Les orcs qui poursuivaient les nains poussaient des clameurs d'alerte qui peu à peu paraissaient reprises dans chaque recoin de la forteresse. La situation devenait critique quand soudain les trompes des sentinelles postées sur les remparts se mirent à retentir de manière frénétique.
C'est qu'à l'extérieur les événements se précipitaient également. Gandalf savait bien qu'il lui serait très facile de manquer le signal des nains : à quelle fenêtre, à quel moment ? Il n'en savait rien. Heureusement, trois grands aigles planaient silencieusement au-dessus du bastion et l'un d'eux l'avait vue, la torche agitée dans la nuit.
- Descendons ! fit le magicien dès que l'oiseau l'eut alerté de son long cri strident.
Sa monture du ciel replia à demi ses ailes et se laissa tomber, l'air nocturne sifflant à travers ses rémiges. Gandalf savait qu'il n'y avait pas une seconde à perdre : le commando avait atteint son but, à savoir retrouver Fili. Bien. Mais à présent les nains étaient piégés à l'intérieur de la forteresse, avec une armée d'orcs prête à les mettre en pièces. Il fallait faire vite.
Il commença par survoler plusieurs fois les remparts afin d'être vu. Des cris retentirent, des lances jaillirent, contraignant l'oiseau géant à reprendre de l'altitude. Alors, de toute sa voix, le magicien hurla dans la nuit :
- A l'attaque, gens de Durin ! Chargez !
Ils surgirent de partout, sur toute la largeur de la forêt, des deux côtés de la route qui menait au bastion, leurs armures, haches et épées jetant de faibles lueurs d'acier poli dans la nuit. Ce fut à ce moment-là que les trompes sonnèrent l'alarme. L'aigle que chevauchait Gandalf survola les troupes naines. Le magicien brandit son bâton et soudain, une vague d'énergie déferla. Le grand portail du bastion, pourtant fait de poutres épaisses et solidement renforcé à l'intérieur, vola en éclats. Le hurlement de triomphe des nains, poussé par plusieurs centaines de gorge, couvrit un moment l'appel des trompes.
- Laisse-moi descendre, mon ami, dit le magicien.
L'aigle redescendit aussitôt, assez bas pour que son cavalier puisse sauter sur les remparts avec une agilité que l'on n'aurait pas forcément attendue d'un homme en apparence si âgé. Le bâton tournoya entre ses mains et deux orcs furent précipités sur les dalles de la cour, près de trente mètres en contrebas.
Gandalf savait que face à une attaque de cette ampleur, tous les soldats du bastion allaient se précipiter pour défendre la place. Il espérait que cela permettrait au commando de faire sa jonction avec l'armée des nains.
Le souci, et bien qu'il n'en ait pas parlé Gandalf le savait depuis le début, c'était que personne ne connaissait la disposition des lieux dans le fort d'Azog. A présent qu'il était dans la place, le sorcier devait s'avouer que l'orc pâle avait fort bien fait les choses. Ainsi, le portail détruit ne donnait pas directement sur la cour dans laquelle à présent se pressaient les troupes du Profanateur, mais sur un long couloir de pierre, relativement étroit, qui passait sous toute l'épaisseur de la muraille, large de près de cinq mètres. Pire encore, ce tunnel allait se rétrécissant : ainsi, les nains étaient pris dans une sorte d'entonnoir au bout duquel ils ne pouvaient passer en nombre, d'autant qu'ils se gênaient mutuellement. Les orcs au contraire, rangés dans la vaste cour, avaient tous leurs aises et pouvaient les contenir sans grande difficulté. Pire encore : c'était une armée qui se tenait là, occupant l'espace entre le commando, si toutefois il pouvait parvenir jusqu'à la cour, et la sortie. Jamais il ne pourrait y accéder.
Gandald avait bien des défauts mais il ne se voyait pas abandonner les nains qu'il avait sciemment envoyés dans cette énorme souricière. Par ailleurs, il en revenait toujours au même point : Thorin était actuellement le seul à pouvoir mener son peuple et contenir les orcs. Il fallait qu'il reste en vie. Il le fallait. Le magicien envisageait d'essayer de retrouver le commando lorsqu'il l'aperçut : les nains débouchèrent soudain à l'arrière de la cour, la lame bleue de Bilbon bien reconnaissable au milieu d'eux. Ils étaient pris entre deux feux hélas, car une troupe d'orcs était à leurs trousses.
Gandalf leva à nouveau son bâton et provoqua une nouvelle décharge d'énergie. Dans la cour les orcs tombèrent soudain comme des dominos, les uns sur les autres. L'armée offensive en profita, les nains s'efforçant de franchir le porche avant que leurs ennemis se ressaisissent.
- Vite ! cria le magicien en direction de Balin et ses compagnons. Vite, vite ! Sortez !
Lui-même dégringola les marches de l'escalier des remparts pour les rejoindre. Couvert par ceux qui étaient dans la cour, Gandalf à ses côtés, le petit groupe se rua vers la sortie. Là, il y eut pas mal de bousculade : une partie de l'armée qui cherchait à entrer dut refluer pour les laisser sortir, comme cela avait été convenu auparavant, de manière à assurer la sauvegarde de Fili, les rangs se reformant derrière ses compagnons et lui-même afin d'empêcher les orcs de les atteindre. Dès que le commando eut franchi le tunnel d'entrée, il s'écarta afin de laisser place aux guerriers qui tentaient de pénétrer dans la place. Malheureusement, leur manœuvre leur avait fait perdre du temps et les orcs s'étaient redressés entre-temps, les empêchant à nouveau d'entrer.
- Mithrandir, s'exclama une voix dans la nuit. Vous êtes vivant.
- Cáolan ! s'exclama le magicien, stupéfait. Quelle joie de vous revoir ! Je craignais le pire. Je n'ai plus retrouvé votre trace quand nous avons été séparés, après que ces orcs nous aient attaqués.
Le magicien et l'elfe se donnèrent une brève accolade. Tant bien que mal : Cáolan tenait toujours son bras cassé contre lui et, comme Fili un peu plus tôt, il s'écarta très vite pour échapper à une étreinte qui pour être chaleureuse n'en était pas moins douloureuse.
Puis Gandalf parcourut rapidement les rangs du regard. Sans doute voyait-il dans le noir aussi bien que les elfes ou les orcs, car ce fut d'une voix inquiète qu'il demanda soudain :
- Où est Thorin ?
- Il est resté là-haut, répondit Bilbon sans chercher à cacher son inquiétude. Avec son ami. Ils se battent contre deux orcs.
- Azog et Bolg, précisa Balin, très inquiet.
- Mettez Fili et mon ami elfe à l'abri, fit le magicien en tournant les talons.
- Où allez-vous ? cria le hobbit, effrayé.
- Sauvez-vous, Bilbon.
Gandalf ne s'était même pas retourné.
- Allez, allez vite !
Les guerriers nains s'entassaient à l'entrée du porche pour y entrer. Gandalf renonça à se frayer un passage parmi eux et fit entendre un long sifflement. Bientôt, une immense ombre noire descendit du ciel et il sauta lestement sur son dos.
- Ramène-moi là-haut, je te prie, dit-il. Je dois aller aider Thorin.
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Le combat se poursuivait, acharné, entre ces ennemis mortels qui mettaient bien plus que le simple instinct de survie dans leur affrontement. Dwalin avait bien du mal à admettre que quelqu'un d'aussi amoché que son adversaire, ayant reçu un coup d'épée dans les reins et un coup de hache en travers du crâne, puisse non seulement être encore en vie mais en plus se battre avec tant d'acharnement. Cela dépassait son entendement et commençait à l'irriter au plus haut point.
Azog quant à lui, si acharné que soit son duel contre Thorin, se pourléchait à l'avance, absolument certain de sa victoire : jamais son ennemi ne pourrait quitter le bastion dorénavant. Jamais. Ainsi sa vengeance était assurée, quoi qu'il puisse arriver. Thorin s'était fait la même réflexion mais il était bien trop furieux pour s'y attarder. D'abord régler son compte à cette ordure d'orc. Après on verrait. Et quitte à en crever, il allait bel et bien le lui régler, son compte ! Une bonne fois pour toutes.
Aucun des combattants cependant ne comptait avec l'intervention de Gandalf. Ce dernier put parcourir en toute hâte les corridors et les escaliers du bastion sans être inquiété : tous les orcs étaient dehors à se battre. Le magicien ne perdit pas de temps à chercher son chemin et à se demander où étaient ceux qu'il cherchait, car un feu follet était brusquement apparu pour lui montrer le chemin. Gandalf tendit un bref instant la main vers cette singulière apparition et la petite flamme vint sautiller contre sa paume, amicale et pressée à la fois. Elle ne dégageait aucune chaleur et son contact provoquait une sorte de chatouillement contre la peau. Elle repartit aussitôt de l'avant, tourbillonnant sur elle-même comme pour s'assurer que le sorcier la suivrait. Ce qu'il fit. Gandalf avait une assez bonne idée de la nature réelle de ce feu follet. Il était sensible à la présence de l'esprit qui l'animait et n'en était pas outre mesure étonné, car il avait déjà entendu des récits à ce sujet et savait que si de tels faits sont extrêmement rares ils n'en sont pas moins reconnus depuis fort longtemps.
- Pressons-nous, fit-il. Les choses ne se passent pas comme prévu et il nous faut quitter ces lieux au plus tôt. Je dois retrouver Thorin.
Le feu follet bondit en avant, Gandalf à sa suite. Il entendit le bruit des armes entrechoquées un bon moment avant d'arriver sur le seuil de la salle de torture ou orcs et nains se battaient toujours, avec un acharnement qui ne faisait que croître.
- Fuyez ! cria le magicien. Thorin, Dwalin, dehors, vite !
Il pointa ensuite son bâton vers le plafond. Une déflagration se fit entendre, un éclair de lumière envahit la pièce et une large fissure apparut dans la pierre, qui s'agrandit à toute vitesse. Azog leva les yeux, une seconde, pour voir ce qui arrivait.
- Thorin ! cria encore Gandalf. Maintenant !
Craignant que le nain ne s'obstine à en finir, il ajouta :
- Fili vous attend, il a grand besoin de vous !
Mais Thorin n'était pas nain à s'arrêter quand il était lancé. Il s'était juré d'en finir et il était bien déterminé à le faire. A ceci près qu'une pluie de gravats et de caillasses s'abattit sur lui et que, par réflexe, il bondit en arrière tandis que son adversaire levait les bras pour se protéger.
- Thorin, venez ! cria à nouveau Gandalf.
- Dwalin ! cria Thorin.
Dwalin ne pouvait pas se dégager. Une bave épaisse coulant de ses lèvres déchirées par des blessures rituelles, Bolg ne lâchait pas et tout au contraire pressait son adversaire, de plus en plus, tenant sa terrible masse d'arme à deux mains et cognant comme un sourd. Le guerrier nain avait besoin de toute sa force et de toute sa science du combat pour se protéger. Obligé de reculer devant la furie de son adversaire, il se trouvait en mauvaise posture, acculé au mur, tandis que Bolg redoublait ses coups. Des étincelles jaillissaient du métal entrechoqué tant les deux adversaires y mettaient de force. Le manche de la hache de guerre de Dwalin craqua et se brisa. Le nain n'eut que le temps de se baisser pour éviter d'avoir la tête arrachée par le coup suivant. Il était certainement l'un des guerriers de la Terre du Milieu les plus qualifiés en combat rapproché, mais Bolg était une machine à tuer dotée d'une force colossale. En outre il était comme fou, cognant avec une fureur aveugle.
- Dwalin ! hurla encore Thorin, en s'élançant au secours de son ami.
Il n'eut pas le temps de l'atteindre. Le destin venait de se prononcer, sous la forme d'une énorme pierre se détachant du plafond qui se fendillait de plus en plus. Elle tomba en plein sur le crâne déjà ouvert de Bolg. Dwalin n'était pas une fillette sensible mais il détourna les yeux devant le cerveau écrabouillé.
- Venez ! cria Gandalf.
Les deux nains battirent en retraite et le magicien lança un deuxième sort, au moment même où, avec un mugissement de taureau, Azog les voyant fuir se ruait en avant. Tout le plafond s'écroula d'un bloc, ensevelissant les deux orcs, qu'ils soient morts ou vivants.
- Filons, vite !
- Où est Fili ? demanda Thorin tout en courant.
- A l'extérieur. Mais pour le reste les choses ne tournent pas comme je l'avais espéré.
Assurément, les choses ne se déroulaient pas du tout comme prévu, ainsi qu'ils purent tous trois en juger lorsqu'ils débouchèrent dans la cour. Des dizaines d'orcs étaient montés sur les remparts et arrosaient de flèches les nains qui se trouvaient tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Une herse avait été descendue devant l'entrée du porche, empêchant l'armée de rentrer et isolant ceux qui y étaient déjà parvenus. La bataille commençait à virer au carnage.
- On n'y arrivera pas, jugea aussitôt Thorin. Nous allons nous faire massacrer.
- Oui, admit Gandalf, navré. Le plan a échoué. Il nous faut sortir d'ici. Dites aux vôtres de battre en retraite.
- Je ne vois pas comment nous pourrions sortir, grogna Dwalin. Nous sommes pris au piège.
- Par ici ! Vite !
Le magicien les entraîna vers l'escalier des remparts. Ils durent se tailler un chemin à coups d'épée pour y parvenir. Mystérieusement averti, l'un des grands aigles surgit soudain et balaya les orcs debout là-haut, avant de se poser avec les plus grandes difficultés.
- Vite, vite ! cria Gandalf. Montez vite !
- Je n'abandonne pas les miens, dit Thorin en jetant un coup d'œil dans la cour en contrebas. Allez-y sans moi.
Le magicien soupira.
- Montez. Nous allons essayer de les sortir de là.
Il murmura quelques mots à l'aigle, des mots auxquels les deux nains ne comprirent rien, puis il sauta sur son dos. Le grand oiseau prit son essor en poussant un long cri d'appel. Gandalf brandit son bâton et, une dernière fois, libéra une vague d'énergie qui jeta à nouveau à terre tous les combattants.
- Repliez-vous ! hurla Thorin, profitant du silence subit qui suivit l'opération. En arrière !
Cela bien sûr n'était valable que pour ceux qui étaient à l'extérieur. Au même moment, l'aigle replia ses ailes et plongea. Une opération difficile : bien que fort vaste, la cour du fort n'était pas très adaptée à son envergure gigantesque. Il saisit toutefois plusieurs guerriers nains entre ses serres et remonta, non sans peine, en heurtant les murailles. Plusieurs de ses congénères apparurent, qui l'imitèrent. Certains nains, n'ayant pas la chance d'être ainsi "ramassés" au passage, eurent la présence d'esprit de s'accrocher d'eux-mêmes soit à leurs compagnons plus chanceux soit aux pattes des oiseaux. Hélas, les orcs s'étaient relevés et ressaisis, les flèches et les lances volèrent. Gandalf et ses deux compagnons virent l'un des aigles se cabrer, ouvrant malgré lui ses serres et lâchant son fardeau (un seul nain parvint à se retenir à l'énorme patte), puis pousser un cri plaintif avant, malgré tout, de réussir à s'envoler. De concert, les grands oiseaux s'éloignèrent alors à tire d'ailes.
- On ne peut plus rien faire, Thorin, dit Dwalin comme son ami se penchait, navré, vers le fort. Nous savions bien que même si le plan réussissait jusqu'au bout nous perdrions du monde.
Thorin ne répondit pas. L'armée des nains refluait au pas de charge et les aigles fonçaient à travers les airs pour s'éloigner au plus vite. A l'intérieur du bastion, lorsqu'il apparut que l'ennemi était désormais hors de portée de tir, lorsque les derniers nains qui restaient eurent été exterminés, il y eut un moment de silence et de flottement. Les orcs attendaient des ordres mais personne ne paraissait être là pour en donner. Etonnés, ils se mirent à la recherche de leurs chefs. C'est ainsi qu'ils parvinrent devant les décombres de la salle de torture, qui n'était plus qu'un amas de pierres écroulées et de gravats. Soudain, quelque chose bougea dans ce chaos. Quelque chose ou quelqu'un, là-dessous, paraissait remuer encore et chercher à se dégager. Une main à la peau très pâle surgit, péniblement, tâtonna, cherchant un appui. Les orcs se précipitèrent pour l'aider et ne mirent guère de temps à le dégager.
Azog le Profanateur avait survécu.
