trois avant que la tête de Dwalin apparaisse à la fenêtre. Le guerrier, comme son ami, regarda autour de lui, s'arrêta une seconde sur le corps de l'orc et demanda :

- Où est le semi homme ?

- Aucune idée.

- C'est toi qui a tué celui-là ?

- Non. Il était déjà mort quand je suis arrivé.

- Bizarre.

Balin arriva à son tour. Thorin n'y tenait plus.

- Balin, dit-il à son vieil ami, reste ici et attends les autres. Dwalin et moi partons en avant. Je crois que le temps presse et que Fili court un très grand danger.

- Gandalf a dit que nous ne devrions pas nous séparer, observa le vieux conseiller, soucieux.

- Je me moque de ce qu'a dit ce magicien ! Chaque minute peut être fatale. Si vous voyez le hobbit, emmenez-le avec vous.

Dwalin ramassa sur le sol les chandelles que Bilbon avait retiré du candélabre avant de le renverser et regarda son frère :

- On vous laisse une piste, dit-il. Vous saurez nous retrouver.

Puis il se précipita à la suite de Thorin, qui était déjà dans l'escalier.

0o0

Fili sentait sous la peau nue de ses épaules, de son dos et de ses cuisses le bois grossier de la table (il ne le sentait même que trop bien, partout où sa chair était entamée). Sur ses poignets et ses chevilles le froid du métal. Il ne pouvait s'empêcher de se demander combien de victimes impuissantes avant lui s'étaient trouvées là, éprouvant ces mêmes sensations avant de se tordre en hurlant sur ce plateau de bois brut, avant peut-être d'y exhaler leur dernier soupir.

Son sang suintait de ses multiples blessures et s'efforcer de tenir la douleur à distance était devenu comme une seconde nature. Par certains côtés, tout cela paraissait totalement surréaliste. Bolg entra alors dans son champ de vision et tout redevint cruellement réel. L'orc tenait un large couteau au fil aiguisé comme celui d'un rasoir, avec lequel il se caressait les lèvres et l'arête du nez, arrachant de fines particules de peau. Les orcs vouent un culte au sang. Le leur, plus particulièrement. Souvent ils s'infligent à eux-mêmes des blessures légères, personne ne sait vraiment pourquoi. Sans doute aiment-ils également le sang de leurs ennemis, étant donné le plaisir qu'ils prennent à le faire couler. Certains prétendaient même qu'ils s'en abreuvaient mais, cela, Fili n'était pas absolument sûr que ce soit vrai.

Bolg s'approcha de lui et passa lentement sa lame, au fil taché de noir, devant le visage du prisonnier. Un peu inutile : ce dernier s'y connaissait en armes et avait déjà jaugé celle-ci. Ensuite, l'orc recula et alla se placer à l'autre extrémité de la table. Il posa sa grosse patte sur la cheville du captif pour l'empêcher de gigoter dans ses fers puis, avec une délectation évidente et une lenteur calculée, il incisa lentement la plante du pied de sa victime, sur toute sa longueur. Ensuite, même chose avec chacun des orteils. Cela étant fait, Bolg récidiva avec l'autre pied. Ce n'était pas des coupures profondes, seule la peau était fendue et ce n'était pas vraiment douloureux. Cela piquait, sans plus. Sauf que... Maniant son couteau, au fil tranchant comme un rasoir, avec une délicatesse totalement inattendue de la part de cette brute, l'orc entreprit de retrousser délicatement la peau de chaque côté des entailles, la décollant peu à peu de la chair. A vif, celle-ci palpitait sous la morsure de l'air tandis que la brûlure s'intensifiait de seconde en seconde. Fili avait compris.

- Mahal, donne-moi la force nécessaire...

Même en pensée, les mots s'étranglaient dans son esprit. Son cœur venait de manquer un battement avant de repartir à un rythme tel qu'il paraissait vouloir défoncer les côtes de son possesseur. Si son bourreau était vraiment doué (et il n'y avait aucune raison de croire le contraire) il saurait lui arracher la peau du corps sans la déchirer. Il l'écorcherait d'un seul tenant ou presque. Charmante perspective. D'autant plus charmante que pour en arriver à un tel résultat, il fallait procéder avec méthode, certes, mais aussi avec lenteur. Au final un "beau" trophée pour cette brute, sans doute. Et pour sa victime une mort lente et infiniment douloureuse après une torture abominable. Fili sentit la sueur lui tremper le dos et la peur lui serrer si fort la gorge qu'il pouvait à peine respirer.

Enchaîné au mur, le souffle court tant à cause de la souffrance qu'en raison de ce qui se déroulait sous ses yeux, Cáolan lui aussi avait réalisé ce qui allait se passer. Son visage massacré, sur lequel la douleur avait placé une fine pellicule de sueur, exprima le dégoût, l'horreur et plus encore. Il ne songeait plus à dissimuler ses émotions. C'était barbare, abject, ignoble... Il comprit pourquoi les orcs avaient voulu qu'il en soit témoin. Rien de tel que l'exemple, n'est-ce pas ? A vrai dire, rien que penser à ce qui allait suivre accentuait sa nausée. Il savait très bien ce qu'allait endurer le nain. S'il avait pu faire quelque chose, il n'aurait pas hésité. Comme dans la grande salle tout à l'heure. Il avait tenté de l'aider quand les orcs s'étaient jetés sur lui. Il y avait gagné un certain nombre de horions lui aussi et pensait bien avoir une côte brisée, en plus de ses multiples ecchymoses (sans parler des blessures que lui avait infligé Bolg auparavant, bien entendu), mais tout cela n'avait servi à rien. Comme maintenant il avait été impuissant à empêcher quoi que ce soit.

Ce fut alors qu'une voix inconnue s'éleva à l'entrée de la salle. Une voix qui n'appartenait pas à un orc et à laquelle l'indignation conférait une autorité qu'elle n'avait sans doute jamais eue jusqu'à ce jour :

- Ne le touchez pas. Nous sommes ici en force, vous êtes cernés.

Fili qui se raidissait dans l'attente de la souffrance à venir cligna des yeux. Cáolan tourna la tête et demeura bouche bée : il avait déjà voyagé jusqu'à la Comté et avait vu des hobbits, mais ici, en plein cœur des Montagnes Bleues, dans cette forteresse orc ?! C'était bien le dernier endroit au monde où il se serait imaginé en voir un. Un tout petit, un insignifiant hobbit, tenant à la main une courte épée elfique, ainsi que la lueur bleue qui nimbait sa lame en témoignait, son visage exprimant la plus totale révulsion mais aussi la plus grande détermination.

Bilbon avait encore une fois perdu son guide lumineux dans les couloirs de la forteresse.

- Eh ? avait-il protesté. Où es-tu ? Je ne sais ni où je suis ni où tu voulais que j'aille, reviens !

Il n'était pas revenu et Bilbon, contrarié, avait continué à avancer droit devant lui, tremblant à chaque seconde à l'idée d'être découvert. Ses pas l'avaient ainsi mené à cette salle. Tapi contre le mur, il avait prudemment jeté un coup d'œil à l'intérieur et ce qu'il avait vu l'avait fait bondir tant de dégoût que de colère. Bilbon avait déjà vu écorcher un lapin, il avait donc compris ce qui était en train de se passer. L'épée à la main, il était entré et avait lancé la première chose qui lui était passée par la tête. L'important était d'empêcher cette monstrueuse montagne de chair de continuer à faire ce qu'il avait entrepris. Honnêtement, Bilbon n'avait pas réfléchi une seconde aux mots qu'il prononçait et ne se demanda donc pas s'ils risquaient de compromettre leur mission. Par la suite, il ne put même pas s'en souvenir :

- Je suis entré et j'ai crié : "Laissez-le tranquille!" raconterait-il à Frodon bien des semaines plus tard.

Sur le coup Bolg ne fut pas moins surpris que les deux prisonniers. Il reprit assez vite ses esprits toutefois. Toujours armé de son couteau à écorcher, il fonça sur le nouveau venu. Bilbon était si bien sous le coup de la colère qu'il ne broncha pas et serra plus fort la garde de son épée dans sa main. Il commença à réaliser le danger quelques secondes plus tard et regarda alors frénétiquement autour de lui, sans d'ailleurs savoir ce qu'il cherchait.

- Fuyez ! lui cria Cáolan, atterré (ce minuscule avait-il vraiment la prétention d'affronter Bolg ?!). Ne restez pas là, sauvez-vous si vous pouvez !

Son intervention parut rendre à la fois ses esprits et ses jambes au hobbit, qui tourna prestement les talons et s'élança vers le couloir. Il n'alla pas bien loin : en fait il heurta même de plein fouet un autre orc, qui entra à l'instant précis où il s'apprêtait à franchir le seuil. Un peu étourdi par le choc, Bilbon fit deux pas en arrière et sentit alors une main énorme se refermer sur sa nuque et le soulever de terre.

D'un revers de main, Bolg lui arracha son épée, l'observa un court instant comme s'il s'agissait là d'un spécimen d'insecte jusqu'alors inconnu puis, avec un sourire torve, il leva son couteau dans l'intention d'éventrer le semi homme du haut en bas. Trop petit pour jouer avec. Il préférait en finir avec le nain puis avec l'elfe. Et puis voir les chairs s'ouvrir et les viscères en sortir en répandant leur contenu, c'est toujours jouissif.

C'est alors qu'un feu follet fit irruption dans la salle de torture. Il filait à une telle vitesse que l'air paraissait crépiter sur son passage et qu'il semblait laisser derrière lui une traînée d'étincelles. Mais surtout, il n'était pas tout seul : juste derrière lui arrivaient deux nains à la mine farouche, leurs armes au clair. Fili crut s'évanouir de stupeur en les reconnaissant. Les lames des deux guerriers étaient tachées de sang noir : apparemment ils avaient rencontré du monde sur leur chemin et, contrairement à Bilbon, n'avaient pas cherché à se cacher : cela leur aurait fait perdre trop de temps. Bolg jeta négligemment le hobbit au loin, comme il l'aurait fait d'un objet ayant cessé de l'intéresser, pour faire face à Thorin qui fondait sur lui. Dwalin avait déjà engagé le combat avec l'autre orc.

Fili continuait à douter très sérieusement de ses sens quand soudain il vit Kili à ses côtés. Comme il l'avait déjà vu, dans cette même pièce, auparavant. Kili qui arborait un immense sourire et dont les yeux pétillaient de malice.

- Alors grand frère ? Je t'avais bien dit qu'ils viendraient. Tu me crois, maintenant ?

- Je deviens fou ! gémit le prisonnier.

L'apparition de Kili faillit cependant être fatale à son oncle. En dépit de tout ce qui était arrivé jusque-là, y compris le dernier épisode, à savoir ce feu follet presque familier à présent apparaissant soudain pour le guider, ainsi que Dwalin, à travers la citadelle jusqu'à Fili, Thorin n'était peut-être pas vraiment prêt à voir soudain surgir du néant son neveu mort, qui se tenait là, à côté de son frère, le regard rieur, comme si rien n'était plus naturel. Les yeux de Thorin s'arrondirent de surprise et, l'espace d'une seconde, il en oublia le combat.

- Kili...

Une seconde de trop : Bolg le frappa de toutes ses forces et le balaya avec violence, l'envoyant se cogner avec rudesse contre le mur. Les nains ont le crâne solide mais Thorin entendit le sien résonner comme une cloche. Heureusement pour lui que Dwalin venait d'en terminer avec son adversaire et qu'il se rua aussitôt sur celui de son ami.

- Occupe-toi de Fili ! cria-t-il à Thorin. Il faut faire vite. Ces saletés ne vont pas tarder à nous tomber dessus.

Fili avait renoncé à savoir s'il rêvait, s'il avait perdu la raison ou si tout ce qu'il croyait voir se dérouler sous ses yeux était réel. Il s'avisa que ce curieux petit bonhomme aux pieds nus et velus s'activait à ses côtés pour le libérer de ses fers, lesquels heureusement n'avaient pas de clef. Il finissait tout juste quand Thorin, encore un peu étourdi par le choc qu'il avait subi, surgit à son tour à ses côtés. En lui le soulagement se mêla à l'horreur. Fili était vivant. Mais Mahal ! Dans quel état ! Sa nudité exposait crûment aux regards les blessures affreuses que portait son corps. Sa courte barbe blonde et ses cheveux étaient devenus brunâtres de sang séché et ses yeux avaient un éclat terne.

- Fili. Tu es vivant.

Le regard de Thorin parcourait hâtivement le corps maltraité, cherchant à décider si ses blessures étaient mortelles ou non, si elles pouvaient être soignées, bref si le garçon pourrait survivre et se remettre. Ses yeux s'attardèrent un moment sur l'abdomen, qui portait plusieurs lacérations en dents de scie dont les bords déchiquetés avaient un très, très vilain aspect. Les plaies manifestement commençaient à s'infecter et ce n'était guère beau à voir. Heureusement (si l'on pouvait dire) elles semblaient n'avoir touché que la chair et non les organes. A première vue du moins.

Thorin se secoua ; le diagnostic et les soins viendraient plus tard. Il se hâta de retirer son manteau et, avec d'infinies précautions, il aida Fili à s'asseoir puis à enfiler le vêtement. Cela ne se fit pas sans grimaces ni gémissements, le corps du jeune nain étant à vif. Finalement, ses lèvres s'étirèrent malgré tout en un sourire douloureux mais sincère :

- Thorin. Je n'espérais pas te revoir. Ni aucun d'entre vous. Malgré ce que…

Il s'interrompit brusquement. Il avait failli dire : « malgré ce que disait Kili ». Mais c'était absurde, non ? Où était Kili ? Il avait disparu. Avait-il jamais été là ? Bien sûr, chacune des « interventions » de son frère avait eu l'apparence de la réalité. Tellement plus tangibles qu'un rêve ou que les élucubrations d'un esprit qui bat la campagne. Cela ne prouvait rien. Si ? Et ce… ce fantôme (quel affreux mot, tellement lugubre !) n'avait-il pas eu raison, en assurant maintes et maintes fois que les secours arrivaient ?

Thorin toutefois ne prit pas garde à la phrase interrompue et ne vit pas le trouble de son neveu. Il eut un sourire incroyablement chaleureux et serra le garçon dans ses bras :

- Moi je l'espérais, répondit-il. Je ne me souviens pas avoir déjà placé tant d'espoir dans quoi que ce soit.

Fili grimaça de douleur. Le moindre contact était pénible à son corps maltraité et rien que le manteau de son oncle, frottant notamment sur son dos déchiqueté, faisait pulser des étincelles de douleur dans sa tête.

- Aaah… gémit-il sans pouvoir s'en empêcher et en tentant de rompre l'étreinte. Thorin…. tu me fais mal...

Son oncle le lâcha brusquement et recula même d'un pas. Son regard chaviré induit le jeune nain en erreur :

- Excuse-moi mon oncle, je suis navré mais...

- Ne t'excuse pas, répondit Thorin gravement. C'est moi. Je suis stupide de ne pas y avoir pensé.

- Je vais salir ton manteau, articula Fili d'une voix hachée.

Oui, c'était une réflexion absurde. Totalement. Mais il sentait l'étoffe coller à ses plaies et, sur le moment, cela lui parut important de le signaler. Thorin le regarda d'abord avec incrédulité puis il secoua la tête d'un air affligé :

- Tu sembles bien plus mal en point que je le croyais, marmonna-t-il.

Après quoi, peut-être pour cacher son émotion, il tourna la tête vers le combat qui se poursuivait avec acharnement. Dwalin n'était pas n'importe qui et au combat peu le valaient. Bolg cependant n'était pas en reste sur ce point et les deux adversaires luttaient âprement, en y mettant toutes leurs forces et toute leur science.

Tout à coup Thorin vit, stupéfait, que Bilbon, son épée à la main, était en train de se glisser sans bruit dans le dos de l'orc. Dès qu'il fut à portée il leva le bras et, sans hésiter, de toutes ses forces, il enfonça sa lame dans les reins de l'ennemi.

- Pas très loyal, pensait le hobbit au même instant. Mais cette brute ne mérite pas mieux.

Bilbon était encore sous le coup de l'horreur qu'il avait éprouvée en arrivant en pleine séance de torture. Cet orc ne lui inspirait aucune compassion et il ne voyait pas pourquoi il lui aurait témoigné le respect que l'on peut éventuellement, dans certains cas, éprouver pour un adversaire. Surtout, le hobbit savait qu'à présent chaque seconde comptait. D'autres orcs pouvaient arriver à tout moment. S'ils s'attardaient ici trop longtemps, ils seraient tous perdus.

Bolg se raidit brutalement en poussant un cri sourd, il voulut se retourner pour arracher cette dent qui fouillait sa chair, et la hache de Dwalin vint lui fracasser le front. Un morceau d'os se détacha et tomba, l'énorme masse du fils d'Azog vacilla, parut hésiter, vacilla plus fort et finalement s'abattit, pareille à un arbre foudroyé.

Au même instant un bruit de pas précipités se fit entendre. Chacun dans la pièce, exception faite de Fili, bien trop affaibli, et de Cáolan toujours enchaîné, se saisit fermement d'une arme et attendit l'assaut. Au soulagement général, ce furent toutefois les nains qui apparurent.

- Vous l'avez retrouvé ! s'écria Balin, transporté, en voyant Fili. Vivant !

Thorin rengaina son épée. Il avait toujours eu le sens des priorités. Les paroles, les sentiments, les explications, tout cela viendrait plus tard. Ils étaient tous en danger et devaient vider les lieux sans tarder. Encore fallait-il pouvoir emmener Fili sans aggraver son état.

- Oïn ! cria-t-il. Viens ici, vite !

Reportant son attention sur son neveu, il ajouta avec inquiétude :

- Peux-tu marcher ?

Le jeune nain secoua la tête et fit un effort pour affermir sa voix :

- Il m'a disloqué les genoux. Je regrette, je ne peux pas me...

Thorin ne l'écoutait plus : il se tourna vers Oïn qui arrivait à leur hauteur. Le guérisseur, le regard très sombre, jeta un coup d'œil circulaire sur le blessé et secoua la tête :

- Je ne peux pas m'occuper de toi ici. Il va falloir attendre, désolé.

- Regarde ses genoux, ordonna Thorin d'un ton bref.

- Comment ?

Pour avoir les mains libres, le vieux nain avait rangé son cornet acoustique dans sa poche et il n'avait pas compris.

- Ses genoux ! lui hurla Thorin dans l'oreille.

Oïn grimaça :

- Ne crie pas si fort. Je ne suis pas sourd à ce point-là.

Il se pencha et passa doucement ses mains sur les articulations démises. Fili se mordit violemment les lèvres : on aurait pu croire qu'à force il se serait accoutumé à la douleur mais c'était tout le contraire. Il commençait à craindre le moindre contact.

- Je peux remettre ça en place tout de suite, dit Oïn. Mais ça va faire mal. Serre les dents, mon gars.

Fili eut beau serrer les dents, cela ne servit à rien : il hurla coup sur coup lorsque son vieil ami remit les articulations déboîtées dans leurs logements respectifs. Bilbon détourna les yeux, les entrailles chavirées.

- Prévenons Gandalf, dit-il pour faire diversion et chasser le sentiment de malaise que les cris du blessé avaient fait naître en lui.

Il décrocha une torche du mur et courut l'agiter à la fenêtre la plus proche, sachant que le magicien devait être en train de survoler la forteresse à dos d'aigle dans l'attente de leur signal. Il se pencha et tendit le bras aussi loin qu'il le put avant d'agiter sa torche, qui décrivit une traînée de flammes dans la nuit. Déchirant les ténèbres, il entendit soudain le cri d'un rapace et sourit, soulagé d'avoir été vu.

- Déguerpissons, décréta Thorin. Nous devons mettre Fili en sécurité avant la bataille.

- La bataille ? demanda faiblement le garçon en se laissant glisser précautionneusement de la table sur laquelle il était toujours assis pour voir si ses jambes (plutôt flageolantes, à vrai dire) pouvaient le porter.

- Je t'expliquerai plus tard. Sortons d'ici.

Les nains entourèrent le blessé et se dirigèrent vers la porte. Fili boitillait péniblement : la plante de ses pieds nus était en partie écorchée, la peau se balançant sinistrement à chaque mouvement et marcher était pénible. Chaque fois que la chair à vif entrait en contact avec le sol, la douleur s'intensifiait. Il allait pourtant bien falloir le faire, pensa le garçon. Au point où il en était, il pouvait sûrement supporter ça pour recouvrer sa liberté. Même s'il savait d'avance qu'il faudrait laver les plaies ensuite et que ce serait affreux.

Son regard tomba alors sur Cáolan, toujours enchaîné au mur, qui depuis le début regardait les événements se succéder sans rien dire, un peu ahuri tout de même par tous ces retournements de situation. Le jeune prince se tourna vers son oncle et lui désigna son compagnon d'infortune :

- Lui aussi. Il faut l'emmener.

Thorin jeta un coup d'œil à l'elfe. Ses yeux s'assombrirent en voyant la fracture ouverte et l'os qui pointait hors du bras affreusement tordu, malgré tout il ne parut pas tout à fait convaincu. Fili insista :

- Je t'en prie ! On ne peut pas l'abandonner aux orcs. Je t'expliquerai plus tard, ajouta-t-il avec un pâle sourire.

L'heure n'était pas à la discussion. Thorin garda pour lui ses pensées mais adressa un signe de tête à ses compagnons. Les chaînes qui retenaient l'elfe prisonnier ne tardèrent pas à tomber.

- Merci, fit chaleureusement Fili en regardant son oncle.

- Mouais. J'espère que ton explication sera satisfaisante. Allons, ne traînons pas. Il faut sortir d'ici.

Au même instant, Bilbon qui se tenait à la porte et surveillait les alentours poussa un cri d'alerte :

- Attention ! Du monde !

Les nains n'eurent que le temps de dégainer leurs armes et le hobbit de bondir en arrière : Azog en personne fit irruption dans la salle, suivi par une bonne dizaine d'orcs. On avait découvert le corps de celui que Bilbon avait tué ainsi que l'échelle de corde. Sitôt averti, le Profanateur avait compris. Il s'était bien douté que les nains ne resteraient pas sans rien faire. Tout de même, comment en si peu de temps avaient-il pu mettre au point un plan pareil ? Comment était-il possible qu'ils soient arrivés si loin sans être vus, d'où venait cette échelle ? Autant de questions sans réponse pour le moment mais qui devraient être résolues plus tard. Avant tout il fallait trouver ceux qui s'étaient infiltrés à l'intérieur du bastion.

L'albinos eut un rictus de triomphe en reconnaissant Thorin : ici, au cœur de sa citadelle, aucun des nains n'avait plus la moindre chance de s'échapper maintenant qu'ils étaient repérés.

- Tuez-les tous ! ordonna-t-il. Sauf celui-là, ajouta-t-il en tendant son bras mutilé vers Thorin. Celui-là est à moi.

Thorin de son côté avait rapidement fait le bilan de la situation. Azog ignorait qu'une armée était à sa porte et que le magicien avait promis de la faire entrer. Rien n'était encore joué, tout au contraire.

- Partez ! rugit-il sans quitter Azog des yeux. Mettez Fili en sécurité. Vite !

Sa bouche était emplie de fiel. Avoir vu Kili un instant plus tôt (oui, même si c'était une illusion) avait ravivé des souvenirs encore tout frais, auxquels s'ajoutaient maintenant la vision du corps torturé de Fili. La fureur lui embrasa le sang et il se jeta sur son ennemi.

Au même instant un mugissement retentit dans son dos : Bolg était en train de se remettre sur pieds, son arme à la main. Ah certes, il n'était pas beau à voir. C'est à dire qu' il était encore plus repoussant qu'auparavant : un morceau d'os frontal qui pendouillait sur sa tempe, une partie du cerveau à découvert, le visage, la tête et les épaules maculés de son sang épais et noir, le visage tordu en un rictus désormais perpétuel (sa cervelle devait tout de même avoir été légèrement atteinte)... une vision de cauchemar ! N'importe qui d'autre serait mort d'une telle blessure mais apparemment, Bolg n'était pas n'importe qui. Sa démarche elle aussi paraissait plus raide qu'auparavant, cela ne l'empêcha pas de se précipiter vers les nains.

- Balin, emmène-les ! cria Dwalin en se ruant à sa rencontre.

Dwalin avait horreur du travail mal fait. Orgueil professionnel. Et il était passablement vexé : c'était bien la première fois qu'un de ses ennemis survivait à l'un de ses coups. Il fallait régler ça.

Balin ne discuta pas et n'attendit pas davantage. Il n'aimait évidemment pas l'idée de laisser son frère et son roi derrière lui mais, en restant là, le commando compromettrait tout ce qu'il avait pu accomplir. Et puis, comme Thorin, le vieux nain misait sur la suite. Thorin et Dwalin n'étaient pas des novices et pouvaient tenir longtemps. La victoire était encore possible.

- Venez ! cria-t-il. Bilbon, venez !

Tout cela n'avait duré que quelques secondes. Les nains chargèrent aussitôt, entraînant Fili et le hobbit, Cáolan suivant comme il pouvait. Emportés tant par l'élan que par la détermination qui les habitait, ils franchirent le barrage des orcs en quelques instants et s'élancèrent dans les couloirs. Bien qu'ils n'aient aucune certitude ils se doutaient bien que leur échelle risquait fort d'avoir été découverte. De toute façon Fili n'aurait pu effectuer cette longue descente par un moyen aussi primaire. Non, il fallait courir à la grande porte du bastion en espérant que Gandalf serait au rendez-vous. Barrissant et beuglant, les orcs s'élancèrent à leur poursuite, laissant Thorin, Dwalin, Azog et Bolg régler leurs comptes en privé.

Fili était très faible, bien qu'il puisse désormais se tenir debout. Ses pieds le brûlaient atrocement mais en fait, par rapport à ses autres blessures c'était peu de chose. Soutenu par Gloïn et Dori que les autres avaient placé au centre de leur groupe pour les protéger, le jeune guerrier qui ne connaissait pas le plan de ses amis était en proie à la plus vive inquiétude : il ne voyait vraiment pas comment ils pourraient tous se sortir de là.