Les funérailles de Kili avaient eu lieu. Le jeune prince reposait à présent dans un caveau de la montagne, selon la tradition des nains. Fili aurait dû s'en réjouir : il avait enfin obtenu ce qu'il avait acheté au prix de tant de danger, de sang et de souffrance. Son frère avait reçu l'hommage des siens et une sépulture digne de lui, auprès de son peuple. Pourtant le seul sentiment que Fili pouvait trouver en lui, au lendemain de la cérémonie, était un chagrin pesant. Si pesant qu'il s'en sentait complètement écrasé. Kili était mort. Disparu. Son corps muré dans les entrailles de la montagne. Comment, lui, allait-il pouvoir continuer à vivre à présent ? Depuis si longtemps son frère et lui-même étaient inséparables, partageant tout, absolument tout, aventures et réprimandes, leurs rêves et leurs espoirs, leurs rires et leurs peines. Bien sûr il leur arrivait de se disputer, il leur était même arrivé de s'en vouloir vraiment, mais ce n'était là que nuages d'orage qui passaient vite. Toujours ils se retrouvaient ensuite. Toujours complices, toujours solidaires.

Et que dire du chagrin de Dis ? Fili aurait tant voulu être un soutien pour sa mère en ces durs moments, mais il lui semblait avoir de la peine à traîner son propre désarroi, alors comment l'aider elle ?

C'était là les sombres pensées qui agitaient l'esprit endeuillé du jeune prince tandis qu'il se tenait, immobile et triste, devant la lourde pierre qui fermait à tout jamais le tombeau de son petit frère. Les runes qui étaient gravées dans la roche avaient été tracées avec art, assurément. Elles ne s'étalaient pourtant que sur trois malheureuses lignes. Kili était si jeune, il n'avait pas eu le temps de vivre. L'existence qui lui était promise s'était évanouie d'un coup, alors qu'y aurait-il eu à raconter à son sujet ? L'âme en deuil et la gorge horriblement serrée, luttant contre les larmes, Fili pensa aux mystérieuses apparitions dont il avait été témoin. Ou cru être témoin. Car bien que Thorin lui ait affirmé avoir vécu la même chose, plus les jours s'étaient écoulés plus Fili avait douté.

- Je suppose que c'est mon imagination qui m'a permis d'entendre ta voix et même d'avoir l'impression de te voir pendant que j'étais "là-bas" dit-il tristement, à voix haute. Car rien de semblable ne s'est plus produit depuis. Pourtant, par moment cela semblait tellement vrai... en réalité, je suppose que je voulais tellement que ce soit vrai que...

- Mais c'était vrai, fit aussitôt la voix familière.

Le choc fut rude pour Fili. Il regarda autour de lui, effaré, faisant machinalement quelques pas en arrière. Allons... c'était impossible. Pourtant, une singulière petite flamme était apparue, dansant doucement devant lui. Et par instant, de manière si fugitive qu'il ne parvenait pas à se persuader de l'avoir vraiment vu, il lui semblait entrevoir le sourire de Kili.

- Je dois être fou...

- Pas du tout, mon frère. J'ai toujours été là. Je ne t'ai jamais quitté, sauf pour guider Thorin et nos amis jusqu'à toi. Pensais-tu que j'allais t'abandonner ?

Puis la voix se fit tendre :

- Je te remercie de ce que tu as fait pour moi. Avoir permis que mon corps repose ici, parmi les miens, c'est un précieux cadeau. Hélas, tu l'as payé bien cher. Je crois que j'aurais encore préféré… enfin, cela ne valait quand même pas toutes ces souffrances.

- Oh, Kili...

Cette fois, Fili fut incapable de retenir ses larmes.

- Pourquoi pleurer ? fit la voix douce. Tu n'y peux rien changer, tu le sais. C'était mon destin. Le tien est tout autre. Un jour tu succèderas à Thorin et tu guideras notre peuple. C'est ce qui doit être. Bien sûr j'aurais aimé être à tes côtés, mais avec ou sans moi, je sais que tu seras à la hauteur.

- Sans toi ? Tu ne vas quand même pas me laisser ?! Kili, toi sans moi, moi sans toi, c'est impossible, ça ne peut pas être. Nous pouvions avoir deux vies, enfin je veux dire chacun la sienne, nous savions cependant que nous étions là l'un pour l'autre. Et sans toi... sans toi...

Fili était tellement bouleversé qu'il n'entendit pas celui qui s'approchait. Du même coup il sursauta en sentant une main familière se poser sur son épaule.

- Thorin... exhala-t-il faiblement.

- Laisse-le s'en aller, Fili, fit la voix grave de son oncle.

Le jeune nain réprima un sanglot :

- C'est tellement dur...

- Je sais. Il est resté pour toi. Mais sa place n'est plus parmi les vivants. Laisse-le partir. Laisse-le trouver la paix. Un jour nous le rejoindrons. Mais d'ici là il est nécessaire que nos chemins se séparent.

Devant l'air peu convaincu de son neveu, Thorin poursuivit :

- Pour nous, je le crains, la guerre est loin d'être terminée. Ce sont sans doute des années d'affrontements contre les orcs qui nous attendent. Mais lui ne doit plus être mêlé à tout ça. Je voudrais que son repos soit paisible et que son âme désormais soit délivrée à jamais de la guerre, la mort et la souffrance. Pas toi ?

Fili parut faire un effort sur lui-même. Malgré tout sa voix tremblait légèrement lorsqu'il répondit :

- Tu as raison.

Il reporta son regard, terriblement douloureux, sur la luciole qui continuait à pétiller gaiement.

- Va et repose en paix, petit frère, chuchota-t-il.

- Va, Kili, fit Thorin en écho, d'une voix infiniment douce, une voix qui contenait tout l'amour qu'il avait toujours éprouvé pour le plus jeune fils de sa sœur. Nous nous reverrons. Un jour.

Le feu follet dansa gaiement sur place, virevolta vers eux, une dernière fois tourna autour d'eux, les frôlant au passage, puis il fila droit vers la roche gravée qui fermait le tombeau. Un instant il parut scintiller contre la pierre comme une arabesque d'étoiles puis, lentement, il fut absorbé par la roche et disparut.

- C'est bien comme ça, dit Thorin d'une voix sourde. C'est comme ça que ça doit être.

Mais à la manière dont il prononça ces mots, il donnait l'impression d'avoir un gros nœud dans la gorge.

- Tu ne sembles pas réellement convaincu, ne put s'empêcher de dire Fili.

- Détrompes-toi. Je suis certain de ce que je dis. Mais tout comme toi j'ai du mal à... lui dire au revoir.

Il y eut un silence. Obstinément, Fili tournait les yeux vers le tombeau. Alors, spontanément, Thorin tendit les bras et l'attira contre lui. Comment croire qu'un geste de tendresse, effectué par un être cher, ait plus de pouvoir que les mauvais traitements dispensés par l'ennemi ? Soudainement, le fier, le brave, l'impavide Fili éclata en sanglots, appuyé contre cette épaule familière qui si souvent déjà, par le passé, lui avait servi de refuge. Evacuant enfin la tension, la douleur trop longtemps contenue et tout ce qui le minait depuis tant de jours.

- Je… je n'arrive pas à me dire... je ne peux pas accepter... que je ne le verrai plus jamais. Je suis sans doute égoïste mais...je voudrais qu'il reste. Avoir au moins l'illusion de sa présence.

Thorin ne répondit rien. Il posa une main compatissante sur la nuque inclinée contre son épaule et laissa Fili exprimer une bonne fois tout son chagrin, tout ce qu'il avait gardé en lui-même jusque-là et qui le détruisait de l'intérieur. Cela dura longtemps. Lorsqu'il fut enfin calmé, le jeune prince se redressa, essuya ses yeux rougis d'un revers de main et croisa ceux de Thorin.

- Pardonne-moi, fit-il, un peu penaud. Tu dois penser que je fais un piètre guerrier.

- Non. Tu as subi une épreuve très cruelle. Tu n'avais pas encore réussi à le pleurer depuis sa mort, n'est-ce pas ? Il fallait bien que le chagrin sorte à un moment ou un autre. Et avec moi, tu le sais bien, tu peux te laisser aller. C'est parfois nécessaire.

Fili parvint à sourire. Un sourire encore un peu crispé, mais c'était un début.

- C'est bon d'avoir un père, murmura-t-il, sincère.

Thorin inclina légèrement la tête et sourit à son tour :

- En dépit de toute l'amitié que j'éprouvais pour l'époux de ma sœur, je suis touché que tu me considères comme tel.

Le sourire de Fili s'élargit. Mais comme, avec ce qui lui restait sans doute d'enfance, il avait un peu honte de la faiblesse dont il venait de faire preuve, il ne put résister à l'envie de lancer une petite pique :

- Le grand Thorin Ecu-de-Chêne serait-il sentimental ? Mais ça ne fait rien, mon oncle : avec moi tu peux te laisser aller, tu sais.

Thorin lui envoya une bourrade amicale dans l'épaule - en prenant garde à ne pas réveiller la douleur des blessures encore mal refermées-. Pourtant ce fut d'un ton grave qu'il poursuivit :

- Tu as le droit de m'en vouloir, Fili, et je sais que tu m'en voudras effectivement pendant un certain temps. Pourtant un jour viendra où tu comprendras. J'en suis sûr. La place de Kili n'était plus parmi nous. Même si nous aimerions qu'il en soit autrement. Allons, viens.

Il saisit d'autorité le bras de son neveu et le poussa en avant. Alors que son oncle l'entraînait, Fili ne put s'empêcher de se retourner une dernière fois. Il ne vit rien et son cœur se serra.

- Tu me permettras de revenir ? chuchota-t-il d'une voix qu'il s'efforçait de maîtriser.

Une expression de surprise passa sur le visage de Thorin. Puis il posa sa main contre la joue de son neveu et l'obligea à se tourner vers lui :

- Jamais je ne t'interdirai de venir te recueillir près du tombeau de ton frère, dit-il. Tu ne devrais même pas poser la question. A condition que cela ne devienne pas une occupation à plein temps. D'accord ?

Il se força à sourire, ce qui n'échappa pas à Fili, et ajouta :

- Tu te souviens de votre enfance ? Quand Kili est né tu passais parfois plus d'une heure devant son berceau à le regarder dormir. Tu mourrais d'envie de le voir s'éveiller mais tu avais bien appris ta leçon : tu savais qu'il ne fallait pas le déranger. Eh bien maintenant, c'est un peu pareil. Je ne compte pas surveiller tes allées et venues, sois-en sûr. D'ailleurs je repars demain pour le fort et toi, tu dois rester ici jusqu'à ce que tes blessures soient guéries. Je ne te demande qu'une chose : viens ici aussi souvent que tu le voudras, je n'y vois aucun inconvénient, mais à condition de ne pas tomber dans... dans une sorte d'isolement morbide ou je ne sais quoi. Viens ici si tu veux mais trouve aussi du temps pour monter à cheval, pour chasser, pour vider une choppe avec tes amis. Tu comprends ?

Fili eut une expression douloureuse mais récita :

- Trouver la force de sourire et d'être heureux, et ainsi triompher de la mort elle-même.

Thorin s'arrêta à nouveau pour le regarder, étonné :

- Je n'aurais pas pu mieux dire.

- C'est que m'a dit Cáolan, émit Fili d'une voix prudente.

Il n'était pas certain que ce soit une bonne idée de parler de ça maintenant. En dépit de sa maîtrise de lui-même Thorin demeurait un être de chair et de sang, qui lui non plus n'avait pas encore surmonté la mort de Kili. Le jeune nain n'avait pas envie de se disputer avec son oncle en un pareil moment et il pensait que Thorin lui aussi méritait d'être ménagé pendant quelques temps. Il cherchait déjà des paroles d'excuses quand son oncle marmonna soudain :

- Eh bien, cela prouve que les elfes ont parfois du bon sens.

Puis il passa son bras autour des épaules de son neveu, avec précaution car ses blessures étaient encore sensibles, et ajouta :

- Allez ouste, viens avec moi, tête de mule. Il va bientôt être l'heure du dîner et ta mère a grand besoin de ta présence. Il ne faudrait pas l'oublier, hm ?

Thorin plongea son regard grave dans celui de son neveu et poursuivit :

- Tu es désormais son seul enfant. Je ne peux pas l'aider à surmonter cette épreuve. Pas celle-là. Je ne suis que son frère. Toi, tu es son fils. Et ça change tout.

La gorge serrée, Fili le regarda sans répondre. Thorin lui sourit mais son regard était très sérieux :

- J'ai bien vu que tu cherchais à l'éviter. Et je sais pourquoi. Tu as peur de lui faire du mal en ajoutant ton chagrin au sien. Mais dis-toi bien, Fili, que personne mieux qu'elle ne sait ce que tu ressens. Non, personne. Même pas moi.

Un silence.

- Nous éprouvions tous les trois de l'amour pour Kili. Mais un amour différent, car celui d'une mère n'est pas celui d'un frère, encore moins celui d'un oncle. Tu comprends ?

Fili aurait été bien incapable de répondre. Mais Thorin parut lire quelque chose sur sa physionomie bouleversée et, sans ajouter un mot, il le reprit par le bras et l'entraîna à nouveau, tout en le serrant affectueusement contre lui.

Fili eut un instant envie de répondre que Kili, tout comme lui, considérait Thorin davantage comme un père que comme un oncle et qu'ils pensaient tous deux que la réciproque était vrai. Mais il ne dit rien. Il savait depuis toujours que Thorin ne voulait surtout pas usurper la place de son beau-frère disparu, même s'il avait joué son rôle auprès d'eux. Il savait aussi que s'il l'avait voulu, il n'aurait pas eu besoin de les forcer pour que ses deux neveux l'appellent "Père" et non "mon oncle". Mais il n'avait jamais voulu franchir cette ligne. Par respect tant pour sa sœur que pour le défunt, il avait toujours tenu à séparer les faits des apparences.

Curieusement, Fili se sentait un peu mieux. Un peu plus léger. Et tout à coup, parler à Dis et la serrer dans ses bras ne lui parut plus si insurmontable. Il avait eu tellement peur de craquer devant elle, pensant que cela ne ferait qu'empirer les choses, persuadé qu'il était incapable de la réconforter... Finalement, il n'en était plus aussi certain. Pas encore tout à fait sûr mais plus enclin à y penser. Ce n'était pas qu'il n' avait pas eu envie de se rapprocher d'elle jusque là, non : comme lorsqu'il était tout petit, Fili avait, tout au contraire, eu terriblement envie de se jeter dans les bras de sa mère et d'y épancher son chagrin. Il avait seulement pensé que ce serait affreusement égoïste de sa part et que le moment était particulièrement mal choisi. Pourquoi Dis devrait-elle le consoler lui, alors qu'elle était elle-même si désespérée ? A présent il se sentait prêt à reconsidérer la question.

Lorsqu'ils atteignirent les escaliers qui quittaient les catacombes, Fili jeta un dernier regard derrière lui. Oh c'était difficile, songeait-il, de tourner ainsi le dos à ce qui avait tellement compté pour lui. Autant dire la moitié de son existence jusqu'à présent. Mais qui n'était plus, hélas. Sans doute Thorin et Cáolan avaient-il raison tous les deux : les vivants doivent rester avec les vivants. Quant à la mort, c'est un autre chemin. Mais comme tous les mortels doivent l'emprunter un jour, il y avait en effet des chances pour que la séparation ne soit pas éternelle. Fili savait qu'il vivrait désormais avec cet espoir.

FIN

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Oui c'est fini, mais il reste un tout petit chouia. Une sorte de projection dans l'avenir. Je vous le poste dans les deux jours, promis.