Chapitre 4 :
Ils débattaient via le codec. Snake avait profité qu'Ocelot le contacte, pour s'enquérir de sa progression, afin de lui signaler sa position et réclamer un entretien. Pour le titiller, il se contenta de lui dire qu'il avait rencontré Eva et que son plan semblait tenir la route.
- Je me lancerai pas sans ton aval, assura-t-il cependant, espérant ainsi lui démontrer qu'il le prenait au sérieux.
Il ne s'agissait pas d'un prétexte fallacieux, mais de la simple vérité. L'éventualité d'un guet-apens n'était pas tolérée. Il n'était pas encore exclu qu'Eva projette de l'envoyer droit dans la gueule du loup ; Snake ne s'y jetterait pas tête baissée. Il dut le prier un peu, Ocelot ayant plutôt désiré s'enfermer dans une chambre de torture avec un des prisonniers à interroger dans l'immédiat. Autant dire que Snake appréhendait leur conversation. Le major finit par céder, de mauvaise grâce. Il le rejoignit à la cabane, d'une humeur exécrable. Snake savait exactement pourquoi et, pour cause, il avait assisté à la scène. Il n'en avait pas perdu une miette.
Il ne tenait pas en place, pressé de ficher le camp comme il l'était. Snake ne s'embarrassa pas de le saluer ; il ne lui aurait pas retourné la politesse de toute manière. Il alla droit à l'essentiel, lui exposa le plan d'Eva et le fit même vérifier la clef remise par ses soins. Il scruta attentivement le visage du major, pendant qu'il l'écoutait et qu'il examinait l'objet. Il paraissait si studieux, si investi ; il cherchait sans doute de quoi incriminer définitivement Eva. Pour échouer au final. Contraint et forcé, il dut admettre que son plan de s'infiltrer par les égouts était "convenable". Sur ce, il lui rendit la clef. Snake se demanda s'il cachait de vilaines cicatrices sous ces gants, qu'il ne retirait a priori que rarement. Par la suite, il tenta de l'interroger sur la nature de l'Héritage des Philosophes, mais le major ne lâcha rien.
- Contente-toi de libérer Sokolov, rétorqua-t-il, désagréable à souhait. Ce sera déjà pas mal.
Il se dirigea vers la porte, n'esquissa qu'un pas et interrompit son mouvement.
- Tant que tu y es, ricana-t-il soudain. Quitte à assommer Raikov... tue-le.
Il me gêne. Et Ocelot ne pouvait s'en charger lui-même, sans s'attirer les foudres de Volgin. Snake poussa un soupir de découragement. Il avait maille à partir avec des enjeux politiques, humains ; c'était bien trop à porter.
- Adam, je ne ferai pas ça. De toute manière, ce ne serait pas un service à te rendre. Je veux dire... reprit maladroitement Snake, avant de se reprendre. Ne t'en prends pas aux autres victimes. Prends-t'en au bourreau.
Le seul véritable responsable. Le jeunot savait au fond qu'il avait raison, puisqu'il ne chercha pas à argumenter. Ses jambes avaient stoppé leur mouvement vers la sortie ; il ne semblait plus si pressé tout à coup. Elles cédèrent et il s'assit. Snake l'observa doucement.
- Je ne comprends pas pourquoi tu t'accroches à lui...
Cette mission Snake Eater... Moi... Ce sont des chances inespérées de t'en sortir. Il n'osa rien lui dire de tout cela. Ocelot, qui se triturait les doigts, pinçait les reliures de ses gants, entrouvrit la bouche, exhala un soupir fugace, ennuyé, craintif, comme s'il s'apprêtait à enfreindre une règle quasi-divine en s'ouvrant à Snake. Ces choses étaient si profondément enfouies en lui, si ancrées à son cœur, que les révéler, c'était comme se l'arracher et le tenir dans ses mains.
- J'ai songé à le quitter et...
Sa voix se cassa, comme du cristal, légère et fragile.
- Je ne sais pas... ça fait du bien sur le coup... puis j'oublie de partir... et c'est trop tard... L'envie m'est passée. C'est comme être pris dans un engrenage, dans une spirale...
Un cercle vicieux. Parler était moins ardu, maintenant qu'il s'était lancé. Il conclut, avec un petit haussement d'épaules et un sourire triste :
- Je n'arrive pas à m'imaginer ailleurs, avec quelqu'un d'autre.
La vie comme un voyage, avec une personne pour vous accompagner. Il envisageait de partir de l'Union soviétique dans un avenir plus ou moins proche, mais jamais pour longtemps. Volgin demeurerait son point d'ancrage.
- J'ai vu ce que le colonel pouvait faire, déclara soudain Snake, qui ne comptait pas l'abandonner si aisément ; il ne savait pas pourquoi la détresse de ce gosse le bouleversait comme ça.
Le dos d'Eva, ses côtes, ses bras. Absolument partout. Les cicatrices. En un clin d'œil, Ocelot se remit sur la défensive. Il avait suffi d'un ridicule faux-pas, d'un mot prononcé trop vivement.
- Et tu... te figures que je souhaiterais en discuter avec toi ? rétorqua le russe, incroyablement hautain, histoire de dissimuler son mal-être.
- Tu as vingt ans. Tu es jeune, mais, plus tu grandiras, plus tu verras que la vie est laide et dure. Elle l'est bien assez en elle-même pour te la compliquer en t'attachant à un homme pareil...
Si l'on peut appeler ça un homme. Il s'apparentait plutôt à un démon, voire au Diable lui-même. Vouer son existence à Volgin, c'était la vouer au malheur ; c'était creuser sa tombe et s'enterrer à vingt ans à peine.
- Les gens évoluent, Snake, objecta-t-il, avec une foi aveugle. Regarde...
Il marqua un temps d'hésitation, avant de finir sa phrase :
- Nous, par exemple.
- On s'entend plutôt pas mal, acquiesça Snake, sans pouvoir s'empêcher de détourner les yeux ; c'était plus fort que lui.
Le terme était un peu excessif, inapproprié, et Adam toussota, un brin dérouté. Il ricana, caustique, un sourire du même acabit placardé sur sa face :
- ça me surprendrait énormément qu'un ocelot et un serpent puissent s'accorder...
- Va savoir.
Il sortit un cigare de son étui. Pas du plus bel effet, après tout ce qu'il a traversé. Il crut même qu'il ne parviendrait pas à l'allumer avec son briquet. Il surprit le major à l'observer, les yeux brillants, piqué de curiosité. Snake expira la fumée, puis retira le cigare de sa bouche, pour le tendre à Ocelot.
- T'as jamais goûté ?
Le blond mit sa fierté de côté et admit que non. Snake fit tourner le cigare entre ses doigts et Ocelot n'eut plus qu'à se pencher pour prendre une bouffée. Rien à voir avec une banale cigarette. Ce cigare-là n'en avait pas du tout la taille, ni la saveur. Le goût était plus prononcé, corsé, légèrement acre, puissant comme annoncé par la cape maduro, avec des relents de tannerie de cuir. Un parfum brut, musqué, sauvage. Ocelot toussa un peu, par manque d'habitude, mais pas par dégout. Snake, pendant qu'il savourait l'arôme, reporta le cigare à sa bouche. Il l'encouragea à partager ses impressions.
- Alors ?
Un sourire rieur naquit sur la bouche d'Ocelot.
- Il te va bien.
C'est tout à fait toi. Les yeux attentifs de Snake le guettaient à travers les volutes de fumée remontant vers le plafond. Eva l'indisposait, probablement en raison de son caractère trop entreprenant et de son insistance. Il se surprit à se sentir nettement plus à l'aise en présence d'Adam. Le déroulement des choses semblait plus naturel et pas forcé. Aussi particulier Ocelot fût-il, il se rendit compte qu'il appréciait de bosser avec lui. Au point d'initier la conversation. Les fois où il l'avait fait, en vingt-neuf ans, se comptaient sur les doigts de la main.
- Un russe grand fan de westerns alors ? C'est rare en cette époque.
- Ouais, agréa Ocelot, laissant échapper un rire à son tour.
- Je parie que tu préfères "Les Sept Mercenaires".
Le major plaida coupable. Lui qui était si excédé à l'idée de se rendre dans cet endroit, pour y rencontrer ce type, se prenait finalement à vouloir prolonger leur rendez-vous clandestin.
- Pas seulement. J'en ai deux qui surpassent tous les autres, selon moi. Celui que tu as cité... et un autre.
Snake souffla un nuage de fumée dense et cita pas mal de noms, en rafale. Il n'était pas un néophyte en la matière. Il avouait volontiers ne pas avoir eu le temps de tous les regarder, mais il retenait toujours les noms. A chaque fois, Ocelot secouait négativement la tête, son sourire grandissant jusqu'à illuminer son visage radieux. Il était comme transfiguré, quand il omettait tous ses soucis, quand il sortait Volgin de son esprit. Snake finit par s'incliner.
- Balance.
Une rougeur candide gagna les joues du gamin.
- Johnny Guitare, bredouilla-t-il, comme s'il confessait un péché innommable.
Snake émit un rire sympathique, dépourvu de méchanceté et qui ne portait aucun jugement.
- T'es un romantique dans l'âme.
Un doux rêveur habité par un esprit romanesque. Il rêvait ce qu'il ne connaissait pas. Les prairies verdoyantes du far west, si éloignées des effrayantes forêts d'URSS, les folles romances... Derrière l'apparence glaciale, qui servait de rempart, il nourrissait les envies toutes bêtes de son âge et du genre humain tout entier. Jack lui présenta le cigare, tout en parlant.
- Sergio Leone aurait deux projets de films apparemment. "Pour une poignée de dollars" est déjà annoncé partout chez moi... ça passe mieux ?
Le major fit oui de la tête, tout en toussant, lui arrachant un sourire attendri. Snake, embarrassé par sa propre réaction, tua son sourire en retournant le cigare entre ses lèvres. Depuis qu'ils s'étaient croisés, Adam éveillait en lui des émotions - ce qui était déjà assez rare pour avoir le mérite d'être noté - très diverses. L'envie de le protéger et, en même temps, de lui rabattre son caquet, de le gronder, se heurtait à celle de le traiter en adulte. Tout de suite, Snake ne le percevait plus comme ce prétentieux insolent. Mais le désir de l'enlever loin du danger que représentait Volgin persistait. Elle s'intensifiait même.
Snake avait besoin d'un peu de temps pour se remettre de toutes ses blessures. Il mangea un peu et vit Ocelot tirer une tête entre la stupéfaction et l'écœurement quand il tira des rats morts de sa besace et un serpent d'eau.
- C'est pas si mauvais, lui assura l'américain et il lui fit signe de venir près de lui.
Le major le détailla du regard, comme s'il essayait de décrypter ses intentions, avec une forme de crainte dans ses yeux.
- Je n'essaye pas de t'empoisonner, renchérit Snake, avec un faible sourire, avant de replonger ses canines dans un rat.
Non sans réticence, Ocelot s'installa à côté de lui. Son équipier lui tendit un des rats, mais il pointa le serpent. Je préfère commencer par ça. ça paraissait déjà plus ragoutant. Snake l'observa du coin de l'œil tourner et retourner la bête entre ses doigts, ne sachant où mordre. Finalement, il se jeta à l'eau ; il n'y alla pas de main morte. Le sang éclaboussa son uniforme, coulait de son menton, pendant qu'il mâchait la chair élastique.
Soudain, il remarqua le regard du brun rivé sur lui. Il se détourna, lui en lança un des plus farouches, auquel Snake ne put répondre que par un sourire. Sa figure toujours un peu juvénile, maculée de tout ce sang, avec ses dents qui s'escrimaient à déchirer le serpent. D'une certaine façon, il était adorable. Attirant ? Snake, comme frappé par la pensée, rompit le contact visuel et se remit à déguster son rat.
De temps à autre, il lui jetait un regard. Ocelot essayait sans rechigner. Il avait du piquant. Pas de charme acté, prémâché. Rien à voir avec les numéros bien rodés qu'Eva lui servait, qui l'imaginait apparemment assez stupide et libidineux pour succomber à une poitrine insensément découverte. En fait, il était beau. Snake n'avait jamais vraiment réfléchi à si une personne lui plaisait ou non. Cette fois, il n'avait pas eu à considérer la question, puisque la réponse s'imposait à lui, d'une évidence absolue.
Un cas auquel il n'était pas préparé. Snake sourcilla. C'est trop con. Pourtant, tous les signes étaient là. Il préféra songer que ce n'était que passager, temporaire. Une idée vague et stupide, la conséquence de la fatigue, du sang perdu et des allusions permanentes d'Eva.
Par ailleurs, même s'il avait véritablement désiré concrétiser quoi que ce fût, Adam l'aurait rejeté. De plus, cette ressemblance entre Adam et The Boss le bloquait. Chaque fois qu'il le regardait, il lui semblait voir une version rajeunie et un brin masculinisé de son mentor. Jamais il n'avait songé à cette femme de cette manière perverse ; il la respectait comme une mère, en réalité. Aussi doutait-il d'être capable de coucher avec Ocelot, qui lui ressemblait tant. Le major, tout à fait étranger à son dilemme cornélien, déboucha une flasque sortie de sa poche.
- Vodka ? offrit-il, tendant le flacon métallique à Snake. Pour faire passer tout ça.
Pas du tout conseillé et encore moins réglementaire. Mais il avait besoin de souffler un peu.
- Après toi, accepta Snake, en opinant du chef. Je ne suis pas amateur de vodka d'habitude, mais je ferai une exception.
- Arrête de jouer la comédie, ronchonna le major, en prenant une lampée d'alcool.
- Je porte peut-être un nom de code, mais je joue pas pour autant.
Pas tout de suite. Ils vidèrent la flasque à eux deux, ce qui ne relevait pas d'un exploit, tous deux ayant l'habitude consommer des alcools forts.
- Après ça, tu rempileras pour une autre mission ailleurs ?
Snake croisa ses deux bras couverts de poils sombres, là où des cicatrices ne couraient pas, derrière sa tête qu'il appuya contre la paroi.
- J'imagine. Et toi ?
L'incertitude se lut dans son regard confus et asséché par les vapeurs d'alcool.
- Je crois que... je devrais suivre ton conseil. De tout à l'heure. Je veux me libérer.
Depuis que je suis né.
- On m'a arraché à mes parents, passé de bras en bras jusqu'à ce que j'atterrisse chez Volgin. Je voudrais... trouver mes racines... ou... au moins, m'en créer. Quelque chose d'immuable, de stable...
L'alcool rougissait un peu sa figure d'habitude si hâve de slave. Snake eut un demi-sourire, qui mourut aussitôt. Il affirma, d'une voix sécurisante :
- Tu trouveras.
- T'en sais rien ! ricana Ocelot, à la fois agacé et ému.
Snake l'attrapa par le poignet, dans le seul but de maintenir son attention, afin qu'il ne se perde pas dans ses idées noires et qu'il reste concentré sur lui. Il ne fit montre d'aucune violence, d'aucune rudesse ; c'eut été briser irrémédiablement tout lien avec le jeune homme.
- Crois-moi. Un jour, tu trouveras. Personne n'a dit que ce serait facile.
Le blond tira un peu pour se libérer de sa prise. Pas par peur. Mais par gêne. Le vernis s'écaillait et les fêlures se révélaient, les unes après les autres. Il craquait, sous les yeux de Snake. Ce dernier resta en arrêt un moment, silencieux, sans pour autant pouvoir le laisser aller. D'un coup, son choix fut arrêté et il l'attira contre lui, l'enfermant dans une étreinte assez affirmée, assez franche, pour prétendre le consoler.
Il y eut une seconde de lutte, durant laquelle Adam, désorienté, non pas face à l'homme, mais face à cet acte de tendresse auquel il ne comprenait rien, s'échina à rompre l'embrassade. Puis il réalisa que c'était vain, que sa colère, au fur et à mesure qu'il lâchait prise, se muait en chagrin et s'apaisait. Alors il abandonna pour se rendre à l'évidence et succomber à cette chaleur humaine dont il avait toujours manqué. Cet homme qui le pressait contre lui si fort ne lui voulait pas le moindre mal. Il ne monnayait pas son affection. Il n'attendait rien en retour. Snake n'eut pas besoin de le lui murmurer ; il le sentit. C'était si différent de tout ce qu'il avait connu.
Et dieu que ce sentiment d'être juste aimé pour soi-même était doux. Comme un immense bol d'air. Comme s'il approchait de la lumière au bout du tunnel. Ce n'était même pas amoureux et, pourtant, c'était déjà tellement plus tendre que les caresses de Volgin. Ce maudit américain. Il débarquait et bousculait tous ses plans. Traversé par une idée qu'il rejeta sur-le-champ, Adam appuya nettement contre Jack, qui le relâcha à contrecœur, pour sa plus grande surprise.
- Je devrais retourner à la forteresse.
Le malaise était palpable. Tout aussi dépassé par les événements, Snake ne chercha pas à le retenir.
- Ouais... Fais attention à toi, ok ?
- J'ai survécu dix ans. Je devrais pouvoir tenir quelques semaines de plus, sourit le russe, toujours un peu déphasé et malhabile.
Jack se demanda comment il avait pu passer à côté de ce sourire si longtemps ; il était vraiment beau ; il le décréta. Il le suivit des yeux, le vit s'arrêter et soupirer, avec toujours ce sourire à faire fondre un radiateur, alors qu'il s'apprêtait à franchir la porte. Ocelot se détourna pour lui adresser un regard amusé.
- Ma fréquence est 147.77, dit-il, arrachant un sourire à Snake. En cas d'urgence uniquement.
Ce n'était assurément pas le moment de penser sentiments et vie privée. Vingt-neuf ans, presque trente, sans éprouver cet amour charnel ! Tout ça pour craquer pour un jeune homme, agent double, qui se trouvait être une sorte de copie de son mentor qu'il idolâtrait et, comme si ça ne suffisait pas, l'amant passionné de sa principale cible à abattre. ça ne pouvait pas être pire. Mais, voilà, sa raison n'avait pas fait ce choix. Il s'était fait de lui-même ; il s'était imposé à lui. Snake se flagellait mentalement. Il se détermina ; quoi qu'il puisse ressentir, cela ne devait en rien entraver sa mission. Il devait également se préparer à une éventuelle trahison d'Ocelot. Dans ce métier, accorder sa confiance pleinement était impensable. C'est qu'un ridicule, minuscule béguin. Seulement, ça ne m'arrive jamais d'habitude... Dans un soupir nerveux, Snake rassembla ses pensées, les concentrant sur la mission. Bien plus facile à gérer que ces sentiments auxquels il n'entendait rien.
Il descendait les marches quatre à quatre. Ces escaliers pour les souterrains semblaient interminables. A chaque niveau le rapprochant des entrailles de la terre, la luminosité baissait d'un cran. De toute évidence, personne ne s'était rendu ici depuis des lustres. La plupart des néons avaient claqué, quand ils ne clignotaient pas de manière intempestive. Après de longues minutes, il atteignit le dernier sous-sol, là où l'obscurité régnait.
Il s'attendait à des tunnels chargés d'ordures, boueux, mais il traversait des galeries de béton froid, à peine humides. Les tuyaux de canalisations s'alignaient sur le mur. Les plus larges étaient vissés au plafond. De temps à autre, une goutte glissait contre le métal gangrené par la rouille et la moisissure et tombait sur lui. Il erra longtemps dans l'obscurité, longeant les murs, jusqu'à dénicher à tâtons un placard métallique. Le cadenas sauta sans effort, quand Snake força la porte, et, à l'intérieur du compartiment de rangement, outre un dispositif d'alarme, il découvrit une lampe torche, sûrement rangée là en prévision de descente de patrouilles. Il s'en empara et l'alluma. Pas l'idéal pour passer inaperçu. Quiconque se cachait dans l'ombre le verrait arriver de loin. Cela dit, il n'avait pas d'autre alternative.
Il ne fut pas le premier repéré cependant. Il progressait, se tenant sur ses gardes, quand des bruits de pas lui parvinrent. Immédiatement, il éteignit sa lampe et se calfeutra dans un recoin du tunnel. Encore un coup des Cobras, à n'en pas douter. Il n'en restait qu'un avant The Boss elle-même. The Fury. Une gigantesque lueur envahit le corridor du fond et fit fuir une volée de chauves-souris. Ces dizaines de diables volants déguerpirent en piaillant et frôlèrent la tête de Snake. L'agent dégaina en silence son pistolet. Un homme, engoncé dans une combinaison thermique rappelant celle d'un astronaute, coiffé d'un scaphandre, se trouvait à une vingtaine de mètres de lui, debout au fond au couloir. Et, entre ses mains, il tenait un lance-flammes.
Snake se crispa. Son atroce duel au-dessus d'un océan de feu, contre The Fear, lui revint en mémoire. Non, pas encore... Les gerbes de feu inondèrent l'allée, léchant la figure de Snake, sans le brûler. Quelques poils de sa moustache et sa barbe roussirent tout au plus.
- Tu vas pas faire long feu ! se gaussa le Cobra. Ce sera un honneur pour moi de te tuer chez moi. Dans mon pays.
Snake ne proféra pas une parole. Il préférait les actes aux mots ; il tira. Son ennemi esquiva le tir, s'élevant brutalement dans les airs au moyen de deux petites fusées à carburant liquide attachées dans son dos. Une véritable bourrasque de feu et de poussière l'entoura. Snake eut aussitôt une idée. Il tenta de le contourner, en serpentant entre les piliers de béton, pendant que l'aliéné déchaînait un torrent de flammes dans son dos. Par chance, la pièce n'avait pas été bâtie à base de matériaux inflammables.
Il ficha plusieurs balles dans les réservoirs. Le liquide suinta légèrement par un trou aussi mince que le chat d'une aiguille. C'était jouer avec le feu, dans tous les sens du terme, mais Snake se hasarda à tirer de nouveau, espérant élargir l'interstice. The Fury en profita pour gagner du terrain. L'américain ne s'en rendit compte que trop tard. Il reprit sa course effrénée. Une douleur vorace ravageait son dos ; sa combinaison brûlait. Il se jeta à terre et roula, afin d'étouffer les flammes. La souffrance était tolérable, mais son derme devait être sévèrement détérioré.
La fureur de The Fury n'épargnait rien. Les tunnels devaient compter parmi leurs composants des combustibles, en infime quantité, car le feu avait pris en maints endroits. Des crissements, des craquements, abominables, résonnaient partout à la fois. Les flammes corrodaient les canalisations plus imperméables depuis longtemps. Des boulons fondaient. Plusieurs sautèrent et les tuyaux craquèrent. Les plaques de métal se désolidarisèrent et les eaux usagées du fort se déversèrent sur le sol. Dans la chaleur intense qui régnait dans la galerie fermée, Snake suffoquait. Ses vêtements lui collaient à la peau, à son derme calciné dans son dos. Il reçut une giclée d'eau qui apaisa ses brûlures. Il fit brusquement volte-face, tout en demeurant sous la petite cascade, la seule protection dont il disposait. Il ouvrit le feu, mitrailla le scaphandre, dont la surface transparent se fissura. Tout à coup, la température crut considérablement pour The Fury aussi. Sa parfaite isolation thermique n'était plus qu'un souvenir. Son visage rougissait intensivement. Sa peau se craquelait, s'ouvrait comme une vieille peau d'orange. Il se consumait ; il cuisait littéralement dans sa combinaison, comme dans un four. Mais ça ne suffirait pas à l'arrêter.
Snake cédait du terrain. Il pataugeait dans quelques centimètres d'eau. Tout en reculant, il continuait de tirer, avec son fusil d'assaut. Son pistolet était vide. Le scaphandre était parcouru de failles, mais il tomba à court de munitions avant qu'il ne se brise. Il lâcha son arme. Non loin de lui, un conduit se rompit. Des trombes d'eau affluèrent, déferlèrent entre lui et son ennemi. Une partie du tuyau se détacha, fendit l'air, projeté à pleine vitesse, et frappa Snake à l'épaule. Le brun récupéra le tube de métal. Sa seule arme à présent. Il profita de la confusion résultant de l'explosion pour se mettre hors de portée du lance-flamme, derrière une colonne.
Il n'aurait qu'une chance, un instant à saisir pour frapper. Il n'avait pas le droit à l'erreur. Dos collé à la pierre, il tâcha de se calmer, pour patienter le moment idéal. Le timing devait être parfait. Quand The Fury, qui le cherchait, le dépassa, il se précipita derrière lui et cogna de toutes ses forces le scaphandre fissuré avec la barre de plomb. Le Cobra se retourna, mais, sonné comme il l'était, avec assez de retard pour laisser le temps à Snake de s'éloigner. L'espion sentit de nouveau la caresse des flammes sur son visage et, entre elles, il vit la peau de The Fury s'ouvrir, se couvrir de cloques énormes et fondre. Son scaphandre s'était cassé. Plus rien le protégeait de son propre feu. Il se consumait sur place.
Snake le regarda. Il le regarda brûler. Brûler vif. Probablement la pire manière de mourir. Il continua d'avancer aussi longtemps que possible, mais il ne fit pas un mètre. Ses membres se repliaient sous lui. Et il riait, jusqu'à ce que sa langue ne soit dévorée aussi. Ses joues s'étaient ouvertes, dévoilant ses mâchoires. Son corps s'étala, dans l'eau portée à ébullition. Il déraillait complètement. ça dura bien plus longtemps que Snake ne l'avait présumé, à cause de la combinaison qui le préservait encore en partie. Quand il perdit le contrôle de ses mains, dans l'incapacité donc d'utiliser son arme, Snake se rapprocha avec prudence de son corps méconnaissable, labouré par les flammes et la chaleur. Il raffermit sa prise sur le tuyau métallique et lui enfonça le crâne, lui explosant la cervelle et abrégeant ses souffrances du même coup.
Pas un tueur à gages. Je ne suis pas un tueur à gages. Il n'avait pas eu le choix. A aucun moment. C'était tuer ou être tué. Il reprit sa route, versa un reste d'alcool à désinfecter sur son dos. Sa brûlure l'élança horriblement. Il serra les dents, ne lâcha pas un son. Tiens le coup. C'est bientôt fini. Il aboutit à un cul-de-sac, avec une échelle en son centre. J'arrive. Sokolov, Eva... et Ocelot, peut-être, ils comptaient sur lui.
Au fur et à mesure qu'il regagnait la surface, la température chutait. Elle dégringolait, au point que, bientôt, sa respiration se matérialisa sous la forme d'un nuage dense. Il ne tarda pas à comprendre pourquoi. Au-dehors, il neigeait. Une poudreuse, légère, délicate, flottante. Comme une pluie de minuscules pétales immaculés. Si la forteresse n'avait pas été si brute à l'image de son détenteur, si métallique et empierrée, le spectacle eut été saisissant. Sans les indications d'Eva, il aurait été perdu dans cette véritable citadelle. Partout, des allées qui se ressemblaient toutes et qui rejoignaient les mêmes bâtiments austères. Des cours parsemées de véhicules et de caisses d'armement faisaient les jonctions.
Snake se retrouva bientôt face au laboratoire d'armes, avec un problème conséquent sur les bras. La sécurité avait été renforcée, selon les préconisations de The Boss, et des soldats gardaient la porte d'entrée. Ils vérifiaient les badges des scientifiques allant et venant. Un vulgaire déguisement ne suffirait pas cette fois. Snake s'arrangea pour trouver refuge dans un coin reculé de la zone, d'où il pouvait observer les portes. Il attendit en vain une opportunité qui ne se présenta pas. La relève s'effectua sur place. Pas de temps mort dans la surveillance. Il scruta son codec, tout en se creusant les méninges. C'était si risqué de contacter qui que ce soit maintenant, en pleine infiltration, alors qu'il n'avait aucune idée de si ses alliés étaient en présence de l'ennemi.
Son choix se portait naturellement sur Ocelot, mais il se ravisa et le reconsidéra, lui préférant finalement Eva. Il réalisa que ça équivalait à risquer sa vie à elle plutôt qu'à lui. Il avait honte ; il n'était plus vraiment objectif. Il devait faire usage de raison. Eva, si elle se faisait surprendre, n'avait strictement aucune chance de s'en tirer vivante. Ocelot, par contre, étant donné son ancienneté, son passé avec Volgin, pourrait peut-être se sauver par de belles paroles. Snake se cala donc sur sa fréquence, l'esprit un brin tourmenté et plein d'appréhension.
Au bout d'un moment, la connexion s'établit enfin. Snake put de nouveau respirer. Le major l'invectiva avant qu'il ait pu parler.
- Snake, t'es dingue ?!
- J'ai un sérieux problème...
Un soupir irrité fut la réponse qu'il obtint. Ocelot s'enquit, après un court silence :
- T'es où ?
- Devant le laboratoire d'armes...
Le russe manqua de s'étrangler. Déjà ?! Il le fustigea :
- On peut s'estimer heureux que personne n'ait intercepté notre appel !
- Le temps presse. Il faut que tu éloignes les gardes à l'entrée. Je m'occupe du reste.
- T'aurais pu appeler Eva !
Et la mettre en danger, elle. Snake percevait le son de ses bottes ; il était en chemin ; il l'aiderait. Il l'entendit également rouspéter à voix basse.
- Elle aurait... exhibé ses mamelles comme elle aime le faire... Cette pute.
- Si elle était avec Volgin, c'était sa mort assurée.
- Ce n'est pas le cas, riposta-t-il sans attente. Je n'ai pas la moindre idée d'où elle se trouve à l'heure qu'il est. Tiens-toi prêt, termina-t-il, le ton toujours aussi cinglant et rancunier.
Et ce fut de nouveau le silence. Snake se terra dans sa cachette, jetant de temps en temps un coup d'oeil sur les portes. Un tintement régulier l'avertit de l'approche d'Ocelot. Aussitôt, il enfila son déguisement basique de savant. Ainsi, même si quelqu'un le surprenait de loin à pénétrer dans le bâtiment, il ne paraîtrait point suspect. Le major se présenta aux deux soldats encadrant le passage. Ils s'inclinèrent, le saluant avec le respect qui lui était dû, en raison de son grade et, surtout, de sa relation privilégiée avec le colonel. Tout le monde ne le voyait qu'à travers ce prisme sale ; ça fatiguait Ocelot. Snake, au moins, en dépit de sa montagne de défauts, le voyait à sa juste valeur.
- Major.
- Vous deux, au lieu de rien branler, vous allez venir avec moi, commanda-t-il d'une voix péremptoire.
Il allégua, par précaution, que personne ne circulait pour protéger le secteur sud de la base. Les hommes hésitèrent, Volgin leur ayant assigné leur poste sur les recommandations de The Boss. Mais quelle raison avaient-ils de douter ? L'ordre provenait du major Ocelot, si proche du colonel ; il y avait fort à parier que la directive émanait en réalité de ce dernier. Snake commença à se rapprocher, sans se montrer, dès qu'ils lui tournèrent le dos pour s'en aller. Adam jouait parfaitement les supérieurs ignobles et autoritaires ; le rôle lui allait comme un gant.
Bientôt, ils furent hors de vue et Snake, vêtu de sa blouse, put rentrer dans le laboratoire. Il sembla que la chance lui souriait enfin. Dans le hall immense, échelonné sur deux étages, il tomba nez-à-nez avec un homme en uniforme, les cheveux mi-longs, argentés, à savoir le fameux Raikov en personne. Celui-ci sourcilla légèrement, face à ce scientifique bien plus baraqué et séduisant que la moyenne et, durant un instant, Snake crut même qu'il lui faisait de l'oeil. Il appliqua sa stratégie habituelle, qui avait fait ses preuves avec Eva ; il l'ignora totalement, fit comme s'il n'existait pas. Il s'assit sur un des fauteuils de cuir disposés en rangs parallèles, s'empara d'un magazine et se mit à le feuilleter, comme s'il prenait sa pause.
Confronté à pareille indifférence, le major déchanta. Sans un mot, il entama la montée des marches menant au premier étage. Snake le laissa prendre une poignée de secondes d'avance, histoire de ne pas éveiller les soupçons, puis, aussi naturellement que possible, il replaça le périodique sur son présentoir et marcha dans ses traces. Raikov longeait les vestiaires. Snake jeta des coups d'oeil alentour. Personne. Il pressa le pas, courut sur le dernier mètre et saisit Raikov, en lui appliquant un mouchoir imbibé de chloroforme sur le nez. Pris au dépourvu, le russe se ressaisit promptement cependant et lutta.
Heureusement, il s'avéra vite que Snake l'emportait physiquement sur lui. Il resserra sa prise et se mit à le traîner vers les vestiaires. Il referma la porte derrière eux, la poussant du pied pour ne pas libérer Raikov. Au bout d'un moment, celui-ci cessa de se débattre. Ses forces s'épuisaient. Les effets de l'anesthésique se ressentaient enfin. Snake le relâcha, permettant à ses bras endoloris, parcourus de blessures et d'hématomes, de se reposer un peu. Raikov glissa mollement sur le carrelage. Snake retira son uniforme, avant de s'en revêtir, puis enfila son masque. Alors qu'il s'apprêtait à le soulever, pour l'enfermer dans un casier, l'idée de le tuer lui traversa l'esprit. Et il se figea. Les paroles d'Ocelot tournèrent dans sa tête durant un instant. Puis il les chassa. Il n'accomplirait rien de tel, surtout dans ce but.
Et peut-être qu'il n'avait pas du tout envie "d'arranger" les choses entre Volgin et Ocelot... Si ce n'était pas Raikov, ou Eva, ce serait quelqu'un d'autre. Ocelot n'avait pas l'air de piger ça. Snake épargna donc le major. Il cadenassa la porte, quitta les vestiaires et se dirigea vers l'aile où était détenu Sokolov, en imitant Raikov, dont il avait scrupuleusement étudié la démarche, le port de tête et l'expression, autant de détails à même de parfaire son déguisement. Il croisa plusieurs groupes de gardes. Les hommes se mirent illico au garde-à-vous ; Raikov les terrifiait de toute évidence.
Snake poursuivit son chemin sans se soucier davantage d'eux. Une fois parvenu devant la véritable chambre forte tenant lieu de cellule pour Sokolov, il se débarrassa de son masque. L'accès faisait ici l'objet de restrictions drastiques ; personne ne les perturberait. Il s'apprêtait à entrer, quand des voix lui parvinrent de l'intérieur de la pièce. Eva, dans son costume de femme dévouée aux allures militaires, conversait avec Sokolov. Elle en vint à le menacer, quand il admit ne rien savoir quant à l'Héritage des Philosophes. Apparemment, c'était ce après quoi tout le monde courait en réalité. Et pour des camps différents à n'en pas douter. Snake hésitait à intervenir, quand il s'avéra que le tube qu'elle pointait sur Sokolov n'était qu'un vrai rouge à lèvres. Un bon bluff. Toutes ses armes lui avaient été retirées à son arrivée en détention.
Comment avait-elle eu accès à cette zone si réservée ? Snake n'eut pas le temps de réfléchir. Les portes s'ouvrirent et il dut se cacher, avant qu'elle ne le voie. Soucieuse, elle ne prit pas garde et monta dans l'ascenseur sans le distinguer. Une fois seul, Snake rejoignit Sokolov, qui ne parut pas aussi heureux de le voir qu'il le supposait. L'homme parut plutôt abattu. Snake ne tarda pas à savoir pourquoi ; le Shagohod était achevé, les tests de la phase 2 aussi. La machine était désormais dotée d'un système d'accélération, de ce qu'il lui permettait d'accomplir son objectif : anéantir le territoire américain par le biais de frappes thermonucléaires sans sortir de l'Union soviétique. A cette heure, Volgin disposait d'un tank capable de lancer des missiles nucléaires de n'importe où, à une allure folle, sans être détecté.
- Tout n'est peut-être pas perdu cependant, tempéra le savant. Seul un prototype du Shagohod existe actuellement. Il est entreposé dans le hangar... mais Volgin projette de le produire en série. Il compte en déployer dans tout le bloc communiste, en Asie et en Europe de l'est, mais aussi pour soutenir les mouvements de révoltés dans le Tiers Monde ! Vous réalisez la gravité de la situation ?
- Mais une telle production, ça réclamerait des sommes astronomiques !
- L'argent ne sera pas un problème pour lui, déplora-t-il, dans un soupir affligé. Vous devez détruire le prototype avant que la production ne débute. C'est la seule solution... ou la planète est foutue. Jamais elle n'encaisserait tant d'explosions nucléaires, dans tous les coins. La Guerre Froide est une rude passade, mais l'équilibre de la terreur qu'elle a instauré est un bon moyen de tous nous préserver !
- Je me charge du prototype.
Par prudence, il réduirait aussi l'usine de fabrication en cendres. Sokolov évoqua un immense réservoir de carburant liquide et du C3, un explosif révolutionnaire dont l'armurerie disposait et qui suffirait à faire tout exploser. Seule ombre au tableau : apparemment, les explosifs avaient tous été dérobés par une espionne ; Snake réprima un sourire. Un murmure lui échappa.
- Eva...
Sokolov perçut ce prénom et réagit aussitôt :
- Vous voulez dire Tatyana ? La maîtresse de Volgin.
- Je croyais que c'était la vôtre.
Le vieil homme au crâne dégarni rit un peu.
- Non ! Il y avait encore quelques semaines de cela, je ne l'avais jamais vue. Elle prétend que le KGB l'envoie.
Snake avança vers les portes.
- Je me débrouillerai pour lui prendre le C3, mais vous devez vous échapper maintenant !
Contre toute attente, il s'y refusa. Son expérience avec Volgin, voir à quelles folies pouvaient conduire les armements géniaux qu'il fabriquait, l'avaient écoeuré. Même l'idée de retrouver sa famille aux Etats-Unis n'allégeait point son fardeau moral. Snake s'énervait de ses divagations, d'autant plus que le temps qu'il lui faisait perdre en palabres était précieux. Le son de l'ascenseur s'ouvrant fit sursauter Sokolov, qui se recroquevilla sur lui-même par réflexe et s'écarta vivement de Snake, qui, quant à lui, repassa son masque. Ce qui pouvait advenir de pire se produisit. Volgin marcha dans la pièce. Son regard stoppa instantanément sur "Raikov".
- Major, que faites-vous ici ? le réprimanda-t-il sans grande agressivité, le ton sec au demeurant. Vous étiez supposé m'attendre dans mon bureau à cette heure.
Snake ne pouvait articuler un son sans se dévoiler. A l'instar des gardes qu'il avait rencontrés auparavant, il se mit au garde-à-vous et ne remua plus d'un pouce, espérant que cela suffirait à duper le colonel. Ses espoirs étaient maigres. Il ne résista pas à l'envie de le repousser, quand le géant l'agrippa brutalement par les parties génitales. Ce refus de contact vint accroître le doute qui pointait déjà chez le colonel. Ce dernier insista. Il répéta son geste et Snake prit sur lui pour ne pas réitérer son erreur. Il se sut démasqué, lorsque Volgin comprima douloureusement ses testicules et ricana :
- Vous croyez me tromper ? Un pathétique imposteur...
Il les relâcha aussi subitement qu'il les avait capturés. Se détournant, sans une once de crainte, il poursuivit :
- Ocelot se trompait peut-être sur Tatyana. On dirait qu'elle n'est pas ici... Qui êtes-vous ? Je ne le répéterai pas.
En un instant, il fit volte-face et Snake se retrouva avec le canon d'un pistolet sous son nez. Il ne comprit pas ce sourire en coin mauvais qui se peignit sur la face de Volgin, jusqu'à ce que celui-ci ne tire à plusieurs reprises, non pas dans son genou, mais dans celui de Sokolov. Un cri nasillard échappa au savant, alors qu'il s'effondrait, ses mains entourant sa jambe qui pissait le sang. Le colonel ricanait, ses yeux attachés à la flaque vermeille s'étendant. Il était déconcentré, juste assez pour que Snake attrape son arme par le canon, son avant-bras, et ne le renverse. Tout était dans le mouvement et sa précision. Le poids n'importait plus tant. Volgin ouvrit grand les yeux ; il ne pensait pas qu'un homme de cette stature puisse le mettre à terre. Encore une fois, il s'était montré trop sûr de lui. Maintenant, la bouche du flingue était face à lui.
- Tu crois gagner... sur ce terrain... face à moi... ?
Un rire nerveux agita le colonel. Snake n'était pas aussi irréfléchi que lui, loin de là. Il le tenait en joue, mais prenait garde à demeurer hors de portée. Il allait le crever. Enfin. Ce bâtard. Il avait la haine, comme jamais auparavant. Volgin partit d'un grand éclat de rire.
- Je vois... C'est personnel ! Ce n'est pas à propos de ta mission...
Snake tressaillit imperceptiblement. L'homme esquissa un geste pour se dresser, mais il l'arrêta tout net, faisant mine d'ouvrir le feu. Il devait d'abord aider Sokolov, qui se vidait de son sang. Le fluide écarlate touchait presque ses pieds et ceux de Volgin. Snake lui balança de quoi faire un garrot.
- Nouez ça !
Ce qu'il n'avait pas prévu était que The Boss aurait encore de l'avance sur lui. Elle fit brutalement irruption à son tour dans la geôle. Elle rencontra le regard de Volgin, qui attendait d'elle qu'elle lui prouve de quel côté elle était. Ça lui déplaisait foncièrement ; ça la révulsait ; ça allait contre tout ce en quoi elle croyait, mais elle devait le sauver de son disciple. Tant qu'il n'avait pas révélé l'emplacement de l'Héritage des Philosophes, Volgin ne devait pas mourir. A aucun prix.
S'engagea un duel, elle brandissant son poignard, lui son arme. Ils se désarmèrent mutuellement en un quart de seconde. The Boss se réjouit en son for intérieur. Il a progressé. Elle le saisit à bras-le-corps, s'échina à le déséquilibrer, mais ses appuis s'étaient considérablement améliorés et elle ne parvint à le faire fléchir qu'en le frappant dans la cheville. Il tourna cette inversion du rapport de force à son avantage et la projeta par-dessus lui. La femme heurta le mur face à eux. Elle se releva sans peine ; du sang barbouillait sa lèvre inférieure enflée. Très bien, Jack. On dirait que je vais devoir commencer à m'appliquer.
- Retire ce masque ridicule, quand tu m'affrontes ! Je sais qui tu es.
Et tu le dois aussi. Tu ne dois pas l'oublier. Peut-être était-ce qui lui était arrivé ? Elle se stabilisa, coupa toute pensée ne gravitant pas autour du combat et de la mission.
- Enlève-le, ordonna-t-elle pour la seconde fois.
Elle avait beau être devenue son ennemie, il lui portait toujours autant de respect ; il s'exécuta rapidement. La mascarade s'achevait ici et maintenant. Ils se tournaient autour, tous deux campés sur leurs pieds, genoux fléchis, poings ramassés prêts à parer autant qu'à frapper. Il se lança trop vite. Il ré-enclencha les hostilités et elle n'eut plus qu'à le cueillir. Il balança trop son poing, si bien qu'elle fût en mesure d'attraper son bras. Elle épargna son coude qu'elle aurait pu aisément retourner, tapa dans ses deux talons d'Achille assez fort pour l'agenouiller et plaça son avant-bras contre sa trachée, l'oppressant.
- Toujours pas suffisant. Parfois, il faut savoir attendre, Jack.
Absolument furieux, humilié en son for intérieur de s'être fait berner à ce point par ce gamin, Volgin avait ramassé le pistolet. Elle l'avait vu venir. Elle agit plus rapidement que son doigt pour presser la détente. Son poing s'encastra dans le flanc aussi dur que de l'acier trempé du colonel, mais il ne s'en tira pas indemne. Usant de la même technique que Snake quelques minutes avant, elle lui fit mordre la poussière. Nul ne s'y attendait, mais il ne réagit pas violemment. En revanche, sa voix trahit son animosité. Etre battu deux fois dans la même journée, dont une par une femme, aussi légendaire fût-elle. Son ego en prenait un sacré coup.
- The Boss, un nom mérité... grommela-t-il de mauvaise grâce, en époussetant son manteau. C'était quoi ça ? Du judo ? acheva-t-il, avec un semblant de mépris.
- Non, le détrompa-t-elle. Du CQC. Une technique de combat rapproché que l'on a développée tous les deux.
Elle ne put se résoudre à le regarder, avec son sourire cruel, se rapprocher de Snake, le choper par le cou. Elle savait ce qui s'ensuivrait. Il allait le massacrer. Sans arme, maintenant qu'il ne pouvait le prendre par surprise, Snake était fichu. Les coups de poing pleuvaient, chacun l'inondant d'électricité. Une côte, puis deux, réduites en miettes. Le poing défonçait ensuite les mâchoires. Du sang giclait de la bouche de Snake.
- Qu'as-tu fait à Ivan, enfoiré ?!
Il l'entendait à peine ; il n'aurait su dire s'il criait ou s'il chuchotait. Son cerveau, trop secoué entre les chocs électriques et les frappes répétées, sur ses tempes, son front, n'analysait plus les informations. Sa vision se brouillait, s'obscurcissait, se réduisait progressivement à un point blanc. S'il continuait à le tabasser de la sorte, il le tuerait. The Boss n'était pas aussi insensible qu'elle devait l'être. Rapidement, même les sons devinrent insupportables. Elle prit la fuite, en déambulant aussi calmement que possible. Mais elle était si pressée de fuir le plus loin de cette maudite salle.
A peine les portes franchies, elle tomba sur Ocelot, qui jouait d'un air distrait avec son revolver, alors même que Volgin était sur le point d'achever Snake. Le jeune homme la sentit fébrile. Il se dressa en travers de sa route.
- On dirait que le spectacle n'est pas à votre goût ?
Elle le fixa longuement, sans répondre. Mon dieu, qu'a-t-il fait de toi ?
- Pourtant... vu votre expérience, ça ne doit pas être la première fois que vous assistez à ce genre de petit règlement de comptes.
Elle se fichait bien de ses insinuations. C'était son humanité qu'elle voulait sauver. C'était uniquement de cela dont il était question. Plantant son regard dans le sien, elle déclara, pas comme si elle réclamait une faveur, mais comme une mère rappelant son enfant à l'ordre :
- Sauve-le, avant qu'il ne soit trop tard.
Il devait exister une forme d'instinct filial. En tout cas, il perçut l'urgence. Sa colère et son ressenti personnel ne l'emportèrent pas sur son rôle d'espion. The Boss traversait le couloir et lui entrait dans l'arène.
- Volgin ! L'interpella-t-il derechef.
Le colosse ne lui accorda même pas un regard et, à ce détachement, Ocelot comprit à quel point la situation était grave ; Volgin punissait Snake pour venger Ivan au départ, mais, à présent, il retombait dans ses jeux incontrôlés de tortionnaire incapable de refréner ses pulsions. Il riait de temps à autre, tout en rouant toujours de coups Snake, tantôt envoyé au sol, puis contre le mur, malmené comme une poupée de chiffon. Son corps tout entier criait de douleur, mais la souffrance la plus foudroyante était située au niveau de sa cage thoracique. Si un fragment osseux de côte éclatée avait perforé le poumon, il était foutu. La violence des coups de poing était telle que sa figure avait déjà enflé, toute bleuie et rouge d'ecchymoses et de sang, de ce sang qui lui dégoulinait des narines, de la bouche.
Ocelot n'était point aussi impitoyable qu'il le laissait paraître. Il n'était pas imperméable à cette affliction étalée sous ses yeux, d'autant plus que cet homme qui se faisait injustement passer à tabac était la seule personne à avoir fait preuve de gentillesse, de véritable altruisme, à son égard, sans rien attendre en retour. Il réalisa avec horreur combien The Boss l'avait empêché de commettre une erreur monumentale.
- Arrête ! S'exclama-t-il, mais il ne se hasarda pas à s'interposer tout de suite.
S'il recevait l'un de ces coups, il serait presque mort. Il se demanda comment Snake pouvait endurer tout cela et être toujours en vie. Mieux encore, l'américain parvenait à se maintenir debout, même s'il ressemblait alors davantage à un zombie qu'à un combattant. De son poing parcouru d'éclairs, sans signe avant-coureur, Volgin le frappa violemment à la nuque. La panique gagna Ocelot. Elle décrut légèrement, quand Snake, tombé à quatre pattes, toussa du sang. Le coup, surtout à cet endroit, aurait pu l'achever.
- ça suffit !
Volgin l'ignorait toujours ; les coups s'enchaînaient dans l'échine. La botte percutait les flancs déjà massacrés. Adam espérait le raisonner verbalement. Un piètre moyen, au vu de son état, pas délirant, mais extatique et surexcité.
- Ivan va bien ! Arrête !
Rien à faire. Ocelot devait faire face à la réalité. Il tremblait en dégainant son revolver. Ses mains s'agitaient encore plus quand il visa Volgin.
- Me force pas à le faire !
Pour te ramener à la raison. Cette fois-ci, le colonel parut enfin l'entendre. Il asséna un violent uppercut à Snake, qui s'écroula face contre terre, dans un état sans précédent, mais toujours conscient. Ensuite, il se tourna vers Adam et son regard... Adam ne parviendrait jamais à le rayer de sa mémoire. Pire, la montagne vivante fit un pas dans sa direction. Le rythme cardiaque d'Ocelot monta en flèche illico. Il ne savait pas s'il devait rengainer ou pas, si ça le sauverait. Il balbutia à toute vitesse. Soudain, il avait l'impression de ravoir dix ans.
- On a besoin de lui vivant ! Si tu continues, il va nous claquer dans les pattes ou, au mieux, il aura le cerveau en bouillie et pourra plus aligner deux mots !
Un autre pas. Non, non, non... Comme dans ses cauchemars. Il en faisait toujours, surtout quand il dormait près de lui. Pitié, me tue pas... Les larmes lui montaient aux yeux, sans qu'il puisse les arrêter. Il s'accrocha, même si ne pas ployer face à la bête qui se rapprochait toujours plus devenait atrocement dur. L'enfant en lui hurlait de terreur ; il voulait se plaquer au mur, dans un coin, se rouler en boule et ne plus bouger.
- Il est de la CIA !
C'était davantage un gémissement de peur qu'un cri.
- On doit savoir ce qu'il sait, ce qu'il a communiqué à ses services de putains d'américains ! Imagine dans quelle merde on est s'il a déjà tout balancé à Johnson et que ce con a tout répété à Khrouchtchev !
Snake gisait à même le sol, son souffle court, entrecoupé de gargouillis et autres sons peu engageants. Il ne sentait plus rien. Il avait atteint ce seuil de douleur où l'organisme, en tant qu'ultime mesure de survie, cessait d'éprouver. Sa tête reposait par terre, la joue collée au carrelage trempé. La voix d'Ocelot lui paraissait extrêmement lointaine. Lui qui la connaissait bien à présent avait même eu du mal à la reconnaître, dans sa confusion cérébrale. Celle du colonel rugit comme un coup de tonnerre. Comme à l'entrepôt, lorsque cela devenait plus privé, il s'exprimait en russe.
- Tu n'as rien à faire ici, Adamska !
Le corps de Snake lui intimait de faire le mort, de rester couché, mais sa fierté et son affection pour Adam lui firent faire le contraire. Il se releva en chancelant. Volgin partit d'un grand rire ravi.
- Il en redemande !
Et, capturant le cou de Snake dans une seule main pour le maintenir en place, il lui balança deux coups de tête. Les arcades sourcilières pétèrent. Beaucoup de sang se répandit sur la face entière de Snake. Ce dernier eut un regard plein de détresse, qui rencontra celui d'Adam. Il était sur le point de mourir. Si Volgin s'acharnait encore, il allait y passer. Ocelot le vit. Il ne désirait pas ça. Il se débrouillerait pour le sortir d'ici ; Snake devait être transporté d'urgence pour être soigné. Dire qu'ils le tortureraient encore après ça... Tu tiendras le coup. Je sais que tu en es capable, Snake. Mais pas si Volgin s'entêtait.
- Stop ! Yevgeny !
Il songea à faire feu, mais, s'il faisait ça, il échouait sa mission, leur mission à tous, alors que l'héritage était à portée de main... Et tirer sur son amant, ça débordait la limite qu'il s'était fixée. Volgin tournait autour de Snake, qui, par un incroyable miracle, tenait sur ses deux jambes en vacillant. Des éclairs se multipliaient autour de son poing chargé à bloc.
Ocelot jeta son revolver, s'assurant de ne pas céder à la tentation et faire ce qu'il aurait regretté amèrement par la suite. L'arme à feu glissa dans le sang et partit sous un chariot médical. Il se rua vers le meuble, dont il ouvrit tous les tiroirs, en quête d'une arme moins meurtrière. Au moment où Volgin s'apprêtait à asséner le coup fatal à Snake, il planta droit dans son épaule un bistouri. Toute la lame s'enfonça dans le muscle, transperçant le manteau de tissu épais. Une bien maigre douleur pour un homme tel que Volgin, mais la surprise d'être frappé par ce morveux qu'il avait toujours terrorisé lui arracha un grognement sonore et guttural.
- T'es dingue Adamska ?!
Il avait détourné son attention de Snake et, maintenant, il allait périr à sa place. Des mains de la personne qu'il chérissait le plus au monde. Quelle belle ironie. En un éclair, Volgin l'avait empoigné et le cognait contre le mur.
- C'est toi ! répliqua le major, tout en se démenant vainement. T'es en train de nous tuer ! De nous condamner ! Il nous le faut vivant !
Il ne voulait pas en arriver là ; il ne voulait pas lui faire si mal. Et, en même temps, il en crevait d'envie.
- Ta rébellion... Tu l'as menée trop loin...
D'un geste sec, il arracha le scalpel de son épaule et passa presque tendrement la lame dégoulinante de sang devant ses yeux fermement clos.
- Ouvre-les.
Il obéit. La main autour de sa fine gorge la pressa davantage. Ses yeux larmoyants, emplis d'effroi. Volgin s'en délecta. Il repassa, trois fois en tout, avec une lenteur infinie, la lame devant ses yeux. C'était le genre de petite attention qu'Ocelot réservait à ses suppliciés. Il était sûr qu'il recevrait le message. Ocelot ne l'avait pas menacé ainsi depuis ses quinze ans et Volgin ne l'avait plus jamais autant battu, autant dominé qu'à cette époque-là. A son plus grand regret, leurs relations s'étaient faites moins conflictuelles.
Mais, aujourd'hui, tout explosait. C'était comme retourner cinq ans en arrière. Entre son ennemi éclaté contre le carrelage, Sokolov évanoui de douleur et de peur et son adorable "chaton" qui reprenait du poil de la bête, il ne savait plus où donner de la tête. Tout était si parfait. Le corps soulevé dans les airs par sa seule main était secoué de tremblements incontrôlables. Tout à coup, il le retourna, le maniant comme un objet, comme une grande poupée. Surpris, Ocelot heurta sa tête contre le mur. Il sentit, un peu groggy, la masse considérable du colonel se presser contre lui, le coinçant contre la paroi jusqu'à ce qu'il peine à respirer. Comme dans un rêve, les sensations étaient atténuées, confuses. Et cette horrible chose abjecte grossissant contre son bas du dos. La situation dérapait ; elle lui échappait complètement.
- Je suis sûr que notre ami américain appréciera le spectacle.
Snake reçut comme une décharge, une bonne celle-là. Il ne laisserait pas ça se produire, pas ici, juste sous ses yeux, alors qu'il pouvait encore agir. Le major répétait "non" comme un mantra, encore et encore. Jack jeta un regard sur Sokolov, le seul susceptible de lui prêter main forte, mais il ne bougerait pas. Qu'il fût éveillé ou non n'y changeait rien. Avec sa vue opaque, altérée, il ne percevait que des silhouettes sombres, floues, mouvantes. Les faisceaux des néons lui firent l'effet de lui brûler les rétines. Soudain, l'obscur devint d'un blanc éclatant qui lui vrilla le cerveau. Il glissa un peu, se rattrapa. Il était debout. Il avait du mal à respirer. Pas le temps pour une attaque calculée, ni les moyens physiques et mentaux. Il ne tiendrait pas plus de quelques secondes.
Avec toutes les forces qui lui restaient, il chargea Volgin. Il le frappa de plein fouet, vint se fracasser contre lui. Le choc lui fit davantage de mal qu'à sa cible, mais les deux hommes tombèrent et Ocelot, libéré, glissa au pied du mur. Snake essaya de se dégager aussi rapidement que ses maigres forces lui permettaient de se déplacer. Il croyait apercevoir le flingue sous un meuble. Il ne l'atteignit jamais. Volgin l'empoigna par l'épaule et il reçut un énorme uppercut en pleine tête. Ocelot hurla quelque chose à Volgin. Puis plus rien.
Quand il émergea enfin du noir, il ne voyait rien. Pas un rai de lumière ne filtrait à travers cet épais sac de jute placé sur sa tête. Des coups brutaux résonnaient dans les parages. Snake n'eut pas une pensée pour le malheureux sur qui Volgin passait ses nerfs. Ses interrogatoires ne ressemblaient à rien. Il ne maîtrisait vraiment pas sa force. Ses questions étaient posées vivement et, dans l'instant suivant, il assénait un coup. Il n'attendait pas de réponse en réalité ; il n'en avait assurément pas conscience, mais il n'accomplissait cela que par plaisir, pas par utilité.
Snake essaya de reprendre ses esprits, de se préparer à l'épreuve à venir. On le frapperait encore, bientôt. Ils avaient dû le "réparer" avant de le mener en salle de torture. Au vu de ses nombreuses commotions et fractures, le terme paraissait justifié. Des cris aigus envahirent l'espace. La voix d'Eva, suppliant Volgin d'arrêter, poussait de temps à autre une clameur désespérée. Tout à coup, le fracas du passage à tabac stoppa net. Et la voix du colonel lâcha, sans une once d'émotion :
- Bon, il doit être mort.
Un souffle exaspéré, provenant probablement d'Ocelot, répondit à son affligeant constat. Une main, gantée, qu'il reconnut parfaitement, le poussa rudement dans le dos et il glissa le long d'un rail métallique fixé au plafond, comme une carcasse accrochée à son crochet en salle d'équarrissage. Ils l'avaient suspendu depuis un moment, à en croire la douleur irradiant de ses bras étirés et de ses épaules qui frisaient le déboîtement. Il tâchait de contrôler sa respiration, de se calmer, quand un poing s'encastra d'emblée dans son abdomen. Il vomit du sang coagulé dans le sac. Ponctuant chaque question d'un coup de poing dévastateur, Volgin le questionna comme sa précédente victime, l'interrogeant sur ses intentions quant au Shagohod et à l'héritage. Il demanda aussi à plusieurs reprises qui était son contact dans l'enceinte du fort. Snake ne lâcha rien, pas un son, pas même un grognement de douleur.
De l'eau glacée lui fut soudain jetée au visage, plaquant la toile de jute rêche contre sa face couverte d'hématomes. Il entendit le crépitement des éclairs de Volgin. L'ordure s'apprêtait à l'électrocuter, alors qu'il était mouillé. Appuyé dos au mur, Ocelot se tenait en retrait dans la pièce exiguë. Son regard voyageait de Volgin à leur captif. Il n'éprouvait pas la satisfaction habituelle qu'il tirait de cette scène. Au contraire, après ce que Snake avait fait pour lui, il se sentait horriblement mal, coupable même. Peu importait ; il conservait son masque de salaud, souriant face à un espion mis au supplice. Dans ses pensées, à l'inverse, il priait pour qu'il survive.
- Dix millions de volts, je parie que tu ne peux même pas imaginer ce que ça représente.
La décharge fut si violente qu'une fumée noirâtre entoura le corps de Snake. Rien ne transparut sur son visage narquois, mais Ocelot endura avec lui, souffrit pour lui. Il compatissait, comme jamais auparavant. Ce qui était un loisir d'habitude s'avérait une torture pour lui aussi aujourd'hui. Il espéra de tout son coeur que Volgin cesse définitivement, quand il abaissa sa main.
Mais, non. Comme toujours, une ridicule pause d'une seconde à peine. Puis une nouvelle électrocution. Ocelot ne réussit pas à conserver son sourire cette fois-ci. Il se décomposa, et son jeu d'acteur avec lui. Il serra les dents, détourna les yeux de l'horrible spectacle. Ses commissures de lèvres tournèrent vers le bas dans une grimace mêlant colère, peine et dégoût. Volgin, lui, souriait comme rarement.
- Tes supérieurs veulent mon héritage aussi, n'est-ce pas ? L'Héritage des Philosophes ? Réponds !
Encore un éclair.
- Réponds-moi !
Un cri de souffrance échappa à Snake cette fois-ci, indiquant clairement qu'il frôlait la mort. Pourtant, il ne s'exécuta point ; il ne révélerait rien. Une main d'Ocelot descendit discrètement vers son colt, tandis que l'autre serrait son écharpe comme pour se rassurer. Tiens le coup. Tiens le coup, par pitié. Tu ne mérites pas ça. Il y en avait tant d'autres qui auraient dû se trouver à sa place.
- Oh ? Je crois avoir entendu quelque chose ! Rit allègrement Volgin et il prit un malin plaisir à lui filer quelques légers coups de jus, comme des piqûres de rappel. Ça vient ? Tu sais parler, pas vrai ?
Ocelot réalisa qu'il s'apprêtait à recommencer. C'était trop tôt ; il fallait laisser davantage de temps entre deux décharges aussi violentes.
- Volgin ! Laisse-moi prendre le relais ! S'écria-t-il, en russe.
- Si j'avais un bon conseil à te donner, chaton, ce serait de la boucler.
Le major lança un regard discret, mais affolé, sur l'américain qui pendouillait au bout de sa chaîne, entre la vie et la mort. Il devait gagner du temps pour lui. Il s'apprêtait à riposter, en dépit du châtiment qu'il endurerait ensuite, quand The Boss se joignit à eux. A sa suite, entra Eva, dont les yeux ne se détachèrent de Snake qu'avec une impression d'horreur. The Boss garda les siens sur son fils, durant une seconde. Mère et fils échangèrent un coup d'œil. Elle ne put le contempler plus longtemps ; il n'avait pas de marques apparentes, mais Volgin avait dû lui faire bien pire, suite à l'incident dans la cellule de Sokolov. Son enfant, il avait l'air parfaitement brisé, en morceaux. Il se tordit les doigts, cherchant inconsciemment à fuir son regard et s'enterrer sous terre. Dire que le responsable de tous leurs maux, à tous, était enfermé tout de suite dans cette minuscule salle, avec eux. Qu'ils auraient pu tous s'unir pour le renverser et le battre à mort, criant réparation.
- C'est inutile, colonel, affirma-t-elle, son expression composée comme d'ordinaire. Il ne parlera pas. Il a été formé dans ce but.
Puis elle ajouta :
- Formé par moi.
Le colonel ne se souciait pas d'elle. Il projeta une nouvelle salve d'éclairs sur Snake, qui convulsa violemment. Incapable de soutenir cette vision cauchemardesque, Eva baissa la tête, la prit dans ses mains, ce qu'Ocelot ne pouvait faire sans se dévoiler.
- Crache le morceau ! Tu veux l'emplacement de l'Héritage des Philosophes ?
Dans son ire irrationnelle, il alla jusqu'à confesser la nature de ce fameux héritage, le fond secret des trois plus grandes puissances des deux guerres mondiales. Des milliards et des milliards de dollars en perspective. Cent milliards exactement, soigneusement cachés de par le monde entier dans des planques différentes. S'il ne l'avait pas tant déçu ces dernières heures, Ocelot lui aurait crié de la fermer. Tout en parlant, il se démenait. Les cris rauques de Snake emplissaient la salle. Tout le monde baissait les yeux. Même The Boss ne se sentait pas capable d'affronter cette vue de son disciple en sang, lacéré de tous les côtés.
- Tu ne l'auras jamais. Ils peuvent bien le chercher partout ; il est tout simplement ici, dans une chambre forte sous Groznyj Grad.
Ocelot ne manqua pas le regard que The Boss et Eva se lancèrent à ces mots. Il fronça les sourcils et reporta ses yeux sur son amant. Abruti. Et il pesait ses mots. Mais peut-être Volgin bluffait-il. Il était certes emporté, mais pas si stupide. Une volée magistrale projeta Snake contre le mur du fond. Il se balança un moment avant de revenir à la verticale. Un émetteur roula aux pieds du colonel.
- Qui... a fait ça ? Demanda ce dernier, avec une lenteur qui ne présageait rien de bon.
Ocelot leva les mains, jouant les innocents. Pour une fois, il l'était. The Boss se dénonça d'elle-même. Quand elle prétendit qu'elle n'avait agi ainsi que pour suivre les déplacements de Snake, Volgin commença à s'avancer, clairement menaçant. Il balança l'émetteur, sachant qu'Ocelot le rattraperait. Ils n'avaient pas besoin de communiquer pour se comprendre, surtout dans ce genre de cas.
- Pourquoi ? Répartit-il sans attendre. Pour que les Cobras lui tendent des embuscades ? Parce que, de mon point de vue, c'est plutôt l'inverse qui s'est produit ! Ils sont tous morts.
Le silence pesant qui s'abattit ne disait rien qui vaille. Finalement, Volgin reprit, avec un regard suspicieux :
- Étant donné les circonstances, je vais devoir vous demander une preuve de votre loyauté envers moi.
Cette fois, ce fut elle qui avança et, au comble de l'étonnement, il recula d'un pas. Ocelot n'en crut pas ses yeux. Cet homme venait-il de battre en retraite ? Il ne put s'empêcher. Il darda un regard teinté d'incompréhension sur Volgin. Celui-ci s'en aperçut et reprit contenance. Il s'imposa de nouveau, alla vers elle.
- C'est ton apprenti et il me semble me rappeler quelqu'un comme toi me demander... sur un certain pont... de le lui laisser...
Si elle ne l'avait pas arrêté à ce moment-là, tout se serait passé comme prévu. Il doutait sérieusement d'elle à présent. Vaincue, elle lâcha :
- Qu'attends-tu de moi ?
La réponse vint accompagnée d'un large sourire brillant de cruauté.
- Arrache-lui les yeux !
Le plus important pour un soldat, ce sans quoi il n'était plus rien qu'un déchet inutile. Le meilleur moyen de le mettre hors d'état de nuire.
- J'ai un faible pour les yeux bleus normalement, mais les siens... Je les déteste tellement. Trop foncés peut-être, acheva-t-il dans un ricanement malsain.
La femme avait beau réfléchir à une manière d'éviter cette atrocité, elle n'en découvrait aucune. Résignée, elle dégaina son coutelas et marcha vers le masqué. Pardonne-moi Jack... Eva tourna le dos aussitôt, se plaça face au mur. Ocelot, songeant qu'elle mijotait quelque chose, l'attrapa vigoureusement par le bras.
- Oh non, tu vas regarder ça et tu n'en louperas rien, pétasse.
Subitement, le sac tomba et Snake vit l'endroit où il se trouvait, les gens qui l'entouraient. De larges taches circulaires de sang maculaient le sol dallé sous lui. Il entrevit, de plus en plus nettement, alors que ses yeux se réhabituaient à la lumière, les visages d'Eva et Adam. La jeune femme était sous le choc, folle d'inquiétude, mais Adam était insondable. Il paraissait absent, comme si son corps était ici, mais son esprit avait fui très loin. Il était comme déconnecté du moment présent. Et, surtout, il y avait cette pointe de couteau qui s'approchait de son œil. Elle le percerait lentement. Elle était sur le point de l'ouvrir, quand Eva bouscula The Boss.
- Arrêtez !
Cet accès de générosité déclencha une légère hilarité chez Volgin.
- Tanya, il n'est pas conseillé d'interrompre le spectacle.
- Il a assez souffert comme ça !
Le regard qu'adressa le major à son colonel était ardent de jalousie et de fureur. Tu ne vas rien lui faire ? Cette salope gâche tout et toi tu ne fais rien ?! Heureusement, il avait gardé un atout dans sa manche.
- Nous savons désormais qu'il n'est probablement au courant de rien. Alors... pourquoi le protèges-tu ? Lança-t-il en la pointant d'un index accusateur.
- Tu l'as fait aussi ! Riposta-t-elle. Je sais ce que j'ai entendu sur votre dispute !
Il ne lui ferait pas de cadeau ; il avait attendu son moment, avait rongé son frein si longtemps.
- Oui, je ne voulais pas qu'il meure tant qu'il n'avait pas été soumis à la question... Maintenant, c'est fait.
Il se rapprocha d'elle, respira ce putain de parfum. Il alla jusqu'à palper sa poitrine et elle le gifla pour cette impudence. A ce stade, ce n'était qu'une garantie de plus qu'il ne se trompait pas.
- Elle aussi, elle te plaît Ocelot huh ?
- Vous avez une obsession pour mes amours, colonel, ricana-t-il, puis, regagnant son sérieux, il enchaîna : Vous cherchiez un espion, mais c'est une espionne et c'est Tatyana.
Se tournant vers elle, il débuta, avec un plaisir non dissimulé, ni feint :
- Tu es la traîtresse dans nos rangs. C'est toi l'espionne qui l'a guidé jusqu'à ici. Tu empestes comme cette pute que j'ai trouvée en sa compagnie quand je l'ai affronté ! Parfum, essence... Colonel... Je parie que, si on fouille sa chambre, on retrouvera le C3... ou alors non loin de sa moto !
Chacun de ses mots était un coup de plus qu'il lui portait. Il l'anéantissait et la traînait droit dans la tombe. Merde, qu'il se sentait bien tout à coup. Il ponctua sa dernière phrase d'un sourire équivoque :
- Vous me faites confiance, Colonel, n'est-ce pas ?
- Qu'est-ce que tu proposes ?
- Vous me connaissez ! Rit-il, d'une voix autrement plus glauque et macabre.
Se tournant vers Eva, il sourit :
- Jouons à un jeu.
Il enfonça la balle dans le revolver. Les jambes d'Eva se changèrent en gelée. Ses yeux fixaient le revolver, sans pouvoir s'en détacher. Elle l'avait vu faire ; elle avait assisté à ces sales petites perversions. A coup sûr, il la tuerait. Peut-être que le premier essai ne serait pas le bon, juste pour la faire frémir davantage, pour que son cœur accélère encore jusqu'à lâcher, mais elle n'en réchapperait pas. Elle mourrait, dans ce lieu sordide. Son dernier espoir résidait en Volgin, qui, loin de la défendre, lâcha sur un ton badin :
- Fais comme il te plaira, Ocelot.
Il la lui livrait sur un plateau, sans aucun scrupule. Snake réprouvait l'attitude d'Ocelot et The Boss, encore davantage semblait-il. Le major s'apparentait à un gamin dans une cour de récréation, tuant qui il voulait quand il le voulait. Les revolvers virevoltaient dans les airs. Un tir qui ne fit pas mouche retentit.
- Pas le bon, mais patience... murmura le blond, d'une voix doucereuse.
Elle reculait comme Sokolov. Bientôt, elle serait dos au mur. Un autre cliquetis sans conséquence. Ocelot se trouvait face à Snake, avançant vers elle. Le brun vit que le prochain tir l'enverrait au tapis. Il se balança en avant et heurta Ocelot, qui s'apprêtait à rattraper son arme. Le tir partit, mais dévié ; il ne la toucha pas elle. Un hurlement de souffrance résonna. S'ensuivit un autre cri d'horreur d'Eva, bien trop exagéré pour être sincère. A la place de son œil droit, ne restait qu'un trou rougeâtre répugnant, d'où s'écoulait un flot de sang. Ocelot n'était pas livide comme Eva, occupée à pleurer toutes les larmes de son corps. Autant il enrageait et d'avoir blessé Snake qu'il désirait protéger, et d'avoir loupé cette catin, autant il s'attacha à le cacher. Tout ce qu'il souhaitait tout de suite, c'était que les témoins gênants déguerpissent. Il les pousserait à partir, s'il le fallait. Il se lança dans une tirade, alla jusqu'à applaudir sous le nez de Snake en vantant les mérites de cet art qu'était la torture. En dehors d'une gifle de la part de The Boss, il ne récolta rien. Il devrait trouver un autre moyen de se retrouver seul à seul avec son contact.
Merci aux lecteurs,
Beast Out
