Le jour se levait quand les nains purent se regrouper en bon ordre à la sortie du défilé menant au bastion, pendant que les grands aigles disparaissaient derrière les hauts sommets des montagnes. Gandalf avait fait de son mieux pour soigner ceux qui étaient blessés mais il paraissait assez pensif, sinon ennuyé : il avait enfreint une règle et le savait. Tôt ou tard il lui faudrait rendre des comptes pour avoir entraîner les oiseaux du roi des valars dans un conflit qui ne les concernait nullement.

Pour les nains le bilan de l'opération de la nuit était mitigé : certes, ils avaient réussi à sauver Fili. Mais ils n'avaient pu s'emparer de la forteresse orc et avaient perdu des guerriers. Il y avait en revanche une possibilité pour qu'Azog et Bolg soient morts (pour le second en tous les cas c'était certain, étant donné que son cerveau avait été broyé par le plafond en train de s'écrouler). Si tel était le cas, alors ils pouvaient tout de même considérer avoir remporté une demi victoire. L'avenir leur dirait ce qu'il en était réellement.

- Nous ne devons pas traîner ici, dit Thorin. Les orcs vont se ressaisir et risquent de nous attaquer. Partons.

Il ordonna que l'on fabrique une civière pour son neveu : Fili était bien trop affaibli et ses blessures trop graves pour pouvoir marcher vingt kilomètres. Il s'était déjà traîné jusque là. Encore avait-il fallu le soutenir et l'aider. De toute manière il ne pouvait pas marcher pieds nus dans la montagne, surtout pas dans son état. Quelques autres guerriers étaient eux aussi en piètre état et devraient également être portés. Pendant que quelques uns coupaient les branches nécessaires, Oïn allait de l'un à l'autre pour panser sommairement les plaies les plus graves, étancher ici une hémorragie, poser là un garrot, une attelle. Ce n'étaient là que des soins sommaires. Il ne pourrait réellement soigner les blessés qu'une fois de retour au fort.

- Dépêchons-nous ! les houspilla Thorin. Nous devons nous mettre en marche. Ne perdons pas de temps.

- Mon oncle, attends. Avant de retourner, je voudrais... il faut récupérer le corps de Kili.

- Quoi ?

- Avant d'être capturé j'ai pu le dissimuler près d'un ruisseau, dans la forêt.

Thorin hésita. C'était risqué. Très risqué. D'un autre côté, Fili avait payé assez cher pour ça. Il paraissait difficile de le lui refuser. Et puis... et puis Thorin lui aussi souffrait à l'idée que le cadet de ses neveux soit privé de sépulture.

- Très bien, dit-il enfin. C'est loin ?

Fili, qui luttait contre l'épuisement et la douleur, secoua la tête d'un air accablé :

- Je ne sais pas. Il faisait nuit noire et je ne pouvais pas marcher très vite. Je ne sais vraiment pas. Si on retrouve le ruisseau je pourrai reconnaître l'endroit, je l'ai marqué.

- Ça risque de prendre beaucoup de temps, objecta doucement Balin. Je comprends vos sentiments à tous les deux mais nous sommes encore tout près du bastion d'Azog.

Fili se contenta de regarder son oncle, sans rien ajouter, et de fixer sur lui des yeux ardents.

- Indique-moi l'endroit, capitula ce dernier. L'avant-garde va se remettre en route tout de suite et emmener les blessés. Toi y compris. Je me charge de Kili. Je n'ai pas besoin de tout le monde pour ça.

Fili donna toutes les indications nécessaires. Une bonne partie des guerriers se répandit dans les bois et ils purent sans trop de difficulté retrouver le fameux ruisseau. A partir de là, tout fut facile. Gandalf avait absolument tenu à accompagner ceux qui se mettaient ainsi à la recherche de la dépouille du jeune prince. Lorsque celle-ci eut été exhumée de la terre, transformée en statue de glaise et apparemment intacte, le magicien prononça quelques incantations mystérieuses avant de se tourner vers Thorin :

- Son corps se conservera jusqu'à ce que vous l'ayez ramené dans votre cité pour procéder aux funérailles, dit-il.

Le cœur serré devant le cadavre de son neveu, Thorin préféra ne pas parler et remercia seulement d'un signe de tête.

- Allons, dit-il enfin, volontairement bourru pour chasser le chagrin. Construisez une autre civière pour lui et partons d'ici.

- Oui, approuva Gandalf, ça vaut mieux. Nous ne nous sommes que bien trop attardés.

Toutefois, Thorin prit le temps de plonger ses mains dans l'eau du ruisseau puis d'essuyer doucement le visage de Kili et le débarrasser de la boue qui le recouvrait. Mâchoires serrées, il ne prononça plus un mot et fit seulement signe aux siens d'emmener le corps.

Ils rejoignirent le plus gros de l'armée et se mirent en marche. Vers le milieu de la matinée, ils rattrapèrent l'avant-garde qui s'était arrêtée "pour laisser les blessés souffler un peu", dirent-ils. Ils furent plusieurs à penser que ce n'était là qu'un prétexte, mais personne ne fit de commentaire.

Epuisé par sa captivité, Fili à vrai dire s'était plusieurs fois assoupi sur sa civière, pour se réveiller à chaque fois en sursaut : il se croyait encore prisonnier et son subconscient le mettait en garde contre les coups de pied ou les jets d'eau sale qui ne pouvaient manquer de le tirer de son sommeil. A chaque fois qu'il ouvrit ainsi brusquement les yeux, il éprouva la même stupeur en voyant au-dessus de lui le ciel nuageux et il lui fallut plusieurs instants pour se souvenir de ce qui était arrivé et réaliser qu'il se trouvait en sécurité.

Oïn était demeuré avec les blessés, même s'il ne pouvait rien faire pendant la marche. Profitant de la pause, sachant que pour les siens il avait déjà fait tout ce qu'il pouvait dans l'immédiat et en attendant de pouvoir leur apporter des soins approfondis, il se décida à s'approcher de Cáolan, assis sur un rocher, serrant toujours son bras dans sa main valide. Lui aussi était épuisé et en piètre état, il devait souffrir terriblement mais il n'avait pas prononcé une parole depuis que Gandalf et lui s'étaient retrouvés. Il savait que les nains ne faisaient que tolérer sa présence, pour le moment du moins, et il préférait ne pas trop attirer l'attention sur lui-même dans l'immédiat.

- Si vous pouvez supporter qu'un nain soigne vos blessures, dit soudain quelqu'un à ses côtés, j'aimerais y jeter un coup d'œil.

Cáolan ne put dissimuler sa surprise mais, finalement, il inclina poliment la tête :

- Eh bien, si cela ne vous gêne pas de toucher un elfe, je vous en serais reconnaissant.

Oïn coupa avec précaution l'étoffe des vêtements autour de l'esquille d'os qui perçait la chair et ne fit aucun commentaire en voyant le pourtour de la plaie gonflé et violacé. Il ne pouvait pas faire beaucoup plus dans l'immédiat que pour les autres blessés. Il posa tout de même une attelle sur le bras cassé, promettant de faire mieux à l'arrivée. Il savait que même ses soins étaient affreusement douloureux, mais le moyen de faire autrement ? Cáolan de son côté, malgré la souffrance, vit bien que le nain s'efforçait de manipuler son bras aussi délicatement que possible, et si son étonnement monta d'un cran, il en fut également touché. Il ne le dit pas, ne remercia même pas, car il serrait tellement les dents pour lutter contre la douleur que parler lui était impossible : il aurait hurlé s'il avait relâché un seul instant l'étau de ses mâchoires.

- Une fois au fort il me faudra d'abord m'occuper de Fili, puis des nôtres, dit Oïn presque sur un ton d'excuse. Mais ensuite je verrai ce que je peux faire pour vous. Vous avez là une fort vilaine blessure et qui ne tardera pas à s'envenimer. Il est urgent de s'en occuper.

Très lentement, l'elfe relâcha son souffle et s'efforça de desserrer les dents :

- Cela ne risque-t-il pas d'irriter vos compagnons ? interrogea-t-il, la voix rauque.

Le vieux nain se borna à hausser les épaules.

- Pourrez-vous marcher encore ? demanda-t-il comme s'il avait voulu changer de sujet de conversation.

- Je suppose qu'il le faudra. Je voudrais savoir...

Cáolan ne savait pas très bien quel statut était désormais le sien. Les nains qui s'étaient introduits dans la citadelle ne l'avaient à l'évidence libéré qu'à contrecœur. Et il n'avait pas manqué de voir les regards hostiles ou la réserve que les autres manifestaient à son égard depuis qu'ils s'étaient mis en route. Bien sûr, il y avait Gandalf. Mais ce dernier ne pouvait pas faire la loi chez les nains ! D'ailleurs Cáolan ne l'avait pas revu depuis leurs retrouvailles au pied des murailles du bastion orc. Maintenant toutefois, voici que ce guérisseur (l'elfe l'avait vu apporter les premiers soins aux blessés) proposait spontanément de le soigner. Et personne n'avait protesté. Que déduire de tout cela ?

Pensif, Cáolan avisa soudain Bilbon qui s'était allongé sur l'herbe pour se reposer un peu. Le hobbit lui aussi avait les traits tirés par la fatigue mais il ne s'était pas plaint une seule fois. Quelle nuit ! songeait-il. Longue et terrible nuit. Etait-il possible que tout cela se soit réel-lement passé et qu'il y ait ainsi été mêlé ? Sentant sur lui le poids insistant d'un regard, Bilbon s'arracha soudain à ses pensées, tourna la tête et s'aperçut que l'elfe ne le quittait pas des yeux.

- Puis-je faire quelque chose pour vous ? s'enquit-il poliment.

- Qui êtes-vous ? demanda Cáolan, visiblement fort intrigué.

- Bilbon Sacquet, de la Comté.

- Et c'est tout ?

- Pardon ?

- Vous n'êtes rien d'autre que cela ? J'ai déjà vu des gens courageux mais comme vous, jamais ! A moins que ce ne soit que de l'inconscience ?

- Que voulez-vous dire ?

- Je pense à la manière dont vous avez fait irruption cette nuit, à la manière dont vous avez défié cet orc...

- Je n'ai pas eu le temps de beaucoup y penser, vous savez. Quand j'ai vu ce qui était en train de se passer... je ne pouvais pas rester caché sans rien faire. Et puis après tout, nous étions venus pour sauver ce jeune nain, le neveu de Thorin. Tout ce que nous avons fait, tous les risques que nous avons couru, ce n'était que dans ce but. A quoi tout cela aurait-il servi si j'avais laissé ce monstre agir ? Les autres seraient arrivés trop tard.

Sourcils froncés, Bilbon parut réfléchir à la question et acheva simplement :

- De toute façon, même s'il s'était agi de quelqu'un d'autre je n'aurais pas pu rester là sans rien faire. Je... je ne pouvais pas laisser faire ça sans réagir.

- Le courage des hobbits, murmura pensivement l'elfe. Tout ce que l'on dit à ce sujet est donc vrai.

Bilbon parut embarrassé :

- Quelqu'un m'avait appelé au secours, tenta-t-il d'expliquer. Oh, c'est très difficile à expliquer. Quelqu'un m'avait mené jusque-là. Je suppose que ce... quelqu'un... savait que les nains n'ar-riveraient pas à temps. Je ne pouvais pas le décevoir. D'autant que je lui devais beaucoup.

- Quelqu'un ?

- Oui... enfin non... oh, tout cela semble si extravagant, surtout ici et maintenant, hors de cet horrible endroit et en plein jour...

L'elfe le regardait d'un air intrigué. Il se souvenait de cette présence qu'il avait ressentie à plusieurs reprises auprès de Fili et il se demandait s'il y avait un rapport avec le récit de Bilbon. Avant que ce dernier ait pu poursuivre ses laborieuses explications, ils furent interrompus par la voix brève de Thorin :

- Allons, en route. Nous nous reposerons une fois à l'abri. Debout, nous repartons.

Il eut un rapide sourire et ajouta d'une voix plus douce :

- Un effort, Monsieur Sacquet. Vous pourrez prendre tout le repos voulu une fois que nous serons en sécurité au fort.

Il finissait de parler lorsque son regard tomba sur l'elfe. Thorin fronça aussitôt les sourcils : il l'avait complètement oublié, celui-là ! Cáolan parut comprendre ce que signifiait son expres-sion car il se leva, quoi qu'avec peine, et inclina poliment la tête :

- Je ne vous ai pas encore remercié, je crois. Je vous dois la vie.

Thorin lui lança un regard farouche :

- Inutile de me remercier, rétorqua-t-il d'un ton rogue. Je ne l'ai fait que parce que Fili me l'a demandé, sachez-le.

Malgré ses blessures et son épuisement, Cáolan se tenait très droit.

- Dois-je me considérer comme votre prisonnier ? demanda-t-il avec dignité.

Thorin ouvrit la bouche, sur le point de répondre que oui. Les elfes... le souvenir de Thranduil lui revint et il sentit remonter sa rancœur. Toutefois il se ravisa aussitôt et, après une seconde d'hésitation, haussa finalement les épaules : que ferait-il d'un prisonnier ? En dépit de son aversion pour les elfes et de sa nature emportée, il n'était pas dans son caractère de tourmenter ou faire souffrir un être vivant contre lequel il n'avait, en somme, aucun grief.

- Non, grogna-t-il.

- Dans ce cas, reprit calmement l'elfe, vous comprendrez sans doute que je souhaite rentrer parmi les miens.

- Partez si vous voulez.

Thorin regarda son interlocuteur, détaillant ses vêtements déchirés et poissés de sang, son visage ravagé, son bras en écharpe et l'os qui perçait les chairs. Chacun eut l'impression qu'il soupirait intérieurement.

- Mais je vous conseille tout de même de nous suivre jusqu'à la place forte que nous avons prise aux orcs. Vous y serez en sûreté et pourrez y reprendre des forces pendant quelques jours. Ce pays n'est guère sûr, désormais. Et vous êtes en piètre état pour voyager.

En réalité Thorin ne se souciait pas le moins du monde de ce que pouvait devenir cet elfe. Il pensait seulement à ce que lui avait dit Fili, à demi-mot. Il avait voulu le sauver, pourquoi ? Il y avait forcément une raison et en attendant de la connaître, il préférait ménager cet "hôte" quelque peu inopportun. Or, l'abandonner dans son état revenait à le condamner. Il aurait sans doute été moins barbare de le tuer tout de suite que de le laisser retomber aux mains des orcs. Et comme Thorin n'avait aucune raison particulière de vouloir le tuer... Cáolan de son côté se demanda ce que cachait cette proposition. Il avait noté le regard de son interlocuteur et il était trop fier lui aussi pour accepter la pitié des nains. Le voyant hésiter, Thorin ajouta :

- Je n'aime pas les elfes, je ne vous le cache pas, mais je respecte le souhait de mon neveu. Vous avez ma parole : vous serez honorablement traité et je réponds de votre liberté. Vous partirez quand vous voudrez sans être inquiété.

Cáolan avait compris. Ce nain était sincère, il n'y avait aucune condescendance dans sa proposition. Il ne le traitait ni en ennemi, ni en victime. Il ne lui offrait pas sa pitié mais seulement son aide, par égard pour Fili.

- Dans ce cas, répondit l'elfe en s'inclinant légèrement pour le remercier, j'accepte votre proposition et vous en remercie.

- Dwalin, fit Thorin sans répondre. Donne-lui une épée.

Se tournant à nouveau vers l'elfe, il ajouta :

- Ces montagnes sont devenues fort dangereuses. Si nous sommes attaqués, au moins vous pourrez vous défendre.

Il fallait l'ascendant que possédait Thorin sur son peuple pour que cet ordre soit exécuté immédiatement sans que personne ne proteste : donne-t-on une arme à un ennemi potentiel qui risque à tout instant de s'en servir contre vous ? Toutefois, si certains grincèrent un peu des dents et dardèrent sur Cáolan des regards méfiants, nul ne pipa mot. Quant à Thorin, il avait tourné les talons sans attendre que son "hôte" puisse répondre quoi que ce soit. Un moment après, il l'avait à nouveau presque oublié : son regard venait de se poser sur les deux civières, transportées côté à côte, sur lesquelles reposaient Fili et Kili. Le mort et celui qui ne valait guère mieux à l'heure actuelle. Oui il ramenait ses deux neveux, ensemble. Ensemble pour la dernière fois. Mais dans quel état l'un et l'autre ? Fili était à demi inconscient, ou plutôt à moitié endormi, mais parfois il jetait un coup d'œil vers Kili et le chagrin envahissait son visage ainsi, pourtant, qu'un vague soulagement. Il avait finalement obtenu ce pourquoi il avait tant souffert.

Bien sûr il aurait eu mille questions à poser mais il n'en avait pas la force pour le moment. Il n'arrivait même pas à réaliser pleinement que le cauchemar était terminé et que finalement, toutes les promesses de Kili avaient été tenues. Il était toujours aussi étrange d'évoquer tout cela. Kili était mort, hélas. Il n'avait qu'à tourner légèrement la tête pour s'en persuader une nouvelle fois. Mais tout cela viendrait plus tard. Peut-être qu'une fois qu'il se serait reposé, qu'il aurait moins mal et qu'il aurait repris quelques forces, l'explication lui sauterait d'elle-même aux yeux. Peut-être. Plus tard. Oui, plus tard. Les paupières du garçon se fermèrent.

0o0

Fili dormit près de trente heures d'affilées. Il était tout simplement épuisé. Sitôt de retour au fort, Oïn lui avait enfin prodigué les soins que son état exigeait, jurant parfois en khuzdul devant l'étendue et la nature des blessures. Après quoi il laissa le garçon prendre une légère collation (à demi endormi, le blessé avala machinalement sans vraiment se rendre compte de ce qu'il faisait) puis lui fit boire la plus forte tisane dont il disposait pour endormir la douleur. Il y avait ajouté un sédatif mais il n'en parla pas : Fili avait manifestement besoin de repos et le vieux nain savait que sa potion serait insuffisante pour l'empêcher de souffrir. Elle atténuerait les choses, sans plus. Or, pour reprendre des forces Fili avait besoin d'un vrai sommeil.

Lorsqu'il quitta la chambre dans laquelle le jeune nain avait été porté, le guérisseur, sans la moindre surprise, trouva Thorin derrière la porte, faisant les cent pas.

- Il va s'en tirer, dit Oïn sans attendre la question. Il est dans un triste état et ses blessures ne sont pas belles à voir, je ne peux pas prétendre le contraire. Il faudra sans doute longtemps pour qu'il puisse à nouveau se servir de sa main droite. Et il est probable qu'elle restera toujours un peu raide. Il faudra du temps aussi pour que ses blessures se referment totalement, mais à moins d'une infection généralisée il survivra.

- Est-ce que...

Thorin hésitait à poser la question qui le tourmentait, peut-être de peur d'entendre la réponse. Il finit pourtant par se décider :

- Est-ce qu'il restera estropié d'une manière ou d'une autre ?

- Je ne crois pas. Il gardera des cicatrices et sans doute, avec le temps, certaines de ses blessures se rappelleront-elles à lui. Il en souffrira très probablement l'âge venant. Mais dans l'immédiat il devrait recouvrer ses forces et ses facultés en quelques semaines. Par contre, il est presque certain que sa main droite ne retrouvera jamais totalement sa dextérité. - Ça veut dire ?

- Qu'il ne sera plus totalement ambidextre mais qu'il va devoir devenir gaucher.

Thorin ne chercha pas à cacher son soulagement. Si ce n'était que cela... Il y eut un petit silence puis le guérisseur acheva :

- Je me doute que tu as envie de lui parler mais pour le moment il vaut mieux le laisser dormir. Il en a grand besoin. En fait il aura encore besoin de beaucoup de repos dans les semaines qui viennent : on s'épuise vite à lutter contre la douleur, et j'ai grand peur qu'elle ne soit longue à passer. Je peux l'atténuer, pas la supprimer, malheureusement.

Thorin hocha sombrement la tête. Tant que Fili dormirait, il oublierait à la fois son chagrin et ses souffrances.

- Je vais m'occuper des autres blessés, poursuivit Oïn en s'éloignant. Je ne peux pas les soi-gner tous en même temps, alors ce sera en fonction de la gravité de leurs blessures. Cet elfe devrait être un des premiers, ajouta-t-il.

Thorin ne répondit pas.

Oïn fit donc ainsi qu'il l'avait décidé. Gandalf avait déjà commencé, lui aussi, à soigner les cas les plus graves. Deux guerriers nains étaient très gravement touchés et passèrent donc les premiers, puis ce fut le tour de Cáolan. Oïn ne ménagea pas sa peine et employa tout son art à le soulager. Il s'activa longtemps et quand il eut terminé, il proposa à son patient la même préparation qu'il avait fait boire à Fili et aux autres. Toutefois, comme tous les elfes le blessé pouvait reconnaître n'importe quelle plante sous n'importe quelle forme :

- Vous y avez mis du pavot, dit-il en humant le liquide chaud.

- Oui, répondit le nain. Et cela ne vous fera aucun mal, bien au contraire.

Voyant que l'autre semblait hésiter, il ajouta :

- Craignez-vous que nous profitions de votre sommeil pour vous assassiner ? Thorin a donné sa parole, personne ici ne portera atteinte ni à votre personne ni à votre liberté.

L'elfe sourit :

- Si vous et les vôtres vouliez me tuer, je ne crois pas que vous auriez besoin de me droguer. Et je ne crois pas non plus que vous auriez attendu si longtemps.

- Non, en effet. Et que vous soyez l'ami du magicien n'entre pas vraiment en ligne de compte.

- ... puisque votre roi s'est porté garant.

Cáolan but la tisane jusqu'à la dernière goutte. Il ne voulait pas vexer les nains. A la vérité, s'il avait hésité ce n'était pas par crainte mais en raison d'une sorte de répugnance innée à se trouver plongé dans le sommeil, donc inconscient de ce qui se passerait autour de lui, au milieu des ennemis héréditaires de son peuple. Cela étant, il était vrai pourtant que le sommeil ne pourrait que lui faire du bien. Il dormit moins longtemps que Fili néanmoins. Sans doute sa constitution était-elle différente.

Lorsque tous les blessés eurent reçu les soins voulus, Gandalf s'approcha d'Oïn :

- Mon cher ami, je voulais vous remercier de ce que vous avez fait pour Cáolan, dit-il. C'est un vieux compagnon, que j'apprécie beaucoup. Je viens d'aller le voir. Vous avez fait du beau travail.

- C'est mon devoir, grogna le nain d'un ton bourru. Un blessé est un blessé. A présent je vais aller prendre quelques heures de repos.

Et il s'éloigna sans rien ajouter. Gandalf le suivit des yeux en souriant : ah, les nains ! songeait-il. Parfois (sinon souvent) tellement impossibles avec leur sale caractère et leur entêtement proverbial. Il était vrai qu'ils n'encourageaient pas vraiment les étrangers à mieux les connaître. C'était dommage, car derrière leurs mauvaises manières et leur côté terriblement abrupt, la plupart d'entre eux cachaient des trésors de générosité.

Ne pouvant plus rien faire dans l'immédiat, Gandalf se mit à la recherche de Bilbon que tout le monde semblait avoir un peu oublié. C'était du moins ce que pensait le magicien, mais il se trompait : il trouva le hobbit en compagnie de plusieurs nains, aux cuisines, en train de manger tout en bavardant, car chacun voulait entendre le récit de ses aventures. Ses nouveaux amis lui posaient même tant de questions que Bilbon avait parfois peine à suivre. Amusé, Gandalf remarqua que Bofur prenait alors le parti du semi homme, demandant à ses compagnons "de le laisser manger, quand même ! Il a besoin de reprendre des forces, après tout ça !".

Souriant dans sa barbe, le magicien s'éloigna sur la pointe des pieds.

0o0

Lorsque Fili s'éveilla dans la soirée du lendemain, son oncle était près de lui, attendant patiemment son réveil.

- Comment te sens-tu ?

Le blessé ne répondit pas tout de suite. Comment il se sentait ? Il avait récupéré son sommeil en retard, il avait toujours très mal, son corps était ankylosé par le manque de mouvement et puis...

- Je meurs de faim, dit-il.

Thorin sourit :

- C'est une bonne maladie. Et ça peut s'arranger facilement. Mais Oïn voudra sans doute changer d'abord tes pansements.

- Ça ne peut pas attendre ?

Comme Thorin paraissait hésiter, Fili insista :

- Je n'ai presque rien avalé que de l'eau croupie depuis...

Il effectua un geste vague pour finir sa phrase. Il avait un peu perdu le fil du temps. En réponse, il obtint un nouveau sourire :

- Dans ce cas, les pansements peuvent sûrement attendre.

Un repas substantiel fut apporté dans la chambre. Les deux nains n'échangèrent plus un mot le temps que Fili fut occupé à se restaurer. Il ne pouvait se servir que de sa main gauche, la droite étant immobilisée par les attelles fixées à chacun de ses doigts, mais bien que le garçon puisse se servir indifféremment et avec la même adresse de ses deux mains, parfois, par habitude il tentait d'utiliser la droite et grimaçait alors de douleur. Et encore : ce n'étaient pas ses doigts brisés qui lui faisaient le plus mal.

Lorsqu'il fut rassasié il se laissa aller contre ses oreillers, toujours en silence. Son dos profondément lacéré par les crocs de métal et brûlé à la poix le faisait terriblement souffrir, mais comme il avait mal partout et que la douleur était la même qu'il soit ou non appuyé contre quelque chose... En réalité, il n'y avait absolument aucune position qui lui procure le moindre soulagement. Le garçon s'y était résigné, comprenant qu'il ne pouvait rien faire d'autre que souffrir en silence jusqu'à ce que le temps et les remèdes d'Oïn aient fait leur œuvre et que cela veuille bien passer. Pour le moment, Thorin et lui-même avaient beaucoup de questions à poser et de choses à se dire, mais aucun ne savait très bien par où commencer.

- Et Kili ? demanda finalement le blessé.

- Dès demain nous le ramènerons dans notre cité pour procéder aux funérailles. J'ai pensé que tu souhaiterais y assister. Et comme le sort que lui a lancé le magicien nous permettait d'attendre...

Fili fit un signe d'assentiment.

- De toute façon, poursuivit Thorin, tu ne seras pas en état de te battre avant longtemps. Je préfère te savoir là-bas, à l'abri. Ta mère saura prendre soin de toi.

Le visage de Thorin se rembrunit :

- D'autant que ta présence lui fera du bien après la mort de Kili.

- Il est vraiment mort, n'est-ce pas ?

Fili n'avait pu retenir ces mots plus longtemps, si absurdes qu'ils soient. La question lui avait échappé. Elle était d'autant plus stupide que le jeune nain avait tenu le corps de son frère dans ses bras, il savait donc bien ce qu'il en était. Mais il venait de repenser à toutes ces mystérieuses apparitions.

- Oui, répondit Thorin avec douceur. Malheureusement oui.

Fili détourna la tête, serrant son seul poing valide. En fait il voulait cacher les larmes qui lui montaient aux yeux. Son oncle interpréta les choses autrement :

- Je sais que tu m'en veux, dit-il. Mais je n'ai jamais eu le choix.

Le jeune nain le regarda avec surprise :

- Moi ? Je ne t'en veux pas. Je le sais, que tu n'avais pas le choix. Kili le savait aussi, ajouta-t-il d'une voix soudain brisée. Il savait qu'il était perdu.

- Si j'avais pu le sauver, murmura Thorin avec effort, tant ces souvenirs abominables étaient encore vifs en lui, si j'avais été seul en cause, je l'aurais fait. Quoi qu'il doive m'en coûter.

- Je le sais. Tu n'as pas besoin de me le dire.

- Malheureusement, je n'étais pas seul en cause. Et je n'avais pas le droit de mettre notre peuple en péril. Même pour lui.

Fili posa sa main sur la sienne et fut surpris de la sentir trembler :

- Je sais, mon oncle. Kili le savait aussi. Tu n'as pas à te justifier.

- En revanche, si j'avais été là pour toi au soir de sa mort j'aurais pu t'empêcher de partir. Tu serais resté avec nous et rien de tout cela ne serait arrivé.

Fili eut un rire sans joie :

- Je croyais que tu serais en colère contre moi. Je l'ai même souhaité ; je préférais imaginer que tu étais en colère plutôt que... enfin, bref. Pourquoi veux-tu prendre la faute sur toi ?

- Je n'aurais jamais dû te laisser seul. J'aurais dû savoir que tu voudrais aller le chercher.

- Non, c'est faux. Pardonne-moi mais... vouloir te rendre responsable de ça, c'est ridicule. Je pense que... je savais très bien que c'était une folie. C'était juste... plus fort que moi. Oui c'est ça, plus fort que moi. Je ne pouvais pas l'abandonner. Je crois que j'y serais allé de toute façon. D'une manière ou d'une autre.

Pour rompre le douloureux silence qui menaçait de s'installer, Fili enchaîna :

- Tu vas me croire fou mais pendant que j'étais là-bas, dans la citadelle des orcs, je... j'ai cru le voir et l'entendre plusieurs fois. En fait presque tout le temps. Il ne cessait pas de me dire que vous alliez venir. Et même dans les pires moments, il essayait de m'encourager. Il me disait de tenir, de m'accrocher, que le secours était proche. C'est insensé, non ?

- Ça l'est, répondit gravement Thorin. Pourtant, sache que tu n'as pas été le seul. Je l'ai vu et entendu moi aussi. Pas très souvent sous sa véritable apparence et je suis incapable de comprendre comment c'est possible, mais je sais maintenant qu'il était là. Avec nous. Pour nous guider vers toi. Ori a déjà entendu parler de tels phénomènes. Il pourra sans doute t'en dire plus que moi là-dessus.

Il y eut un nouveau et long silence. Fili cherchait à assimiler tout cela.

- Est-ce qu'il est revenu ? demanda-t-il enfin. L'as-tu revu ?

- Non. Je suppose que...

Thorin hésita. Ce n'était peut-être pas le moment de parler de cela à Fili.

- Que quoi ?

- Je suppose qu'il n'a plus aucune raison de le faire à présent que tu es sauvé.

Comme il le craignait, une expression de douleur contracta le visage du blessé.

- Il me manque aussi, murmura Thorin en posant sa main sur l'épaule de son neveu. Beaucoup.

- Raconte-moi comment vous avez fait, dit enfin Fili, pour changer de conversation après un douloureux silence.

Thorin raconta en détails. Quand il eut terminé, Fili hocha doucement la tête :

- J'aimerais parler à ce hobbit. Je lui dois la vie. Il est arrivé juste à temps, je dois dire. En revanche j'ai cru que Bolg allait l'avaler tout cru !

- Je peux te l'envoyer, si tu veux. Lui aussi doit partir demain matin.

- Il part ?

- Je lui ai proposé de nous accompagner chez nous, c'est le moins que je pouvais faire après toute l'aide qu'il nous a apportée et tous les risques qu'il a pris, mais il préfère rentrer chez lui.

- A pied ?

- Je leur donnerai des chevaux. Bilbon n'aime pas voler, il dit qu'il préfère en profiter pour voir du pays. De plus, si j'ai bien compris les aigles sont partis et ne reviendront pas. Plusieurs ont été blessés et le magicien semble très embêté à ce sujet.

- Les grands aigles sont les messagers de Manwë, n'est-ce pas ? Peut-être ne sont-ils pas supposés intervenir dans les affaires des mortels.

- Peut-être pas. Il se pourrait bien que le magicien ait outrepassé ses droits. Je ne peux pas personnellement lui en tenir rigueur, note bien. Quoi qu'il en soit, Bilbon doit prendre le chemin du retour demain. Le magicien et... ton ami l'elfe l'accompagneront ajouta Thorin en guettant la réaction de son neveu.

Fili soudain éprouva un sentiment de honte : Cáolan ! Il l'avait complètement oublié.

- Comment va-t-il ? s'empressa-t-il de demander.

- Pas terrible. Ses blessures sont plus graves que les tiennes. Il est demeuré prisonnier des orcs plus longtemps que toi. C'était le compagnon de Gandalf, celui dont il nous a parlé le premier jour en arrivant ici, quand nous recherchions encore Kili. Oïn et le magicien ne sont pas tout à fait d'accord à son sujet : l'un pense qu'il ne pourra plus jamais se resservir normalement de son bras, car la fracture est très mauvaise. L'autre dit que les elfes ont un étonnant pouvoir de récupération. Je n'en sais rien, pour ma part. Son œil est perdu, en revanche.

- Tu sais, Thorin, je suis content qu'il soit ici. On n'aurait vraiment pas pu l'abandonner. Lui et moi avons essayer de nous entraider, là-bas. Oh bien sûr on ne pouvait pas faire grand-chose, dans notre situation. Mais un soutien, si faible soit-il, a son importance dans des cas aussi difficiles.

Fili à son tour raconta rapidement comment, du fait des circonstances, Cáolan était presque devenu un ami pour lui au cours de ces deux jours de captivité. Thorin ne fit aucun commentaire. Il estimait avoir d'ores et déjà rendu à l'elfe l'aide qu'il avait tenté d'apporter à son neveu. Il ne la regrettait pas mais, pour autant, n'avait rien à ajouter à ce sujet.