Le lendemain matin Fili put se lever, non sans difficulté. Sa cheville foulée était très raide, la plante de ses pieds le brûlait encore, son corps lui semblait craquer de partout et chaque mouvement tirait sur l'une ou l'autre de ses blessures. Malgré tout, que c'était bon de se sentir en vie, et libre de surcroît !

Il retrouva les nains qui avaient fait partie du commando, accompagnés d'un certain nombre de guerriers, en train de se préparer au départ. Thorin laissait au fort une garnison suffisante pour le tenir en cas d'attaque et ramenait ses neveux à leur cité sous la montagne.

Gandalf, Bilbon et Cáolan se trouvaient là également, faisant eux aussi leurs préparatifs.

Fili avisa tout de suite la silhouette élancée de l'elfe et s'approcha tandis qu'Oïn remettait à son étrange ami un paquet soigneusement emballé.

- Des herbes contre la douleur, dit le vieux nain. Si vous en avez besoin en route.

L'elfe le remercia pendant que Fili s'approchait, lentement car son état général ne lui permettait pas une très grande liberté de mouvement. Notamment à cause de sa cheville qui le portait difficilement et parce que poser les pieds à plat lui faisait encore mal. En le voyant, Cáolan lui sourit. Son œil gauche était caché par le pansement qui lui entourait la tête et les seules traces de sang qui perduraient étaient celles qui maculaient ses vêtements déchirés : malgré leur bonne volonté les nains n'avaient pu lui fournir de vêtements à sa taille. Les siens avaient toutefois été grossièrement nettoyés.

- J'espérais vous revoir avant de quitter ces montagnes, assura l'elfe. J'aurais voulu venir vous voir hier mais j'ai craint que votre oncle ne le prenne pas très bien.

Connaissant les sentiments de Thorin pour le peuple elfique, Fili se douta qu'il n'avait pas dû se montrer sous son meilleur jour à son hôte. S'il n'avait pas insisté, il n'était même pas certain que son oncle aurait pensé à le libérer, là-bas, dans le bastion d'Azog. Il adressa à son compagnon un léger sourire d'excuse :

- N'en veuillez pas à mon oncle pour sa rudesse, commença-t-il. Il peut aussi se montrer chaleureux. Pour peu qu'il le veuille. C'est juste que… disons que par le passé il a eu maille à partir avec votre peuple et...

Cáolan sourit à son tour :

- J'aurais mauvaise grâce à lui en vouloir : je lui dois la vie. Ainsi qu'à vous, Fili. Votre oncle est sans doute rude mais je ne retiendrai, quant à moi, que sa générosité.

Il désigna en souriant l'épée à son côté et ajouta :

- Il a tout comme vous l'âme droite et le cœur noble. Soyez certain que je ne l'oublierai pas.

Fili, malgré le chagrin qui ne le quittait pas, ne put s'empêcher de glousser de rire :

- Je lui répéterai vos paroles, promit-il. Mais je ne suis pas certain de la manière dont il les prendra !

Il reprit son sérieux et ajouta :

- Je suis heureux que les miens aient pu vous aider. Et je vous remercie encore pour votre assistance quand j'en ai eu terriblement besoin.

- Vous n'avez pas été en reste, rappela Cáolan en souriant.

Soudain il se pencha et prit les deux mains de Fili dans les siennes, avec tant de vivacité que le jeune nain ne put se dérober. Les doigts de l'elfe étaient encore fort abîmés, ses ongles mettraient du temps à repousser intacts. Il prit soin cependant, malgré la prestesse de ses gestes, de ne pas heurter les phalanges brisées de son compagnon d'infortune. Sans laisser à ce dernier le temps de s'étonner de son attitude, son étrange ami prononça quelques paroles dans sa langue. Son visage était étrangement grave et pourtant empreint de bienveillance. Fili secoua la tête :

- Je ne comprends pas l'elfique, dit-il.

- Je priais simplement les Valars de vous accorder la paix, Fili, malgré la perte cruelle que vous avez subie.

Il ajouta encore quelques mots en elfique, sourit et répéta :

- Puissiez-vous retrouver le bonheur. Votre frère vous aime et vivra toujours en vous, n'en doutez pas. Il n'aimerait pas vous voir pleurer et vivre dans le désespoir. En mémoire de lui, trouvez la force de sourire et d'être heureux. Ainsi, vous triompherez de la mort elle-même.

Fili ne répondit pas. Trouver la force de sourire et d'être heureux... il n'était pas certain d'y parvenir. En se disant cela, son regard se tourna presque malgré lui vers le brancard que les nains avaient solidement attaché entre deux poneys. Le corps de Kili y reposait, lavé et vêtu de frais, recouvert d'une cape de voyage qui le dissimulait intégralement pour le moment.

Lorsqu'il s'arracha à cette triste contemplation, Cáolan s'était éloigné pour rejoindre le magicien qui se tenait un peu plus loin.

- Vous paraissez contrarié, Mithrandir, observa l'elfe.

Gandalf eut un sourire un peu contraint :

- Je suis heureux que les nains aient pu sauver Fili, assura-t-il avec sincérité, et je suis heureux de penser que la lignée de Durin perdure. Mais j'espérais, je l'avoue, que la menace que représentent les orcs serait éradiquée des Montagnes Bleues et par conséquent cesse de peser sur les terres alentours. Je crains, hélas, que la guerre dans cette contrée ne fasse que commencer. Les nains ne sont pas près de pouvoir vivre en paix.

Cáolan hocha gravement la tête :

- Je le crains également. Je dois me rendre à Fondcombe. De là j'irai en Lothlorien. Il me faut parler au seigneur Elrond et à dame Galadriel. Jamais encore au cours de notre histoire les elfes ne se sont alliés aux nains. Mais je n'oublierai jamais que c'est à Thorin et son neveu que je dois la vie. Et si, pour le bien commun, pour que la paix règne en Terre du Milieu nous pouvions leur apporter notre aide... Je n'ai malheureusement pas le pouvoir d'en décider, mais si je pouvais convaincre mon peuple...

Gandalf soupira.

- Tenez-moi au courant, mon ami. Car Thorin, malgré toute sa vaillance, accepterait difficilement une telle alliance, je le crains. Son peuple également. Si vous pouvez convaincre certains des vôtres, alors je m'emploierai, moi, à essayer de raisonner Thorin. Si cela pouvait aboutir, nous aurions déjà bien progressé.

- Seul un magicien a une petite chance de pouvoir fléchir l'entêtement d'un nain, je n'en doute pas, ajouta l'elfe en souriant. Encore vous faudrait-il sans doute beaucoup de temps, Mithrandir.

- Hum... fit pensivement Gandalf.

Il regardait Thorin, debout bras croisés un peu plus loin, et il nota que le regard du roi ne quittait pas Bilbon Sacquet, occupé à faire ses adieux à Bofur avec lequel il paraissait avoir vraiment sympathisé. L'expression de Thorin était curieusement indulgente, autant dire amicale.

- Les magiciens n'ont pas tant de pouvoir que vous le croyez, murmura-t-il. Mais peut-être... oui, peut-être que d'autres... Il n'est pas si facile de toucher le cœur d'un nain mais je crois que Bilbon y ait parvenu. Peut-être y a-t-il un espoir de ce côté.

Gandalf ne parlait que pour lui-même et Cáolan n'y avait pas prêté attention.

- ... pour être honnête, terminait-il, les elfes ne seront pas aisément convaincus non plus.

Son visage s'assombrit :

- Les miens vivent longtemps et ont bonne mémoire. Certains ont connu les guerres qui nous ont opposés aux nains par le passé. Non, une telle alliance, si elle est possible, ne se fera pas sans grandes difficultés.

- Non, cela ne fait aucun doute, répondit le sorcier, revenant à la conversation. Dans l'immédiat, je vais moi raccompagner Bilbon Sacquet jusque chez lui, car il ne peut voyager seul. Je vous rejoindrai ensuite en Lorien.

L'elfe s'inclina :

- A bientôt, alors. Faites bon voyage. Et veillez bien sur ce hobbit : il est extraordinaire.

- Oui, marmonna Gandalf dans sa barbe, en vérifiant que son cheval était correctement sellé, je le sais. Et quelque chose me dit que Bilbon Sacquet aura encore un rôle à jouer dans l'avenir.

Sur ce il regarda autour de lui et croisa précisément le regard de ce stupéfiant hobbit qui, souriant, s'avançait vers lui.

- Etes-vous prêt, Bilbon ? s'enquit le magicien. Les nains vont partir, nous devons nous aussi nous mettre en route.

- Je viens. Oh, j'allais oublier...

Bilbon détacha de sa taille la ceinture à laquelle était suspendue sa courte épée et la tendit au magicien :

- C'est à vous. Je n'aurais plus à m'en servir, à présent.

Mais Gandalf repoussa la main qui lui tendait l'arme :

- Vous l'avez bien méritée, Bilbon. Gardez-la.

- Elle ne me servira à rien, dans la Comté.

Gandalf devint grave :

- Nous n'y sommes pas encore. Et puis peut-être ne resterez-vous pas toute votre vie dans la Comté, Bilbon Sacquet.

Malgré quelques frissons de circonstances, le hobbit parvint à sourire avec un certain naturel :

- Si vous avez encore besoin de moi pour sauver le monde, par exemple ?

- Ou simplement si vous souhaitez revenir parmi nous, interrompit une voix grave.

Thorin se tenait juste derrière le semi homme :

- Je ne vous ai pas encore remercié, Maître Sacquet. Pourtant, sans vous rien n'aurait été possible.

Bilbon se sentit soudain très intimidé : Thorin lui avait paru si inaccessible jusqu'à présent... Il se douta que ce nain ne devait pas prononcer très souvent de telles paroles, ni sourire de manière aussi amicale à toutes les personnes qui croisaient son chemin.

- Vous serez toujours le bienvenu parmi nous, assura le roi nain. Revenez quand vous voudrez. Même si je crains que la guerre ne perdure longtemps par ici. Nous aurons toujours pour vous une place au coin du feu, une bière brassée et une pièce de gibier.

- Eh bien, répondit le hobbit avec une hardiesse qu'il ne se connaissait pas lui-même, j'en serais heureux. Et si un jour vous avez encore besoin de moi, n'hésitez pas à me le faire savoir. S'il vous arrive de passer par la Comté, venez me voir, vous ou vos amis. Cela me fera toujours plaisir.

Il sourit à son tour :

- Je serais ravi de vous présenter mon neveu, de vous offrir une tasse de thé et de pouvoir discuter avec vous. Et c'est valable pour tous vos nains.

Le plus incroyable, réalisa soudain Bilbon, c'était qu'il était parfaitement sincère. Incroyable. Il ne se reconnaissait plus lui-même. Thorin sourit et tendit la main. Bilbon fit de même, pensant que le nain voulait échanger une poignée de main avec lui, mais son interlocuteur lui saisit le poignet et, retirant de son doigt une bague d'or, il la déposa au creux de sa paume -elle aurait été bien trop large pour un hobbit-

- En gage d'amitié, dit Thorin, qui souriait toujours. J'aurais voulu vous dédommager plus largement de toutes les peines que vous avez prises mais comme vous ne souhaitez pas revenir avec nous...

Bilbon rougit jusqu'à la racine des cheveux.

- Je... je n'ai pas besoin... bafouilla-t-il. Vous ne pensez tout de même pas que c'est pour... je suis trop heureux d'avoir pu vous apporter mon aide, acheva-t-il maladroitement.

Il eut un mouvement, comme pour rendre la bague, mais Thorin repoussa doucement sa main.

- Gardez-la comme témoignage d'amitié, répéta-t-il.

- Dans ce cas... eh bien merci. Je suis très touché.

Fili apparut à cet instant aux côtés de son oncle et sourit au hobbit, qui poussa un discret soupir de soulagement : il était très content que quelqu'un vienne interrompre cette conversation très embarrassante pour lui.

- Vous n'alliez pas partir sans me laisser vous remercier, tout de même ? fit le jeune prince.

- Euh... fit Bilbon, pris de cours et un peu étourdi par cette avalanche de remerciements.

La veille, Thorin lui avait dit que son neveu convalescent souhaitait lui parler et lui exprimer sa reconnaissance. Le hobbit avait toutefois préféré s'abstenir : il avait trouvé gênant de se rendre dans la chambre d'une personne qu'il avait à peine entrevue et qui avait grand besoin de repos et de soins, juste parce que cette personne voulait se montrer polie avec lui.

- J'aurais aimé faire plus ample connaissance avec vous, assura Fili. En tous cas, si peu que je vous connaisse sachez que je ne vous oublierai pas.

- Vous me gênez, marmonna Bilbon, à nouveau très embarrassé. Je suis très heureux d'avoir pu vous aider. Je... c'est horrible ce que les orcs vous ont fait. Et ce qu'ils allaient vous faire. Je suis trop content d'avoir pu empêcher cela. Mais le mérite ne m'en revient pas tant que ça...

Il allait parler du feu follet qui l'avait guidé, aidé dans les moments les plus difficiles et même conseillé, mais c'était très difficile d'aborder ce sujet ainsi, de but en blanc, avec quelqu'un qu'il connaissait à peine. Bilbon se demanda, avec un sourire attendri, comment Frodon prendrait la chose lorsqu'il lui conterait ses aventures.

- Vous êtes trop modeste, assura Fili en lui souriant. En tous les cas merci, merci encore.

Bilbon se sentait très mal à son aise quand Cáolan se joignit aux autres et à son tour adressa au hobbit félicitations et remerciements. Bilbon sentit ses joues s'empourprer. Il n'était pas fait pour ça, oh non ! Rencontrer des gens aussi importants, princes, guerriers, ambassadeurs, magiciens et recevoir leurs louanges. Sa confusion était telle qu'il en oublia les derniers au-revoir, soulagé d'enfourcher le poney fourni par Thorin et de s'éloigner avec Gandalf qui souriait mystérieusement, en proie à une secrète satisfaction. Il avait tout vu et tout entendu et supputait déjà sur l'avenir.

Par politesse (et peut-être un début de nostalgie), Bilbon se retourna toutefois à plusieurs reprises pour agiter la main en signe d'adieu, heureux malgré tout d'échapper à une si gênante conversation.

- Je ne crois pas que je méritais toutes ces louanges, confia-t-il à son compagnon lorsqu'ils se furent un peu éloignés. Seul je n'aurais rien fait. C'est vous qui m'avez guidé tout du long.

Le magicien le regarda avec étonnement :

- Moi ? Que voulez-vous dire ? Je n'ai rien fait du tout.

- Ce... cette lumière qui ressemblait à un feu follet et qui m'a aidé constamment, c'était bien à vous que je la devais, non ?

Bilbon n'était pas lui-même totalement convaincu. Certaines choses ne "collaient " pas tout à fait à cette thèse. Pourtant, il y avait repensé plusieurs fois depuis la veille et cela lui semblait définitivement être l'explication la plus probable.

- Mais de quoi parlez-vous, Bilbon ? Mon seul mérite est d'avoir découvert le passage qui vous a permis d'entrer dans le bastion. Mais dès l'instant où vous vous y êtes engagé, vous avez été livré à vous-même.

- C'est impossible. J'ai vraiment reçu de l'aide.

- Hum... Un feu follet, vous dites ?

- Cela y ressemblait. Toutefois je ne crois pas que c'en était vraiment un. J'ai clairement ressenti une conscience, une volonté. Il m'a paru logique de penser que c'était vous. Et encore maintenant cela me paraît l'explication la plus sensée.

- Non, ce n'était pas moi. Mais je sais de quoi vous parlez : je l'ai vu aussi.

- Et qu'est-ce que c'était ?

Il y eut un assez long silence.

- Gandalf ?

- Je pense, prononça lentement le sorcier, qu'il s'agissait d'un esprit.

Le hobbit parut effrayé :

- Un esprit ?!

- L'esprit d'une personne décédée, s'attardant parmi nous parce qu'il estimait avoir une tâche primordiale à remplir. A savoir permettre le sauvetage de Fili et même y collaborer dans la mesure de ses moyens.

Très troublé par cette révélation, Bilbon se souvint de la voix qu'il lui avait semblé entendre alors qu'il venait de blesser l'orc qui l'avait surpris. Une voix qui ne ressemblait en rien à celle de Gandalf, il fallait bien l'avouer. Seulement, l'avait-il vraiment entendue ?

- S'il s'agissait d'une personne, émit-il, pourquoi apparaissait-elle sous cette forme ?

- Même prendre cette simple forme devait lui coûter de gros efforts, à mon avis. Apparaître sous sa véritable apparence lui aurait demandé une énergie considérable, la conserver longtemps plus encore. Ce n'est pas si aisé, pour un esprit désincarné, de faire en sorte qu'on le voit. Ou même qu'on l'entende.

Durant plusieurs instants encore, les deux compagnons chevauchèrent sans parler. Finalement Bilbon n'y tint plus et demanda, à voix presque basse :

- Et vous savez de qui il pouvait bien s'agir ?

- Oui, je crois le savoir. Je n'ai toutefois aucune certitude à ce sujet, aussi je préfère ne rien dire.

Gandalf eut un sourire malicieux et ajouta :

- Mieux vaut que vous vous fassiez votre propre opinion sur la question.

Après cela, Bilbon demeura très longtemps songeur.