Chapitre 2 :
Adamska avait éprouvé une félicité sans bornes, à la vue de Volgin châtiant l'américain pour l'avoir blessé, aussi peu gravement fût-ce. C'était horriblement égoïste de sa part, mais il ne pouvait s'en empêcher. Il avait scruté chacune de ses mimiques, en quête de haine, de rage, de cette émotion qu'il refusait de lui dévoiler, même après toutes ces années passées ensemble. Puis la joie était retombée, quand il avait cédé face à The Boss, ne l'achevant pas lui-même, de ses propres mains. La femme s'était contentée de le jeter de ce pont. Aussi lorsque le colonel le rejoignit dans leur hélicoptère, Adam se montra-t-il d'une froideur mémorable. Il ne pouvait que se demander quelle aurait été sa réaction si Raikov avait été à sa place. C'était si puéril, surtout en ces temps graves.
S'ajoutait à cela sa défaite contre l'espion américain. Entre ses doigts, il retournait cette fichue balle responsable de tout. Tout en la tournant et retournant dans ses mains, il marmonnait des mots inintelligibles. Il semblait comme ensorcelé, les yeux rivés sur ce ridicule débris métallique reluisant. Il préférait ne point songer à cette femme, blonde aux yeux bleus pour son plus grand malheur, assise sur la banquette. A l'instant où il l'avait vue, cette prétendue femme de Sokolov, Ocelot s'était remémoré ce que Volgin lui avait une fois confié, juste avant qu'ils ne couchent ensemble. Rien me fait plus bander que le parfait modèle slave. Cheveux blonds... comme toi. Yeux bleus... comme toi. Et comme elle aussi. Volgin trouvant de l'attrait et aux femmes et aux hommes, Ocelot avait de quoi s'inquiéter. Il était vraiment temps de lâcher prise, d'oublier ce bâtard. De toute manière, il aurait un jour ou l'autre vent de sa trahison et, ce jour-là, ils deviendraient des ennemis mortels. La voix de l'homme tant aimé et exécré tout à la fois interrompit ses ruminations.
- Ocelot ?
L'interpellé détourna à peine la tête.
- Si tu triturais une certaine partie de mon anatomie avec autant d'amour que cette vulgaire balle...
Mal à l'aise, le blondinet se dressa vivement, son regard se déportant sur l'intruse ; dieu son parfum empestait.
- On fait quoi d'elle ? s'enquit-il assez agressivement, incapable de contenir son animosité envers elle.
- Elle est... ?
- La femme de Sokolov... enfin, c'est ce qu'elle prétend, précisa Ocelot, avec un sourire pernicieux.
Il creva d'envie de choper le bras du colonel, quand il le contourna pour se rapprocher d'elle. Il frissonna de rage en le voyant l'attraper par le menton, comme il le faisait avec lui.
- Jolie prise... Elle me plaît.
Les mots sonnaient comme une sentence aux oreilles d'Adam.
- Elle vient avec moi.
L'espion demeura de marbre, mais l'être humain, sous la carapace, crevait d'envie de décharger son flingue dans son dos. Son énervement décrut, quand Volgin repéra le faux rouge à lèvres, le fameux "Baiser de la mort" très répandu dans le KGB. Il émit un rire sarcastique.
- Bravo, femme, la railla-t-il sans attendre, désireux de la rabaisser autant qu'il le pourrait. Même pas une minute d'écoulée et tu es démasquée.
Plein d'espoir, maintenant qu'il s'avérait qu'il s'agissait d'une espionne, il enchaîna, à l'adresse de Volgin cette fois-ci :
- On la ramène à la base ?
- Ce serait mieux, répondit-il, feignant du désintérêt, mais ne trompant pas son partenaire. Elle pourrait nous livrer quelques renseignements.
Adamska avait envie de hurler à s'en époumoner, à s'en briser les cordes vocales. Je t'aime tellement ! Arrête de me blesser ! Le hurlement resta piégé dans ses entrailles se nouant d'anxiété. Il était en proie à ses émotions et ne réalisa pas immédiatement que Volgin avait ouvert les caisses et extirpé un des David Crockett, les missiles offerts par The Boss en gage de sa loyauté.
- Je devrais tester ces beaux joujous... Le laboratoire de recherches de Sokolov ne nous est plus d'aucune utilité, maintenant que le Shagohod est achevé...
Le major sortit de ses pensées, revint sur terre. L'atterrissage fut brutal. Il aperçut le colonel, le lance-missile en main, prêt à déchaîner cette puissance de destruction incomparable. La porte latérale du hind avait déjà été ouverte.
- Colonel ! s'écria-t-il ; il devait le stopper.
Il ne voulait pas de ces morts inutiles. Volgin ne tira pas tout de suite, mais il s'y prépara, ancrant bien les pieds dans le sol afin d'absorber la force du lancement.
- Ce sont nos ennemies, mais avant tout nos compatriotes !
Si une autre personne avait ainsi questionné ses ambitions, Volgin l'aurait probablement jetée hors de l'engin, dans le vide. Adam reçut une réponse tout à fait différente. Au lieu de se débarrasser du gêneur, le colonel eut un sourire machiavélique ; il s'expliqua.
- Je ne serai pas pointé du doigt pour ça. Non, non, non... rit-il tout bas, son sourire s'agrandissant. Ce sera notre nouvelle "amie", l'américaine.
Elle ne sera qu'un dommage collatéral. Un avion américain survolait le territoire russe en ce moment même ; nul doute que les radars le détecteraient et que le président Nikita Khrouchtchev ferait rapidement le rapprochement entre cet avion non préalablement signalé, appartenant à l'ennemi, et l'explosion du laboratoire. Volgin ne voyait aucune raison de ne pas s'amuser un peu dans ces conditions, étant donné que jamais il ne serait soupçonné ; mieux encore, cet incident envenimerait considérablement la situation déjà délicate entre les deux blocs mondiaux.
Ocelot marchait nerveusement de long en large dans son dos, la proximité entre eux trahissant davantage qu'un banal lien hiérarchique. Mis au pied du mur, il décida de jouer le tout pour le tout. Saisissant Volgin par les bras, ce qui ne fit pas remuer d'un iota le colosse, il s'exclama, véritablement choqué :
- Tu réalises ?! Tu vas lancer une bombe atomique sur des russes ! Notre peuple !
Volgin lui échappait totalement ; il ne lui accorda pas l'ombre d'un regard. Cette indifférence toucha Ocelot en plein coeur, même s'il était bon signe que Volgin ne songe pas à le punir pour l'avoir tutoyé, et en public de surcroît. Ne sachant plus à quel saint se vouer, le jeune en arriva à une extrémité qui lui valut d'être sèchement rejeté. Il l'appela par son prénom, ce qui équivalait à en appeler ouvertement à leur relation intime, à se placer hors de toute hiérarchie.
- Yevgeny ! Fais pas ça !
La seconde suivante, il heurtait le sol métallique du hind, pour avoir franchi la limite. Le choc ne s'avéra pas aussi terrible qu'il le supputait. Volgin s'était montré plutôt clément à son égard. Mais l'intervention de son amant n'interféra pas avec ses desseins. Il appuya sur le bouton et Ocelot assista avec horreur au spectacle du missile traversant le ciel orangé, se dirigeant inéluctablement vers sa cible jusqu'à la toucher. L'onde de choc déclenchée par l'explosion fit tressaillir le hind et Ocelot perdit l'équilibre. Un bras musculeux enlaça sa taille avant qu'il ne bascule. Il ne fit pas que le retenir, il s'éternisa autour de lui.
- Qu'est-ce que tu as fait... murmura dans un souffle le major, le contact tant espéré agissant comme un calmant, sa haine de la seconde précédente se dissipant graduellement sans qu'il pût le combattre.
- Depuis quand me questionnes-tu ?
La voix sonnait dure, mais il chuchotait. Ocelot reçut le message ; ils étaient dans "la sphère intime".
- Depuis que tu ne cesses de me trahir, rétorqua vertement le major et il se dégagea, non sans peine, de l'étreinte possessive.
Et tu vas t'en mordre les doigts. Le jour où il apprendrait le pot aux roses, où il perdrait tout... Tout son précieux héritage... Je vais te faire tomber de ton piédestal. Ocelot le regarda en biais, l'espace d'un instant, alors qu'il retournait s'asseoir dos à dos avec sa nouvelle rivale. Il en avait tellement assez d'être sous contrôle ; il l'avait été depuis sa naissance, arraché à sa mère. Aujourd'hui, c'était lui le maître du jeu. Le pouvoir passait par les informations qui circulaient en cette Guerre Froide et il en savait définitivement davantage que tous réunis. Volgin s'appuya contre la paroi, après l'avoir refermée. Il comprenait la pensée d'Adam, bien mieux que ce dernier ne l'eût cru. Jamais il n'aurait supporté qu'un autre homme n'approche son compagnon depuis des années maintenant, sa propriété. Je t'aime au point de te préférer mort que vivant. Pour que tu meures à moi. Il savait que ses incartades blessaient Adamska et ne s'en fichait pas autant qu'il le laissait paraître. Il ne pouvait juste pas ne pas succomber, d'autant plus qu'il essayait de contenir ses pulsions sadiques avec Ocelot. Raikov était plus solide que le jeunot ; il pouvait encaisser davantage, alors tout ce qu'il retenait de violence en lui, quand il couchait avec Ocelot, Volgin le libérait aussitôt qu'il était avec Raikov. Sans cette soupape de décharge, il aurait sûrement fini par ne plus pouvoir se maîtriser et tuer Ocelot avec une décharge trop puissante.
ça coulait dans ses veines. La violence, le besoin de faire du mal. Adam analysait la situation dans le mauvais sens, la prenait à l'envers ; il s'imaginait que, si Volgin l'épargnait, le traitait avec davantage de précaution lors des rapports sexuels, c'était parce qu'il ne le satisfaisait pas suffisamment, qu'il s'ennuyait avec lui. En somme, qu'il l'aimait moins. C'était tout le contraire. S'il avait été moins buté, il aurait peut-être remarqué que Volgin acceptait de lui ce qu'il n'aurait accepté de personne d'autre. A l'instant même, par exemple. Quand il l'avait saisi, avait essayé de le stopper. Si Raikov lui avait ainsi manqué de respect, devant autrui, il ne l'aurait probablement pas éliminé, mais n'aurait pas manqué de le sanctionner comme il se devait. Pour lui rappeler quelle était sa place.
Son regard moins incisif que d'ordinaire planait sur Ocelot, trop obnubilé par cette balle avec laquelle il jouait pour le surprendre. Il le trouvait magnifique, intelligent, un peu rebelle pour parfaire le tout. ça oui, le gamin n'avait jamais eu froid aux yeux. Pourtant, il lui avait laissé le choix, il ne s'était pas servi comme il en avait l'habitude. Mais, ça aussi, Adamska ne semblait pas le prendre en compte. Je n'ai juste pas envie de te tuer. Mais ce genre de choses ne se disait pas. Un leader ne prononçait pas ces mots, surtout pas en ce contexte de guerre intestine. D'ailleurs, Volgin soupçonnait Ocelot d'avoir été approché par des services secrets concurrents, au moins le KGB. Il ne l'interrogerait pas. Une partie infime de lui, enterrée, préférait sûrement se voiler la face, croire qu'il demeurait loyal au GRU. A lui, en réalité. Voilà ce qui se jouait sous la surface.
L'arrivée de The Boss dans leur petit monde n'arrangerait rien. Au contraire. Elle chamboulerait tout. Il avait bien vu quel regard elle lui avait lancé. Elle ne ferait pas long feu ; il escomptait évidemment s'en débarrasser, une fois qu'elle ne pourrait plus lui être utile. Un pion de moins cet échiquier bien trop rempli. Ce ne serait pas une mince affaire, mais c'était nécessaire. Elle lui mettrait des bâtons dans les roues, à coup sûr. Il ne pouvait se fier à personne. Surtout pas à son petit protégé. Une étincelle invisible remonta son biceps, le contractant nerveusement.
- Range-moi ça !
Ocelot sursauta, manquant de faire tomber le précieux objet, devenu presque mythique à ses yeux en l'espace d'un après-midi. Ce serait la balle qu'il collerait entre les deux yeux de l'américain ; il la lui destinait, à lui et à personne d'autre. Volgin voyait son manège d'un très mauvais œil. Captant ce regard acrimonieux, le major s'empressa d'obéir et fit disparaître la balle dans sa poche de veste. Pour sa plus grande surprise et gêne, le colonel prit place près de lui. Il leur restait une courte heure de vol, les hélicoptères se déplaçant tous de concert, ralentis par leur pesant chargement.
- Passe à mes appartements ce soir.
Le major réprima à grand peine le sourire triomphant pointant sur sa bouche purpurine. Il poussa le vice jusqu'à rétorquer :
- Je me figurais que tu serais ravi d'initier notre prisonnière à ton loisir favori.
Un jour, moi, un autre quelqu'un d'autre. Je te connais si bien. Il s'attendait à ce qu'il le tance vertement, mais pas à ce qu'il le brutalise. Le colonel l'empoigna, le tira par l'épaule, avec une force qu'il maîtrisait à peine, menaçant de la lui broyer dans le processus. Il le traîna à l'écart et le poussa contre le mur, sans le relâcher.
- Devrais-je enfoncer cette jolie tête pour qu'elle comprenne enfin ?
Le regard du jeune homme remonta, rencontra le sien, redescendit et resta fixé sur ses bottes.
- J'ai autre chose à faire que jouer ta pute, fut la réponse acide que le colonel reçut après un moment.
La prise sur lui se raffermit et Ocelot serra les dents pour ne pas gémir de douleur. Les doigts s'enfonçaient, comprimaient ses articulations.
- Et quoi donc ? Dis-moi, je suis curieux.
- Des interrogatoires, répliqua Ocelot, tâchant d'enterrer la frayeur primale qui s'insinuait en lui. Il vaut mieux que je m'en occupe. La plupart du temps, tu tues ces gars avant qu'ils aient pu lâcher un mot.
Il avait raison. C'était toujours le même problème. Volgin et sa nature sadique, son besoin irrépressible, qui le dominait totalement, d'en faire baver, de détruire tout ce qui le gênait et pas seulement. L'envie arrivait par vagues et le submergeait. Dans ces moments-là, il ne parvenait plus du tout à se dominer. Les coups pleuvaient, alors que sa raison s'éclipsait face à la jouissance intense d'avoir le pouvoir, de se sentir en contrôle. C'était une pure illusion, mais il ne pouvait s'empêcher de répliquer à l'infini ces secondes de félicité où seule sa cruauté s'exprimait. C'était plus fort que lui. Cette rage interne qui défonçait brutalement toutes ses barrières. Probablement était-ce la raison pour laquelle la boxe lui avait tant réussi, dans sa jeunesse.
- Je pense que tu devrais apprendre à réfléchir avec autre chose que tes poings et ta queue.
Typiquement le genre de phrase que personne ne pourrait dire à Volgin sans en payer le prix fort. En l'occurrence, la vie. L'offense était trop grande ; la pique attaquait de plein fouet son ego ; elle les remettait en question, lui et ses aptitudes. La bête crevait d'envie de pointer le bout de son nez. Le colonel sentit le rush meurtrier dans ses veines, la formidable décharge d'adrénaline qui le porta à ébullition. Ses veines gonflaient ; celle sur sa tempe palpitait. Sa respiration s'était accélérée comme s'il était de nouveau sur le ring. Et cette bonne vieille rage l'inondait. Sa plus ancienne compagne. Il le tuerait cette fois-ci ; le gosse avait vraiment dépassé les bornes. Son poing libre se préparait, se rassemblait, se serrait, quand une petite alarme interne s'enclencha. Pas lui. Non, pas lui. Il peina à desserrer ses mâchoires qui étaient aussi résolument closes que celles d'un chien prêt à mordre. Défoule-toi sur quelqu'un d'autre. Lui, tu ne veux pas le perdre.
- Imagine, à deux, comme on irait loin, susurra Ocelot, ses pupilles se rétractant comme celles d'un fauve.
Je te confierais tout ce que je sais. Tu l'aurais, l'Union Soviétique à tes pieds.
- Je n'ai... aucune intention de te chasser.
Le ton de la dispute s'altérait, mais d'une excellent manière. Le doigt enveloppé de cuir rouge, mais doux comme du velours, glissa le long de sa tempe, cercla sa pommette et suivit la vallée encaissée de la cicatrice traversant la joue jusqu'à l'angle très marqué de la mâchoire.
- Évince-les, murmura le jeune homme, volontairement charmeur. Fais-en ce que tu veux... mais dégage-les.
Mais je veux être le seul de nouveau. Il voulait l'extinction de cette menace double, maintenant que cette blonde rejoignait leur groupe. Volgin entendait sa détresse. Il aurait détesté être à sa place ; pourtant, il n'agirait pas. Ils étaient tous deux si mégalomaniaques, Ocelot moins que lui par bonheur. Les défauts de l'adulte s'étaient imprimés chez l'enfant, surgissaient à l'adolescence. Le sadisme, le désir de pouvoir, s'étaient transmis, dans une certaine mesure. Néanmoins, les brimades, les mauvais traitements subis par le jeune avait aussi entraîné une atteinte narcissique si profonde qu'elle demeurerait comme une épine plantée en plein cœur, à vie. Comme Volgin promenait son regard sur lui sans émettre un son, Ocelot lui lança un coup d'oeil interrogateur.
- Finalement, tu n'as pas tort. Je devrais plutôt m'occuper d'expliquer les règles à la nouvelle. Le plus tôt, le mieux.
Encore une petite poussée sur l'épine qui s'enfonce davantage. Volgin espérait qu'il le prie, voire qu'il le supplie, qu'il lui prouve combien ça lui importait. Ocelot ne s'y abaissa pas. Sa main parcourut le manche de son poignard ; il se figura la lame pénétrant de toutes parts le colonel. Au lieu d'agir et d'exploser, il fit exactement ce que Volgin avait fait quelques secondes plus tôt ; il ravala sa fureur, même si c'était terriblement dur. Le doigt s'était arrêté net. Les ongles s'enfonçant et rouvrant les cicatrices ; il y pensa aussi, ne le concrétisa pas non plus.
- A votre convenance, colonel, cracha-t-il sur un ton des plus cinglants, et il retourna sur la banquette.
Snake passa sa main sur son visage. Il n'avait pas totalement récupéré, après une seule semaine, mais il ne refuserait jamais une mission quand elle lui était attribuée. Dans ce cas précis, ce n'était pas comme s'il avait eu le choix. Ils survolaient l'espace aérien soviétique. Retour en URSS, pour remettre les choses en ordre.
La Mission Vertueuse s'était conclue par un échec cuisant ; il n'en irait pas de même de l'opération Snake Eater. Le brun y mettait un point d'honneur. De toute façon, il n'y avait pas plus patriote que lui ; il ferait tout pour servir les intérêts de son pays. Dire qu'ils avaient osé douter de lui, le songer de mèche avec The Boss. Selon eux, il avait participé à l'organisation de sa désertion et l'avait couverte. A présent, il devait prouver son innocence, sa non-implication. C'était la véritable raison de sa présence ici et maintenant. Pire, à cause de la trahison de The Boss, c'était l'intégrité de l'unité FOX toute entière qui était mise en doute. Qu'il s'agisse de Jack, de Zero ou de leurs coéquipiers, tous se trouvaient désormais sur des sièges éjectables.
Jack, coincé dans son drone de lancement, parcourait brièvement du regard des clichés du dossier qui lui avait été remis. Volgin était sa cible toute désignée. L'homme qui avait orchestré la désertion de The Boss, qui l'avait recrutée, à l'insu de tous, même de son président. S'ajoutait à ce transfert très officieux la violation de l'espace aérien soviétique. Autant dire que la tension était à son comble. Une semaine pour tout régler. Et un seul homme envoyé. Snake, le disciple de la mère des forces spéciales. Il devait neutraliser son ancien mentor et l'unité Cobra au complet, récupérer l'ogive nucléaire restante, en finir avec le problème "Volgin". Merci le Kremlin. Mais Jack ne pouvait se dérober. Derrière toutes ces machinations, le destin du monde se jouait.
- Zero, est-ce que je peux compter sur des gens sur place ?
- Tu as eu vent des deux casseurs du code NSA ?
- Oui, ça avait fait scandale parce que l'un d'eux ne possédait pas la nationalité américaine, je crois ?
- Exactement. Il était "en test". Test brillamment passé. Quoi qu'il en soit, tous deux œuvrent pour le KGB à présent et le KGB les a gracieusement placés sous notre main aux fins de collaboration. Ils ne dupent personne ; ils servent avant tout les intérêts du régime soviétique actuel. Nous possédons peu de données, déplora le dirigeant du FOX, mais leurs noms de code devraient suffire. Ils se présenteront à toi sous les noms de Adam et Eva. Adam a déjà infiltré le GRU ; il figurerait parmi les troupes rapprochées de Volgin. Ta priorité sera de le trouver. Il doit déjà en savoir long sur ce qui se trame sur place.
- Pas de photos ? Rien... grommela Snake, en feuilletant le dossier de nouveau, en vain.
- Fie-toi à ton flair légendaire, Jack, rit un peu Zero, avant de couper la liaison.
Le largage du drone était imminent. La capsule fut effectivement éjectée dans les secondes qui suivirent. Snake, les dents serrées, crut que le changement de pression, au fur et à mesure qu'il perçait les couches atmosphériques, lui perforerait les tympans. Le drone plongeait tête baissée vers le sol, à une vitesse spectaculaire. Pas assez vite cependant pour passer outre les radars d'avions soviétiques en pleine surveillance.
Subitement, tous les écrans d'affichage du drone se mirent à clignoter. Snake devait s'expulser de toute urgence. Il enclencha le mécanisme manuellement, en dépit du peu de liberté de mouvement dont il disposait. Le sas sous lui s'ouvrit rapidement et il chuta dans les airs. Aussitôt, il ouvrit son parachute. Il était à basse altitude et prit garde à ne pas s'empêtrer dans les branches de la forêt si dense. Il se détacha et atterrit par une roulade, amoindrissant le choc.
Direction Rassvet, l'usine désaffectée que connaissait trop bien Snake. Adam était supposé l'y attendre pour la prise de contact. Apparemment, il serait la clef susceptible de lui ouvrir toutes les portes, de le conduire droit à Sokolov, que Volgin semblait trimbaler d'un repaire à un autre, afin que nul ne le repère. Il devait être très proche de Volgin pour bénéficier d'un tel laisser-passer. Snake remonta son foulard sur sa bouche. Les retombées nucléaires, résidus de l'explosion provoquée par le colonel, polluaient la zone, rendant l'air dangereux à inhaler d'après les locaux. Des rumeurs sûrement, propagées dans le seul but d'éviter à des importuns de se montrer ici. Mais mieux valait prévenir que guérir. Il serina mentalement le mot de passe pour établir le contact.
Il vérifia le chargeur de son calibre 45, un cadeau exceptionnel ; d'ordinaire, les espions du FOX se servaient sur place. Ils venaient sans rien et partaient de même, abandonnant toute preuve derrière eux. Il progressa à travers la forêt russe qui prenait des allures de jungle, tant la végétation paraissait luxuriante. Les feuillages bien trop touffus masquaient totalement le ciel étoilé. La lune transparaissait à peine, ses rayons arrêtés par les feuilles. L'air était si froid, pénétrant. Aux abords d'une clairière, un hennissement lui parvint. Il se courba légèrement, adoptant une posture propice au combat, et avança, son pistolet en mains. Un cheval sellé patientait tranquillement. Pas n'importe lequel. Le sien, le destrier de The Boss. Elle avait toujours eu ce côté Jeanne d'Arc, fantaisiste, chevaleresque.
Elle arriva dans son dos, notant immédiatement la présence de son bandeau noué autour de sa tête. Il n'avait pas encore fait son deuil. Un enfant... Elle savait qu'il reviendrait, sans le souhaiter. Il fallait à tout prix qu'elle le teste. Ses mains nues contre son flingue et elle gagna quand même, fondant sur lui avec une rapidité surhumaine et bloquant ses bras, désarmant son arme comme la dernière fois. Elle jeta le canon dans l'herbe, secouant légèrement la tête, comme si elle sermonnait un môme.
- Jack, tu ne feras pas le poids. L'unité Cobra, le GRU... Moi...
Nous t'écraserons si tu restes. Pourtant, c'est ce que tu dois faire. Il était pugnace ; ses provocations l'enjoignaient seulement à rester, renforçaient son sentiment de devoir accomplir sa mission, quitte à l'éliminer elle. C'était exactement ce qu'elle attendait de lui. Son sacrifice, sa mort toute préméditée. Elle s'y était résignée depuis des années déjà ; elle avait compris, à la seconde où The Sorrow l'avait laissé presser la détente, afin qu'elle survive. Qu'elle continue sa vie pour eux deux. L'un devait mourir et il avait délibérément choisi d'être celui-là. Il pleuvait. L'eau du ciel remplaçait les larmes qu'elle ne pouvait verser. Elle mitrailla le drone écrasé, dont les réacteurs implosèrent. La flamme jaillit, dansa dans les cieux, avant de s'éclipser aussi subitement qu'elle était apparue.
- ça devrait suffire à les attirer, pendant que tu fuiras jusqu'à la frontière. Cent kilomètres, direction plein sud.
Snake tentait vainement de se redresser, mais il connaissait les points qu'elle avait atteints par cœur. Il serait dans l'incapacité de lutter pendant une poignée de minutes. Si elle avait employé toutes ses forces, il serait déjà mort. Le mal était fait, mais il avait le droit de savoir pourquoi.
- Boss...
Elle le coupa sèchement, lui tournant le dos, afin qu'il ne perçoive rien. Elle savait quel monstre son gouvernement la forçait à être ; elle détestait ce rôle qui ne lui collait pas à la peau, mais elle le jouerait à la perfection pour que tout se déroule comme prévu.
- Je ne le suis plus. Tu devrais l'avoir compris maintenant.
Un léger souffle, entre ses lèvres sèches, le temps de mesurer la portée de chacun de ses mots.
- La vie est un parcours ponctué de choix, Jack. Tu es face à l'un d'eux. Probablement le plus majeur de ton existence. Ta patrie ou tes propres convictions. Inutile de te préciser quel était le mien.
Mon pays. Mon devoir avant tout. Même avant mon fils... Alors qu'en vingt ans, il n'y avait pas eu une seule seconde qui ne s'était écoulée sans qu'il lui manque à en crever. Et voilà qu'elle devait passer pour la pire des traîtres aux yeux du garçon qu'elle avait élevée comme son propre fils, à qui elle avait transmis tout son savoir, dix ans durant. Elle ne lui accorda qu'un fugace regard invisible, du coin de l'œil. Je suis désolée... Tout en se remettant en selle, elle continua, de sa voix monocorde :
- Si jamais je te revois, je te tuerai. Est-ce bien clair, Jack ?
Elle marqua un temps d'arrêt, ne talonnant pas immédiatement sa monture. Si tu t'en tires... emmène-le avec toi... Mon fils. Loin du monstre. Mais ses cordes vocales étaient comme tétanisées, sa langue, attachée à son palais, et jamais elle ne proféra ces paroles. L'ondée qui s'était abattue sur eux redoubla de violence, comme si The Sorrow regrettait son choix. Son cheval sa cabra et elle fila dans la nuit.
Une fois sur pied, Snake se précipita de se cacher ; des éclaireurs alertés par l'explosion seraient bientôt sur les lieux. Son corps endolori le portait. Dans sa tête, repassaient en boucle les mots de la traîtresse, qu'il ne pouvait appeler ainsi. Il peinait à accepter l'effroyable réalité. Il s'accrocha à sa ligne, la seule certitude qu'il lui restait : sa patrie. Il était né pour la servir ; il en avait affirmé la résolution. Il ne changerait pas de cap, alors il se hâta de rejoindre l'usine abandonnée. Il apparut vite que le mystérieux Adam ne s'y présenterait pas de sitôt. Ce ne fut pas même un homme qui l'approcha là-bas, mais une femme. Une femme incapable de lui donner le mot de passe "La-Li-Lu-Le-Lo", lorsqu'il lui posa la question prévue.
Adam ne risquait pas de se montrer et, pour cause, en cet instant même, il se pâmait, extatique, frissonnait dans les draps trempés de sueur, se cambrait aux limites de l'imaginable dans l'enclos des bras de Volgin. Il s'était évertué à ne pas succomber, mais ses yeux l'avaient suivi, l'enjoignant à le suivre. Et il avait craqué. Surtout, il faisait passer sa vie privée avant ses obligations ; il abandonnait littéralement l'homme qu'il était censé rencontrer à l'usine, dans le cadre d'une mission officielle. Mais le colonel semblait le désirer si fort ce soir-là ; il le voulait lui et personne d'autre. C'était du moins à cette impression que s'accrochait véhémentement Ocelot, alors qu'il se donnait une fois de plus, corps et âme.
L'homme pesait sur son corps, l'enfonçait dans le matelas. Paradoxalement, Ocelot aimait cette sensation. Son esprit égaré percevait malgré tout l'humidité des gouttelettes de sueur s'écrasant sur son derme échauffé, d'une sensibilité extrême. Ses sens paraissaient décuplés, comme s'il ne s'éveillait pleinement qu'avec lui, en étant à lui. Chaque rapport n'en demeurait pas moins une épreuve ; Volgin était endurant, beaucoup trop. L'excitation sexuelle ébranlait le système nerveux ; le colonel n'échappait pas à la règle. Plus le plaisir montait, le possédait, plus ses efforts pour se contenir s'amenuisaient. Il se laissait aller. Quand bien même il dominait l'aspect violent de sa personnalité, il ne pouvait plus réguler l'électricité, cette alliée à double tranchant. Le flux électrique le parcourait, la tension augmentant de manière exponentielle, atteignant son point culminant lors de l'orgasme.
La pression de lèvres avides sur l'échine osseuse d'Ocelot. Suivi d'un coup de jus involontaire. Ocelot ferma très fort ses paupières, chassant la larme qui coagulait au coin de ses yeux mouillés. Aucun humain ne pouvait s'habituer à ces décharges. La transpiration n'aidait pas ; elle conduisait l'électricité. C'était ce que redoutait le plus le major. Il tut tout gémissement, tua toute plainte, mais un tremblement instinctif agita son corps réagissant au courant.
- Adamska... ?
Les yeux félins dardèrent un regard effaré sur lui. "Tu... t'inquiètes pour moi ? Vraiment ?" semblaient-ils lui demander. Le colosse ne souffla pas un mot de plus. Il le contemplait en silence. Une œuvre d'art. Un putain de chef-d'œuvre. Avec sa peau pâle parcourue d'abrasions rosées qui disparaîtraient avant l'aube, son air rusé de renard, si innocent en cet instant, ses lèvres rougies, aux contours estompés par les baisers. Il ressemblait à un ange, un ange qui torturait sans se salir les mains. Il était meilleur que lui pour ça. Oh que oui... Il aurait extorqué les monstruosités les plus inavouables au plus fervent des prêtres, les secrets les plus fous aux espions les plus aguerris.
Volgin devait éviter les démonstrations trop manifestes d'affection ; il le savait pertinemment, mais l'occasion était trop belle. The Boss n'était même pas les parages ce soir-là ; les vigies l'avaient vue quitter le fort. Ocelot le consultait toujours du regard, l'interrogeant en silence, suspendu entre l'anticipation et la crainte. Le géant précipita sa bouche sur la sienne, avec la même hargne que s'il la dévorait. Il le détestait pour ce qu'il lui mettait dans la tête, pour ce qu'il lui faisait ressentir. L'attachement, quelque chose qu'il n'avait jamais souhaité. Le jeune croyait rêver. En cinq ans, un seul réel baiser. Celui de l'infirmerie. Puis rien d'autre que des coïts si impersonnels qu'il se sentait objectivé. En dépit de la violence de l'assaut, il fit de son mieux pour approfondir le baiser. Il se sentait enfin spécial de nouveau.
Leurs lèvres ne se détachèrent que pour qu'ils reprennent leur souffle. Ocelot l'ignora et appliqua les siennes sur les innombrables cicatrices parcourant son visage. C'était une chose apparemment anodine, qui ne l'était pas du tout et qu'il avait toujours rêvé de faire. Un signe d'acceptation. D'amour. Volgin dut le réaliser, parce qu'il le repoussa abruptement contre le matelas, rompant le charme. La démonstration affective ne lui avait pas déplu ; elle l'avait mis à mal.
- Yevgeny...
- Ferme-la, grogna-t-il, en fronçant furieusement les sourcils.
En un geste, il enroula son écharpe écarlate autour de son cou et tira dessus. Pendant une seconde, le dessein de l'étrangler jusqu'à ce que mort s'ensuive envahit sa tête. Ocelot combattit l'envie de se débattre, d'abord parce qu'en s'agitant il ne ferait que renforcer l'emprise autour de sa gorge et aussi parce qu'il tenait à prouver à son amant qu'il avait foi en lui, qu'il ne se soumettait pas par peur, mais par amour à présent. Il fit abstraction de la pression de plus en plus accentuée sur sa trachée. Il toussota à peine, ses yeux grand ouverts sous la suffocation errant sur son agresseur qui était son amour. L'air lui manquait, mais son cerveau fonctionnait à toute vitesse. Peut-être... Oui, peut-être qu'enfin il restera... Peut-être que... cette fois... je gagnerai...
Le moindre geste devenait un effort insurmontable, l'oxygène se raréfiant, mais il réussit à soulever sa main du lit. Les doigts s'enroulèrent doucement autour d'un des pans de l'écharpe et remontèrent le long du tissu, jusqu'à Volgin, courbé sur lui, dont le regard assassin le mitraillait de sa rage. Sans s'en soucier davantage, il remonta ses doigts jusqu'à la mâchoire de son amant. Elle se contracta sous la caresse. Le regard du colonel se durcit davantage. Ses lèvres frémirent, en essayant de réfréner un sourire qui finit par naître. Tu peux crier. Tu peux trembler. Je ne faiblirai pas.
Ocelot ne comprenait pas pourquoi il devait recourir à ça. Mais il n'abandonnerait pas non plus. Il se sentait partir. Asphyxié. Ses doigts faiblirent, frissonnèrent contre la joue de Volgin. Le petit coin de Paradis en plein Enfer. Dans ce lit, Ocelot était mort un bon millier de fois. Mais aussi chaque fois qu'il retournait avec lui. Et le cauchemar se répéterait avec elle.
Trouves-en un autre. Un homme meilleur, avec des valeurs. La main demeurée contre le matelas se serra. Non. Il voulut s'accrocher, mais il perdait lentement conscience. Son autre main retomba. La rougeur violente se répandant autour de l'étreinte mortelle du foulard. Volgin ne vit pas venir le moment où sa vision vira brusquement. Tout à coup, ce spectacle qui le ravissait, l'excitait, se transforma en une horreur. Il n'étouffait plus le jeune homme, mais l'enfant qui lui avait été confié. Soudain, il lâchait l'écharpe et s'écartait. Ocelot, à demi-conscient, toussait, en reprenant son souffle. Quand il eut à peu près récupéré, il se rapprocha du géant. Il n'avait même pas joui ; c'était pour le moins inhabituel.
- Tu veux... finir ?
La victime elle-même culpabilisait et le coupable s'emmura dans le silence un moment. Cinq ans ne signifiaient pas rien. Même pour un handicapé sentimental. Adam se recroquevilla contre lui, dans son dos. Il laissa reposer sa tête entre ses omoplates. Ses doigts dessinèrent les lignes cicatricielles sous ses yeux. Il connaissait leur dessin par cœur ; pas la moindre ne lui était inconnue. A chaque relief qu'il sentait sous ses doigts, il imaginait la souffrance qu'avait dû ressentir Volgin pour qu'il finisse avec de telles balafres. Il essuya nerveusement ses yeux. Le mutisme de Volgin, son attitude, tout cela était si anormal. ça ne collait pas avec ce qu'il avait toujours laissé paraître au monde. Ce changement toucha le blond, parce qu'il détenait la certitude que Volgin ne s'autorisait pas à être ainsi avec les autres. Je t'aime. Même plus qu'avant. De longues minutes s'étaient écoulées, sans la moindre réponse de la part du colonel, lorsqu'il déclara :
- Tu devrais dormir ici.
Le regard du jeunot s'illumina, comme celui d'un môme recevant le cadeau de ses rêves. Ses lèvres fendues en un malin sourire vaguement prétentieux, il descendit du lit et s'accroupit aux pieds de Volgin, dont les yeux ambrés le parcoururent, intrigués et intéressés.
- Je suis ton favori ?
Pas de réponse. La voix demanderesse, les supplications. Rien ne suffisait pour arracher un mot à cette muraille impassible. Cette indifférence troublait énormément Ocelot. En temps normal, il se serait empressé de le corriger ou de le sauter, selon l'humeur du jour. Son petit caractère rebelle, il l'adorait et il ne manquait pas une occasion de répondre à ses provocations. ça faisait partie de leur "jeu". Leur "couple" fonctionnait sur la base de cette ambivalence, Ocelot balançant entre l'obéissance et l'insubordination.
Le jeune freluquet se redressa, lui tourna le dos effrontément. Il se déplaça jusqu'à la table, roulant délibérément des hanches ; Volgin ne put en détacher ses yeux. Il dégagea d'un petit coup de pied négligent la paire de hauts talons vermeils qu'il avait chaussés au début de leurs ébats. Sa vision de lui-même, de sa masculinité, avait été distordue par les abus répétés de Volgin, initiés à un âge où rien dans sa personnalité et son corps n'était déjà fixé. Se travestir physiquement et émotionnellement était devenu une seconde nature. Volgin combattit férocement l'envie de le faire sien. S'il avait cédé tout de suite, Ocelot n'en aurait pas réchappé. Le désir et l'émotion étaient trop forts. Une étincelle germa de sa paume. Ses poils se hérissèrent.
En l'observant à la dérobée par-dessus son épaule, Adam déboucha une bouteille de vodka et remplit deux verres à ras bord. Il but le sien d'un trait, puis apporta l'autre au colonel.
- Major, essayez-vous de saouler votre supérieur ?
Il termina sa plaisanterie dans un ricanement léger, pas amer du tout. Adam se sentit pousser des ailes.
- Non, monsieur. J'essaye de vous aimer.
Les rayons du soleil frappèrent ses rétines. Il commença à s'étirer, mais se figea net. Il ne reconnut pas son lit, ni sa chambre ; un sourire germa sur sa bouche. ça lui paraissait si irréel qu'il ne percutait que maintenant. Le ronflement irrégulier du colonel l'y aidait. Et pas seulement. Une douleur intense irradiait des régions basses de son corps, spécialement de son bas des reins. Il y était accoutumé. Il attrapa avec d'infinies précautions le bras massif de Volgin, posé en travers de son bassin, et le décala assez pour pouvoir glisser hors du lit sans le tirer de son profond sommeil. Les effluves d'alcool lui rappelèrent combien il avait abusé durant la nuit. Il faillit buter dans un cadavre de bouteille. Il ne prit pas le risque de se doucher ici sans l'assentiment de Volgin, se rhabilla prestement et rejoignit ses quartiers pour s'y laver.
Au fur et à mesure que ses idées se clarifiaient, ses obligations lui revenaient. Le rendez-vous avec l'agent américain à l'usine. Ses sentiments avaient primés sur ses ambitions professionnelles et ses devoirs. Passer la nuit avec son colonel, délaisser son contact, correspondait à privilégier son allégeance envers le GRU, à la faire passer devant le KGB même. Et les Philosophes... ? Il s'essuya rapidement, totalement perdu quant à la marche à suivre. Il se rendrait au rendez-vous, mais de là à initier le contact avec l'américain selon la procédure prévue aux termes de l'accord entre les deux pays... Non, ça non. Ce serait comme trahir définitivement Volgin ; il ne s'en sentait pas capable, surtout après la nuit qu'ils avaient passée. Il se contenterait donc de partir "en reconnaissance". Pour le moment. Et si, d'aventure, le colonel le décevait encore, il saurait quoi faire.
Il ouvrit le tiroir de son bureau et en extirpa sa nouvelle acquisition, fraîchement arrivée. Il la rangea dans son étui, rengaina également son poignard. Aussitôt prêt, il quitta ses quartiers pour la cour principale, où son unité l'attendait de pied ferme. Volgin aussi était debout. Il avait eu le temps de se préparer aussi et discutait à présent avec Raikov, tous deux supervisant l'entraînement des troupes. Bien trop amicalement à son goût. Adam en eut un pincement de coeur, mais il se cramponna à ce qu'ils venaient de partager et grimpa dans le véhicule en partance pour Rassvet. Il était si préoccupé qu'il ne vit pas le temps filer. Il se fout de moi.
A son arrivée, les lieux étaient déserts. En apparence, du moins. Ocelot émit un soupir exaspéré et distribua les ordres. Ses hommes quadrilleraient le périmètre, pendant qu'il explorerait à loisir. Il entama sa petite promenade, confiant comme toujours, dès que Volgin n'était pas dans les parages. Quelle ne fut pas sa surprise de voir une moto stationnée dans le secteur. Ses yeux reluisirent de malice, pendant qu'un sourire cauteleux se peignait sur son visage hâve. Il empoigna un tuyau métallique, parvint à le détacher de la structure branlante à laquelle il était accroché et s'apprêtait à démolir le moteur, quand le propriétaire de l'engin fit enfin irruption. Il lui aurait foncé droit dedans si Ocelot ne l'avait pas frappé plein fouet avec son arme de fortune. L'indésirable bascula en avant, en se repliant sur lui-même. Sa face était dissimulée par une cagoule, passée sous un casque de motard.
- Alors ? le nargua Ocelot, de sa voix gouailleuse. On voulait se faire la malle ?
Ce n'était pas la personne qu'il attendait. Mais elle ferait un parfait otage. Son couteau de combat placé contre sa jugulaire, le major la remit sur pieds de force et l'enjoignit à gravir avec lui en haut d'un promontoire, d'où il pourrait surveiller toute la zone. Il réalisa alors que les trois quarts de ses hommes étaient à terre. Il ne paniqua pas, mais fut stupéfait de n'avoir entendu pas l'ombre d'un cri ou d'un choc. Adamska plissa les yeux. L'américain...
- Hé ! Sors de ta cachette, big boy !
Son captif se démena pour se libérer, mais il eut tôt fait de reprendre le dessus. Il remarqua alors qu'il s'agissait d'une femme ; il n'avait pas réalisé tant son épaisse combinaison lui comprimait la poitrine. Il en fut saisi d'un haut-le-cœur ; les femmes le mettaient très mal à l'aise, sûrement parce qu'il ne les connaissait ni d'Eve, ni d'Adam. Et cette garce puait le parfum. Une odeur qui ne lui était pas étrangère, mais il ne pouvait l'affirmer. La fragrance se diluait dans les relents d'essence et d'humus.
L'approche d'un homme qu'il reconnut sur-le-champ lui arracha un sourire étrange. Snake l'identifia également sans peine ; certes, une seule semaine s'était écoulée, mais même vingt, trente ans ne lui auraient pas fait oublier ce sale petit présomptueux. Qui d'ailleurs ne s'était pas révélé si salaud que ça.
- Comme on se retrouve, "major".
Ocelot rit très doucement, son rire quasi-inaudible. Son sourire aurait pu signifier tout et son contraire. Il mourut presque instantanément sur ses lèvres, s'évapora dans un rai de lumière. Il sembla différent de la dernière fois à Snake ; tout changeait très vite à cet âge, surtout dans ces conditions. Un coup de vent fit bruire les feuillages, emportant une volée de feuilles mordorées et agitant légèrement l'écharpe nouée autour du cou contusionné. Jack discerna des marques grossières, violacées, comme des stries, juste avant que le tissu ne recouvre tout de nouveau.
- N'approche pas ! Pas un pas de plus ou t'es un homme mort ! l'avertit le russe et il flanqua un léger coup dans sa prisonnière, afin qu'elle cesse de remuer. Marre de ton judo !
Non sans fierté, il braqua sa nouvelle arme à feu sur Snake. Ce n'était pas par hasard, pas seulement une menace. Il espérait une réaction et Snake la lui offrit.
- Un Colt, constata-t-il, un brin surpris que le jeunot arrogant ait suivi ses conseils à la lettre.
- Ouais. Un Single Action Army. Joli, pas vrai ? Comme ça, je ne te louperai pas cette fois. Pas d'accident.
Pour un peu, Snake se serait pris au jeu. Il n'aurait su dire si Ocelot croyait à son grossier mensonge ou s'il se complaisait juste à nier l'évidence, pour préserver son ego.
- Un accident ? répéta le brun, retenant un léger ricanement. Non, je ne crois pas. ça ne serait jamais arrivé si tu n'avais pas fait ton show.
Ce n'était absolument pas son genre, mais la citation collait si bien à la situation qu'elle lui échappa.
- Quand on tire, on raconte pas sa vie.
En un instant, comme s'il avait prononcé quelque formule magique, la tension diminua d'un cran. Les épaules du major, très crispé, s'abaissèrent légèrement, preuve qu'il se calmait et n'était plus autant sur la défensive. Sans même le savoir, ni le souhaiter, Snake venait de rétablir le contact.
- Tuco, répondit tout de go le russe, avec un sourire enfantin sur ses lèvres encore lisses et un poil trop pulpeuses pour un homme pubère. Dans "Le bon, la brute et le truand".
- Un fin connaisseur, dut admettre Jack, lui accordant un léger sourire en retour. En films, mais pas en armes.
Les sourcils dorés se froncèrent, le regard bleuté s'amincit. Le major, contrarié, n'ouvrit cependant pas le feu. Comme lors de leur première rencontre, il choisit de l'écouter. C'était démontrer un certain respect, bien qu'il ne l'aurait jamais reconnu.
- C'est une belle arme, rien de plus, mais toutes ces gravures ne t'apportent aucune avantage tactique. Tu ferais mieux de la revendre à un collectionneur.
La déception d'Ocelot était quasi-palpable. A en croire son indicible expression, il était comme chagriné ? Comme s'il avait désappointé Jack. A sa désillusion s'ajoutait la colère d'être moqué. Snake ne désirait pas le rabaisser, mais Ocelot percevait ses critiques comme des moqueries ; la présence de la femme, ce bouclier humain dressé entre eux, faussait son jugement. Il réalisa qu'il aurait mille fois préféré la laisser filer pour être face-à-face avec lui.
- Ne te flagelle pas. De toute façon, gamin... tu n'as pas ce qu'il faut pour me tuer.
Et, sur ces mots, il rengaina son arme. Ocelot étouffa une exclamation rageuse. Son orgueil s'offusqua, réclama réparation pour l'affront. En un éclair, il braqua son revolver sur l'américain, prêt à le bourrer de plomb. Snake écarta légèrement les bras, l'invitant à tirer. Ce qu'Ocelot lui concéda avec plaisir. La détonation retentit. Snake n'avait pas prévu qu'il restât une balle pile dans le chargeur du revolver. Par chance, la femme balança son coude dans les côtes du major, qui se replia sur lui-même par réflexe. Son tir s'en trouva dévié et la balle n'atteignit pas Snake en plein coeur, mais dans le mollet.
Le brun poussa un grognement de souffrance. Il n'avait pas à se jeter à couvert. Le revolver était vide à présent. Libérée de son emprise, Eva précipita son pied dans le thorax d'Ocelot, qui bascula de la plateforme et atterrit dans l'herbe, tandis qu'elle bondissait dans les airs et tombait pile sur la selle de sa bécane, prête à partir. Le moteur vrombit ; le major, encore assommé, se trouvait en travers de sa route. Snake se précipita pour l'attraper par les épaules et le tirer hors de son chemin. Il était vraiment trop jeune pour mourir. Et, quelque part, Jack devait avouer qu'il commençait à l'apprécier ce gosse. Un sacré numéro. Un peu givré et extravagant, mais diablement doué. Il l'avait eu à son propre jeu aujourd'hui. Un exploit qui lui rappelait de ne jamais manquer d'humilité.
Eva démarra en trombe sa moto et déguerpit, rentrant auprès de Volgin. Au passage, elle ne manqua pas d'adresser un regard noir à Snake ; elle ne portait clairement pas le major Ocelot dans son cœur. Ce dernier s'agita entre les bras du brun. Ses joues étaient colorées d'une belle teinte rouge.
- Bas les pattes ! se plaignit-il, en gesticulant de manière un peu maladroite, visiblement gêné.
L'agent du FOX ne le retint pas. Il le laissa aller, d'autant plus que sa jambe perdait pas mal de sang. Il garda un oeil sur le jeunot qui, une fois debout, remit de l'ordre dans sa tenue, réajusta son béret sur sa tête blonde. Snake le prévint qu'il ne saisissait son coutelas que pour bander sa plaie ; Ocelot rangea l'arme qu'il avait dégainée par pur réflexe. Il la rengaina, non sans exécuter auparavant une flopée d'acrobaties. Un fin sourire anima les lèvres ridées de son aîné.
- Ta maîtrise est plutôt impressionnante.
Ils étaient tous les deux et le charme de la dernière fois semblait opérer de nouveau.
- Je n'avais tiré que 5 coups à l'entraînement. Il n'en restait plus qu'une.
Une pour toi. Il se souvenait avoir essayé le revolver à sa réception. Il visualisait maintenant sa cible, les trous en plein cœur du mannequin stylisé... Des trous au nombre de 5. L'américain répondit, avec un sang-froid toujours aussi inaltérable :
- J'ai manqué de chance.
Ocelot s'autorisa à sourire.
- On peut dire ça comme ça.
Son regard azuré glissa du visage barbu jusque sur le mollet ensanglanté, percé d'un trou. L'homme ne possédait aucune trousse de premier secours et, dans cet environnement hostile, sa blessure s'infecterait en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire. L'abandonner ainsi équivalait à une mort certaine et affreusement lente. Or, Ocelot devait se rappeler qu'il s'agissait normalement de son partenaire, avec qui il devait collaborer. Il ne pouvait le laisser mourir au milieu de nulle-part, lui, l'homme envoyé par Johnson, sinon... Sinon ce serait l'explosion du conflit. La Troisième Guerre Mondiale.
Quant à le soigner sans révéler sa véritable identité d'ADAM, c'était infaisable. Adamska avait tout planifié. Ne jamais révéler qu'il était ADAM, l'agent de soutien sur le terrain. Ainsi, il aurait été assuré du succès de sa mission pour les Philosophes. Quant à l'hypothèse de ne finalement pas tourner le dos à Volgin, elle demeurait alors possible. Mais s'il se compromettait auprès de l'américain, les issues se fermaient. Celle-ci en particulier. Il jeta un regard à l'homme à ses pieds, agenouillé contre le métal rouillé. Les enjeux... Ils étaient trop importants pour le laisser mourir. Même s'il le méritait assurément, pour l'avoir autant tourné en ridicule, et devant cette pétasse en plus. Il ne formula pas le mot de passe. Snake ferait le rapprochement de lui-même. Acculé, Ocelot s'accroupit à son côté.
- Notre véhicule est plus haut. Ne bouge pas. Je vais chercher la trousse de soins.
Snake le suivit des yeux. Il ne plaçait pas une once de confiance en ce garnement. Ses lèvres s'entrouvrirent, mais le russe le devança. D'une voix claire et tranchante, il ordonna :
- Ne cherche pas, ne demande pas.
Évidemment, la pensée qu'il fût ADAM avait depuis traversé plus d'une fois l'esprit de Snake. Ce dernier, soucieux d'en avoir le cœur net, finit par lâcher, sur un ton sombre :
- Qui sont les Patriotes ?
Adamska, qui s'éloignait, s'immobilisa. Non, je ne veux pas... Sans lui faire face, il répliqua sèchement :
- J'ai dit : ne cherche pas, ne...
Il perçut à peine un bruissement de tissu, devina que c'était tout ce qu'il fallait à l'américain pour dégainer son pistolet. Il ne leva pas ses mains. Il ne se détourna pas non plus, pour affronter le canon braqué sur lui.
- Tu ne tireras pas, garantit-il, avec suffisance.
- Va savoir, rétorqua Snake, plissant ses yeux bleus, reflétant l'expression farouche de son "ennemi", qu'il ne pouvait pourtant contempler. Le sort du monde repose entre nos mains. Maintenant... réponds-moi : Qui sont les Patriotes ?
Piégé. Et Ocelot détestait ce sentiment. Ses poings se ramassèrent sur eux-mêmes, les phalanges blanchissant sous le cuir vermeil. Il récita mécaniquement, sans prendre une seconde pour réfléchir :
- La-Li-Lu-Le-Lo.
Jack le scruta d'un air sceptique ; quand Zero avait évoqué des coéquipiers, il ne s'attendait pas à une femme incapable de lui donner le mot de passe et encore moins à quelqu'un de si jeune, ni doté d'un pareil tempérament explosif et émotif. La situation relevait d'une gravité extrême, internationale. Qui aurait pu mettre un gamin sur le coup ? Il soupira ; c'était pourtant la triste vérité ; il devrait composer avec. Son dépit fit grincer des dents le jeune homme. Il pesta, du bout des lèvres, la gorge enrouée de colère :
- A présent, puis-je y aller ?
Le même froissement et l'arme retournait dans son étui. Snake le suivit des yeux, pendant qu'il remontait la vallée jusqu'à la jeep. Il n'escomptait pas l'insulter de par son attitude ; il regrettait d'avoir été si idiot, si arbitraire. Le major pâtissait des désavantages de sa jeunesse ; il était injuste de le juger là-dessus. Quelque chose serinait au demeurant à Snake qu'il avait dû grandir trop vite, qu'il en avait bavé et que le supplice continuait, s'il en croyait la marque de strangulation entrevue.
Une fois qu'il fut de retour, il tâcha d'être plus avenant. Après tout, mieux ils s'accorderaient, plus leur collaboration porterait ses fruits. Il ne le quitta pas des yeux. Dieu que les siens étaient tristes, vus de si près. Snake y trouvait un mélange redoutable de rancœur et d'accablement. Il ne l'interrompit pas, à aucun moment, afin de lui prouver qu'il se fiait à ses aptitudes. Il l'observa se pencher sur sa blessure, comme s'il savait exactement ce qu'il faisait, mais ses gestes trahissaient ses doutes. Fébrile. Mais il en voulait ; ça se sentait. Il était juste extrêmement seul.
- D'après mon patron, tu peux m'aider à extraire Sokolov.
Ocelot se tendit ; il tira rudement sur le projectile coincé entre les fibres musculaire. Snake, qui ne s'attendait pas à un si brutal accès de férocité, poussa un juron. Quand il releva les yeux, ceux du major étaient rivés sur lui, si proches, si insondables. Il en paraissait presque agressif, alors qu'il n'en était rien ; il était en proie au dilemme.
- Cette femme...
- Eva ? Vous étiez supposés œuvrer ensemble pour le KGB.
Contrairement à lui, elle n'avait pas su lui fournir le mot de passe ; par conséquent, il avait toutes les raisons du monde de se fier davantage à Ocelot qu'à elle.
- Ce n'est pas du tout le cas. La preuve, je ne savais rien de sa présence ici aujourd'hui. N'accorde pas ta confiance si facilement.
Les mots étaient si chargés de rancune qu'ils ne lui étaient probablement pas destinés. Il semblait plutôt qu'Ocelot s'adressait ce reproche à lui-même.
- Qu'est-ce qui conduit un agent à trahir sa nation ?
Tout à coup, Ocelot manqua de souffle ; ses mains qui s'agitaient, nouant le bandage, suspendirent leur geste. Son regard était posé sur Snake, mais voyait autre chose. Quelqu'un d'autre. Les événements de la nuit dernière lui repassaient en mémoire. La chambre qui s'apparentait à un véritable champ de bataille. Il porta instinctivement sa main à sa gorge, subitement douloureuse. Il revoyait Volgin, son regard impénétrable, fixé sur lui, sur ses lèvres, quand il s'ouvrait à lui, comme jamais auparavant en cinq ans. ça ne fait rien, tu sais ? Et, si tu m'insultes, si tu me frappes, je comprendrai. Peu importe comment, je veux que tu sois heureux.
- La désillusion. Les promesses non tenues. Sur cette terre, tout le monde trompe tout le monde. Il n'y a plus de vérité, nulle-part. On ne peut s'attacher à rien. Tout est si factice.
Pareille amertume chez un jeune de vingt ans laissa Snake sans voix. Le regard d'Ocelot brûlait plus ardemment que la flamme du briquet utilisé pour cautériser la plaie. Il se débattait pour cesser de revivre ces moments de la veille. Tu te souviens de ce jour où j'ai tenté de m'enfuir ? J'avais treize ans. J'ai couru droit dans la forêt, en pleine nuit. Tu n'as pas envoyé tes hommes ou les chiens. Tu es venu toi-même. Tu te doutais que je serais terrifié, que je n'irais pas bien loin. Certes, sa fugue n'avait pas été sans conséquences. Volgin l'avait consigné une semaine dans sa chambre, mis au pain sec et à l'eau. Mais, au moins, il ne l'avait pas abandonné, dans les bois enneigés, par des températures effroyablement basses, livré à lui-même, promis à une mort certaine par les charognards, la faim et la soif. Qui aime bien châtie bien.
Le colosse n'avait pas soufflé un mot, mais Adam avait vu à son regard qu'il se souvenait aussi. J'ai longtemps cru que tu étais la pire chose qui pouvait m'arriver... mais il s'est avéré que tu étais la meilleure. Ils ne parlaient jamais, pas de cette manière ; en réalité, ils avaient dû aborder tous les sujets imaginables en cinq ans, exception faite de ce qu'ils ressentaient. Ocelot se disait que Volgin n'y arrivait pas, que ça le bloquait ; il refusait obstinément qu'il soit vide, incapable du moindre sentiment. Alors Adam abattait sa dernière carte, se livrait tout seul. Je te dois tout ce que je suis aujourd'hui.
Je t'aime. Il avait réservé ces mots, n'aurait jamais cru les dire un jour. Je t'aime, chaque jour davantage. Volgin n'avait pas eu la moindre réaction ; Ocelot s'y était attendu. En fait, il s'était même préparé à recevoir un coup de poing ou une décharge punitive. Mais non. Le géant demeurait silencieux, immobile, immuable. Adam pensait qu'il préservait juste les apparences, qu'il était trop fier pour se confesser de la sorte... mais sans doute s'en foutait-il tout bonnement. L'avenir le lui dirait. Tu n'as pas... à répondre. Le souvenir encore si vivace mourut. Il articula non sans mal :
- Les gouvernements, les nations... Ce sont des gens, des hommes de chair et de sang qui se cachent derrière, et les gens usent, abusent de toi. Ils t'utilisent jusqu'à ce qu'ils aient pris tout ce que tu as à donner. Des putains de vampires qui te sucent jusqu'à la moelle. Ensuite... ils te jettent... et un autre... prend ta place.
Snake n'avait jamais vraiment réfléchi à toutes ces questions ; il s'était toujours contenté d'appliquer les ordres sans discuter, mû par sa confiance aveugle, sans limites, en The Boss, en ses supérieurs hiérarchiques. Néanmoins, la réponse d'Ocelot lui paraissait trop viscérale, trop virulente, pour ne pas être personnelle.
- Tu as quel âge ? s'enquit-il.
Le blond le questionna du regard.
- Vingt ans. Pourquoi ?
Neuf ans de moins que Snake et déjà mille fois plus aigri et revanchard que lui.
- C'est un avis plutôt radical pour quelqu'un d'aussi jeune.
- Oh un idéaliste ! ironisa le major, d'une voix piquante. Comme c'est touchant !
Snake n'était pas encore en mesure de prédire s'ils accompliraient du bon travail ensemble, mais, chose sure, ils ne risquaient pas de s'ennuyer.
- Tout le monde n'est pas comme ton supérieur.
Une exclamation de souffrance le réduisit au silence. Ocelot appuyait volontairement sur sa blessure, ses traits contractés de fureur. Avec son métier, Snake était habitué aux affrontements violents, mais pas aux démonstrations immotivées, à la violence sans but. Dans l'espionnage, la violence constituait un énième moyen de parvenir à ses fins. Puis il scruta son vis-à-vis et comprit. Ocelot ne savait pas encore abriter toutes les émotions qu'il ressentait, les étouffer ; c'était une chose que seul le temps lui apprendrait. Le major devina de lui-même qu'il avait dépassé les bornes. La pression sur la plaie s'évanouit aussitôt. Il s'efforça de redevenir professionnel.
- Désolé, s'excusa-t-il promptement ; il rechignait à demander pardon.
Afin de regagner contenance, il se concentra sur leur mission. D'une poche de sa veste, il sortit un papier soigneusement plié, qu'il déplia devant eux.
- J'ignore ce que cette Eva a pu te conseiller et je m'en contrefiche. La voie la plus rapide pour accéder à une entrée pas trop surveillée passe par la vallée de Bolshaya.
Tout en lui racontant les innombrables dangers que recelait la zone, il faisait glisser son index sur la surface de papier glacé, lui indiquant au fur et à mesure la route à suivre. Les marais encerclaient cette ancienne place fortifiée, bardée de barrières électrifiées et de barbelé. Pour le moment, les informations qu'il lui divulguait concordaient avec celles communiquées par Eva.
- Tu prendras garde aux mines. Elles sont concentrées en bout de route, aux abords du camp de Bolshaya. Conseil d'ami, ricana-t-il, non sans ironie, des soldats patrouillent dans le campement avec des chiens. Ils te sentiront avant que tu aies mis pied dans le camp si tu ne les mets pas hors d'état de nuire avant.
Des tranchées parcouraient de long en large le baraquement. Snake pourrait ramper et traverser sans encombre, une fois les chiens neutralisés. Une fois son exposé achevé, le major s'enquit, dressant un sourcil narquois :
- Tu penses pouvoir y arriver ?
- Avec ce mollet accidenté, à voir, rétorqua-t-il avec un infime sourire. ça devrait aller.
Le major rit tout bas, tout en se redressant. Il lui fit cadeau de la carte, sur laquelle il avait apposé soigneusement toutes les annotations nécessaires. Il le distançait à peine que Snake déclarât :
- Ce sera bientôt terminé.
Tu seras débarrassé de lui. Il ne souhaitait pas le mortifier davantage, juste lui donner un peu d'espoir, mais ses mots eurent l'effet inverse sur le jeune homme. Celui-ci s'arrêta un instant. Il soupira, sans agressivité, juste avec lassitude :
- Tu ne comprends vraiment rien.
Le brun fronça un peu les sourcils, ce qui passa inaperçu avec le bandana de The Boss ceignant toujours son front.
- C'est Naked Snake, lança-t-il.
- Snake suffira amplement. Je suis mal à l'aise avec le "Naked", plaisanta le major, en continuant à s'éloigner.
- Ma fréquence...
- Je connais déjà ta fréquence, le coupa-t-il, sans se soucier des règles de politesse. Je te joindrai en cas d'urgence.
- Et la tienne ?
- Tu n'as pas à la connaître. Je t'appellerai.
Pas l'inverse. Volgin le surveillait de trop près. Jack patienta, le temps qu'il atteigne sa voiture et emprunte la route du retour. Quel phénomène. Il secoua la tête, avec un faible sourire, enfourna dans sa poche la carte et se mit en marche. Sa jambe lui faisait un mal de chien. Il tâta le flacon d'alcool remis par Ocelot, pour qu'il désinfecte de nouveau sa blessure après avoir traversé les marécages et leurs eaux où pullulaient des organismes plus ou moins petits, mais tout aussi dangereux, des gavials aux bactéries se développant sur les carcasses entrées en voie de putréfaction. Il pataugeait dans la gadoue puante des marais, quand Eva le contacta.
- Tu t'es tiré des griffes de ce Major Ocelot ? Sans mauvais jeu de mots.
Snake ne souhaita pas compromettre Ocelot, d'autant plus qu'il n'avait cessé d'émettre des réserves quant à l'allégeance réelle d'Eva.
- Oui. Il était à court de balles et j'avais un chargeur plein.
- Tu l'as laissé fuir ? s'étonna-t-elle, le mécontentement transparaissant dans sa voix.
Qu'elle fût contrariée de savoir le major encore dans ce monde semblait donner raison à ce dernier. Eva jouait un double jeu. En tout cas, les preuves s'accumulaient contre elle. Mieux valait néanmoins la conserver en tant qu'alliée. Aussi Snake agit-il comme si rien ne s'était passé, comme si rien ne l'avait amené à se méfier d'elle.
- Il est trop jeune.
- Tu le regretteras, crois-moi Snake.
Il marqua un temps d'hésitation, puis se hasarda à la questionner.
- Je ne saisis pas pourquoi des gens...
Comme toi, comme elle...
- Tournent le dos à leur pays. L'endroit où ils ont été élevés, où demeurent leur famille, leurs amis...
Elle l'interrompit derechef :
- Peu d'entre nous ont encore tout ça. Tu sais de quoi je parle, je parie. Quand plus rien ne me retenait, j'ai franchi le pas. Ici ou ailleurs, finalement, c'est toujours la même chanson. Partout, les gouvernements nous bercent de mensonges.
Sa vision n'était guère plus optimiste que celle d'Ocelot, plus fataliste au demeurant. Snake ne voyait pas les choses sous cet angle. En bon soldat, il ne courait pas après le mieux, le vrai ; il se satisfaisait de ce que ses supérieurs lui présentaient comme tel. Qu'il ait pris plus tôt le parti d'Ocelot, alors qu'elle projetait de l'écraser, évinçant un opposant par la même occasion, l'avait refroidie. Ils échangèrent quelques minutes, avant qu'elle ne déclare abruptement, achevant poliment la conversation :
- Si tu as besoin de mon aide, n'hésite pas à me contacter. Ma fréquence 142.52.
Puis elle rompit la liaison et Snake se retrouva de nouveau seul.
Aussitôt parvenu au camp, il nota la trace sombre sur le goudron d'un pneu de moto. Une infime traînée d'eau conduisait vers le hangar. Une intense pulsation cardiaque lui coupa le souffle une seconde. Il devait en avoir le cœur net, alors il fila là où cette garce du KGB était censée se trouver. Bien entendu, elle n'était pas là. Mais le parfum. Partout. Pire qu'un poison. Ocelot chopa le flacon, le huma en retroussant les narines, dégoûté. Subitement, il se précipita hors de la chambre et se rendit aux quartiers de Volgin, en sachant pertinemment ce qu'il y découvrirait. Il s'acharnait cependant à rejeter l'évidence ; il ne voulait pas croire qu'il le trahisse de nouveau. Pas avec elle. Pas après ce qu'il lui avait confié cette nuit. Il accéléra le pas. Jusqu'à ce qu'il entende les cris. Les hurlements de la salope. Et son rire à lui. Le rire qu'il avait en jouissant, en tuant.
Je voulais te donner absolument tout de moi. Il s'était servi sur un plateau d'argent. Et toi, tu n'en veux pas. Il n'eut pas envie de mourir ; une affliction sans nom ne le terrassa pas. En fait, ce fut plutôt comme s'il prenait feu, comme si la moindre cellule de son organisme s'enflammait soudain. Il ferma un instant les paupières, pour les rouvrir sur des pupilles incendiaires. Il ne se sentait plus éprouver, pas même souffrir. Son cœur qui battait autrefois à tout rompre se taisait. Il se fermait, se racornissait. Il marcha droit devant lui, obéissant à un ordre qui paraissait provenir d'une entité supérieure et lui commandait de s'éloigner du lieu du péché.
Il traversa le bâtiment. Chaque pas était une étape, vers la libération. Il aurait voulu que cette rampe que sa main suivait, que ce sol sous ses pieds, que tout brûle sur son passage. Que tout soit annihilé, parte en fumée comme cet amour immense qu'il lui portait. Assez, c'est assez ! Il fallait savoir lâche prise, s'admettre hors course. La bulle protectrice, cette stupide fantaisie d'adolescent, avait éclaté. Son choix était enfin arrêté, définitivement. Concrètement, rien n'avait réellement changé en ces ridicules dizaines de secondes ; pourtant, son coeur semblait déjà allégé, soulagé d'un fardeau immense. Il savait désormais à la perfection ce qu'il lui restait à faire. Il ouvrit la porte. Je peux y arriver. Seul. Je peux continuer sans toi. Le soleil l'inonda. Peu à peu, les commissures de sa bouche se soulevèrent, avec hésitation, comme si elles n'osaient pas, puis, enfin, il sourit en réalisant. ça n'a jamais été ma faute. Ce n'était pas quelque chose qu'il avait fait, qu'il n'avait pas fait. Volgin lui faisait croire ça, pour le rendre coupable, pour garder la laisse autour de son cou. Mais le subterfuge ne prenait plus.
Je vais vivre pour moi. Et personne d'autre. C'était illusoire, temporaire, mais, dans l'instant, envisager l'avenir sous cet angle l'apaisait, l'aidait à rompre les chaînes le rattachant encore au colonel. Il était naïf. Ce n'était qu'une décision. Il lui aurait fallu partir très loin pour vraiment se libérer. Il sortit dans la cour, croisa des membres de l'unité Cobra et, surtout, The Boss. Elle lui sourit, comme s'il était heureuse de le voir relever la tête et l'encourageait. Il ne comprit point pourquoi. Elle avait porté un bon millier de masques dans sa carrière, mais il la sentit profondément sincère ; ce sourire bienveillant, maternel même, n'était pas un mensonge de plus. Il y répondit, réfrénant son envie de sourire trop allègrement.
Maintenant, il ne regrettait pas le moins du monde d'avoir guidé Snake. Il ne voulait pas autrefois que Volgin lui rende sa liberté. Quelle stupidité. Il était las de cette relation à sens unique, de donner sans jamais rien obtenir en retour. Volgin n'essayait même pas de feindre, de prétendre ; il ne promettait jamais rien, le laissait dans le flou et le doute. ça ne valait plus le coup d'attendre un changement qui ne s'opérerait jamais de toute évidence.
Il se dirigea vers la zone de tir. Nul besoin de jeter un coup d'œil dans son dos pour déceler qu'elle le suivait. Il l'avait subodoré. Il stoppa à hauteur de la rambarde, positionné face aux cibles criblées d'impacts, mais ne fit rien de plus. La femme eut un sourire indéchiffrable.
- Vous n'aimez pas que l'on s'entraîne en votre compagnie ? s'enquit-elle, songeant que sa présence l'embarrassait. Je trouble un rituel solitaire ?
- Disons plutôt que je ne pensais pas qu'une combattante de votre qualité en aurait besoin.
The Boss dégaina si vite qu'il n'entraperçût que l'éclat lumineux d'un rayon sur le canon lustré. Toutes les balles en plein cœur de la cible.
- L'efficacité, ça s'apprend et ça s'entretient, glissa-t-elle, avec un sourire en coin, rechargeant et rengainant.
Il ne répondit pas, à la fois impressionné et furieux, furieux par peur de ne jamais atteindre ce niveau. Elle, pourtant, avait foi. Il se débrouillait bien. Son petit garçon. Pas une ombre ne passa sur son visage, alors qu'elle réalisait pleinement qu'il se dressait là, à un mètre d'elle, et qu'elle ne pouvait l'enlacer, lui avouer combien il lui avait manqué et combien elle était fière de qui il était devenu. Ce moment où elle se retrouvait prisonnière de son rôle transperçait son cœur, lui entaillait l'âme. Il y eut cet instant où il fit tomber cette cartouche, se baissa pour la ramasser et la marbrure cerclant son cou lui apparut. Ce qui restait de son cœur se mit à saigner, comme une plaie ouverte ; il éclata. Son enfant souffrait et elle devait se résigner à y assister sans rien faire.
- Des hématomes peu coutumiers chez un soldat.
Il feignit de ne rien entendre. Elle n'insista pas. Qu'espérait-elle ? De toute façon, jamais il ne se serait ouvert à elle. Si elle se savait sa mère, lui ne percevait en elle qu'un potentiel ennemi de plus. Ils étaient enfin réunis et paraissaient plus éloignés que jamais.
Ocelot se travestissant à l'occasion de ses ébats avec Volgin est une référence à de très beaux artworks sur deviantart (artworks by Upsista : 2014 07 31 Revolver-Ocelot ; 2014 07 09 Revolver Ocelot).
Merci aux lecteurs,
Beast Out
