Chapitre 1 :

Minuit venait de sonner à l'horloge et, malgré son son déchirant de cauchemar, Ocelot avait gardé les yeux rivés sur les aiguilles de sa montre, comme s'il ne se fiait qu'à elles. Le colonel effectuerait bientôt sa ronde et l'écharpe écarlate du jeune soldat ceignait toujours son cou, marbré, conservant l'empreinte de ses doigts comme un collier organique. Les doigts frêles d'Adam tâtèrent fébrilement la fabrique, hésitant. Lentement, il dénoua le foulard et s'assit sur le bord de son matelas. Là, il s'immobilisa. Volgin lui accordait-il vraiment la possibilité de choisir ? Il peinait à y croire. ça ne lui ressemblait pas du tout. L'homme se servait comme il voulait ; il était connu pour ça, pour obéir à ses pulsions et se permettre de les satisfaire sur quiconque croisait son chemin au mauvais moment. Ocelot serra les poings. Il inspira profondément et, finalement, déposa l'écharpe parmi ses habits, ne l'accrochant pas à la porte comme espéré par le géant. Il verrait alors si ce dernier lui portait ne serait-ce qu'une once de respect ou s'il le traiterait comme un vulgaire objet, s'il le chosifierait.

Il tressaillit lorsque lui parvinrent, du fin fond du corridor, les bruits de pas annonçant l'arrivée imminente de Volgin. Adam éteignit les lumières et se glissa sous ses couvertures, aussi haletant et agité que d'habitude, mais pour de nouvelles raisons. Les pas s'arrêtèrent devant sa porte, plus longuement qu'auparavant. Il perçut un souffle, exaspéré, dépité aussi. Une main appuya sur la poignée de la porte du semblant de cachot, mais elle cessa là et se retira. Alors qu'il semblait que le colonel se retirait, Ocelot bondit hors de son lit. Il n'avait pas la moindre idée de ce qu'il faisait, de s'il commettait une énorme erreur ou non ; il se contenta d'agir sans réfléchir. Il se fia à son instinct. Il se rua hors de sa salle et, sous les yeux du colonel pour le moins surpris, accrocha son écharpe. Ils s'observèrent longuement, sans échanger un traître mot, puis, sans crier gare, Volgin ricana.

- Alors... allons-nous jouer au jeu ?

Je te ferai pleurer. En une seconde, le regard d'Ocelot vira à l'orage et il fit exactement ce que le colonel avait envisagé. En un éclair, si vite pour un jeune tireur de quinze ans à peine, il sortit de son blouson son pistolet. Son doigt glissa vers la gâchette, mais Volgin, d'un grand coup, le désarma. L'arme virevolta dans les airs et atterrit avec fracas sur le sol métallique. Ocelot la regarda, avec désespoir, glisser loin hors de sa portée. C'était beaucoup trop précipité, trop tôt. Il avait mal calculé. Il l'avait senti. Alors pourquoi s'était-il entêté ? Parce qu'il n'aurait pas supporté un an de plus dans cet enfer ?

Il se baissa à temps pour ne pas se faire attraper par le colonel et déguerpit dans la première direction offerte. Que Volgin ne se presse pas, qu'il se permette même de ramasser son flingue, lui apprit une chose : il était fichu. Quand il reprit ses esprits, il réalisa qu'il courait droit vers les douches, un parfait cul-de-sac, la seule autre issue étant close à cette heure. Il dérapa sur l'eau, se plaqua au mur du fond, acculé, tandis que la silhouette immense de Volgin occupait toute l'embrasure. Il fit face, même s'il était la source de toutes ses peurs. Cependant, en même temps, il le fascinait.

- Bon... gamin.

Volgin balança son arme à ses pieds, sans un mot de plus, et Ocelot constata qu'il ne l'avait pas déchargé. Ainsi, il ne l'en pensait pas capable ? Il se baissait, quand une formidable décharge tendit tout son corps. Le colonel n'avait qu'à poser sa main sur le sol détrempé pour que le courant se propage à toute la pièce et le trouve. Plusieurs tuyaux se rompirent, éclatèrent et des trombes d'eau déferlèrent sur Ocelot. Les jets s'amenuisèrent, mais perdurèrent. Ocelot tremblottait encore, sa main à deux doigts du flingue. Il en discernait encore les contours à travers ses larmes. Il percevait aussi son propre reflet et celui de Volgin, dans la flaque gigantesque recouvrant tout le sol. Il vit le défi dans ses yeux, fait pour être relevé, par lui seul. Il approcha encore sa main de l'arme. Aussitôt, la punition s'abattit sur lui de nouveau. La décharge, plus forte encore que la précédente, le fusilla. Il ressentit une douleur intense, comme si des centaines de balles le perçaient partout à la fois. Il n'était pas le seul à le payer cher. Il y avait toutes ces nuances écarlates qui se mêlaient à l'eau. Le sang qui dégoulinait de toutes les cicatrices rouvertes de Volgin, sur ses bras, sa face et partout sous ses vêtements qui se teintaient de rouge. Les jambes d'Ocelot, tout y compris son coeur, voulaient céder, se reposer. Elles se dérobèrent sous lui. Quand il fut face contre terre, apparemment vaincu, Volgin se redressa et s'avança, bombant le torse, très satisfait. Bien droit, il murmura, d'une voix étrangement ravie :

- Une personnalité... prend du temps à se construire. Tout le monde ne peut pas se vanter d'en avoir une.

Nombre d'entre elles étaient fades, se ressemblaient, se perdaient dans la masse.

- Tu peux t'en targuer toi.

Tu en as dans les tripes. Un rire éperdu, ironique et aigre monta de la carcasse malingre étendue à ses pieds.

- Si vous saviez, Colonel...

Ce que ça m'a coûté. Volgin eut à peine le temps de stopper et broyer la balle qui fusait vers sa tête.


Il marqua le coup, mais ne le tua pas. Ocelot, pour être franc, ne lui en serait pas tout à fait reconnaissant. Il voulait s'échapper, tout en en ayant honte et se traitant de lâche. Le lit dans lequel il se réveilla ne lui appartenait pas ; il se trouvait dans la minable infirmerie de la forteresse. Plusieurs tubes de plastique, des perfusions, partaient de ses poignets et creux de bras pour rejoindre des poches de divers liquides accrochées en hauteur. Sur une table de chevet blanche, était déposé un plateau vide sur lequel se devinaient nettement des taches circulaires, signe qu'un verre avait été posé encore et encore. Ocelot ne pouvait remuer, branché comme il l'était, et il ne tarda pas à remarquer que ses poignets avaient été, par précaution, entravés via des sangles de cuir. Néanmoins, il put se redresser suffisamment pour apercevoir une bouteille de vodka presque vide qui traînait par terre. Ocelot consulta rapidement la pendule au mur taché et lézardé. A cette heure, Volgin supervisait l'entraînement des soldats et les passait en revue. Adam avait quelques heures devant lui. Il songea à s'enfuir, mais y renonça. Volgin aurait tôt fait de le repérer et le ramener.

Aux alentours de midi, un soldat chargé de le surveiller lui rendit visite. Il s'enquit brièvement de son état avant de filer informer le colonel de son réveil. Volgin ne se rendit à son chevet qu'en fin de journée, soucieux de le faire languir. Il voulait voir si le jeune effronté s'énerverait ou s'il avait compris la leçon de la dernière fois. Volgin ne supportait pas l'insubordination, mais, paradoxalement, c'était précisément ce qui l'attirait chez Adam, cette faculté à le remettre en question, à lui renvoyer la balle en quelque sorte, quand tous les autres s'écrasaient.

- Quatre jours.

Adamska fronça les sourcils.

- Pardon ?

- Quatre jours ont passé depuis que tu as sombré dans le coma.

La confusion se lut sur le visage blême d'Adam, qui réalisait qu'il était un survivant, ce qui signifiait qu'il avait frôlé la mort de la main de Volgin. Sur le visage de ce dernier, transparaissait du ravissement, comme s'il avait tout prévu.

- T'as envie de savoir au fond pourquoi je ne t'ai pas laissé crever comme la sale merde que t'es, n'est-ce pas ?

Adam lui opposa le silence le plus absolu et le regard le plus féroce qui fût. Tous ces efforts n'arrachèrent qu'un rire hilare au colosse.

- Tu donnes ta langue au chat, Ocelot ? le railla-t-il, sur un ton bien plus insultant que ses paroles.

- Allez vous faire foutre...

Des mots qu'il regretta instantanément.

- Pourquoi ? ricana cyniquement Volgin. Tu es déjà là pour ça.

Ocelot songea à répondre à la provocation, mais s'en abstint sagement. C'eut été dépasser la fragile limite qu'il conservait. Le colonel reprit, un fin sourire fendant ses lèvres barrées de cicatrices :

- Vu mon rôle, c'était mon devoir de te garder en vie assez longtemps pour parachever ton éducation.

Le ricanement qui se mua très vite en rire éclatant d'Ocelot le désarçonna quelque peu. Le gosse se tourna brusquement vers lui, avec son teint tout hâve et ces fils fichés dans ses veines le changeant en pantin, et il lâcha, goguenard :

- Vous êtes si désespéré ? Vous avez déjà violé tous les soldats de ce fort qui vous intéressaient et vous vous rabattez sur moi ?

Une main comprima sa trachée assez fort pour qu'il suffoque en un instant. Son sang reflua à toute vitesse ; son rythme cardiaque s'emballa, alors qu'il se débattait pour se libérer ou, au moins, alléger cet étau autour de sa gorge. Ses mains essayèrent d'agripper les épaules carrées du colonel pour le repousser, en vain. Il hoqueta, les yeux grand ouverts de terreur, mais aussi de rage. Il luttait pour rester en vie. Encore une fois. Subitement, Volgin se pencha sur lui et, entre ses lèvres demeurées entrouvertes, quelque chose de mouillé et de chaud força son passage pour envahir sa bouche. Ocelot, l'esprit embrumé, réalisa enfin qu'il s'agissait de la langue du colonel. Il tenta de reculer, balança sa tête dans l'oreiller avec fureur, mais Volgin se baissa davantage, poursuivant l'agression. Adam ferma les yeux aussi fort que possible, comme si, en les rouvrant, Volgin aurait disparu et il se réveillerait dans son lit, après un autre cauchemar. Évidemment, il n'en fut rien. On n'échappait pas à la réalité. Il en aurait honte, mais, par réflexe, pour s'en tirer vivant, Ocelot céda ; il répondit au baiser du mieux qu'il put, pour apaiser son agresseur. Sa stratégie parut fonctionner. Et, avec la douleur diminuant graduellement, il découvrit lui-même que l'acte en soi n'était pas si désagréable. Qu'il n'ait jamais embrassé quiconque auparavant y était aussi sûrement pour quelque chose. Il avait quinze ans ; il savait déjà tuer, mais pas aimer.

L'excitation était si ridiculement mécanique. Ocelot décida cependant d'être plus fort que ça, que ce ridicule rush d'adrénaline, que cette marée hormonale. Ses mains tremblèrent, glissèrent mollement des épaules de Volgin. Il toussota. Pas de sang heureusement dans les sécrétions. Adam mit ses réactions physiques sur le compte de la première fois, de l'expérimentation, de la frustration accumulée. Le colonel l'observait en silence, prédateur mais d'une manière toute nouvelle, avec ses yeux mi-clos. Pétri de confusion, l'adolescent finit par lâcher dans un soupir :

- Qu'attendez-vous de moi ?

Dites-moi juste le nom du jeu. Soudain, il se sentait comme plus adulte, moins chétif. Pourtant, dans la réalité, rien n'avait changé. Il avait toujours le même âge, la même frimousse. Pourquoi avait-il envie de franchir la ligne ? Peut-être que, s'il l'aimait, le monstre ne serait plus aussi méchant ? Tout de suite, sa respiration se raccourcissait. Il brûlait d'entendre la réponse du colonel. Il était comme sur des charbons ardents. Dieu qu'il haïssait cet homme, pour tout ce qu'il lui avait fait... Mais il l'avait toujours admiré en même temps. Il était son seul réel lien social, son seul référent dans la vie, depuis son arrivée. Tout, absolument tout, se concentrait sur cet homme. Il cumulait les rôles de leader, de père et, à présent qu'il l'avait embrassé, de potentiel amant ? Quelque part, il espérait regagner un pathétique sentiment de contrôle, juste une once, par le sexe. Il ne serait pas maître des désirs du colonel, il ne choisirait jamais l'endroit et le moment, encore moins la manière, mais pouvoir le satisfaire c'était s'octroyer déjà davantage de valeur qu'il n'en avait à l'heure actuelle.

- Colonel ?

Volgin posa ses yeux ambrés sur lui. Mesurant bien la portée de ses mots, il répondit avec un flegme que contredisait totalement son regard électrique :

- C'est un choix que je laisse à ta discrétion, Adamska... et ce sera bien le seul.

La stupéfaction laissa Adam sans voix. Le colonel se dressa de sa chaise.

- Je t'attends à l'entraînement cet après-midi. Je n'aime pas les tire-au-flanc.

ça sonnait à la fois comme un ordre et un défi. Adam opina du chef, encore fragile. Il quitta l'infirmerie sans doute beaucoup trop tôt au goût des médecins. A l'heure prévue, ce fut un Ocelot perdu, angoissé et impatient à la fois, mais surtout éreinté, qui se présenta à l'exercice. Volgin ne le félicita pas pour sa détermination ; il le regarda à peine. Pour la première fois, Adam ressentit ce manque d'attention comme une blessure narcissique amoureuse. Il avait toujours tâché d'impressionner le "père", avec plus ou moins de succès, et, aujourd'hui, il désirait capter l'intérêt de l'homme. Volgin percevait nettement la différence. Il adorait ce pouvoir qu'il détenait sur lui ; il aimait encore plus en tester les limites qu'il s'acharnait toujours à repousser.

Ocelot eut beau déployer tous les efforts du monde, il demeurait fatigué. Ses tirs manquaient de précision, ses mouvements, de rapidité. Il avait besoin de repos, un repos que Volgin ne lui accorda pas. Il l'invectiva à chaque fois qu'il chuta durant la phase de terrain, le malmena même lorsqu'il ne parvenait plus à se remettre debout assez vite. A la fin de la journée, il le rejoignit dans les vestiaires. Il fut presque déçu de le découvrir rhabillé. Il le laissa filtrer, juste pour voir comment Adam accueillerait sa réaction. Le jeune eut l'ombre d'un sourire coupable.

- J'ai fait mon choix.

Qu'est-ce qui va pas chez moi...

- A une condition.

Ocelot respirait difficilement. Il pouvait à peine remuer ; la seule pulsation de son cœur, le son du battement envahissant ses oreilles, paraissait de trop. Il avait envisagé ce qui se serait produit s'il l'avait tué, s'il avait réussi. Et il avait réalisé qu'il n'aurait jamais été plus perdu. Il n'était pas assez fort pour prendre les devants de sa propre vie. Il ne le serait peut-être jamais ? Même à trente, quarante ans ? Il lui fallait quelqu'un en qui croire, quelqu'un à suivre ; il voulait rester dans un sillage. Pas par réelle envie. Il aurait préféré être un meneur, mais la vie semblait avoir fait de lui un suiveur. Quelqu'un qui se raccrocherait à la foi, au rêve, d'un autre. Le meilleur des bras droits en somme. Il prit son courage à deux mains.

- Je veux être le seul.

Volgin dressa un sourcil, à la fois amusé et courroucé. Le jeunot s'enhardit à réaffirmer :

- Je ne plaisante pas.

- Vraiment, huh ?

- C'est un deal, Colonel. Ce que je donne, je veux l'obtenir en retour.

L'engagement. Pour lui, ça avait un sens. Mais pour Volgin ? Ce dernier émit un ricanement narquois.

- Si tu réponds à l'appel chaque fois que j'ai une envie... très bien. ça dépend de toi finalement, acheva-t-il avec un sourire féroce.

Adamska ne mesurait pas parfaitement l'ampleur de ce qu'il exigeait. Il le réalisa vite. Il savait que Volgin n'était pas tendre, mais il était loin du compte. Il jouait avec l'électricité. Les électrochocs. Ocelot les recevait avec l'abnégation d'une femme follement amoureuse, giflée et frappée. Lors de leur première nuit, Volgin se contint et, pourtant, Ocelot pensait que ça ne pourrait être pire. Il avait tort. Le lendemain, lorsque Volgin le requit dans son bureau, un choc trop puissant le mit hors course. Son coeur s'arrêta. L'affaire de plusieurs secondes. Heureusement, Volgin le réanima de la même manière qu'il l'avait pour ainsi dire tué.

Quand Adam revint à lui, nu, en travers du bureau, son esprit était comme un récipient vide qu'on remplissait d'un coup. Les pensées le submergèrent, et la panique avec. Le colonel le bloqua, sans quoi il serait tombé de la table et aurait filé sans réfléchir hors de la salle. Il avait ce sourire sur ses lèvres fines et fendues, qui s'accentua quand il murmura :

- Tout va bien, Adamska.

Et le jeune le crut. Il passa ses bras autour de son cou de taureau et posa sa tête contre son pectoral. Il n'avait jamais osé auparavant entreprendre un geste aussi intime. Aussitôt qu'il prit conscience de l'offense qu'il commettait, Adam eut un mouvement de recul, que Volgin incroyablement réprima. L'homme ramena l'adolescent contre lui et le second découvrit à cet instant que le colonel si redouté et réputé si inhumain pouvait éprouver. Il était humain, même si c'était dur à croire. Tous deux trouvèrent dans cette embrassade dépourvue d'obscénité quelque chose dont ils manquaient, sans même le soupçonner. A cette seconde, Adam se rendit compte que la peur, la colère, le ressentiment, combinés à l'admiration et la dévotion, s'étaient mués en amour. En tout cas, il imaginait que l'amour devait ressembler à ça, à ce qui l'étreignait en cet instant, à cette émotion qui lui comprimait le cœur et lui nouait les entrailles.

Leur relation suivit son cours. Il fut parfois dur de gérer émotionnellement la fracture entre l'attitude de Volgin dans le cadre professionnel et celle dans le privé, même si le colonel restait très autoritaire et agissait également en maître incontesté dans la chambre. Plus les semaines défilaient, moins Ocelot songeait à lâcher celui qu'il considérait comme l'homme de sa vie, celui qui aurait tout été pour lui.

Ce n'était pas politiquement correct, aussi peu sain ; c'était comme un subtil mélange de syndrome de Stockholm et de complexe d'Oedipe, le tout saupoudré de masochisme. Volgin ne s'ouvrait pas à Adam. Il demeurait évidemment cet homme inflexible balançant ses directives comme des balles chargées, mais le jeune connaissait désormais l'envers du décor, cette facette dont Adam n'avait point soupçonné l'existence. Car, s'il existait la bête humaine, il y avait aussi un être avec ses états d'âme sur lesquels il ne s'épanchait jamais, même en privé. L'attachement d'Adam allait néanmoins croissant. Le traitement préférentiel dont il était l'objet était de plus en plus flagrant et tout le monde le savait la "bitch" du colonel, mais Ocelot s'en fichait. Il ne déméritait pas, si bien qu'il eût tôt fait d'être promu Major, à un âge exceptionnellement jeune. Il se vit même attribuer le commandement d'un escouade spetsnaz.

Le colonel et son major vécurent ce qui se comparait à une "lune de miel" et qui s'étala sur plus de deux ans, jusqu'à ce qu'un nouvel élément ne soit intégré au GRU, un certain Raikov.


Adamska ne pouvait plus le supporter. La situation allait le rendre dingue ; il finirait forcément par commettre un meurtre. Il avait tout donné à cet homme, son corps, son coeur. Y compris, et surtout, son pardon, pour ce qu'il avait pu lui infliger de monstrueux et d'injuste toutes ces années durant, pendant son enfance particulièrement. Il l'avait laissé aux commandes de sa vie, par obligation, puis en y consentant. Et voilà comment il le remerciait ?! Il le trahissait, lui plantait un couteau dans le dos, en couchant avec cet homme qui était même plus âgé que lui, à qui il n'avait rien à envier ! Ocelot ne décolérait pas. Au départ, il avait refusé de prêter oreille aux rumeurs, mais il n'était pas né de la dernière pluie et il avait vu, de ses propres yeux, des signes qui ne trompaient pas. Volgin n'avait même pas cherché à nier, quand il l'avait confronté à sa trahison. Il avait rejeté la faute sur lui.

- Tu n'as pas honoré ta part du deal ces derniers temps, Adamska.

Tu n'as pas répondu au moindre de mes désirs. Le major avait perdu pied.

- Pas par choix, avait-il répliqué, piqué au vif.

Mais parce que son corps menaçait de craquer. Volgin, sa force herculéenne, la violence de leurs rapports, ajoutée à l'électricité et à la disproportion de taille et de poids entre les deux amants... Il ne pensait pas Volgin capable de lui reprocher ce qui ne relevait pas de son fait, mais de la nature, de l'ordre des choses lui-même. C'était pourtant exactement ce qui s'était passé.

Adamska avait vécu cette conversation comme un nouveau coup de poignard en pleine échine. Au sortir du bureau du colonel, il s'était efforcé de ne pas fondre en larmes. Il n'avait alors que dix-huit ans, n'avait jamais connu que Volgin ; sa vie se résumait à lui ; ses résistances s'effritaient. Malheureusement, ses yeux embués n'étaient point passés inaperçus à son rival si exécré, Raikov, qu'il croisa sur le chemin de ses quartiers. L'homme lui adressa un regard moqueur, vaguement méprisant, auquel Ocelot répondit par un haineux et meurtrier. La jalousie le bouffait littéralement. Lui qui était mince de nature ne s'alimentait plus guère, s'amaigrissait, mais continuait à s'entraîner. Il s'entraînait même deux fois plus dur, désireux de regagner les faveurs de son colonel, de lui prouver qu'il était le meilleur sur tous les plans.

En vain. Tous les efforts qu'il fit... Aucun n'aboutit. Volgin ne rompit pas avec lui ; non, il était bien trop heureux de disposer de lui. Mais il ne cessa pas non plus de fréquenter Raikov. Adam se sentait minable, comme un jouet qu'on remplaçait, qu'on foutait au placard après l'avoir bien cassé, désarticulé. Il s'était juré, au commencement, de ne pas laisser Volgin le briser. Mais c'était exactement ce qui arrivait. Il avait appris à endurer la violence verbale et physique, à l'accepter, parce qu'on ne changeait pas les gens, surtout pas le colonel. Cepenant, avant, au moins, il pouvait se dire qu'il était le seul "aimé". Il n'avait même plus ça. Il devait embrasser une nouvelle raison de poursuivre, de sortir la tête de l'eau.

Ce fut ce qui le convainquit à considérer l'offre suspendue depuis quelques temps déjà, pour finalement l'accepter. Le KGB et la CIA lui ouvraient grand les bras, probablement grâce à ses talents, sa position auprès de Volgin, mais aussi aux rumeurs entourant sa naissance. Nul ne lui parlait jamais de ses parents, de cette mère, héroïne légendaire, espionne de renom, dont personne ne semblait capable de citer le nom, mais le bruit avait couru. La plupart du temps, les soldats ne réagissaient plus à ses prouesses au tir, impressionnantes pour quelqu'un d'aussi jeune, comme si sa filiation suffisait à les expliquer. Vivre dans l'ombre de parents qu'il n'avait même pas connus pesait sur Adam. Lentement, il se mit à leur en vouloir, à les renier sans les connaître. Tout cela ne fit qu'accroître l'importance, l'omnipotence de Volgin à ses yeux.

Le mois d'août 1964 marquerait un tournant dans sa carrière. Adamska prit ses vingt ans cette année-là ; il était encore si jeune, mais avait considérablement changé. Chargé d'amertume, la mort et la torture s'incorporant sans peine à son quotidien, son coeur s'était asséché. A présent, il œuvrait depuis des mois pour la CIA et le KGB. Il n'était pas agent double, mais triple ; il se sentait si fier et éprouvait davantage encore de satisfaction à duper Volgin, d'une manière plus subtile, mais aussi plus grave que ses coucheries. Davantage qu'un vulgaire instrument de vengeance, l'espionnage se mua peu à peu en une passion, un véritable sacerdoce. Adam, comme rarement, du fait des remontrances constantes de Volgin, dut s'évaluer lui-même et se vit enfin à sa juste valeur. La vérité lui apparut comme une évidence, renforcée par les félicitations qui lui étaient dispensées par les services pour lesquels il opérait secrètement.

Je suis doué. Je suis bon à quelque chose.

Très bon même. Tout capter, discerner, entendre, l'enregistrer, il vivait pour ça. Et surtout pour sonder les gens. La manipulation était un art à part entière et il commençait à y prendre salement goût. Rapidement, il arriva à un stade où il n'entretenait sa relation avec le colonel que dans le but de partager de temps à autre sa chambre et de lui extorquer des secrets sur l'oreiller. Volgin ne mordait jamais à l'hameçon. Plusieurs fois, il arriva à Ocelot de se demander. Et s'il savait ? Mais, la seconde suivante, Ocelot se rappelait qu'il s'agissait de l'homme le plus cruel et insensible qu'il eût connu. S'il avait été au courant, nul doute ne faisait qu'il l'aurait assassiné sur-le-champ. Il se trompait. Peut-être ? Il ne le sut jamais en tout cas ; il ne lui posa jamais la question, tout comme ils n'avaient jamais évoqué à cœur ouvert leur relation. Jamais Ocelot n'aurait pu lui dire à quel point il souffrait encore de ses infidélités ; il crachait sur ce qui avait été sa raison de sourire des années plus tôt.

Raikov ne le surprenait plus jamais dans un moment de faiblesse. Il n'en avait plus hors de ses appartements, dans la solitude la plus totale. Aussitôt le seuil franchi de ce sas de sûreté, il prenait ce visage froid et calculé, que rien ne semblait démonter. La colère le rongeait toujours pourtant. Aussi, lorsque Volgin lui donna pour tâche de kidnapper le scientifique Sokolov, il songea immédiatement qu'il ne s'agissait que d'un moyen de l'éloigner. Comme s'il en avait besoin pour faire ce qu'il voulait... Ocelot se drapa dans sa fierté. Il ne chercha pas à discuter. Il n'aurait fait qu'écoper une punition exemplaire. Avec son unité, il se rendit à Rassvet, une ancienne usine abandonnée en pleine forêt, à Tselinoyarsk. A son arrivée, il se dissimula avec ses hommes dans la végétation et attendit patiemment. Sokolov ne tarda pas à se montrer et, comme il le présumait, il n'était pas seul. Avec ses nombreuses affiliations, il savait ce qui l'attendait. Un agent de la CIA et des troupes du KGB, dont il devrait se débarrasser pour sauver les apparences.

L'homme ouvrant le chemin pour Sokolov portait une combinaison militaire camouflée, brandissait un pistolet. A en croire son flegme extrême, il n'était pas un novice. Pas une émotion ne filtrait ; son visage aux yeux minces comme les fentes d'un heaume ne dénotait que de la concentration. Ocelot ne pouvait se manifester tout de suite ; il désirait que les troupes du KGB sortent de leur cachette d'abord. Ainsi, il aurait l'avantage. En attendant, il détaillait discrètement l'inconnu dans la lunette de son fusil de précision.

C'était un type plutôt grand, dépassant aisément Adam, sans être un colosse comme le colonel pour autant. Baraqué aussi, comme l'était un homme astreint à un entraînement physique intensif. Plus grand qu'Ocelot et sûrement plus vieux de neuf, dix ans. Un homme avoisinant la trentaine en somme. Les cheveux mi-longs, drus, bruns, à l'instar de sa barbe, lui conférant un air un peu sauvage. Les yeux fins et bleus. Les traits virils, marqués de rides de dureté, mais symétriques, beaux et qui trahissaient une certaine intelligence. Ses peintures de camouflage ne suffisaient pas à les masquer.

Ocelot réprima un petit sourire satisfait. Dommage de tuer un homme si agréable à l'œil, mais il n'y répugnerait certainement pas. Il était bourré de rancoeur et ne désirait que l'épancher.


ça allait bien se dérouler. ça devait bien se dérouler. Snake progressait entre les bidons, les parois, rouillés, Sokolov sur ses talons, quand il ne s'arrêtait pas pour trembler de terreur, alors que personne n'avait pointé le bout de son nez. Cette vieille fabrique était en ruines. Les plantes poussaient par les trous irréguliers creusés dans la ferraille. Les lieux avaient été désaffectés depuis des lustres et la nature reprenait ses droits. Lorsque Zero lui avait confié cette "Mission Vertueuse", Jack savait que ce ne serait pas de tout repos, qu'il faudrait s'attendre à des attaques surprises. Il avait réussi jusque-là à ne pas alerter les soldats russes du KGB qui patrouillaient dans les environs. Un exploit en soi, mais insuffisant. S'évader de Russie avec cet intello plus peureux qu'un bébé s'avérerait ardu.

Ils n'avaient pas encore quitté la zone industrielle qu'il perçut, après avoir passé une arche, un léger bruit sur sa gauche. Il eut à peine le temps de se détourner que des soldats emmitouflés, vêtus de kaki, surgirent pour les encercler. Évidemment, ils s'étaient postés dans les ruines et n'avaient eu qu'à attendre le moment opportun pour les cueillir. Si Sokolov s'agitait et perdait d'emblée ses moyens, il n'en alla pas de même de l'agent du FOX, qui demeura si imperturbable qu'il semblait avoir déjà joué cette scène et en connaître l'issue d'avance.

Le soldat le plus proche s'adressa à lui dans sa langue natale, ponctuant sa phrase de brefs signes de tête et agitant son fusil braqué sur lui. A l'occasion de sa formation, Snake avait appris le russe, qu'il parlait à présent couramment. Aussi comprit-il ce qu'il lui intimait, à savoir de leur livrer Sokolov, de baisser son arme, mais il n'en fit rien. Il avait une mission et rien ne comptait davantage à ses yeux que son devoir. Il était de ces hommes dévoués corps et âme à leur patrie, prêts à verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour la défendre, où que ce soit dans le monde. Il avait participé à la guerre du Vietnam, avec Python, formant des civils là-bas pour en faire des troupes non officielles américaines. Il ne questionnait pas le bien-fondé de ces actes ; c'était pour les États-Unis ; ça lui suffisait amplement.

Il se creusait la tête en quête d'un moyen de se débarrasser de tous ces hommes sans risquer la vie de Sokolov ou le perdre de vue, quand un événement totalement inattendu celui-là vint le tirer de ce mauvais pas. Pour le moment, du moins.

- Alors... voici le mythique "Boss" ?

La voix désinvolte, volontairement traînante comme pour affecter du désintérêt et de la désillusion, appartenait à un jeune freluquet. Un gamin, selon Snake, qui ne lâcha mot suite à sa provocation. Nullement désarçonné par son mutisme et son regard scrutateur, le blondinet marcha en direction du groupe sans la moindre crainte. Au contraire, il se comportait comme s'il avait absolument tout sous contrôle. Si Snake n'avait pas la moindre idée de qui le nouveau-venu pouvait être, les soldats du KGB, quant à eux, en avaient une assez bonne. Instantanément, ils se désintéressèrent de Snake pour rediriger leur attention et leurs armes vers lui. Seuls deux d'entre eux gardèrent leur viseur sur l'américain.

- Toi ! le héla celui qui s'était adressé à Snake plus tôt. T'es de l'Unité Ocelot des Spetsnaz ! Tu appartiens au GRU ! Qu'est-ce que le GRU fout ici ?! C'est pour le KGB !

Il était nerveux. Ses mains tremblotèrent insensiblement, mais le mouvement du canon long de son fusil le trahit.

- Ce sera... Major Ocelot pour vous, articula le jeune homme, avec un mépris évident, comme s'il rabrouait quelque inférieur.

Tout en parlant, il ne cessait de jouer avec son pistolet Makarov, le faisant tournoyer dans tous les sens autour de ses doigts agiles, dissimulés dans des gants rouge sang. Clairement, il n'avait pas peur. Ou il le cachait à la perfection, par ses jeux et son attitude. Il ne balada qu'un bref regard sur Snake. Celui-ci devina qu'il l'avait sans doute préalablement observé. Maintenant, il pouvait retourner la faveur. Il fit fi du dédain outrancier du jeune et s'autorisa à le dévisager.

Un visage à mi-chemin entre la femme et l'homme, entre l'adulte et l'enfant, avec un air mutin, malicieux, infantile de tête à claques ; des mâchoires anguleuses mais non proéminentes ; un nez fin comme s'il sortait d'une rhinoplastie. Mais ce qui frappa Snake en premier, ce fut ses yeux. D'un bleu glacé, pâle, vibrant. Des yeux qui se superposaient à d'autres. Puis il discerna les pommettes saillantes, le blond presque blanc, angélique, des cheveux. ça devait être une coïncidence, mais la ressemblance était saisissante. Son accoutrement était aussi singulier que sa figure. Un uniforme à dominante noire et rouge. Il était coiffé d'un béret, mais le plus original résidait en ses bottes. De pures bottes made in USA, des santiags comme dans les western qui faisaient fureur. Qu'un russe en chausse intrigua Snake.

Le ton montait entre les hommes du KGB et le major. Tout à coup, le regard glacial de ce dernier rencontra de nouveau celui de Snake. Comme pour l'avertir. Snake y vit un hasard ou une précaution pour préserver Sokolov. Pourquoi ce russe aurait-il voulu le garder lui en vie ? Il se jeta immédiatement à terre, entraînant le scientifique avec lui. Un dixième de seconde à peine après, un tir éclatait et un premier soldat mordait la poussière. Une deuxième déflagration s'ensuivit, puis une troisième, une quatrième. Le jeunot les abattit tous, avec une dextérité et une précision dont Snake lui-même ne faisait pas preuve à vingt ans. Durant une légère seconde de flottement, un claquement retentit et, plus vivement encore, Ocelot repéra le sniper prêt à l'abattre, tapi là-haut entre les plaques de métal. Il n'hésita pas. Snake ne pensait pas ça humainement possible en si peu de temps, mais lui n'hésita pas un instant. Comme le sniper se cachait, il tira dans une poutre métallique tordue. Le calcul, l'angle étaient parfaits. Aucune erreur. La balle ricocha à l'endroit exact et atteignit le tireur en pleine tête. Le son mat de son cadavre dégringolant le long de la structure, puis s'écrasant dans la boue retentit dans le silence qui suivit.

Snake n'avait jamais assisté à une prouesse pareille et Ocelot dut deviner de l'admiration dans son regard, quand il reporta le sien sur lui. Il n'aurait su en pointer la raison, mais ce regard lui fit du bien. Je vaux quelque chose. Je peux impressionner cet espion qui a assurément davantage d'expérience que moi. Leur jeu de regards s'acheva brutalement, quand Ocelot flanqua un petit coup de pied dans les flancs d'un soldat à terre. En dépit de son expression presque diabolique, il ne ressentait que du dégout pour ce qu'il avait dû faire ; c'étaient les siens, gisant à ses pieds. Ce n'était pas un amusement. Il n'était pas Volgin. Il devait s'y faire. Il n'était pas sadique. Et si c'était pour ça qu'il préférait l'autre ?... Ocelot fronça subitement furieusement les sourcils. Snake, loin d'imaginer qu'il songeait à un amant, se crut menacé et raffermit sa prise sur son arme.

Ocelot, le visage durci par la rage, abattit le dernier survivant avant de récupérer son précieux béret prisonnier sous la dépouille, qu'il dégagea négligemment. Il ne l'effleura que du bout de la botte. Il paraissait écœuré, mais ne l'était que parce qu'il venait de faire.

- Je ne suis pas comme ça, dit-il tout à coup. Je n'aime pas tuer mes camarades... même pour le GRU.

Je ne suis pas un traître... Il ne se percevait pas sous cet angle ; il égalisait juste les chances entre toutes les parties au conflit. Snake se tendit légèrement, se repositionnant, les pieds bien ancrés dans le sol, quand Ocelot commença à rôder autour de lui, pareil à un fauve jaugeant sa proie.

- Tu n'es pas le "Boss", n'est-ce pas ? Je l'espère... parce que je serais... tellement déçu, acheva-t-il avec un regard aussi venimeux que sa voix.

Il ne laissa pas paraître combien le silence persistant de Snake le gênait. Le brun se contentait de le garder en joue, en le fixant de ses yeux de rapace, aiguisés. Il aurait pu mille fois descendre ce gamin présomptueux, aussi talentueux fût-il, mais souhaitait vraiment éviter de poursuivre le massacre. La cruauté vaine ne menait nulle-part. Surtout, il se doutait que des renforts ne tarderaient pas à faire leur apparition.

- Sokolov ! A couvert ! commanda-t-il et le major russe, en réponse, émit un feulement de fauve.

Un cri d'ocelot. De tous les côtés, déboulèrent illico des soldats habillés du même uniforme. A sa différence, ils étaient tous cagoulés. Le major, dont l'assurance crût encore avec l'arrivée de ses hommes, reprit sa ronde autour de Snake. Il le harcela, lui lança des tas de petites piques. Comme un enfant dans une cour de récréation, il le titillait. Il le raillait sur le moindre détail, de sa posture qu'il n'avait jamais vue, à la qualité de son arme. Et Snake, plus impénétrable, plus glacial qu'une porte de prison, ne réagissait point. Ocelot commit alors une erreur de jugement. Il déduisit de son absence de réaction qu'il était un faible et il poussa le jeu trop loin.

Il se ficha de lui ouvertement, au point de se planter à même pas un mètre de lui et de lui tourner le dos, désarmé, se gaussant. Quand les rires de ses camarades, qui en cessèrent de viser, se joignirent au sien, Snake décida que la plaisanterie avait assez duré. Il s'apprêtait à se saisir de lui, quand celui-ci fit brutalement volte-face, son pistolet dirigé sur sa poitrine.

- Puisque tu n'es pas le Boss, tu vas crever.

Tu ne m'intéresses pas du tout. Il voulut faire feu et vit avec horreur le pistolet s'enrayer, la balle se coincer. Snake réagit plus rapidement que lui en tuant les soldats du KGB. En un éclair, sans avoir compris comment, Ocelot se retrouva désarmé, le corps collé contre Snake et son couteau plaqué sur sa gorge. La tension en lui remonta crescendo. Une partie de lui, son ego bafoué, mourait d'envie de voir l'impudent châtié, percé de toutes parts, mais une autre s'émerveillait. Pour un peu, malgré le danger de se retrouver à la merci d'un ennemi, il en aurait esquissé un sourire.

Il ne pouvait avoir peur maintenant, après tout ce qu'il avait vécu au côté de Volgin, après tout ce qu'il lui avait fait et fait faire par amour soi-disant. Snake le ficha abruptement à terre. Profitant de la bagarre, Sokolov déguerpit. Snake se retrouva nez-à-nez avec tous les spetsnaz. Il se jeta sur le premier, le prenant de vitesse, et s'en servit comme bouclier humain. Le pauvre hère absorba les balles qui lui étaient destinées. Dès qu'il fut assez près des autres, il le balança sur eux avant de les abattre à l'aide son pistolet tranquillisant. Le sédatif, extrêmement puissant, confié par Para-médic, agissait en une poignée de secondes seulement. L'un après l'autre, les subordonnés du major tombaient. Snake se retrouva rapidement seul avec le blondinet, dont il avait déboîté l'épaule. Un moindre mal. Un bref coup bien placé et il serait totalement rétabli.

Leurs regards se croisèrent une fois de plus, Snake lui conseillant de ne rien tenter. Ce qu'il appréhendait se produisit. Le jeune effronté, vexé comme un pou, se rua sur lui. Il l'attaqua frontalement. C'était irraisonné, dépourvu de la maîtrise dont il avait fait preuve depuis leur rencontre. C'était nerveux, emporté, impulsif. Une attaque comme on pouvait en attendre une d'un jeune de cet âge. Snake n'eut aucun mal à le bloquer. Il attrapa son bras, le retourna sans le disloquer ; son but n'était assurément pas de le meurtrir, juste de se protéger. Il avait les avantages combinés de la technique du CQC, cette méthode de combat rapproché que lui et The Boss avait mise au point, et du poids, de la taille. Aussi ne rencontra-t-il aucune difficulté à le remettre à terre.

Éreinté, Ocelot envisagea à peine de se redresser, mais son corps s'y refusa. Il avait reçu un coup au crâne et sa vision n'était pas parfaite. Il était sonné. Il entendit confusément son flingue dégringoler loin de lui et cette foutue balle qui avait tout fait foirer s'en extraire et rouler juste sous ses yeux, comme si elle le narguait. Il avait perdu, mais ne pouvait plus être déçu ou furieux. C'était plus formidable, plus théâtral encore que dans ces films américains dont il raffolait. Oui, ça aurait fait une scène mémorable. C'était purement magique. Il roula légèrement sur le côté, se positionnant de sorte à amoindrir ses douleurs, puis abandonna et se recoucha sur le dos, faisant face à Snake et au canon pointé sur lui.

Il se prépara à mourir. Il n'avait aucune crainte ; son esprit était rempli de ce qu'il venait de vivre. Il n'était pas au bout de ses surprises. Snake ne fit pas feu. Enfin, il fit entendre sa voix et ce fut une voix qu'Ocelot grava instantanément dans sa mémoire. Grave, mais pas âpre et rude comme celle du colonel.

- Tu as éjecté la première balle manuellement, n'est-ce pas ? Je vois ce que tu voulais faire, affirma l'américain, son ton ne révélant rien de son avis sur le jeune homme. Tester une technique dont tu as juste entendu parler en plein combat, ça ce n'était vraiment pas une bonne idée. C'était si prévisible que ton pistolet s'enrayerait.

Un père conseillant son fils, son disciple. Adam en reçut comme un choc tendre dans sa poitrine. Il ne protesta pas ; il l'écouta, tout simplement. Ses yeux se posèrent sur lui, pour ne plus le quitter, même si ses contours devenaient de plus en plus flous.

- De plus, de ce que j'ai observé, je ne pense pas que les automatiques soient faits pour toi, poursuivit Snake, baissant son arme.

La discussion prenait une tournure étrange. Ocelot nageait dans la confusion la plus extrême, mais était si heureux et étonné à la fois de recevoir ces conseils non accompagnés de coups. Volgin ne conseillait pas ; il ordonnait et frappait quand il ne réussissait pas.

- Ton coude, reprit Snake, qui avait carrément rengainé, sans qu'Ocelot ne s'en offense d'ailleurs. Tu as tendance à le tordre pour absorber le recul de ton arme. Une technique parfaite, mais adaptée aux revolvers, pas aux armes automatiques.

L'orgueil d'Ocelot se souleva à ces mots. Pour qui le prenait-il ? Il était l'un des meilleurs tireurs du GRU. A seulement vingt ans ! Merde ! Et ce gars sorti de nulle-part le foutait au sol, sans plus de cérémonie, et lui lançait au visage que les armes qu'il maniait depuis son enfance n'étaient pas faites pour lui ?! ça, cette dernière partie, elle ne passait pas. Il ne la digérait pas.

- Chien d'américain ! rugit-il, radiant de colère.

Soudain, ses forces avaient été comme renouvelées. Le poignard glissa sans peine de son étui, dissimulé à son côté, et il fut sur ses pieds pour administrer à cet étranger le traitement qu'il méritait. Snake fut pris au dépourvu cette fois, parce qu'il avait vu le jeune homme se détendre et pas seulement parce qu'il l'avait affaibli. A un moment, il l'avait même senti "content" ? Puis la rivalité avait brutalement renaquis.

Le brun perçut le picotement de la lame touchant son derme. Il para juste à temps, chopa Ocelot par le bras, le frappa sans y mettre trop de puissance dans le ventre et sur la nuque, histoire de l'envoyer à terre de nouveau. Il avait encore deux, trois choses à lui communiquer. Ocelot se retrouva de nouveau sur le dos, vulnérable,les membres et le cou endoloris.

- Mais, insista bien l'américain, en se penchant sur lui, c'était un sacré tir.

Le compliment plut tant au blondinet que ses pupilles se dilatèrent sensiblement, à moins que ce ne fût ce rayon de lumière transperçant les feuillages au-dessus de leurs têtes. Snake s'autorisa à s'attarder, alors que les règles les plus élémentaires lui commandaient d'achever cet adversaire et de filer au plus vite pour s'échapper en hélicoptère avec Sokolov.

- T'es un génie du ricochet.

Un sourire. Un miracle autrement dit ! L'ombre d'un sourire sur les lèvres du jeune homme. Inutile d'avoir reçu des cours de psychologie pour comprendre que ce gringalet manquait cruellement de reconnaissance. Snake ajouta, le sentant apaisé :

- T'es plutôt doué.

Le sourire réapparut, s'éternisa un fugace instant de plus. Snake s'étonna de voir le russe saisir avec douceur son avant-bras, comme pour le retenir. Ocelot était trop perdu pour donner une réelle signification à ce geste. Ses sens étaient totalement émoussés. Il menaçait de sombrer dans l'inconscience d'une seconde à l'autre.

- Plutôt doué... répéta-t-il, sans lâcher le bras de Snake et le désignant de son autre main.

Il lui retournait le compliment. Le visage de l'américain ne reflétait rien, mais, au fond de lui, il sentit comme une connexion, un lien ténu, à peine existant, se nouer. Le russe ne put en dire davantage. Sa tête retomba mollement sur le tapis de feuilles mortes et roula légèrement sur le côté. Snake, hésitant un instant, se pencha finalement sur lui, prenant son pouls et s'assurant qu'il était régulier. Il ne tenait pas à avoir la mort de ce gamin sur la conscience. Que pouvait-il avoir ? Dix-huit ? Vingt ans grand maximum ? Pas l'âge de mourir en tout cas.

Au terme d'un bref appel à Zero, il partit sur les traces de Sokolov, qui avait filé. Il ne tarda pas à le rejoindre. Le scientifique l'attendait, en faisant les cent pas, plus angoissé que jamais, à l'idée que l'élite du GRU, en l'occurrence l'unité d'Ocelot, fût sur ses traces. A l'apparition du Shagohod, Sokolov marqua un nouvel arrêt. Snake l'enjoignit à poursuivre. Inutile de s'éparpiller. Le lieu de rendez-vous n'était plus très loin. Bientôt, ce serait fini ; Sokolov serait évacué.

Face au pont, Snake eut une seconde d'hésitation ; il était ancien, peu stable. Certaines cordes paraissaient usées et une planche sur deux était pourrie. Snake prit les devants et avança, posant prudemment les pieds, Sokolov progressant dans ses pas. Sous eux, courait un large cours d'eau. Des rapides, avec un courant assez puissant pour emporter un homme.

- Ne regardez pas en bas, soupira Snake, Sokolov tremblant comme une feuille et peinant à avancer tant il se focalisait sur ce qui se passait en bas.

Ils n'avaient franchi que la moitié du pont, quand The Boss vint à leur rencontre, émergeant de la brume qui s'était levée et changeait la forêt en une étendue blanchâtre opaque et fantomatique. Il ne souffla mot, malgré son étonnement. C'était vraiment troublant. Maintenant qu'il l'avait sous les yeux, son esprit, qui avait conservé intact le souvenir de la figure d'Ocelot, ne pouvait que faire ce rapprochement qu'il savait impossible, inconcevable. Une femme comme The Boss ne connaissait aucune relation amoureuse ; elle pouvait encore moins tomber enceinte. Le monde de l'espionnage comprenait des règles implicites, dont celle de ne jamais se lier.

Snake n'eut pas besoin qu'elle dise un traître mot pour comprendre que quelque chose clochait. Elle regardait droit devant elle, comme si elle se contraignait à passer outre ce qu'elle s'apprêtait à faire. Un essaim d'abeilles se rassembla dans son dos, pour tout à coup fuser droit sur lui. Snake l'esquiva, se jetant de côté et se rattrapant de justesse aux cordes du pont. Mais pas Sokolov. L'essaim les entoura comme une chape de plomb, les aveuglant tant il était dense. Tout à coup, un cri déchira le ciel. Sokolov était emporté par un homme, protégé par l'essaim comme d'un cocon.

Jack ne pouvait imaginer ce qui se tramait. La seule chose qu'il concevait et qui l'anéantissait, sans qu'il n'en laisse rien paraître, était que celle qu'il considérait comme son modèle, sa mère adoptive, avait trahi sa nation. Il ignorait qui étaient ces gens étranges dans l'hélicoptère en vol stationnaire au-dessus d'eux. La situation lui paraissait invraisemblable ; tout avait subitement perdu toute logique. The Boss, tendue jusque là, parut s'adoucir lorsque le ciel s'obscurcit et qu'il se mit à pleuvoir, d'une manière tout aussi inexplicable.

- Kuwabara... Kuwabara...

A la vue de l'hercule qui avança sur le pont, Snake perdit un peu de son assurance. Le pont s'ébranla légèrement. Chacun de ses pas sonnait si lourd, si pesant. Des gerbes d'électricité jaillissaient de lui ; son corps réagissait au contact des gouttes de pluie. Snake n'eut pas une seconde pour réagir. Secoué par le balancement du pont, il avait empoigné un cordage. Le colosse, à cette vue, avait aussitôt fait de même. La décharge que reçut Snake fut si foudroyante qu'il ne lâcha pas prise tout de suite ; l'électricité se diffusa le long de son bras, courut droit au cerveau et l'anesthésia plusieurs secondes. Quand l'inconnu relâcha enfin la corde, la torture prit fin. Snake essuya nerveusement, le corps encore agité de spasmes, le filet de bave mêlée de sang qui dégoulinait de sa bouche.

- Colonel Volgin ! s'exclama The Boss, choquée par cet accès de sadisme pur et dur.

Sans un mot, l'homme la contourna, l'obligeant à s'effacer sur son passage au vu de l'étroitesse du pont. Son poing s'encastra dans le ventre de Snake, qui peinait à reprendre ses esprits.

- Il a battu mon major, fut la seule explication que Volgin donna.

Le regard de The Boss cilla à ces mots. Snake crut deviner un subreptice frisson l'agiter. Mais elle ne souffla mot et ses traits n'exprimèrent rien. Alors qu'il reprenait sa respiration, coupée par le coup, son odorat lui revenait et l'odeur qui frappa ses narines n'était pas nouvelle. Ce parfum musqué qui émanait du géant. Il se rappelait l'avoir senti sur quelqu'un ; l'odeur était alors plus discrète comme si elle avait été involontairement imprimée sur cette personne. Par incidence.

Il se ressaisit et esquissa un pas en arrière. Heureusement, le colonel ne paraissait pas près de le rosser. La punition était-elle suffisante ? The Boss semblait le lui demander du regard. Le parfum. Les neurones grillés par le coup de jus se reconnectaient enfin. Le parfum, c'était sur Ocelot. La vision, qui passa comme une vrille douloureuse dans son cerveau, lui flanqua la nausée. Il se figura ce monstre écrasant au sens figuré comme au sens propre le frêle major. Malade. Malade. Le mot tourna et retourna dans son crâne. Aussi contraire à son éthique cette représentation fût-elle, il la chassa.

- Boss, que se passe-t-il ? parvint-il à ânonner ; sa langue lui paraissait si lourde, pâteuse.

- Nous, les Cobras, travaillons pour l'Union Soviétique dorénavant.

Le regard de Snake voyage vite de l'hélicoptère contenant Sokolov aux valises qu'avait apportées The Boss et que transportait désormais Volgin.

- Des ogives nucléaires, sans recul, ricana le colonel, avec un sourire et un regard particulièrement inquiétants. Il est temps de se payer du bon temps.

Snake assistait, impuissant, à l'effondrement de toutes ses certitudes. Son regard acéré planait sur The Boss, dans l'attente d'un signe qui ne vint jamais.

- Tu es encore un enfant. Rentre chez toi, Jack... grinça-t-elle entre ses dents.

Mais il brandit de plus belle son arme. Elle le cacha à la perfection, mais apprécia cette volonté ; elle espérait la lui avoir transmise et il semblait qu'elle eût réussi. Peut-être était-il effectivement digne, digne de lui succéder. Et il avait encore un peu de temps pour apprendre, pour évoluer. Elle le désarma, démontant son arme sans même qu'il s'en aperçoive. Après mure réflexion, sans doute ce laps de temps était-il bien nécessaire. Snake était encore trop naïf. D'ici là, d'ici la fin de cette ultime mission, il serait fin prêt à prendre la relève ; elle en était certaine.

Quant à Ocelot, il poursuivrait sa vie sans jamais savoir. Le cœur de la femme se comprima, se fissura. La douleur l'incendiait. La mère était en pleurs, mais la combattante demeurait plus froide que la pierre. Elle avait tout sacrifié à son pays ; elle allait lui offrir sa vie. Mais elle n'avait jamais rien donné à son propre fils. Les Philosophes ne lui avaient guère laissé le choix. Rien ne changerait le passé ; les années avaient filé et il était désormais trop tard pour rattraper le temps perdu. Autant aller jusqu'au bout.

Volgin, qui s'était posté légèrement en retrait, observait le maître et l'élève se faisant face. La petite humiliation que The Boss infligeait à son ancien disciple sous ses yeux le distrayait, mais rien de plus.

- Il faut le tuer, déclara-t-il tout à coup, sur un ton plus tranchant qu'un couperet. Il a vu mon visage. Il pourrait informer Khrouchtchev si on le laissait filer.

- Dans ce cas, c'est à moi de l'achever, asséna-t-elle d'un calme olympien.

Le colonel déposa les caisses, provoquant de nouvelles secousses qu'il ne parut pas même remarquer. Avec une lenteur menaçante, comme si chaque pas était une seconde de plus accordée pour qu'elle réfléchisse, il marcha jusqu'à The Boss, nullement intimidée.

- J'en fais une affaire personnelle. Il a attenté à la vie de mon major.

Et c'est mon fils ! The Boss mordit sa langue. Comme toujours, le masque demeura impeccablement en place. Sous son nez, il fit crépiter son poing. Elle ressentit l'électricité, les milliers de volts capables de faire fondre sa peau et sa cervelle en une seconde, mais ne faillit point et soutint son regard, sans agressivité aucune. La fermeté, pas la violence, était la meilleure des alliées. Pas de peur. Elle l'avait bannie. Soudain, la pensée qu'il électrocute à ses heures perdues son petit vint se loger dans son esprit et elle eut une seconde d'absence, durant laquelle heureusement son regard ne se perdit pas.

- Je connais Jack. Je lui ai enseigné à infliger le moins de mal possible. Il ne blesserait pas cet enfant, acheva-t-elle en insistant bien sur ce dernier mot.

Parce que c'est encore ce qu'il est. La lionne rêvait de montrer les dents, de le déchirer entre ses griffes. Mais elle devait suivre le plan, accomplir sa mission, qui passait avant son fils, alors elle ploya l'échine et ravala sa rancune. Volgin, de son côté, ne pouvait riposter ; elle ne mentait pas. Ocelot et tous ses hommes avaient été retrouvés sains et saufs, ses soldats seulement endormis. Ces américains... Leurs méthodes différaient totalement des siennes.

- Je vous ai livré Sokolov, les ogives, ce qui aidera considérablement le GRU à surpasser le KGB.

La bouche auparavant tordue en une grimace de déplaisir se fendit d'un sourire satisfait. Mais ce fut d'une voix malfaisante, attendant une contrepartie, qu'il susurra méchamment :

- Comme vous voudrez...

The Boss savait ce qu'il exigeait d'elle. Une impeccable loyauté.


Toujours compliqué les débuts, où il faut un peu coller à l'histoire vu qu'on est dans le même espace-temps que dans le jeu.

Merci aux lecteurs,

Beast Out