Chapitre 3 :

La première image qui lui revint paraissait pour le moins incongrue. Une nuée de frelons surgissant brutalement d'une crevasse et se jetant sur lui, l'encerclant, le guidant vers la fissure. Le brun massa son crâne douloureux, comme comprimé, pris dans un étau. Par un miraculeux hasard, il ne constata aucune piqûre d'insecte sur sa peau. Il esquissa un mouvement pour se relever. Mais une douleur aussi vive qu'intense irradia de son épaule et de ses jambes. Il était dans un sale état. Les dents serrées, pour taire tout son, il remit d'un coup sec son épaule déboîtée, avant de s'occuper de ses jambes. Il retira précautionneusement ses chaussures. Son pied gauche se portait bien. Il ne s'était que foulé la cheville de ce côté.

Il n'en allait pas de même de son pied droit, dont la plante était piquetée d'éclats rocheux qui avaient transpercé la semelle pourtant épaisse des bottes de combat pour se ficher dans le derme. Il les arracha un par un, puis renversa de l'alcool sur toute la surface plantaire et banda le pied. Il se remit d'aplomb, fit quelques pas. Douloureux, mais tout à fait supportable. Il voulut vérifier s'il pouvait courir, si sa cheville le lui permettait. Il y parvint, mais, au vu du sol très glissant de la grotte, se ravisa et poursuivit plus prudemment son exploration.

Il n'avait pas la moindre idée de là où il avait atterri et, surtout d'où ces tunnels le mèneraient. Il songea à contacter Ocelot, se rappela qu'il avait refusé de lui confier sa fréquence et se rabattit sur Eva, même si, d'après le major, elle n'était pas fiable. Ni Sigint, ni Para-médic ne seraient en mesure de l'aiguiller ; il fallait quelqu'un qui connaisse la région.

- Snake ?

A en croire son ton, elle était étonnée de son appel. Elle se ressaisit vite, ré-endossant son rôle de femme fatale qui semblait dépourvu de tout effet sur Snake. Sérieusement, cet homme était-il bien humain ? Le sexe, ça lui disait quelque chose ? Lors de leur première rencontre, Eva se l'était demandé. Et elle ne le cessait depuis. L'absence d'attraction dont il témoignait l'aurait presque fait douter de ses charmes.

- Que puis-je faire pour toi ? susurra-t-elle, jouant la carte de la séduction.

Aucune gêne chez l'homme. Comme d'ordinaire. Sa voix immuable lui décrivit rapidement sa chute et l'endroit où il avait atterri. Eva retint le soupir d'exaspération qui menaçait de passer ses lèvres laquées.

- Tout indique que tu es dans la grotte de Chyornaya Peschera.

Une caverne d'origine volcanique, à en croire par la teinte noirâtre de la pierre. Un véritable labyrinthe souterrain. Eva observa autour d'elle, tendit l'oreille. Apparemment, le colonel et le major "discutaient" toujours. ça lui donnait un peu de répit.

- Je vais te guider.

- Tu ne risques pas...

- D'être repérée ? Non. The Boss n'est pas sur mon dos, dieu merci. Il n'y a que le colonel... acheva-t-elle, sa voix s'assombrissant, baissant jusqu'à s'éteindre. Tout de suite, il est avec Ocelot.

Une bonne occasion d'en apprendre davantage sur ce singulier agent double. Il s'enquit, tout en suivant à la lettre les indications d'Eva :

- Comment un jeune de vingt ans peut-il avoir été promu major ?

La déclaration d'Eva tomba comme une sentence, la voix chargée d'amertume.

- Il bénéficie d'un "traitement de faveur".

- En tant que bras droit ?

- Non. Le second de Volgin se nomme Raikov. Ocelot serait plutôt le petit protégé. Je me suis renseignée à droite à gauche, auprès des soldats. Apparemment, Volgin l'aurait pris sous son aile alors qu'il n'avait que neuf, dix ans tout au plus. Cela dit, les soldats m'ont rapporté que, depuis plusieurs années, leurs rapports ne sont plus vraiment ceux d'un père et de son fils adoptif.

Plus il en apprenait sur Volgin, plus l'homme le dégoutait, lui donnait envie de vomir. Le type de sadique qui aimait écraser les plus faibles, pour qui les êtres humains ne valaient guère plus que des objets. Snake n'était pas un tueur à gages, mais... merde... assassiner ce salaud ne l'empêcherait pas de dormir. Un ricanement incrédule et acerbe lui échappa.

- "Petit protégé" ? Je doute que ce soit comme ça qu'on protège quelqu'un, souligna-t-il, en se remémorant le cou marbré.

- Crois-moi, Snake, il l'épargne. Tu n'as pas idée...

De ce qu'il m'a fait à moi.

- Et ses vrais parents ?

- Des bruits courent, comme quoi il serait le fils d'une espionne de renom. L'héroïne aurait accouché en plein débarquement, en France, en 1944.

Dans ces conditions extrêmes, les médecins avaient réussi à sauver le bébé, mais pas sans ouvrir dans l'urgence la mère, qui aurait gardé des séquelles de l'opération. Des séquelles sous la forme d'une énorme cicatrice en forme de serpent.

- Un serpent... répéta pensivement Jack, d'une voix inaudible.

1944. La Seconde Guerre Mondiale. Pile la période où The Boss se trouvait en Normandie, en France. Sans elle, les troupes américaines n'auraient pas remporté si brillamment la guerre. La ressemblance entre elle et Ocelot, les dates et les âges correspondant. ça commençait à faire beaucoup de coïncidences. Le silence retomba, alors que Snake entrevoyait un lac intérieur. Des rayons lumineux tombaient par une brèche dans le plafond piqué de stalactites.

- Snake ?

L'homme avait ralenti l'allure et dégainé son arme. Quelque chose clochait. Un frelon grésillait sous sa botte, les ailes engluées dans l'eau sale. Il n'avait rien à faire là. Snake n'était pas seul.

- A plus tard, Eva.

Sur ce, il raccrocha. Pistolet au poing, il franchit l'arche rocheuse et parvint devant la mare percée de rochers. Un essaim énorme se concentrait dans le fond de la pièce naturelle. En son sein, un homme. Celui qui avait participé à l'enlèvement de Sokolov sur le pont. Une grosse voix, appartenant à un homme trivial, retentit dans la cavité.

- Te voilà... Juste à temps !

Les insectes se disséminèrent soudain, dévoilant un membre de l'unité Cobra, dont la cagoule ne suffisait pas à masquer les profondes cicatrices couvrant sa face. Jack se tint sur ses gardes.

- Je sais déjà qui tu es, reprit l'homme dans sa combinaison camouflée, mais, toi, tu ignores qui je suis.

A la façon dont il conduisait les frelons, comme un cocher avec son cheval, Snake, qui ne croyait en rien au surnaturel, devina qu'il devait recourir à une substance les attirant. Ses mains en étaient enduites.

- Je suis The Pain, annonça-t-il et, dans la seconde qui suivait, il jetait dans sa direction un flacon.

Snake, aux aguets, eut le réflexe de se jeter à l'eau, évitant ainsi la substance qui se dégagea de la flasque brisée. Il regagna à la surface. Des phéromones. Voilà comment il procédait pour commander ces insectes. Un deuxième récipient éclatant tout près de lui. Des bris de verre frôlèrent son œil. En un éclair, les frelons fondaient sur lui ; des phéromones avaient dû le toucher. Il s'immergea, leur échappant. La nuée resta à flotter au-dessus de l'endroit où il avait disparu. Snake nagea en apnée jusqu'à un roc plus proche de celui sur lequel se tenait The Pain.

Sous l'eau, une balle siffla à ses oreilles, puis une autre. L'autre le voyait très bien. Il l'arrosait de balles. Plusieurs l'effleurèrent et l'onde se teinta de rouge. Jack se réfugia derrière un rocher et en profita pour remonter et respirer. Il inhala autant d'oxygène que possible. Avec ces milliers de guêpes, impossible de se risquer à l'air libre. Aussitôt qu'il avait sorti la tête hors de l'eau, elles l'avaient détecté. Plusieurs l'approchèrent de trop près. Il les éclaboussa ; leurs ailes mouillées, elles dégringolèrent et se noyèrent.

Il était à couvert, lorsqu'il entendit un léger choc au-dessus de lui, en amont du rocher, puis quelque chose d'ovoïdal, noir, roula vers lui pour couler dans les profondeurs. Une grenade, dégoupillée. Snake n'avait pas le temps de plonger, surtout maintenant que l'explosion était imminente. Il nagea à toute vitesse vers The Pain, qui le mitraillait de nouveau. Tout à coup, la grenade explosa, la puissance de l'explosion disproportionnée par rapport à la taille du bassin. Emporté par le raz-de-marée, Snake heurta de plein fouet la roche vers laquelle il se dirigeait. Son front cogna brutalement contre, s'entailla sous son bandeau.

Il lui fallut quelques secondes pour reprendre ses esprits. Il sortit du lac, essuya sur sa manche le sang dégoulinant de son entaille et maculant sa vision. The Pain ne le pensait pas si proche. Mais Snake était plus tenace qu'il ne le présumait. Il se cramponna au rocher, rassembla ses forces. Il savait qu'il devrait agir vite, avant que l'essaim ne se jette sur lui. Une fois qu'il se sentit prêt, il se hissa à bout de bras sur le roc et bascula de tout son poids sur The Pain. Totalement pris au dépourvu, le combattant n'opposa aucune résistance et les deux hommes basculèrent dans l'eau.

Revenu de sa surprise, The Pain recouvrit ses capacités. Son coude s'enfonça dans les flancs de Snake, qui s'était débrouillé pour passer dans son dos et passer son bras autour de sa gorge. The Pain se débattait, le frappait autant que possible, mais Jack tint bon. Il serra, comprima sa trachée jusqu'à ce qu'il perde conscience. Les minutes défilèrent, chacun forçant, pour se libérer ou pour tuer. L'air manquait ; les poumons se vidaient. Snake raffermit sa prise, bien décidé à ne pas lâcher.

Quand il ne le sentit plus lutter, il desserra lentement sa prise. Le corps inanimé coula à pic, la noirceur des abysses l'avalant tout à fait. La Mort ferait cesser la douleur. Snake suivit l'homme des yeux, alors qu'il disparaissait, s'assurant qu'il ne reparaîtrait pas. Puis il nagea vers la surface. La bouffée d'air salvatrice inonda ses poumons. The Pain était descendu dans la caverne avec une torche, qu'il avait laissée brûler dans la galerie que Snake emprunta. Le brun s'en servit afin de garder à distance les chauves-souris, possiblement porteuses de la rage, et les frelons restants, la plupart s'étant dissipée par les trous dans le plafond à la mort de leur maître.

Il cheminait, quand, en se passant la main sur la nuque, il ressentit comme une bosse dure, qui n'était pas là après sa chute. Il caressa la zone du bout des doigts. a n'avait pas la consistance d'un hématome conséquent. C'était trop solide et... Soudain, ça remua. Comme si quelque chose s'était abrité sous la peau pour s'y nicher. Jack jura à voix basse. Il se souvint avoir senti une piqûre intense durant le duel. Un insecte avait dû pénétrer son derme pour y pondre ses œufs au chaud. Il dégaina son coutelas, qu'il chauffa à blanc avec la flamme de la torche. Un scénario digne d'Alien, qui ne le remuait pas tant que ça. Je fais ce que j'ai à faire. Et tout irait bien.

Ce qu'il redoutait surtout était de devoir perforer la poche où se lovait la guêpe à l'aveugle. Tout en suivant les contours de la bosse à l'aide de sa main libre, il approcha la pointe brûlante du couteau et commença à percer. Il respirait amplement, en se concentrant sur ses gestes qui se devaient d'être précis. Soudain, il le sentit. L'abdomen gigotant de l'insecte, son dard perdu lors de la piqûre, infime sous ses doigts. Il parvint à sortir le dard et batailla davantage pour extraire la guêpe qui s'accrochait, les pattes engluées dans son sang. Il la jeta par terre et l'écrasa sous son talon. Son cou brûlait atrocement. La souffrance s'amplifia quand il l'aspergea d'alcool.

- Terminé, terminé, murmura Snake, en ignorant la douleur.

Il se tailla un pansement dans les bandes détrempées, décida finalement qu'il valait mieux laisser la blessure sécher à l'air libre. ça devenait difficile. Son corps croulait sous la fatigue, les blessures qui s'accumulaient, se multipliaient. Au terme d'une marche forcée d'une heure, un rayon immaculé l'enveloppa. La lune trônait tout là-haut dans le ciel dégagé. Le tunnel débouchait sur une mangrove. Un vrombissement au-dessus de lui amena Snake à se précipiter à couvert, dans des buissons. Des drones arpentaient la zone. Il en dénombra trois. Fais chier. Il avait sacrément besoin d'une pause. Il espérait pouvoir allumer un feu, grignoter et boire un peu, renouveler ses bandages, mais la présence des engins de surveillance rendait toute halte impossible. Ils balayaient le sol de leurs projecteurs. Snake soupira ; il existait forcément une solution.

Et si... ? Il épia dans ses jumelles la zone au-delà du canal, qui ne semblait pas survolée. Jack se contraignit à replonger, dans l'eau saumâtre du marais, pour remonter vers le nord. Il profita d'un couloir végétal, formé d'arceaux de branchages, pour reprendre sa respiration. Un halo de lumière passa au-dessus de lui. Il devait oublier l'idée d'un bon feu. Dans l'obligation de se sustenter, il chopa un serpent glissant sur la rive, faisant preuve de réflexes impressionnants. En une seconde, il faisait sauter sa tête d'un coup de couteau et plantait ses dents dans le corps charnu. De féroces coups de dents, il arracha des longs lambeaux de chair crue. Son ventre cessa peu à peu de crier famine. Il était en plein festin, quand une liaison s'établit dans son transmetteur.

- Snake ?

La voix sonnait lasse et ils n'avaient pas encore échangé un mot.

- Ocelot ?

Il était temps ! Il ne lui demanderait pas des comptes, même s'il en mourait d'envie.

- Un membre de l'unité Cobra vient de m'attaquer dans une caverne ! se récria l'américain, un brin hargneux. C'est le genre de détails que tu es supposé me communiquer !

Son courroux provoqua l'apparition d'un diabolique sourire sur les lèvres de son correspondant.

- Snake, c'est mon métier de faire semblant de ne rien savoir, alors que je sais tout ce qui se passe, glissa-t-il, avec espièglerie, avant de reprendre, d'une voix nettement plus sérieuse : Tout, excepté les déplacements des Cobras. Tu réalises qu'ils obéissent à The Boss ? Et à elle seule ?

- Comment The Pain pouvait-il savoir mon itinéraire ? Il m'attendait. C'était une embuscade.

- Et tu t'imagines que la fuite vient de moi ? Que je t'ai vendu ?

Le silence qui s'ensuivit était pour le moins équivoque et tendu ; le major le rompit au bout d'un moment, accordant un temps de réflexion à Snake.

- Snake, The Boss te connaît. Toi, ta mission... Elle aura toujours un temps d'avance sur toi. Autant que tu l'acceptes tout de suite.

Le brun s'emmurait dans le mutisme, si bien qu'Adam peinait à déterminer s'il avait avalé la pilule ou s'il s'étranglait encore avec, doutant de lui.

- Tu m'as appelé, soupira-t-il finalement, cédant. Pas pour le plaisir, j'imagine...

Sa remarque, la façon dont elle était tournée et formulée, firent dresser un sourcil à Ocelot. Il rit contre son émetteur.

- Serait-ce un reproche déguisé, Snake ? J'ignorais que tu aimais papoter.

Il le taquinait. L'américain crut rêver. Il préféra revenir sur un sujet nettement plus important.

- Tu as des infos ?

- En effet, sourit le blond, soulagé, et il s'apprêtait à poursuivre, quand il se tut brutalement.

Il aurait juré entendre un souffle dans les parages de cet entrepôt isolé, dans un coin duquel il s'était tapi pour passer son coup de fil.

- Ocelot ? s'inquiéta illico Snake ; il imaginait le pire, qu'il ait été découvert par le colonel en particulier.

L'espion russe ne répondit pas tout de suite. Il laissa encore s'écouler une poignée de secondes, par prudence. Rien ne se produisant, il redonna signe de vie.

- RAS, le rassura-t-il. Tu as atteint la mangrove de Ponizovje. J'aurais un service à te demander.

- Oh ? Vraiment ? rit tout bas Snake. Quel genre de service ?

- Le genre de service qui faciliterait grandement ta mission, rétorqua âprement Ocelot, se sentant tourné en ridicule. Au-delà de l'aqueduc de Ponizovje, tu tomberas sur un complexe de recherche plutôt lugubre, Graniny Gorki. Tu ne peux pas te tromper. Les bâtiments étaient initialement prévus pour accueillir des prisonniers de guerre.

Snake l'écoutait attentivement, tout en progressant dans la direction indiquée. L'eau lui arrivait jusqu'aux genoux. Il se méfiait. Une brume dense, dans laquelle se noyaient même les anciens docks de bois, auxquels de vieilles barques trouées étaient amarrées, nappait toute l'aqueduc marécageux. Dans cette opacité blanchâtre, le brun ne percevait rien de ce qui se tramait dans l'onde, entre ses jambes immergées. Para-médic l'avait prévenu ; les eaux des marais regorgeaient de serpents, de sangsues plus redoutables qu'ailleurs et d'autres créatures toutes aussi peu sympathiques. Snake avait songé à emprunter une des barges abandonnées, mais toutes s'enfonçaient à moitié dans la boue, leur coque percée. La zone, qui servait au transport de marchandises, n'était pas close pourtant depuis des lustres, contrairement à ce qu'il y paraissait. Au contraire, le transit avait été interrompu seulement en prévision de l'arrivée d'agents américains, afin de renforcer la sécurité.

- Le docteur Granin supervise ce laboratoire. Trouve-le et, dans la mesure du possible, place-le en sûreté.

J'ai un sale pressentiment le concernant.

- Mais il y a plus urgent. On va bouger. Je pense que Volgin projette de déplacer Sokolov. Tu penses pouvoir atteindre la partie nord de Ponizovje d'ici une heure ?

Snake considéra l'étendue d'eau s'étalant devant lui à perte de vue, encombrée par les arbrisseaux, les racines apparentes et les feuillages tombants des palétuviers.

- Je presserai le pas, garantit-il.

- Parfait. Tu y apercevras un grand entrepôt. Voilà là où tu dois te rendre. Nous y serons tous. Sokolov compris...

Un nouveau craquement et Ocelot se taisant subitement. Il sursauta cette fois-ci, expira doucement, en ne discernant personne. Il se montrait bien sûr vigilant, mais rien n'était jamais assez sûr dans cet endroit dominé par les complots, où tout le monde suspectait tout le monde. Il se retournait vers le transmetteur, quand un troisième bruit résonna sous le hangar métallique.

- Je dois raccrocher, furent les seuls mots qu'il eut le temps de prononcer.

Snake perçut le danger dans sa voix.

- Sois prudent.

Mais Ocelot avait déjà rompu le contact. Merde ! Snake avait vraiment intérêt à se hâter désormais ; il craignait que son contact ait été démasqué. Il acheva son repas sanglant et nagea jusqu'à la rive nord. Cap sur l'entrepôt désigné par Ocelot. Le temps filait, plus vite que prévu. Heureusement, il atteignit bientôt un orifice creusé dans la surface rocheuse face à lui. Il s'engouffra en silence et s'allongea à plat ventre sur une plateforme surplombant une des issues de l'entrepôt. Jumelles en mains, il ne tarda pas à voir Sokolov, sorti de cellule et malmené par un soldat du GRU.

Il envisageait les différentes options qui s'offraient à lui pour le libérer, quand deux séries de pas résonnèrent dans un corridor bétonné donnant sur le ponton. Arriva d'abord un homme colossal que Snake, bien qu'il ne l'ait rencontré qu'une seule fois auparavant, ne risquait pas d'oublier de sitôt. Eva, le nez chaussé de petites lunettes, lui emboîtait le pas, extrêmement docile et muette comme une carpe. Elle n'osait garder les yeux sur lui, même s'il lui tournait le dos.

Comme Sokolov résistait, Volgin appliqua avec lenteur sa main sur l'épaule d'Eva, anticipant avec délice la souffrance folle qu'il s'apprêtait à lui infliger. Snake la vit recevoir le même traitement que lui. Des éclairs en série jaillirent de l'homme, passant à la femme, qui convulsa violemment. Son corps dévala les marches quand il retira sa main, mettant ainsi un terme au supplice. Sokolov, à ce spectacle, eut une réaction de réelle inquiétude.

- Tanya ! s'écria-t-il et Snake se prit à sérieusement douter d'Eva.

Était-elle vraiment liée au scientifique ? Ou n'était-ce qu'un mensonge de plus ?

- Chaque fois que vous résisterez, Sokolov, votre maîtresse en paiera le prix fort. Dois-je me répéter ?

Sokolov se rebella encore. Volgin sourit sadiquement. Il n'attendait que ça. Oh oui, donne-moi l'opportunité de te montrer... Il savait exactement combien de volts le corps de la blonde pourrait supporter en une seule décharge et même sur la durée. La chopant par le col, il la souleva avec une aisance déconcertante, comme si elle n'était qu'une poupée de chiffon. D'ailleurs, ses membres pendouillaient mollement dans le vide, privés de force. Sans cette poigne sur sa nuque, sa tête serait retombée. Cette fois, il plaça, non sans arrière-pensée obscène, la main sur son sein, celui derrière lequel se nichait son cœur. C'était une chose qu'il ne pouvait, ne pourrait jamais faire avec Ocelot. Trop de risque. Il avait failli le perdre pour bien moins que ça. Heureusement, il y avait cette garce pour faire office d'exutoire.

Le courant se déversa en elle, si fort que le fin tissu de ses collants se rétracta, se déchira. Ses muscles furent saisis de spasmes violents. Volgin la retenait toujours, quand Ocelot arriva sans crier gare. Le regard qu'il lui lança. Il était porteur de menace et de mort. Pas parce que Volgin la torturait, mais parce qu'il la tripotait. Tout se joua en un regard. Volgin sourit, d'un air de défi, et Ocelot, vaincu, sachant trop bien qu'il ne faisait pas le poids, se détourna, passablement énervé. Il marcha droit à Sokolov.

- Une petite minute, le traître.

Snake ne comprit pas là où il voulait en venir. Un bruit mat envahit la caverne. Volgin avait enfin lâché Eva, qui gisait à ses pieds, à moitié-consciente.

- Je suis d'humeur taquine, ricana Ocelot, avec un sourire qui ne présageait rien de bon. J'aime jouer.

Et j'ai envie de me défouler. Il y avait du bon à jouer les enfoirés. Il accomplit ses acrobaties rituelles avec ses deux revolvers, pour l'esbroufe ; ça fonctionna à merveille sur un couard tel que le chauve. L'humidité se fit sentir dans son caleçon. Ocelot décela sa peur, lisible dans ses yeux derrière ses verres épais. Merde, tu crains.

- T'es plutôt du genre chanceux ? répartit-il, narquois à souhait. Non ! Désolé, bien sûr que tu l'es pas ! Sinon tu serais pas là, pas vrai ?

Il rengaina un revolver, le lançant dans les airs pour qu'il retombe pile dans son étui, sans la moindre hésitation. En revanche, il conserva le second, dont il fit tourner le barillet vide. Dès l'instant où il était arrivé, Volgin ne le quittait pas des yeux. Il savait qu'il était question de vengeance, de colère, que Ocelot était fou furieux contre lui. Son petit blondinet ne s'en montrerait que plus créatif et incisif avec Sokolov. Pareil à un magicien présentant son plus beau tour, il extirpa une balle de sa cartouchière et la montra, pincée entre deux de ses doigts.

- Une balle... chuchota-t-il, ses pupilles dilatées d'excitation, ses lèvres dessinant un sourire malsain.

Un sourire empreint de domination, de prédateur face à sa proie. Un sourire que Volgin connaissait si bien pour avoir le même. Ocelot ne pouvait être le dominant avec lui, ni avec des combattants aguerris comme Snake. Mais avec ce pleutre de Sokolov, il pouvait reprendre du contrôle et il ne s'en privait pas.

- Pour trois revolvers.

C'était de la torture. Psychologique, bien plus efficace que celle atrocement brutale de Volgin, qui ne menait à rien, sauf la mort prématurée de l'interrogé. Le colonel le contemplait, fier comme il ne l'admettrait jamais. Et émoustillé aussi.

- Je vais tirer... sur toi, sourit le major, tendrement, comme s'il susurrait des mots d'amour. Six fois d'affilée. Prêt ? termina-t-il, avec un sourire carnassier.

A une vitesse spectaculaire, il commença à jongler avec ses trois armes, Sokolov reculant terrorisé, lui avançant, se calquant sur ses pas. Rien ne glissait ; rien ne tombait. Le cliquètement des gâchettes ponctuant la prouesse morbide. Et à chaque nouveau son, Sokolov qui s'effondrait comme un château de cartes balayé par la cruauté d'Ocelot, dont le sourire avait disparu pour une figure inexpressive, grave comme celle d'un bourreau. Au fond, les petits cris, les supplications qu'il lui adressait lui procuraient une jouissance sans bornes. Lui qui avait été contrôlé toute sa vie ne recouvrait un semblant de maîtrise que grâce à la torture. Là, il devenait tout-puissant aux yeux du supplicié.

Le vacarme quand Sokolov buta contre les caisses dans son dos et s'écroula par terre, les mains tendues, ouvertes vers lui, paumes offertes. Ocelot en frissonna de plaisir, bien que rien n'y parût. Dommage que ça devait se terminer si vite... Un léger nuage de vapeur s'éleva, lorsque la pisse chaude remplit le pantalon de Sokolov et inonde le sol gelé sous lui. Volgin ricana, si satisfait du spectacle ; Ocelot ne le décevait pas. Il initia une approche, dans son dos, tandis que le major, loin de se soucier de lui, continuait ses jongleries.

- Tu es chanceux... Pour cette fois.

A en croire son expression hautaine, sa voix marmoréenne, on aurait juré qu'il était déçu de ne pas être tombée sur la balle. Snake, pourtant, percevait un tout autre scénario ; Ocelot maîtrisait parfaitement ses tours de passe-passe. Selon lui, il savait exactement où se trouvait la balle et quelle arme actionner et dans quel ordre pour ne jamais tomber dessus. Un véritable prestidigitateur en somme. Avec des revolvers.

Il ne perdit ses moyens qu'à un unique instant. Il avait tenté d'ignorer Volgin, en dépit de son pas lourd et pesant, aussi menaçant que sa carrure et son regard. En vain. Et le colosse s'était arrêté juste derrière lui. Ocelot tressaillit, de peur. De peur qu'il sache quel jeu dangereux il jouait. ça n'était point le cas. Le colonel se pencha sur lui. Le jeune frissonna de plus belle. Toutes ses forces, son assurance, avaient été sapées en un instant. Il se sentait subitement redevenu impotent, tout petit et faible. Un enfant, prisonnier des griffes du monstre. Le monstre qu'il avait appris à aimer et dont il essayait désormais de se défaire, coûte que coûte. Tous les souvenirs qui renaissaient de leurs cendres, comme des fantômes exorcisés de leurs tombeaux. Il ralentit le rythme, afin de bientôt rengainer ses revolvers. Mais Volgin le lui interdit tout net.

- Non, non. Continue.

Ces mots invoquèrent dans son esprit les images qui allaient avec. Les moments avec lui. La tourmente coupable après la première fois, quand il avait eu l'impression de s'être offert au diable en personne. Oh non, qu'ai-je fait ?... Ocelot s'exécuta. Il fit comme il voulait. La tendance s'était inversée. Désormais, il était de retour au bas de l'échelle. Volgin tournait autour de lui, en l'admirant avec une sorte d'indécence. Comme s'il contemplait une statue très bien exécutée qui lui appartenait et qui n'était à présent révélée au monde que parce qu'il en avait décidé ainsi. Il se rapprochait insensiblement davantage à chaque tour.

Le parfum de la pétasse. Il emplissait les narines d'Ocelot, jusqu'à ce qu'il devienne si fort qu'il ne pouvait plus faire semblant. Il manqua un revolver. Mais une autre main le rattrapa. Ocelot regarda avec étonnement The Boss. Elle le sauvait.

- Ce numéro d'intimidation est-il vraiment indispensable ? s'enquit-elle, avec une politesse toute feinte.

Volgin n'apprécia pas du tout qu'elle interrompe leur divertissement. Il arqua les sourcils, furieux, ses rides du lion se marquant, tout son tissu cicatriciel se mouvant avec la peau.

- Vous n'avez pas à interférer dans mes rapports avec mon major.

Tellement de marques de possession en une seule phrase. Snake, avec toutes les années passées au côté de son mentor, la vit subrepticement se tendre, comme un arc sur le point de propulser sa flèche. Nul ne le décela ; il était le seul. Pour que cet infime élan ait passé outre son contrôle ordinairement si absolu, l'émotion qui la tourmentait devait être terriblement viscérale. Son regard cilla sans faiblir, comme si elle se raisonnait. Elle le tourna vers Ocelot, qui semblait perdu et contrit, pris entre deux feux.

- Tiens-toi à carreau.

Fais attention à toi. Le temps lui était compté. Aussi saisissait-elle la moindre occasion de l'observer discrètement, afin de graver des traits qu'elle aurait dû connaître par cœur dans sa mémoire. Il lui ressemblait énormément. Le fils de The Joy et The Sorrow, de deux antipodes ; il soufflait le chaud et le froid. ça semblait logique. Elle se surprit à s'interroger. Ses cheveux blanchiraient-ils, comme ceux de son père ? Elle n'ajouta rien et lui rendit son revolver sans tarder, sans barillet. Ocelot n'en crut pas ses yeux. Il la questionna du regard, éberlué.

- Il te reste beaucoup à apprendre, se contenta-t-elle de dire, réfrénant un sourire maternel.

Il devina à son regard qu'elle l'invitait à quitter les lieux, mais il savait Snake dans les parages. Et s'il avait besoin de son soutien ? Surtout, le colonel, en silence lui aussi, le retenait. Il ne lui conseillait pas de s'attarder ; il le lui ordonnait. Jamais il ne l'aurait châtié devant The Boss. Ocelot en était certain. Volgin faisait preuve d'une certaine révérence, voire de crainte, à son égard. Il se fia davantage à l'inclinaison de son cœur et respecta donc la volonté de Volgin. Il ne put voir le sourire infernal que ce dernier adressa à The Boss, alors qu'il le repoussait dans son dos et l'écartait d'elle.

- Et le chien de la CIA alors ? Il a survécu une fois... J'ose espérer que vous l'avez vraiment éliminé cette fois.

Il détesta la façon dont son regard dévia. Une sale nouvelle en perspective.

- The Pain est mort. Nous avons retrouvé son cadavre au fond de la Grotte Noire...

- Quoi ?!

Il entra illico dans une colère noire. Un vif éclair piqua Adam, qui se tenait non loin de lui. Le major connaissait les signes avant-coureurs de la crise ; elle arrivait à grands pas. Aussi s'empressa-t-il de s'éloigner. L'instant d'après, Volgin, d'un seul poing, enfonçait le mur titanesque de pierre brute. La puissance du choc projeta des débris à la ronde. Des éclats coupants entaillèrent Eva, toujours à terre et étourdie.

- Je croyais les Cobras les meilleurs...

The Boss saisit ce qu'il insinuait, l'accompagnant d'un regard insidieux. Il ponctua sa phrase d'un nouveau coup de poing fulgurant. Un autre s'ensuivit, imprévisible, qui arracha un sursaut à Eva et occasionna de nouvelles coupures. Ensuite, il retira lentement son poing de la cavité ; la pression retombait. Les fissures toutes concentrées autour du point d'impact filaient dans toutes les directions. Quand il pointa The Boss du doigt, les balles prisonnières de sa paume dégringolèrent et ricochèrent sur le sol. Un dernier éclair brilla le long de son bras, s'enroulant autour.

- Vous feriez mieux de régler le problème. Et vite. Avant le test final.

Il rétracta sa main d'un geste sec. Sinon... Son regard dévia très légèrement vers son jeune major. Le cœur de The Boss manqua un battement.

- Mes enfants s'en chargeront, assura-t-elle, avec une fermeté sans pareille.

Les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes et un homme en fauteuil roulant fit irruption sur le ponton. Snake fronça les sourcils. Il se souvenait de ce vieillard. Dans l'hélicoptère, au-dessus du pont. Il paraissait plongé dans le plus profond des sommeils tout de suite. Cependant, son fauteuil roulait, alors que ses mains pendaient sans toucher les roues, et s'arrêta sans effort de sa part, avant de buter contre une plaque en relief.

- The Fear mettra un terme à ses agissements et Khrouchtchev ne disposera d'aucune preuve contre vous.

- J'espère bien ! répliqua-t-il, cassant et dur.

Dans la seconde suivante, un homme au teint cireux et aux cheveux noirs de jais se matérialisait derrière le fauteuil roulant. Ses yeux reflétaient sa folie. Un rire dérangé le secoua violemment.

- C'est comme si c'était fait.

Aussi subitement qu'il était apparu, il s'éclipsa. Dans des bruissements de tissu, la surface de l'eau se rida, troublée. Puis le silence revint et elle fut de nouveau lisse. Le colonel, aussi dubitatif que méprisant, grogna tout bas :

- Vous feriez peut-être mieux de considérer des coéquipiers qui ne soient pas sortis d'un asile ou d'une maison de retraite.

Ses narines se gonflèrent à peine de colère, mais elle ne répondit pas à sa provocation ; elle était au-dessus de ça.

- Si jamais la tentative de The Fear devait se solder par un échec, The End prendrait le relai, décréta-t-elle, sans se départir de son flegme, sa main se posant délicatement sur l'épaule du vieil homme assoupi.

Dans un ricanement cynique, Volgin lui tourna le dos, cheminant comme s'il allait au hasard ; il n'en était rien. Il marcha jusqu'au bord de l'eau, frôlant sciemment Ocelot au passage. Il eut un rictus, devina qu'Ocelot retenait le même. Une goutte s'écrasa sur sa botte de cuir. Rapidement suivie d'une deuxième, puis d'une dizaine d'autres. Foutue flotte... Heureusement, il disposait de charmants instruments pour le distraire le temps de l'averse.

L'ondée s'amplifia en un clin d'œil. Les gouttes percutaient dans un claquement régulier le ponton comme des millions de minuscules bombes glaciales. Kuwabara... Kuwabara... Il chérissait ces mots. Il aimait les dire. Et, en même temps, il les exécrait. Il fit son mieux pour ignorer Ocelot, en dépit de la fureur et de l'attente qu'il percevait en lui. En présence de sa mère, qui les scrutait de ses yeux acérés, il ne pouvait se permettre trop d'indécence ; il avait besoin d'elle, encore un petit temps. Il lui restait toujours cette putain, à laquelle il n'était point attaché. Moins bien qu'Ocelot selon des considérations de pur plaisir, de penchant, mais un défouloir tout indiqué. Il savait ce qu'il pouvait se permettre et avec qui.

Le major le vit se diriger vers Eva. Son cœur bondit brutalement contre sa cage thoracique, si fort qu'il lui sembla la fracasser. Il voulait rompre le lien ; il avait abandonné l'idée de le changer, de rester à ses côtés toute sa vie durant, alors pourquoi le fait qu'il convoite quelqu'un d'autre le blessait-il toujours autant ?Des émotions contraires se bousculaient en lui. Son regard céruléen transperça la femme, une victime qui ne souhaitait point l'être. Mais Adam se fichait de ça. La lucidité lui faisait défaut, chaque fois qu'il en revenait à son prétendu père adoptif. J'ai tellement enduré pour lui. Tu ne le mérites pas.

Pas de mère, pas de père. Juste lui. Juste toi. Il ne pouvait tolérer qu'il lui préfère une étrangère, alors que lui avait toujours, absolument toujours, été à ses côtés, envers et contre tout. Il essaya de se raffermir. Il est insignifiant. Un malade, un sadique, parmi tant d'autres, sur cette vaste planète. Une vérité à laquelle il ne pouvait se résoudre. C'est un enculé, sans cœur. Mais c'était la seule figure parentale qu'il ait eue. Qui lui avait glissé pour la première fois un flingue dans les mains ? Lui. Qui lui avait fait l'amour ? Lui. Qui l'avait éduqué d'arrache-pied ? Lui. Qui avait été là dix années durant ? Toujours lui.

Alors, oui, le mal l'excitait. L'ivresse de se sentir l'équivalent de Dieu, d'avoir une vie entre ses mains. Mais n'était-il pas comme lui ? Comme lui... Faire comme lui, pour qu'il ressente ce que je ressens. Un plan germait doucement dans son esprit. Ignoble, révoltant. Mais c'était peut-être le seul moyen. Le moment n'avait pas duré plus de quelques secondes pour ceux qui y assistaient, mais, pour Ocelot, il s'était éternisé des siècles durant. Personne, comme le colonel, ne l'extrayait ainsi du cours de temps. Il regarda son amant, avec insistance.

- Colonel.

The Boss le sanctionna sur-le-champ, d'un regard alarmé. Elle lui reprochait de jouer avec le feu ; son fils s'était déjà bien assez brûlé.

- Je désirerais vous parler.

Un ton poli uniquement pour préserver les apparences. Il était au bord de l'implosion en réalité.

- En privé, se hâta-t-il d'ajouter ; il en omettait Snake dissimulé quelque part, dans les rochers les surplombant.

Le colonel lui concéda de bonne grâce l'entretien.

- Très bien.

Puis il claqua des doigts, enjoignant un garde à emporter Eva dans son bureau. Il fronça les sourcils, The Boss semblant ne pas prendre en considération ses commandes. Il insista, dardant sur elle un regard tout aussi pressant et autoritaire :

- Vous pouvez disposer. Il me semble que des affaires urgentes vous réclament.

Elle n'avait pas le choix. Pour éviter tout conflit, elle rompit les rangs. Il louvoya entre le vieillard, laissé sur place, et Ocelot, qui semblait de plus en plus à fleur de peau. Quand il fut assuré qu'elle ne se remontrerait pas, il ne parla pas. Il alla directement au major, qui le repoussa sans rudesse.

- Et lui ?

- Un centenaire qui fait sa sieste ? ricana Volgin. Qu'est-ce qu'on en a à foutre ?

Son rire s'acheva dans un raclement de gorge rauque. Il revint à la charge. Ocelot le repoussa sans le toucher, cette fois.

- Ne m'approche pas. Tu empestes encore son parfum. ça m'rend malade.

Un large sourire content éclaira cruellement le visage couvert de cicatrices.

- Alors c'est juste pour ça ? le railla-t-il.

Le major faillit brandir son revolver, avant de se rappeler que le barillet en avait été ôté.

- Le vrai problème est... Je ne reçois pas ce que je te donne.

Tout l'amour que je t'apporte.

- Je n'arriverai pas à tourner la page tout seul.

Le reflet dans le miroir était toujours détesté et flou. Les abus, les coups. Son corps n'en portait plus de marques visibles, mais lui avait envie d'en sortir, comme s'il était resté sale et imprégné dans cette peau usagée. Comme si le dommage ne disparaîtrait jamais. Avant que des sentiments ne naissent, il éprouvait tant de dégoût, même pas vis-à-vis de son agresseur, mais de lui-même. Il se trouvait répugnant, repoussant. Jamais il n'aurait imaginé pouvoir plaire à quelqu'un. Quand il se regardait, il ne percevait qu'un être en miettes, sans intérêt. Devenir le partenaire attitré de Volgin, développer des sentiments pour lui, avait lentement conduit au pardon et avait contrebalancé toute cette mésestime qu'il se portait. Il avait l'impression que, s'il le laissait encore s'éloigner, il perdrait tout espoir de se reconstruire, de pouvoir contempler son reflet sans haïr ce qu'il voyait.

Il espérait que son affection pour Volgin, s'il la lui retournait, agirait comme un pansement. Mais, voilà, Volgin ne donnait rien. Il prenait, prenait toujours plus, et c'était tout. Il fut agréablement surpris ; s'il observait le silence, au moins Volgin ne se moquait plus de lui ; il avait cessé de rire. Ocelot ne savait par où débuter, chamboulé comme il l'était. Il voulait juste crever l'abcès.

- Je ne peux pas oublier.

Une pause pour reprendre son souffle déjà écourté.

- J'aimerais partir et je peux pas. Je peux juste pas !... Et j'aimerais tellement pouvoir te tuer. Mais ça servirait à rien. J'aurais juste encore plus mal... Je me le pardonnerais jamais.

Le colonel demeurait de marbre, d'aspect seulement. Il n'était pas la personne à qui on s'ouvrait. Les confessions du major, lors de la dernière nuit qu'ils avaient partagée, après cinq ans de silence lisse, l'avaient déjà étonné, mais il était encore moins préparé à des reproches. C'était toute la différence entre Ocelot et les autres ; lui le traitait comme un humain, parfois, pas comme un supérieur. ça indisposait, excédait Volgin, tout en lui faisant un bien immense.

- Je me demande qui je suis... Je... ne veux pas être ta marionnette.

Une putain de plus.

- Adamska, tu sais comment je fonctionne.

Ils conversaient en russe. Dans l'énervement montant, ils parlaient vite, surtout Ocelot, qui craignait qu'un indésirable ne capte leur échange. Il ne se fiait pas à ce vieillard soi-disant endormi et il sous-estimait Snake.

- Tu sais combien putain de fois j'ai voulu crever ?! Oh oui, tu sais ! Mais... j'en étais jamais capable...

Même me tuer... je n'y arrive pas. Au dernier moment, il avait toujours hésité, puis renoncé à son dessein. Les yeux de Volgin s'amincissaient, perçant comme ceux d'un rapace, assassins. Le jeunot s'enflamma en un éclair.

- Je le méritais ? C'est ça ? Dis-le !

Le colonel le rappela immédiatement à l'ordre.

- Ne me force pas à te corriger, comme quand tu étais petit.

Il se tut un instant, puis soupira d'une voix assez lasse :

- Quand tu auras cinquante ans, comme moi, tu verras les choses différemment.

Pressant l'épaule plus osseuse qu'elle ne le paraissait, rehaussée par l'uniforme spetsnaz, il reprit :

- La pute appartiendra bientôt au passé.

Sa promesse fut accueillie par un léger sourire machiavélique d'Ocelot. Le colonel ricana tout bas et se courba pour se mettre à sa hauteur et chuchoter dans le creux de son oreille :

- Tu n'as pas idée d'à quel point j'ai envie de toi tout de suite... mon p'tit rebelle.

Le major se mordit la lèvre inférieure, son sourire ne passant plus du tout inaperçu. Il recommença à s'exprimer en anglais et Snake commença à se demander si tout n'était pas prévu de A à Z, si ce gringalet ne s'avérait pas un génie de la manipulation.

- Je m'inquiète pour nos projets, Volgin.

- L'américain ? devina-t-il sans peine.

- Oui, répondit le blondinet sans détour. J'ai eu affaire à lui à plusieurs reprises... et il est bon.

Il avait volontairement choisi ce qualificatif-là. Une ombre de jalousie et d'agacement passa sur le visage aryen de Volgin. Il se détourna ; il n'escomptait pas révéler son énervement si ridicule à Ocelot et le laisser penser, par la même occasion, qu'il avait de l'emprise sur lui.

- Peu importe. Même s'il bute les Cobras, il n'accédera jamais à Groznyj Grad et Sokolov finira le Shagohod dans les temps.

Comme il ne le surveillait pas et que les paupières de The End étaient toujours résolument closes, Ocelot se permit de jeter un regard à la ronde, à l'attention de Snake. Ce dernier reçut le message. Si jamais il ne parvenait pas à extraire Sokolov avant leur départ, il saurait quelle serait sa prochaine étape. Il capta le regard si vivant du jeune, qui se dirigea vivement vers une porte close. Celle que Snake devrait emprunter pour tenter de libérer en urgence Sokolov. Le passage derrière n'était point gardé, contrairement aux autres issues.

Les yeux d'Adam se baissèrent. Maintenant, je vais t'offrir une chance. Le jeune homme contourna Volgin, frôlant de ses doigts agiles son biceps, les laissant courir jusqu'à la main.

- Tu as tant confiance en ta forteresse...

Il jouait les amoureux si bien sûrement parce qu'il l'était réellement. Il disparut dans l'ombre immense du colonel. Dans ses jumelles, Jack entrevit les lèvres du colonel remuer, très faiblement. Il lui murmurait quelque chose. Quelque chose qui apaisa le major. Tu es spécial. Le jeune émit un rire mutin, faussement pudique.

- Tes yeux... murmura-t-il tout bas, afin que personne n'entende un traître mot. Je connais si bien ce regard... Colonel... Je suis meilleur qu'elle.

Il perdit contenance quand Volgin ricana :

- Je sais. Tu prends tout ça trop à cœur... Quand tu seras plus vieux, tout sera plus simple.

Ocelot s'apprêtait à répliquer, mais il le coupa net :

- Tu confonds tout.

Deux interprétations possibles. Ocelot garda celle qui ne le brisait pas totalement. Le sourire enjôleur, le clin d'œil engageant. Les deux hommes échangèrent un coup d'œil complice et ne tardèrent pas à quitter le ponton. Le cadet ne s'attarda qu'une seconde plus, le temps de regarder vers des caisses amassées non loin de l'eau. C'est pour toi. Jack reçut le message cinq sur cinq. Il avait placé quelque chose entre les boîtes, à sa destination.

Le major et le colonel s'éloignèrent à peine. Ils traversèrent un corridor, s'arrêtèrent face à la porte d'une salle faisant office de réserve d'armement. Nul ne les dérangerait ici. Leurs attitudes glaciales, contenues, ne reflétaient en rien leurs esprits échauffés. Adamska bouillonnait littéralement. Il passa la porte que Volgin ouvrit pour lui. Aussitôt qu'elle fût close, l'homme se jeta sur lui. Ils se débarrassèrent de leurs manteaux, ouvrirent leurs ceintures, chaotiquement, leurs mains se rencontrant dans l'urgence. Leurs bouches se fracassèrent l'une contre l'autre, happant ce qu'elles pouvaient attraper. S'il n'avait pas été si impatient, Ocelot aurait souri, en sentant les reliefs sinueux des cicatrices traversant les lèvres pressées contre les siennes. Son corps soulevé dans les airs trembla au choc de son dos contre le mur gelé.

Son foulard entre ses dents, afin de taire tout son, ses bras enlaçant son cou, ses jambes serrés autour de sa taille, ses mains s'accrochant pour ne plus jamais le perdre. Il ne leur arrivait que rarement de coucher ensemble de cette manière, naturellement, sans artifice, sans jeu sordide comme préliminaires. Même s'ils étaient désormais seuls, il chuchotait, parce que certains mots restaient comme offensants à formuler.

- C'est toi que je veux...

ça ne s'effacera pas.

- Je t'aime...

Comme s'il récitait une psaume tout droit sortie de quelque évangile, il le répéta encore et encore. Les temps étaient durs. Ils l'avaient déjà été et ils étaient passés. Il fallait juste faire face une nouvelle fois, tenir le coup jusqu'à ce que l'horizon s'éclaircisse. Il n'abandonnerait pas sa mission. En restant dans ses forts, en se comportant en seigneur, jamais Volgin ne réaliserait quoi que ce fût. Que l'héritage lui soit dérobé serait un mal pour un bien. Les muscles hyper contractés du géant se délièrent légèrement sous ses doigts. Calme-toi. Avec moi, tu peux.


Dans quel pétrin je me suis fourré... Au cours de toutes les missions qu'il avait accomplies, il en avait rencontrés des "particuliers", des givrés, mais rarement à ce point. Snake gardait les yeux rivés sur The End, toujours en arrêt face au bassin, comme oublié. Il déplorait d'en arriver à cette extrémité, mais la fin justifiait parfois les moyens. Et ce n'était pas comme si ce sniper était de la première jeunesse. De toute évidence, il avait vu défiler plus d'étés que la majorité des gens.

Surprenant à quel point tout avait été calculé. Jack saisit le SVD qu'il dénicha dans un recoin enténébré, placé à l'abri des regards entre deux dents de pierre, dans la falaise. Pas une attention d'Eva, au vu de sa condition, mais d'Ocelot. Il arma le fusil équipé d'un silencieux, rampa de quelques centimètres, le plus silencieusement possible. Un microscopique fragment se détacha du rocher plat, sur lequel il s'aplatit, et tomba dans l'eau. Un crissement retentit sur-le-champ. Le vieillard avait ouvert un œil globuleux et veiné et scrutait les environs.

Snake ne frémit pas. Il se fit parfaitement immobile et appliqua son œil contre la lunette. Il ralentit son rythme cardiaque, afin de prévenir le plus dérisoire tremblement, qui aurait largement suffi à le faire manquer sa cible. Il l'abattit, d'un seul et unique coup. La balle perfora le crâne et se planta dans le mur déjà endommagé par Volgin. Sans perdre une seconde, l'espion se jeta à l'eau. Il nagea jusqu'au ponton et se hissa. Une patrouille ne tarderait pas à venir traîner par ici. Il se pressa vers les caisses, qui semblaient peser une tonne, mais il parvint à les faire glisser sur le sol détrempé. Il découvrit le paquet laissé pour lui, songea aussitôt à un moyen de filer avec Sokolov, s'il parvenait à fuir avec lui. Il s'avéra que le colis contenait en fait une combinaison furtive, plus appropriée à l'infiltration. Il l'enfila prestement, se débarrassa de tout ce qui l'encombrait, en le lestant afin que le tout coule au fond du lac sans laisser de traces.

Fin prêt, il se précipita vers la porte désignée plus tôt par son contact. Il la franchit sans un bruit, tomba nez-à-nez avec un garde. Il plaqua sa main sur la bouche du soldat prêt à s'égosiller. Désolé, vieux. Il lui claqua les cervicales d'un geste sec. Le craquement fit tiquer Volgin.

- T'as entendu ?

Tu parles que j'ai entendu. Mais Ocelot ricana doucement. Lui se doutait de qui provenait le son. Et il fallait à tout prix qu'il ne soit pas découvert. Naturellement, il ne plaçait à peine qu'une once de confiance en Snake. Si Volgin l'attrapait et le soumettait à la question, sa langue se délierait-elle ? Oui... il révélerait tout, il craquerait comme n'importe quel couard ; il ne pouvait soupçonner que Snake était bien trop brave et endurant. Il ne songeait qu'aux conséquences de sa trahison. Si l'information s'éventait, Ocelot perdrait absolument tout. "L'affection" de son colonel en premier.

- La ronde des soldats... prétexta-t-il, en faisant de son mieux pour capter toute son attention et le garder sur lui.

- Si y en un qui entre, je l'éviscère... grogna le colosse et il ricana, sur un ton malsain. Tu miaulais pas assez fort, chaton...

Snake cessa tout mouvement jusqu'à ce que ces bruits grossiers, répugnants, humides, en provenance du placard, ne reprennent. Le sexe ne disait rien à Snake ; il n'était pas asexué. Seulement, il ne figurait pas parmi ses priorités. Quoi d'étonnant pour un homme passant le plus clair de son temps à déjouer des complots d'une gravité exceptionnelle ? Il gardait en permanence la tête froide. Une nécessité dans ce métier.

Il se faufila dans le corridor mal éclairé, qui aboutit sur une grande salle. Les deux soldats qui arpentaient les lieux furent rapidement mis hors d'état de nuire. A court de munitions, pressé par le temps, il dut les égorger. Il n'essaya pas de tirer les cadavres à couvert ; le sang sur le sol le trahirait de toute manière. Le couloir face à lui devait conduire aux geôles. Mais il se heurta aux grilles, impossibles à franchir. Un énorme cadenas les maintenait closes. Putain !

Snake s'empressa de fouiller les dépouilles, sans succès. Il ne récupéra que des balles. Le son de pas, beaucoup trop pesants pour appartenir à un homme normal, retentirent de là où il venait. Le colonel ! Il ne restait qu'une seule échappatoire. Sans perdre une seconde, Snake se rua dans le conduit et progressa aussi vite que ses membres et l'espace réduit le lui permettaient. Des exclamations de furie pure éclatèrent dans la pièce derrière lui. Les corps avaient été repérés.

Il décampa de l'entrepôt, alors que le colonel rappelait ses hommes à l'ordre. Il croisa les doigts pour qu'il ne passe pas un savon à Ocelot, pour qu'il ne fasse pas le rapprochement entre l'attitude plus qu'avenante du blondinet et son passage. Il ne risquait pas de le recontacter de sitôt ; heureusement, le major lui avait donné une piste à suivre. Son prochain objectif : Graniny Gorki. Le scientifique Granin.


A l'entrepôt, le départ pour la forteresse s'effectuait dans la panique. Sokolov avait été localisé par l'espion. Ils avaient frôlé la catastrophe et Volgin ne décolérait pas. Ce gêneur bénéficiait forcément d'un appui intérieur. Les preuves de son passage s'additionnaient. Le cadavre de The End, retrouvé exécuté froidement dans son fauteuil roulant ; les soldats à la gorge tranchée. Par chance, comme il détenait toujours Sokolov, Volgin jugea préférable de quitter sur-le-champ pour la forteresse, plutôt que de procéder à la recherche d'autres indices. Ses hommes ne débusquèrent donc ni le SVD, ni le paquet jeté par Snake dans l'eau. Rien de concret ne le liait donc à Ocelot ou à quelqu'un de précis dans le camp.

Adam marchait sur des œufs. A chaque pas, il avait l'impression que la terre allait se fracturer sous ses pieds, pour l'engloutir. Il restait cantonné au fond du hind, craignant un électrochoc de Volgin. Électrique au sens propre et figuré du terme. Celui-ci ne disposait d'aucune preuve contre lui, mais, quand il était dans cet état, il était imprévisible, frappait aveuglément. Il aurait pu électrocuter, éviscérer n'importe qui. Du moins, c'était qu'il croyait. Mais il était une erreur qu'il ne commettrait pas, même aussi hors de lui.

Ocelot avait tout misé sur le fait que la perte de l'héritage des Philosophes et, par là-même, de toutes ses propriétés, matérielles et humaines, les uniraient enfin, Volgin étant alors dépossédé de tout et éloigné de toutes les tentations. Il y avait fort à parier que Raikov ne s'intéresserait plus à lui, ne lui accorderait plus la moindre faveur sexuelle, s'il était réduit à un militaire désargenté sans avenir. Mais, dans ce dénuement total, Ocelot resterait à ses côtés. Il serait le seul et Volgin réaliserait enfin ce qui comptait réellement. Cette manigance d'Ocelot pouvait sembler horriblement cruelle ; elle s'alimentait de son désespoir. Il ne savait plus comment lui ouvrir les yeux. Et abandonner ? Non, hors de question.

Le voyage vers la forteresse se déroula dans le silence le plus complet et la tension la plus insoutenable. A maintes reprises, le colonel se dressa d'un bond et Ocelot crut que son heure était venue. Invariablement, il l'évita, ne posa même pas ses yeux sur lui, comme s'il craignait de succomber, et s'en prit à Eva. Adam crut qu'elle ne survivrait pas au trajet. Malheureusement, il se trompait. L'amour le rendait cruel.

Tout le monde parut content d'être arrivé. Groznyj Grad, qui méritait sa réputation de "Cité terrible", se dressait, immense, disproportionnée, dans son écrin de montagnes. Adamska n'avait pas adressé la parole au colonel, se terrant dans le mutisme afin de ne pas attiser sa fureur et l'attirer sur lui. Sa conscience pesait terriblement lourd. Les hélicoptères atterrirent sur la piste gigantesque et, de lui-même, Volgin étendit sa main vers lui. Agréablement surpris, Ocelot la saisit. Ils échangèrent un sourire éphémère. Il l'aida à descendre et, immédiatement, Ocelot sut qu'il était hors de danger.

Pendant que Sokolov était emmené vers sa nouvelle prison et que Volgin, aussi charmant qu'il ait pu paraître l'instant d'avant, fêtait dignement ses retrouvailles avec Raikov, Adam s'isola. Il rétablit le contact avec Snake. La voix que celui-ci entendit n'était pas celle du m'as-tu-vu fanfaron qu'il avait affronté à deux reprises.

- Snake ?

Il ne s'attendait pas à avoir si vite de ses nouvelles, surtout pas après l'incident de l'entrepôt.

- Ocelot, j'ai trouvé Granin.

Mais le major ne semblait plus du tout s'en soucier. Il le contactait dans une perspective tout autre. Il le coupa net, pas d'humeur à transiger.

- Jure-moi de ne pas tuer Volgin, quoi qu'il arrive.

Snake eut un léger mouvement de recul, teinté de confusion. Il répondit aussi calmement que possible dans ces circonstances curieuses :

- C'est un des buts que l'on m'a fixés.

Le major crut perdre la tête. Sa main se serra instinctivement autour de la poignée d'un de ses revolvers, prête à dégainer et abattre l'homme malheureusement absent. Il reprit pied, à grand peine. A la colère succéda subitement la peine. Sa façade contrôlée se craquela misérablement.

- Je t'en prie...

Snake se dit qu'il avait mal entendu. Le russe ne suppliait jamais. En tout cas, jamais il ne se serait abaissé à l'implorer lui. Avant maintenant.

- Il est tout ce que j'ai.

Un aveu lourd de culpabilité, comme s'il regrettait lui-même cet amour. Il devait vraiment être au bout du rouleau. Jack ne le prit pas en pitié, mais un tel gaspillage... Il était difficile de fermer les yeux.

- Mais ton affiliation à la CIA, au KGB...

- Pourquoi crois-tu que je m'abaisse à coopérer avec toi ? fulmina Adam, ses joues s'empourprant. Pour lui ! Pour qu'il revienne vers moi uniquement !

Si perturbé. Snake oscillait entre la compassion et l'incompréhension.

- Ocelot, tu as davantage de valeur que tu ne le penses et tu n'as besoin de personne.

Le travail en équipe incluait ce type de "management". Un ricanement des plus amers lui parvint.

- Personne ne s'est jamais soucié de moi. Personne, sauf lui.

Si bien qu'il courait après la moindre chance de le satisfaire, pour lui extorquer un mot, un geste. Comme s'il était une addiction. Snake tâcha de le raisonner, sans le brusquer. Il remerciait ses professeurs de psychologie, durant sa formation ; certes, il n'était pas thérapeute, mais il avait une assez bonne idée de l'état d'esprit si fébrile et ravagé dans lequel Ocelot se trouvait.

- Je me soucie de toi, moi.

Sa détresse émotionnelle le touchait. C'était la chose la plus honnête, la plus épurée, qu'il ait jamais perçue dans ce monde obscur de l'espionnage. Totalement contre-productive au demeurant.

- Mais bien sûr ! s'écria sur-le-champ le jeunot et Snake dénota un curieux mélange de joie et de haine dans sa voix, comme s'il voulait y croire, mais n'osait pas. Je pense plutôt que tu es comme mon mentor ! A part votre mission, vous ne voyez rien !

- Je vois comment tu as préparé ma venue à l'entrepôt, en un temps record. Je vois comment tu me guides. Ocelot, si j'avais eu neuf ans de moins, si j'avais eu ton âge, je me demande si j'aurais gagné nos duels. Je suis honoré de bosser avec toi sur ce coup.

Il fit mouche. Il toucha même en plein dans le mille, en plein cœur. En dépit de tout le mal que le russe disait de lui, il l'admirait profondément. C'était d'une évidence telle qu'Eva s'en était aussi rendue compte. De blessante, la voix du major devint touchante. Elle s'adoucit.

- Merci...

Rien ne t'obligeait à me réconforter. Surtout que ce n'était pas le genre de cet homme un brin bourru et taciturne de converser de manière aussi personnelle. Ocelot en fut d'autant plus affecté. Très positivement. Il toussota, extrêmement embarrassé de s'être ainsi laissé aller. Tout le contraire d'un professionnel. Jack embraya sur un autre sujet, pour dissiper le malaise.

- J'ai rencontré Granin. Il était saoul comme un cochon. Au départ, il refusait de m'aider. Il ne porte pas Sokolov dans son coeur.

- C'est peu de le dire, agréa Ocelot, en s'évertuant à tuer ce sourire flottant sur ses lèvres, par honte.

En vain. Être complimenté. Enfin. Par quelqu'un qu'il estimait professionnellement. Il en avait rêvé. Il vivait habité par la constante obsession de se prouver qu'il méritait de vivre.

- Tu as pénétré dans le labo sans encombres ? Inutile de préciser qu'il te faut à tout prix éviter de te faire remarquer en ce moment

- J'ai malmené un de ces rats de laboratoire, mais pas d'effusion de sang. Je lui ai comme qui dirait emprunté sa blouse.

Ocelot étouffa un rire, alors que son esprit concevait un Snake en tenue de parfait intello, lunettes sur le nez et cheveux faussement coiffés. Le brun s'en rendit compte. Il n'en éprouva aucun ressentiment à son encontre. Au contraire, il sourit légèrement, ravi de lui changer les idées.

- Granin m'a parlé du Metal Gear, mais je n'ai pris aucun de ses plans. En outre... il m'a remis une clef, poursuivit-il. Apparemment, elle me permettra d'accéder à Svyatogornyj.

- Ce vieil alcoolique grincheux n'a pas la moindre raison de te mentir. Retourne à l'entrepôt de Ponizovje. Je te fais confiance pour la suite.

Puis, sur un ton nettement plus complice qu'auparavant, il murmura :

- Un agent de ta qualité trouvera sans peine dans quelle serrure cette clef va.

Il perçut indistinctement le rire discret, mais bien présent, de l'américain. Ce son lui réchauffa davantage le cœur. Sa bonne humeur et son optimisme retrouvé s'évanouirent brutalement, quand, soudain, tout son se tut. Un coup, un léger rire et, l'autre, plus rien. A un sifflement, succéda le bruit caractéristique d'un corps s'écrasant sur le sol. A une dizaine de mètres, l'herbe se plia en vagues sous un corps invisible atterrissant, puis roulant afin d'amoindrir le choc de la réception.

- Snake ?!

Tout l'organisme du brun s'engourdissait à une allure irréelle. Un tremblement réflexe s'empara de ses doigts, remonta son bras jusqu'à son épaule ; la toxine progressait dans son système veineux. Il essaya de respirer, y arriva à peine, comme si sa gorge enflait et, obstruée, ne laissait plus un souffle d'air gagner ses poumons en feu.

- Snake ! Réponds !

Ses pieds. Il ne les sentait plus. Ses doigts non plus. Des traces de pied se dessinaient dans la terre. Ils allaient dans sa direction. Peu à peu, The Fear se révélait. Ses jambes, puis son torse et enfin son visage vipérin. Dans le codec, s'époumonait Ocelot.

- Reprends-toi putain !

L'altruisme n'était pas le seul motif d'Ocelot. Si Snake était retrouvé mort, avec son codec branché sur sa fréquence, il était fini lui aussi. Il s'accroupit auprès de sa proie entrée en tétanie. Il connaissait les étapes sur le bout de doigt. Son poison avait été testé et re-testé sur les lapins pullulant dans le coin. Le fou se lécha les babines de sa langue démesurée, noirâtre.

- Snake ?! Reste avec moi !

The Fear offrit son sourire le plus immonde à sa proie convulsant. Sa langue, fourchue comme celle d'un serpent, passa et repassa sur ses lèvres. Ses yeux reptiliens reluisaient.

- Douloureux, n'est-ce pas ?

Un filet de bave écumeuse dégoulina de la bouche entrouverte de l'empoisonné.

- Le poison est toujours la garantie d'une mort certaine, mais si lente.

Snake toussa, le liquide envahissant sa trachée bloquée. Le codec bourdonnait tant Ocelot lui hurlait de se ressaisir. Même si, objectivement, il avait perdu tout espoir que l'américain s'en sorte. Celui-ci tâcha de rassembler ses pensés, de se concentrer sur la face repoussante, animale, penchée sur lui. Il ânonna, ressentant le moindre mouvement de sa langue plus lourde qu'un pavé, comme enduite de plâtre :

- C'est... un truc... de lâche...

Ocelot en resta sans voix. Merde. Il a des couilles. Son corps le lâchait, ne lui obéissait plus, mais qu'importait ! Il continuait de lutter. Pire, il agressait son adversaire. Faisant de son mieux pour oublier la souffrance sans bornes, à laquelle même son entraînement ne l'avait pas préparé, il le provoqua de nouveau :

- Tu... perdrais... sans ça ? Pas vrai ?

Susciter sa colère, piquer son ego, voilà son plan. C'était quitte ou double.

- Membre de l'unité Cobra... Mon cul...

Les yeux dorés, fruits de maintes chirurgies insensées, s'agrandirent, puis s'amincirent à l'extrême. Un sifflement serpentin jaillit de l'enclos des lèvres sombres. La seconde suivante, d'un geste rapide, The Fear plantait une seringue dans l'avant-bras de Snake et poussait son piston, lui injectant ce qu'elle contenait. Tout aussi brutalement, il tira sur l'aiguille pour l'arracher.

- Tente ta chance, fils de The Boss.

Et il s'évanouit en un clin d'oeil. Le sérum agissant aussi promptement que le venin, Snake récupérait ses forces petit à petit. Il remua ses doigts, en redressant le buste. L'herbe se couchait là où The Fear passait. Soudain, plus de traces. Il avait dû grimper dans un des centaines d'arbres l'entourant. Un des pieds de Snake quitta sa posture crispée, comme pris de crampes. Ses veines devenues apparentes se dégorgeaient. Ses cellules ne s'asphyxiaient plus. Elles se regorgeaient d'oxygène en un éclair, si bien que ses muscles étaient prêts à fournir l'effort le plus intense.

Une volée de carreaux d'arbalète se planta autour de lui. Il les esquiva tous. Le danger masquait sa douleur et lui faisait oublier que tous ses membres n'étaient pas encore fonctionnels. Une fois à couvert, il s'écria :

- Hé ? Toujours là ?

- Merde, tu m'as foutu la trouille ! le tança le major.

Le brun scrutait les hauteurs. The Fear s'y tapissait forcément.

- File ta fréquence. Je te rappelle après, promit-il à son équipier.

La réponse d'Ocelot ne se fit point attendre.

- Va te faire foutre.

Mais sa voix sonnait rassuré, heureuse. Snake refréna un léger sourire. Il n'avait pas le temps pour une joute verbale. Tout de suite, il avait plus important à régler.

- Je reprendrai contact, affirma Adam, en insistant bien sur le premier mot, et Snake ne contesta pas ; il entretint l'illusion qu'il tenait les rênes. Je t'accorde dix minutes pour te débarrasser de ce guignol.

Son Altesse est trop bonne. Un peu trop familier pour l'heure. Ocelot n'apprécierait pas qu'il le taquine de la sorte. A la place, il chuchota d'une voix quasi-inaudible, tout en essayant de localiser The Fear :

- Je vais dormir tranquille, parce que je sais maintenant que mon pire ennemi veille sur moi.

- Tu dois adorer ce film, rit doucement le major, non sans un brin d'angoisse ; tout n'était pas joué.

Il parut hésiter un instant. Finalement, il céda.

- Sois prudent.

Rien de plus, mais c'était déjà énorme. La liaison fut aussitôt rompue. Snake sondait toujours les feuillages, mais The Fear se déplaçait avec une agilité animale, en s'adaptant parfaitement aux contours des bois, indécelable. Le vent qui se levait ne facilitait pas la tâche du brun.

- Agis vite ! le héla tout à coup la voix gouailleuse. L'antidote ne fera pas effet éternellement !

Il y recourait souvent et elles avaient pris un sale coup lors de sa dernière expédition, mais il ne pouvait compter que sur elles en pareille situation. Snake sortit ses lunettes infrarouges. Maintenant, je te vois. Enfoiré. Une flèche enflammée fusa pour se planter près de lui. Une autre se perdit dans le bosquet derrière lequel il se tapissait. La bise ne suffit pas à étouffer le brasier et, en un instant, la clairière s'embrasait. Snake ne put rester au sol ; la chaleur devenait insupportable. Il trouva refuge dans les branches d'un arbre.

Tout à coup, un poids tomba sur lui et il faillit bien chuter de la branche. Des mains enserrèrent sa gorge. Snake se débattit furieusement, brisa l'emprise, mais, dans la bagarre, ses lunettes se détachèrent et chutèrent dans les flammes qui s'élevaient sous eux et léchaient le tronc, dont l'écorce se lézardait. Le regard de Snake erra, hagard. Il l'avait perdu de nouveau. Une balle perfora subitement sa cuisse. Snake fit un écart, aussi important que la largeur de la branche le lui permettait. Il évita ainsi un second tir, mais le bois fragilisé par la chaleur craqua sous ses pieds. Il perdit l'équilibre et se retrouva suspendu au-dessus de l'enfer rouge.

- Le feu purifiera les impies...

The Fear redevenait visible, au fur et à mesure qu'il marchait vers lui. Son regard louvoya sur les doigts rougis, brûlés, de Snake, agrippé à cette branche comme à sa vie. Il voulait survivre, à tout prix. Il avait tant de volonté. Le Cobra ricana. On verra à quel point... tu veux vivre. Sa main plongea dans son dos et reparut armée d'un poignard.

- Dis-moi, as-tu peur à présent ? murmura-t-il, sa voix entrecoupé des crépitements des flammes et du bois carbonisé.

La lame caressa les doigts. Snake réfréna le réflexe de les rétracter. Il serra les dents et planta son regard volontaire dans celui mordoré de The Fear. Le brasier s'y miroitait. Les flammes dansaient au creux de ses pupilles en fente. Subitement, l'homme araignée glissa, sur un ton presque serein :

- Tout se terminera un jour.

Il entailla un premier doigt. Il ne le trancha pas. Il se contenta de le cisailler. Snake tint bon, ne lâcha pas prise. The Fear ne stoppa pas en si bon chemin et, bientôt, les mains de Snake furent nappées d'écarlate. Soudain, il brandit furieusement son couteau, prêt à empaler la droite. Cette fois-ci, Snake la retira. Une seule main le retenait désormais, suspendu entre la vie et la mort. Les muscles de ses bras tiraient atrocement, exténués. The Fear éclata de rire ; il se réjouissait que le jeu se poursuive.

- Tu es coriace !

Si un regard pouvait tuer... Snake ne se laissa pas déconcentrer. Le tordu était si euphorique, ses sens attisés par le feu, le sang, son ennemi à sa merci, qu'il ne prit pas garde à la main libre de l'agent qui dégainait le coutelas plaqué contre sa cuisse. The Fear se pencha de nouveau et Snake se haussa juste assez pour enfoncer la lame droit dans sa gorge, la plantant jusqu'à la garde, appuyant de toutes ses forces. Il respirait vite. Il haletait même. Le danger éliminé, son taux d'adrénaline retombait d'un coup. Il vit le visage de son adversaire grimacer de douleur, juste avant qu'il ne le fasse basculer et le jette dans le brasier.

Snake tâcha de reprendre son souffle. Pouvant se servir de ses deux mains, il remonta sur la branche et se recroquevilla contre le tronc, la partie de l'arbre qui tomberait en cendres en dernier. Et maintenant... ? Snake observa les environs. Le feu encerclait son dernier bastion et menaçait de se répandre toujours davantage. Il songea à sauter aussi loin possible et rouler pour ne pas finir enflammé, mais cela ne le préserverait qu'une seconde. Trop de distance à parcourir. Snake poussa un soupir de découragement. Il passa sa main sur son visage aux yeux cernés. Aussi doué était-il, il ne s'en sortirait pas cette fois.

Sa tête s'appuya contre le tronc et, avec la résignation d'un homme voyant tout doucement, irrévocablement, approcher la Mort, il contempla le brasier hurlant. Le souffle qu'il expira sonnait défait. Il retourna son codec roussi, mais toujours fonctionnel, entre ses doigts. Génial. Qui appeler dans ce genre de situation ? Personne. Il pesta, gronda. Il avait la gnaque. Je vais pas mourir ! Non !

Il respira amplement, en essayant de se calmer, les paupières closes. Une goutte s'écrasa sur sa joue, le fit ouvrir un œil. Il crut rêver. Une petite bruine ne le sauverait pas, mais il reprenait espoir. L'averse, loin de s'interrompre, s'amplifia. Les gouttelettes se multipliaient, de plus en plus lourdes. Bientôt, les flammes chancelaient sous l'ondée. Pas la mousson indienne, mais des précipitations exceptionnelles pour la région. L'eau sur son visage, lavant ses plaies. Snake profitait de ce véritable miracle.

Le feu perdait du terrain. Après une dizaine de minutes, il ne se résumait plus qu'à quelques braises rougeâtres, ceintes de cendres noires, éteintes. Maintenant que les flammes s'étaient retirées, Snake entrevoyait les restes de The Fear. Un squelette parfaitement nettoyé par le feu. Purifié. Jack se laissa glisser à bas de l'arbre, sa cuisse encore blessée, la balle toujours logée à l'intérieur. Juste au moment où il touchait terre, son codec sonna. Dix minutes pile.

- Snake ?

L'américain sourit sans même en avoir conscience. Il coinça l'appareil, libérant ainsi ses mains pour soigner sa cuisse.

- Il ne dira rien. Il est mort.

- Parfait, souffla la voix à l'autre bout ; elle hésita et reprit : Et toi ? Tu vas bien ?

La question n'étonna pas Snake outre mesure ; son ton, si. Il trahissait une pointe d'inquiétude.

- Ouais, répondit-il sans mentir ; la balle n'avait entamé que le muscle, ne touchant ni l'artère, ni l'os.

Ocelot se mordit la lèvre anxieusement.

- Je ne peux pas te rencontrer avant un certain temps, avoua-t-il. Je ne peux pas... prendre le risque.

- Eva a insisté pour me retrouver aux ruines de Krasnogorje. Apparemment, elle connaîtrait un moyen sûr d'accéder à l'intérieur du fort de Groznyj Grad.

Le brun ne désirait que le rassurer, mais il ne réussit qu'à l'agacer.

- Pourquoi gardes-tu le contact avec elle ? objecta derechef Adam, l'exaspération évidente dans son ton.

- Mieux vaut qu'elle me croit à sa botte, pas vrai ?

- Oui... reconnut-t-il, reprenant raison. Continue de faire semblant de croire à ses mensonges.

Il reprit, d'une voix nettement plus pragmatique :

- La porte de l'entrepôt te donnera accès à la forêt de Svyatogornyj. Rassure-toi, Snake, cette zone ne relève pas de la juridiction du GRU. Tu ne devrais donc pas faire de mauvaises rencontres.


- De là, tu aboutiras aux bois de Sokrovenno.

- "Les bois les plus sacrés" ?

- Tu parles russe. Petit cachotier.

- Pas parfaitement, mais... peut-être que tu pourrais m'aider à me perfectionner ?

Ocelot avait ri, sans songer un seul instant à un flirt. Snake non plus, d'ailleurs.

- Nous verrons si nous survivons à cette mission d'abord. Attention aux esprits ! plaisanta-t-il, avant de raccrocher.

Snake avait rarement vu une forêt aussi dense, à la végétation si luxuriante. Il comprenait mieux les ragots colportés sur ces bois ; avec toute cette verdure qui obstruait la vision et les rumeurs qui alimentaient l'imaginaire collectif, il était aisé de croire apercevoir des fantômes. Une rivière parcourait le plateau de bout en bout. Jack marqua une halte. Il alluma un feu de camp et fit griller les poissons qu'il avait attrapés dans le courant. Il valait mieux éviter de les manger crus et d'ingérer du même coup tous les parasites qu'ils contenaient. Son dîner terminé, il s'accorda une courte sieste pour récupérer. Il avait appris à dormir dans n'importe quelles conditions, à même le sol le plus dur, debout ou encore au milieu d'un champ de bataille, avec tout le vacarme des tirs et des explosions. Comme un soldat. Le meilleur des soldats. Une demi-heure plus tard, revigoré, il rassemblait ses affaires et se remettait en marche.

Le climat se rafraîchit considérablement une fois qu'il eût atteint les montagnes. Ses vêtements, qui n'avaient pas séché, ne le protégeaient guère du froid. Au contraire, Snake gelait, avec ce tissu mouillé, glacé, à même la peau. Il se fraya un chemin en évitant les patrouilles du GRU, s'enfonça dans un ancien tunnel minier et parvint finalement face à la porte du repaire où il avait rendez-vous avec Eva. Celle-ci se changeait. Il eut le temps de voir son dos bardé de cicatrices plus ou moins récentes. Embarrassé, il se racla la gorge.

- Ces marques...

- Le colonel, répondit-elle tout de go. J'imagine que son passe-temps favori t'a sauté aux yeux. Imagine quel traitement il m'infligerait s'il apprenait que je t'aidais, ajouta-t-elle, comme pour le faire culpabiliser et l'embobiner davantage.

Lui tournant le dos de nouveau, elle poursuivit, cessant de jouer son rôle de femme fatale pour n'être plus qu'une victime :

- C'est un enfoiré de la pire espèce. Un sadique.

Elle surprit le regard hésitant, gêné et curieux à la fois, de Snake, glissant sur elle. Ses mains s'approchaient de sa peau, pour toujours reculer, se raviser. Il ne la voulait pas. C'était très étrange. Elle savait quand un homme la désirait et, là, c'était différent.

- Pas très agréable à regarder, n'est-ce pas ? s'enquit-elle, travestissant son amertume derrière un rire mutin.

Il haussa les épaules, sans détacher ses yeux, non pas de ses courbes magnifiques, mais de ses cicatrices. Il semblait fixé là-dessus. Ce fut le détail qui lui prouva qu'elle ne l'intéressait pas du tout. Pas comme ça.

- J'en suis couvert aussi... Rapiécé de partout. ça me dérange pas.

Il se demanda quelle histoire se cachait derrière chacune de ces vieilles plaies sur son corps. De prime abord, Eva passait pour une femme innocente, pas prédatrice. Une grande blonde ingénue. Elle était tout l'opposé. Une forte personnalité. Du courage. Une sacrée femme, assurément, mais pas pour lui. Il ne se destinait pas aux relations, sérieuses ou non d'ailleurs. Il voulut arrondir les angles avec elle malgré tout.

- Eva, ça va aller ?

Elle ne s'appesantit pas sur la question ; comme d'habitude, elle minimisa la gravité de sa situation.

- Pas plus mal que les jours d'avant.

- Et Sokolov ?

Il avait pu s'en passer des choses depuis le dernier appel d'Ocelot.

- Toujours en vie... mais pas pour longtemps. Les tests de la phase 2 ont révélé des dysfonctionnements. Sokolov travaille dessus. Il finira sous peu. Volgin n'aura alors plus besoin de lui...

- Et il le supprimera, compléta Snake ; ce colonel n'éprouvait pas le moindre scrupule à tuer.

- Surtout qu'il sait que la CIA projette de le libérer. Il y a trop d'intérêts en jeu. Volgin risque trop gros s'il parle.

Stoppant momentanément, elle reprit, avec insistance :

- Le temps presse, Snake. Khrouchtchev commence à envoyer ses forces...Le colonel rassemble les siennes, pour les accueillir comme il se doit... Le Shagohod est sur le point d'être achevé...

- Garde Sokolov à l'œil. Ne le quitte pas. Demain, normalement, il sera sorti d'affaire.

- Tu le trouveras dans l'aile ouest du laboratoire d'armes... Celle où le niveau de sécurité est le plus élevé. A ma connaissance, seules trois personnes ont un passe garantissant un accès à cette zone. Le colonel Volgin lui-même et... ses deux chouchous. Le major Ocelot et le major Raikov.

Ocelot paraissant plus maigrichon que Snake, ses habits ne conviendraient jamais pour l'infiltration. Aussi se concentra-t-elle d'emblée sur le second favori de Volgin, le major Raikov.

- Vole les habits de Raikov et trouve un masque. Vous êtes tous les deux bien bâtis, apprécia-t-elle, plaçant sa main délicate sur son épaule et la pressant sensuellement. Ils te prendront pour lui.

Snake, mal à l'aise, se dégagea sans rudesse. Elle se crispa légèrement, ne s'énerva pas pour autant ; elle commençait à être rodée.

- Raikov rôde ordinairement dans l'aile est du labo.

Dès qu'il aurait libéré Sokolov,, Snake rejoindrait un lac à cinquante kilomètres au nord de la forteresse, où Eva avait dissimulé un aéroglisseur qu'elle seule serait capable de conduire. Snake n'avait jamais approché l'un de ces engins. Il serait en quelque sorte redevable à Eva, devrait s'en remettre à elle quant à leur destination finale ; ça le dérangeait.

Il ne protesta pas cependant et s'assit, mais sans lui accorder un regard. La femme, qui s'exhibait une fois de plus vainement, remonta la fermeture-éclair de sa combinaison. Un soupir fébrile lui échappa. Une erreur qu'elle ne laisserait pas se reproduire. Si elle se chargeait de l'organisation de leur évasion, Snake devait toujours accéder au fort pour extraire le savant.

- Granin a évoqué un tunnel qui déboucherait dans la forteresse.

- Ce tunnel existe bel et bien... mais... il a été condamné. Il te faudrait une clef pour y entrer.

Eva eut un sourire malicieux et, d'une poche intérieure de son haut, elle extirpa un passe. Avec douceur, elle déplia les doigts fermement serrés de sa main salement amochée et plaça dans sa paume le fameux laissez-passer.

- Heureusement, j'ai pensé à tout, se réjouit-elle, lui adressant une œillade langoureuse.

Snake la remercia d'un hochement de tête, mais pas même l'ombre d'un sourire n'illumina son visage. Eva commençait à brosser un portrait de ce taiseux si énigmatique. Elle devina qu'il était préoccupé.

- A qui penses-tu ?

Il esquiva sa question. Une large tache de sang s'étalait sur son bras. Elle s'enhardit à défaire une boucle de sa tenue et remontait précautionneusement sa manche pour le soigner, quand il la stoppa net, attrapant sa main. Il ne souffla mot. Son regard suffit pour qu'elle renonce et s'écarte. Il était si froid tout de suite.

- Je m'en charge, déclara-t-il d'une voix atone. T'inquiète pas.

Il paraissait absent, absorbé par quelque chose. Ou quelqu'un. Ses avances repoussées une fois de plus, Eva se retira légèrement. Elle déposa un pot de nouilles instantanées sur une tablette.

- Quelqu'un d'autre te prête main forte, pas vrai ?

La priorité numéro un de Snake fut de préserver Ocelot, de le tenir à l'écart. Il ne réfléchit pas une seconde.

- Non. Tu sous-estimes les services de renseignement américains.

- Jamais mentir à un espion, quel que soit son sexe, rétorqua-t-elle, finaude. Snake, je te le dis : méfie-toi d'Ocelot. Il n'est pas net. Dix ans passés sous la garde d'un psychopathe...

- N'en font pas un de lui, lui rappela le brun, son regard s'allumant, comme offensé.

Elle secoua la tête.

- Il vit pour Volgin. Il ferait n'importe quoi pour lui. Il arrêterait de respirer s'il lui demandait.

Elle exagérait, mais, sur le fond, n'avait pas tort.

- Tu dois les tuer. Je sais ça aussi. Le colonel et The Boss.

Le malaise le saisit, à l'instant où elle prononça son nom. The Boss. Elle ne pouvait même pas imaginer la force du lien qui s'était tissé entre eux, en dix ans. Dix ans pour The Boss et Snake. Dix ans pour Volgin et Ocelot. Une partie de Snake commença à entrevoir combien le gamin était attaché au colonel, en dépit de sa monstruosité. The Boss avait tout été pour lui ; il saisissait à présent ce qu'il devait ressentir. Le déchirement pesait davantage encore sur Adam, du fait de leur relation amoureuse, tandis que Jack n'avait jamais eu de relation charnelle avec son mentor. Elle était trop sacrée à ses yeux ; il n'arrivait pas à concevoir l'idée d'un simple baiser avec elle. Non, elle était comme sa mère, sa tutrice. Cette représentation avait évincé toutes les autres.

- Snake.

La voix d'Eva le sortit de ses pensées. Elle se tenait devant lui, ses grands yeux bleutés posés sur lui, attentifs.

- Est-ce qu'il y a quelqu'un que tu aimes ? le questionna-t-elle, tout bas, de sa voix suave. Quelqu'un... qui est spécial, qui compte pour toi ?

Le brun recula d'un pas, mais elle couvrit aussitôt la distance entre eux. Il se refermait.

- La vie des autres ne m'a jamais intéressé.

Son ton abrupt, incisif. Ennuyé. ça ne suffit pas à la faire fuir. Quelque part, elle s'attachait à ce vieil ours mal léché, à ce loup solitaire.

- The Boss t'attirait ?

- Pas comme ça. Pas pour ça.

Il la vénérait tellement. Snake déglutit difficilement. Les lèvres roses de la femme se posèrent sur sa joue, sa tempe. Tout près de sa bouche. Placé dans cette position si délicate, Snake ne savait comment réagir. Il ne voulait pas d'elle. D'ailleurs, son corps ne réagissait pas du tout à ses attentions. Cette bouche demanderesse ne l'excitait pas. Pas plus que cette poitrine qui avait refait surface, comme par enchantement. Incapable de réagir de la juste manière, il s'emmura dans le silence. Il ne remuait même plus, gardait les yeux rivés sur ses pieds.

Une explosion retentit subitement au-dehors, le sauvant. Il courut hors de leur cachette, pour se retrouver sur un plateau rocheux, d'où il jouissait d'une vue imprenable sur toute la base militaire. Il y avait de l'eau dans le gaz. Eva remonta sur sa moto et rentra dans la précipitation la plus totale. Snake s'empara de ses jumelles, se tapit. Un homme qu'il reconnut aussitôt comme étant le scientifique Aleksandr Leonovitch Granin fuyait, à quatre pattes, devant une montagne de colère, Volgin. Il traînait péniblement sa jambe ouverte de la cuisse à la cheville. Le colonel marchait tranquillement, dans la traînée de sang qu'il laissait derrière lui. Il eut tôt fait de le rattraper.

- Sale petit cochon... ricana-t-il, avec un sourire effroyable.

Il l'empoigna par le col, le souleva de terre pour le plonger dans un large bidon métallique. Le supplicié ne lutta même pas, paralysé par la terreur. Il le supplia, pleura. Sans résultat. Ses plaintes ne firent qu'attiser le sadisme de Volgin, qui, dans un grand rire tonitruant, appliqua une main sur le tonneau. Les éclairs se propagèrent sur toute la surface conductrice et électrifièrent Granin, dont le hurlement écorché retentit dans toute la zone, se répercutant sur les falaises.

A partir de cet instant, Volgin continua de boxer le bidon. La boxe, il avait ça dans le sang. Comme l'électricité et la torture. Mêler les trois amenait une jouissance paroxystique. Les décharges traversaient la proie, dont les sons stridents se muèrent en gémissements plaintifs toujours plus discrets. Jusqu'à ce qu'il n'émette plus aucun son. Une mare de sang se dessina sous le tonneau. Elle déclencha l'hilarité du colonel.

Celui-ci balança un ultime coup. Le conteneur vola dans les airs, projeté contre un tas qui se renversa. Le cadavre martyrisé du savant, grésillant encore, s'échoua sur le béton, sa face tuméfiée, ses membres disloqués. Atterré devant tant de brutalité, Snake fut encore plus surpris de voir arriver Ocelot. Le major marcha droit sur Volgin. Lui seul pouvait se montrer en un moment pareil, pour lui asséner des reproches.

- Colonel, le héla le gringalet, sa peur intangible. Est-ce qu'il a parlé ?

Il ne demandait que par politesse. Volgin était le pire des interrogateurs.

- Non, il est mort avant d'avouer quoi que ce soit.

Ocelot contemplait le corps mutilé. Il ne s'en détourna pas, lorsque Volgin le rejoignit.

- Tu aurais dû me laisser faire. Quand retiendras-tu que je suis meilleur que toi pour ça ?

Un grondement féral échappa à Volgin, alors qu'il le reluquait, son regard suintant l'obscénité. Ocelot sourit, avec un léger rire.

- Maintenant, on ne saura jamais s'il était l'espion.

Le regard lubrique du colonel passa de lui à la dépouille. Il fronça les sourcils, s'en approcha et déboîta le talon d'une des chaussures, dont il sortit un émetteur. Avec un sourire triomphant, il l'agita sous le nez de son amant, qui sut aussitôt de quoi il s'agissait.

- Quelqu'un a placé un transmetteur sur lui pour connaître ses déplacements.

- ça ne veut pas dire que Granin était au courant. Rien n'indique qu'il était bien l'espion qu'on cherche.

La déferlante électrique qui fit exploser l'appareil, si près de son visage, le fit sursauter. Il adressa un regard courrouce à Volgin. Tu me cherches. Parce que tu me veux. Il esquissa alors un sourire.

- Ce porc ? s'écria le colonel, incrédule. Il était tout juste bon à se bourrer la gueule. Non, il était utilisé par quelqu'un d'autre. C'est certain.

- ça n'en restait pas moins notre camarade...

- Un camarade qui avait fait son temps, termina Volgin, insistant sur chaque mot, et son regard passa de libidineux à exaspéré.

- Je n'approuve pas tes méthodes, pas quand ça mène à ce gaspillage !

Le jeunot aussi s'énervait. Snake le devina sans peine. Il crut qu'il était fini, quand il le vit aller au colonel et se mesurer à lui. Les deux hommes se tenaient face à face, très proches l'un de l'autre, se jaugeant mutuellement. Une décharge, à cette faible distance, signerait l'arrêt de mort du major, qui ne flanchait pas pour autant. Il semblait aussi faire abstraction des dizaines de centimètres qui les différenciaient.

- Je n'ai pas besoin de ton approbation, édicta le géant, intransigeant et agressif. Je suis le maître ici ! Devrais-je te le rappeler ? acheva-t-il, sa voix se faisant plus insidieuse.

Ocelot affronta son regard de longues secondes durant, pour finalement s'avouer vaincu et baisser ses yeux devant ceux de Volgin qui ne cillaient point. Tant d'autorité, juste dans ces yeux d'ambre, qui assassinaient avec leurs regards tyranniques. Snake pria pour qu'Ocelot accepte sa défaite, se retire sans plus de cérémonie. Il n'en fut rien. Le major était parti sur sa lancée.

- Et l'obus nucléaire...

- Vraiment ? Tu m'en veux encore pour ça ? s'exclama son supérieur, visiblement consterné.

Comme Ocelot lui tournait le dos, il l'attrapa par le bras, le contraignit à se confronter à son regard meurtrier.

- Tu vas faire quoi, mon petit major ? Courir aux autorités et leur rapporter mes honteux agissements ? le railla-t-il avec vilénie.

Une part de Snake, une part de lui-même qu'il ne soupçonnait pas, lui serinait de prendre son fusil et de viser le colonel. L'espion, réfléchi, calculateur, en revanche, lui interdisait d'agir sur cette impulsion incompréhensible. Volgin se pencha insensiblement, son souffle rageur caressant la bouche d'Ocelot. Il articula, hargneux :

- C'est la Guerre, major.

- Tu crois que je ne sais pas ? répliqua-t-il tout de go.

- Tu sembles plus te soucier de la guerre qui se joue ici que de la Guerre Froide et de nos intérêts dans ce conflit. Qui veux-tu voir s'en sortir vivant ? Nous... ou eux ?! rugit-il soudain, désignant le cadavre défiguré gisant non loin d'eux.

Il le lâcha aussi subitement qu'il l'avait empoigné, en le repoussant involontairement. Ocelot se rattrapa comme il put. Sans crier gare, le colonel revint vers lui. Snake, qui les épiait toujours, sentit malgré la distance le doute s'insinuer en lui.

- Tes sentiments seraient-ils à blâmer, Adamska ?

Le cadet fit mine de ne point comprendre. Volgin le chopa par le menton. Son expression demeurait un mystère ; il paraissait sur le point de l'embrasser ou de le détruire. Tout bas, d'une voix lourde de sous-entendus, il chuchota :

- Le vol des explosifs... Ce chien de la CIA qui assassine deux des Cobras...

Il s'apprêtait à faire le lien, quand l'intervention de The Boss sauva le major in extremis. Et elle tenait dans sa main l'arbalète de The Fear. Le colonel l'identifia immédiatement. Il n'avait jamais rencontré quiconque avec une arme pareille auparavant. Elle ne fut pas la seule à apparaître tout à coup. Eva, toujours aussi timide et effacée, s'approcha dans le dos d'Ocelot. Ce dernier sut aussitôt comment se sortir de son mauvais pas. Cette pétasse était parfaite pour jouer les boucs-émissaires et, s'il réussissait à la discréditer, à créer assez de preuves l'accusant d'être l'espionne, il serait blanchi définitivement aux yeux de son amant. Il récolterait les lauriers pour son arrestation. Qui sait ? Peut-être même que Volgin le complimenterait ? Et, surtout, il se débarrasserait d'elle sur-le-champ.

- Où étais-tu tout ce temps ? l'interrogea-t-il, assez fort pour que Volgin l'entende.

The Boss était agile d'esprit ; elle réalisa illico quel sordide stratagème avait mûri dans son esprit désaxé. Jetant l'arbalète du défunt à ses pieds, elle détourna habilement l'attention du colonel.

- The Fear a été retrouvé égorgé dans la forêt.

Une phrase pour réactiver la fureur. Volgin péta les plombs. Il défonça à coups de poing un bidon proche.

- Si The Fury ne fait pas l'affaire... marmonna-t-il, d'une voix grondante, ses poings serrés. Comment les légendaires Cobras ont-ils pu être défaits si facilement ? Tous par un seul et même homme !

ça ne coïncidait pas. Il y avait décidément une fuite de renseignements. Il crut devenir fou à proprement parler de colère, quand Ocelot, sur un ton badin, lâcha :

- Il est bon.

Le même mot deux fois d'affilée, à propos du même homme. Volgin voyait rouge. Cette arbalète que son jeune amant faisait tournoyer dans sa main, il brûlait de la lui éclater en pleine face. Il se fichait que ses soupçons soient fondés ou non ; il était juste... dingue, dingue de jalousie. Il s'était senti comme un dieu unique dans les yeux de son supposé fils adoptif. Que son image se fût altérée, écornée, qu'Ocelot l'ait remplacé par un autre, il ne pouvait l'accepter. Tout bonnement. Pendant plusieurs secondes, la furie était telle qu'elle bloquait ses cordes vocales, qu'elle paralysait sa langue, et il ne souffla mot. Mais ses yeux étaient rivés sur Adam, dardant un regard terrible. Lorsqu'il fut en mesure de parler, il préféra la raillerie. S'il explosait, Ocelot n'y survivrait pas, alors il se dissimula derrière ses moqueries et son ton acide.

- Quoi Ocelot ? T'es tombé amoureux de lui ?

L'effet de ces paroles fut celui qu'il redoutait le plus. Ocelot s'immobilisa tout net. The Boss, la seule à lui faire face à cet instant, lut toute sa confusion et son embarras sur son visage pétri de turpitude. Elle le vit se dissoudre, se liquéfier, perdre absolument toute contenance. Elle accourut à sa rescousse, en interpellant Volgin.

- Je me charge de lui. C'est mon ancien disciple. Je le connais... Je saurai le stopper.

- Il n'en a pas qu'après Sokolov, huh ? Il veut quelque chose d'autre.

La femme remonta en selle, en énumérant :

- Le démantèlement du Shagohod... ma mort... et ton héritage. L'Héritage des Philosophes.

Snake ne comprit pas de quoi il retournait. Ocelot pourrait l'éclairer à ce sujet ; il discerna un curieux sourire sur ses lèvres. Ce dernier se renfrogna instantanément. Il se récria, outré que la discussion ait dérivé :

- Et pour l'espion... ?

- Plus tard, Ocelot ! l'interrompit The Boss et il aurait juré qu'elle cherchait à préserver son homologue féminin. Colonel, renforcez la sécurité. Je fais disparaître les preuves du bureau de Granin...

A coups d'ogive nucléaire. Sur ces mots, elle déguerpit au galop. Le colonel s'apprêtait à rejoindre le centre de commandement, quand Ocelot s'exclama, en s'évertuant à le retenir :

- Colonel !

- Plus tard, major !

La façon dont il le rabroua, comme s'il le dédaignait, acheva de le mettre en rogne. Il le regarda, impuissant, s'éloigner et, tous ses plans pour se mettre hors de danger, s'écrouler du même coup. Il enragea.

- Toi, salope !

Il enfonça la pointe de l'arbalète dans ses flancs, pressant autant que possible en prenant garde à ne pas laisser de marque visible. Il ne l'approchait jamais d'aussi près, d'habitude ; il la haïssait trop. Cette fois, elle empestait et le parfum et l'essence. Exactement comme cette espionne qui lui avait servi d'otage. Son rythme cardiaque atteignait des sommets. Il tenait la coupable idéale à portée de main et ne pouvait y toucher. La flèche qu'il voulait envoyer droit dans sa jugulaire ne quitta jamais son arme.

- T'es tellement... morte.

Eva retenait son souffle. Elle ne put recommencer à respirer qu'une fois qu'il eût écarté la pointe aiguë de sa gorge. Il la planta sur place, disparut dans un des bâtiments donnant sur la cour intérieure. Snake soupira. Il aurait préféré attendre pour recueillir son avis, avant d'exécuter le plan d'Eva. Si elle n'était pas fiable, d'un point de vue objectif, Ocelot ne le semblait pas davantage, mais d'un point de vue émotionnel, subjectif. Sauf s'il jouait juste merveilleusement la comédie ?


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Beast Out