Epilogue
Un regard dans l'abîme…
La chambre Ressucicatrix éclairait légèrement la pièce d'une lueur verdâtre, déformée par le liquide dont elle était remplie qui faisait danser sur les murs de faibles ondulations paresseuses. Tel un essaim de sangsues, une forêt de tuyaux tombait du sommet du module pour se connecter à mes nombreuses interfaces dermiques, m'abreuvant des nutriments, des chimio-modificateurs et des données dont j'avais besoin pour continuer mon travail ici-bas. Baigné dans ce liquide amniotique, je rêvais au cours d'un sommeil induit, mes yeux s'agitant sous mes paupières, consacrant la majorité de ma puissance de neurocalcul résiduel à monitorer les tentaculaires activités de mes opérations.
Mes quartiers étaient vides, il y avait longtemps que je ne prenais plus la peine de les ranger, ni à y autoriser la légion d'adeptes qui ne demandaient qu'à servir le moindre de mes désirs. Mon dévouement ne souffrait dorénavant plus d'aucune distraction, et seuls mes servitors personnels accompagnaient l'ermitage qu'était devenu mon repos. A vrai dire, j'étais incapable de me rappeler la dernière fois que quelqu'un d'autre que moi avait franchi l'important cordon de sécurité Skitarri qui gardait l'entrée de cette forteresse intérieure, recouverte d'une couche de plastacier assez épaisse pour arrêter le tir d'un macrocanon. Outrepasser la vigilance de mes servants était une chose, mais réussir à échapper à celle de mes sens en permanence connectés aux augures de cette base en était une autre, et ainsi, je ne dormais jamais vraiment.
Pas avec ce qui y sommeillait d'autre dans ses tréfonds.
Parfois, entre deux flux de données bercés de murmures, je voyais apparaître des visages, comme autant de lueurs qui voyageaient à l'orée de ma conscience, traitées comme des poussières inutiles par les endoparadigmes de mon esprit. Vivre aussi longtemps était marqué par cette malédiction de la solitude, car je me rappelais au fond de moi avoir connu des êtres qui m'avaient été chers, d'autres qui n'avaient été que des outils, et d'autres, du temps perdu, mais je me souvenais surtout qu'ils n'avaient été tous, au final, que des pions que la nécessité m'avait forcé à sacrifier pour la cause.
Que dirait-elle, celle dont le visage apparaissait plus souvent que les autres, beau et couvert de cicatrices, une lueur d'indestructible défiance dans le regard, si elle pouvait aujourd'hui juger tout ce que j'avais ainsi accompli ? Je ne me rappelais pas de son nom, et le souvenir de son existence avait un parfum doux-amer qui perturbait l'équilibre de mes convictions. Un luxe que je ne pouvais me permettre.
Mais aussi sûrement qu'une étoile brillait, le cauchemar de la vision qu'était la perspective de mon échec remplaça ses traits et revint brièvement obscurcir ma réflexion. C'était une obsession qui malgré moi ne me quittait jamais, et elle formatait mon jugement, trempait ma détermination, cimentait ma foi.
Seule….seule comptait la mission. J'étais si proche. Tous les éléments se mettaient enfin en place. Et une fois tout cela fait, je pourrais enfin me reposer. Un dernier flux de souvenirs torturés, remembrance fugace d'une histoire passée, traversa ma psyché telle une aiguille dans la peau, et mes paupières s'ouvrirent péniblement sur la réalité. Au-dehors du caisson, les servitors s'activèrent aussitôt, et s'apprêtèrent aux routines de réveil.
Oui, Vaxanide verrait fleurir un nouvel espoir pour l'Humanité, ou serait le début de sa fin.
