Chapitre 5 :
Note : Un énorme merci à Tigroou ! Quand j'ai reçu ta review (qui m'a fait énormément plaisir !) j'ai été surpris et je me suis dit "Tiens après tout ce temps je n'ai pas fini cette fic ?" Je me suis aussitôt reconnecté et ai réalisé que pas du tout du tout ! Il nous reste un sacré bout de chemin même (car OUI je compte aller jusqu'au 5 vex ! ^^) Je reprends donc du service et m'en vais écrire la suite des aventures de nos agents préférés !
Il avait attendu, rongé par ce vil sentiment qu'était la honte, le réveil de Snake, avait passé les heures suivant l'accident à arpenter ses quartiers, l'esprit trop préoccupé par l'état de l'américain pour fonctionner à son plein potentiel. Néanmoins, un plan avait fini par émerger du marasme mental. Un plan qu'il ne pourrait mettre à exécution dans l'instant. Il s'y emploierait une fois que Snake serait hors de danger.
Il avait fort peu de temps devant lui. Sous peu, Volgin ferait procéder à une fouille minutieuse de la chambre d'Eva et il y avait fort à parier qu'il y découvrirait tout le précieux C3 disparu. Ocelot devait coûte que coûte récupérer les explosifs avant. Certainement pas pour sortir cette traînée d'affaire ! Non, au contraire, il ne prendrait que le strict nécessaire, se limiterait à la quantité dont Snake aurait besoin, et laisserait le reste sur place. Il ferait ainsi d'une pierre deux coups, remplirait sa mission et évincerait une concurrente. La pute mourrait, démasquée, et Snake aurait de quoi faire sauter le prototype du Shagohod. Pas de temps à perdre.
D'un pas décidé, il se rendit à la prison. Le bâtiment empestait depuis l'extérieur. Par réflexe, le jeune homme prit une inspiration avant de descendre les marches donnant sur le long couloir serti de cellules minuscules non entretenues. Volgin tenait à ce que chaque séjour fût un calvaire en lui-même. Ocelot adressa un geste sec aux soldats gardant l'entrée, tout en affectant un air agacé et hautain qui leur ferait assurément passer l'envie de discuter. Il les somma de dégager, prétendant qu'il devait être seul et tranquille afin d'interroger le prisonnier. Les deux bougres s'éloignèrent sans protester, sachant fort bien combien il aurait été dangereux de s'opposer au major. Satisfait, ce dernier s'engagea dans le long corridor sinistre.
Le bruit des talons de ses bottes, si peu communes, sur le carrelage fissuré et sale. Snake ouvrit le seul œil qui lui restait, lorsque le son bien connu désormais parvînt à ses oreilles. Il réprima une plainte, serrant les dents et les poings à s'en faire mal. Une douleur intense lui vrillait le crâne, rentrait se glisser jusqu'au cœur de son cerveau, comme un pic pénétrant par ce trou immonde ouvert dans son visage, par son orbite béante. Ils ne l'avaient pas soigné. Ces bâtards avaient à peine ralenti le saignement et par le biais de méthodes barbares. Ce n'était pas bien étonnant, quand on connaissait le caractère du colonel. Il remua sur la couche aussi dure que du béton, grogna férocement. Du sang sombre, en voie de coagulation, s'écoula de son œil crevé, alors qu'il bougeait pour se mettre de côté, dans l'espoir de se lever. Si son corps endolori le lui permettait. Il était toujours torse nu. Un torse labouré de plaies plus ou moins vieilles, de cicatrices et dont à peine un centimètre carré n'était pas bleui ou violacé. Pantelant, il essaya de se dresser, s'effondra lamentablement, mais l'épuisement était tel que ses jambes ne le portaient plus.
Deux bras tentèrent de le rattraper, deux bras fins engoncés dans une veste trop sévère, trop rude, pour un corps et un visage encore si juvéniles. Dans sa confusion, saisi de cette douleur si forte qu'elle l'étourdissait, Jack mit un temps avant de détourner la tête et de réaliser qu'Adamska le tenait tant bien que mal. L'américain pesait trop lourd et il peina à seulement l'aider à se rasseoir sur le matelas.
S'ensuivit l'échange le plus éloquent et paradoxalement le plus silencieux qui fût. Ils n'échangèrent pas un mot. La respiration saccadée de l'américain soulevait sa poitrine mutilée et le vieux sang qui avait croupi dans son orbite dégoulinait sur sa figure marquée. A cette vue, le cœur du russe se comprima douloureusement et il trembla de tout son être. Son regard ne put s'attarder sur le visage de Jack. Il était incapable de soutenir cette vue. Jack ne lui en voulait pas. Il ne lui tenait pas rancoeur d'avoir causé la perte de son oeil.
En revanche, il désapprouvait grandement l'attitude d'Ocelot vis-à-vis d'Eva. Il avait tenté de la tuer. Il n'avait point été question d'improvisation. Le meurtre, car c'était précisément ce dont il s'agissait, était prévu, et assurément pour des motifs personnels sans aucun lien avec leur mission ; c'était du moins l'impression que Snake avait eue et il se trompait rarement. La plupart du temps, lorsqu'il commettait une erreur, c'était tout bonnement parce qu'il se refusait à voir une vérité qui le gênait et lui déplaisait viscéralement. L'exemple le plus flagrant demeurait la trahison de The Boss. Comment avait-il pu être si aveugle ?
Son regard à l'intensité diluée dans l'affliction se reporta sur le visage angélique, baissé, contrit, qui lui faisait face. Ils avaient assurément tous les deux beaucoup à dire. Des reproches à s'adresser, des regrets à exprimer et peut-être même une colère à épancher. Mais pas le temps. L'américain, les mâchoires toujours contractées, toucha à peine l'épaule du jeunot. Ocelot devait se ressaisir ; Snake dépendait de lui tout de suite.
- Je dois sortir d'ici... fut la seule phrase qui échappa l'enclos fermé de ses lèvres balafrées.
Ocelot s'écarta un bref moment, uniquement pour quérir une trousse de soins dans une vieille vitrine médicale murale. Une fois le matériel en sa possession, il revint auprès de son partenaire bien amoché.
- ça tombe bien, parce que j'ai un plan...
Il devait retirer ses gants pour le soigner ; il y répugnait, en raison des marques blanchâtres, cicatricielles, qui les parcouraient. Ironiquement, il s'en voulait de porter ces cicatrices, qui évidemment étaient le fruit de ses rapports avec Volgin et qui constituaient davantage un témoignage poignant de son magnifique malheureusement vain sacrifice qu'une marque de honte. Peut-être, au fond, en dépit de toute cette auto-persuasion, sentait-il que cette relation était malsaine et ne devait pas durer. Doucement, il extirpa une compresse, la trempa dans de l'alcool, le seul désinfectant dont il disposait malheureusement actuellement. La douleur serait formidable. D'ailleurs, même un homme endurci comme Snake l'était frémi et laissa échapper des grognements de douleur. Ocelot ne nettoya que le pourtour extérieur à l'alcool. Il débarrassa le fond de la blessure des impuretés grâce à des projections de sérum physiologique. Il ne serait guère en mesure de faire mieux pour le moment. Au moins, la plaie paraissait assainie et ne saignait plus. Il ne détenait pas de compresse assez propre pour être appliqué sur son orbite pour l'heure et préféra laisser la plaie sécher à l'air libre. Adam se mordit la lèvre inférieure, l'espace d'une brève seconde. Il lui glissa tout bas :
- Tu vas t'échapper par les égouts. Écoute-moi attentivement, parce que si tu oublies les directions que je vais te donner, tu ne sortiras jamais de ce dédale.
Quant à lui, il ne serait point en mesure de lui venir en aide, pas même via le Codec. Il jouerait les rivaux furieux lancés à sa poursuite, la rage au ventre, déterminés à le tuer. Il lui tirerait dessus ; il feindrait de tenter de le tuer. L'habituel jeu des agents doubles pour ne pas être découverts. Une fois qu'il fut certain d'avoir capté toute l'attention de l'américain, dont la souffrance affectait très logiquement la capacité de concentration, il entama son explication. Il lui fallut s'y reprendre à deux fois, bien que Snake fût doté d'une bonne mémoire. Une personne lambda n'aurait sûrement pas retenu la moitié du chemin à suivre. Tout en réitérant ses directives, il entreprit de bander le torse de Snake, ses mains hésitant, frémissant, comme si elles craignaient de toucher cette peau, comme s'il eût commis par là-même un péché. Une trahison. Tromper Volgin. Il n'avait jamais posé la main, de manière tendre, sur un autre corps que le sien. Il se sentit très mal, alors qu'il ne commettait aucune faute.
Évidemment, rien de ce curieux manège, de cette sensitivité à fleur de peau, n'échappa à l'œil sagace du borgne. Il réalisait pleinement ce qu'il avait perdu, quelle mutilation permanente lui avait été infligée et combien cela risquait de l'handicaper, dans sa carrière. Mais il ne s'énervait pas. Au contraire, il demeurait impassible.
- Ocelot. Ça ira.
Ce furent les seuls mots qu'il ajouta, les mots qui conclurent cet étrange échange. Le jeune homme le considéra alors avec une sorte d'étonnement mêlé d'admiration muette. Puis, avec un vif sourire, il se pencha pour souffler à l'oreille de son complice le code de la porte de sa cellule.
- Je n'ai pas d'arme à te donner, ajouta-t-il, comme s'il s'excusait, en dépit de sa voix qui sonnait davantage sournoise ; il semblait vouloir le tester, encore et encore, le mettre à l'épreuve. Les stocks sont régulièrement vérifiés et les entrées et sorties, notées et enregistrées. Volgin pourrait commencer à me soupçonner.
Il darda un regard incisif sur Snake, son petit sourire de renard, malicieux et doux à la fois, s'agrandissant.
- Mais tu as une fourchette. C'est mieux que rien.
Contre des mitraillettes, des pistolets. Cependant, Ocelot ne s'en faisait pas pour lui. L'américain avait de la ressource ; il le lui avait maintes fois prouvé. Snake se dressa, non sans peine et, alors qu'il s'apprêtait à quitter la cellule, le major s'immobilisa subitement.
- Attends... Je pensais que nous pourrions attendre de nous retrouver à la cascade...
Ocelot connaissait cette cachette où Eva comptait bien retrouver Snake. Pas de chance. Suspectée et bientôt emprisonnée, elle ne risquerait pas de rencontrer Jack là-bas. Ocelot, lui, le pourrait.
- Mais il semblerait que non...
Il tourna les talons et revint vers l'américain, se rapprochant de lui d'une manière étonnamment téméraire très éloignée de son attitude les minutes précédents, profanant sans se gêner son espace personnel. Snake ne s'en rendit pas vraiment compte, mais sa respiration s'accéléra et un léger quasi-imperceptible frisson remonta son échine marbrée d'hématomes. Il n'attendait rien de particulier ; il ne connaissait rien à ce type de rapprochements. Il n'en avait entrevu que les avances invasives d'Eva. En revanche, il n'était pas préparé du tout aux doigts d'Ocelot saisissant une pince pour écarter les bordures d'une plaie laissée à nu et en extraire une balle un peu particulière.
- C'est bien ce que je me disais... murmura le russe, lui mettant l'objet sous le nez.
Un émetteur était attaché au ridicule projectile.
- T'as l'oeil... Enfin, l'instinct plutôt...
Après quelques secondes, à l'instant où le jeune homme s'apprêtait à quitter, il ajouta, avec un sourire, mince, ce qui était néanmoins déjà rare de voir apparaître sur ce visage sérieux et marqué par la guerre.
- Tu es doué Ocelot.
Tu as ça dans le sang. Il le soupçonnait ; il le sentait. Le russe ne le parut pas, mais, comme à chaque fois qu'une personne susceptible d'être une figure paternelle, plus âgée que lui et plus expérimentée, le complimentait, une vive émotion s'empara de lui et lui réchauffa le cœur. Cette réaction très infantile, cette recherche de l'approbation, rassurait Snake. Elle le confortait dans son idée que tout n'était pas perdu, que son jeune partenaire pouvait encore être sauvé de l'emprise de Volgin et ramené dans une voie, certes toujours macabre et dangereuse, mais plus saine.
- Je sais, rétorqua Ocelot, d'une manière tout sauf naturelle ; le mensonge était trop éhonté pour que quiconque, même un habile menteur invétéré tel que lui, puisse le rendre crédible.
Il doutait de lui évidemment ; il avait toujours eu peur de mal faire, toujours eu peur des coups, de la punition, dispensée à la moindre erreur. Un fragile sourire illumina son visage hâve, un sourire qui s'évanouit aussitôt que des pas résonnèrent dans le couloir mal éclairé. Pas qui n'étaient point assez lourds et menaçants pour appartenir au colonel par chance. Ocelot réagit en un éclair. Il feignit de repousser rudement Snake loin de la grille, contre le mur, et referma la porte de la cellule en l'invectivant en russe. Sans se tourner vers les soldats venus prendre la relève, il émit un sifflement agacé.
- Comme ça, il pourra servir de punching-ball au colonel plus de dix secondes, se contenta-t-il de dire, histoire de justifier les soins qu'il avait accordés au prisonnier.
Il lança un dernier regard à l'américain. Il le fusillait du regard, ses yeux noirs, rancuniers, rivés sur lui, mais, en réalité, il lui souhaitait bonne chance. Il se détourna ensuite vers ses subordonnés.
- Un seul suffira pour le surveiller, fit-il remarquer, dardant un nouveau regard empli de dédain sur Snake.
Il ordonna à un des soldats, un certain Johnny Sasaki, de l'accompagner, tandis que l'autre demeurerait avec l'américain. Se débarrasser d'un homme serait chose aisée pour un agent tel que lui. Sur ce, il quitta définitivement la prison.
Snake fit rapidement le point dans sa tête, répéta mentalement le chemin à suivre une fois dans les égouts, car il n'aurait plus le droit d'hésiter à ce stade. D'abord, il devait mettre son garde hors d'état de nuire, l'amener à se rapprocher pour ensuite frapper par surprise. L'espace entre les barreaux ne lui permettrait pas de glisser un bras entier, mais une main passerait aisément. Sa fourchette coincée entre la taille de son pantalon militaire et sa peau, il se mit à siffloter l'air de l'hymne des États-Unis. La chance jouait en faveur de Snake ; le soldat qui le surveillait était du genre nerveux. Ocelot n'avait pas choisi au hasard qui resterait. Il avait tout prévu. L'énervement gagna rapidement l'homme, dont les tics nerveux se firent de plus en plus ostensibles.
- Tu vas fermer ta gueule, enfoiré d'amerloque ? Beugla-t-il, dans sa langue.
Snake le regarda droit dans les yeux, son sifflement s'amplifiant. En une seconde, le gars bondit de sa chaise et marcha droit sur lui. Encore un peu plus près... Snake souffrait comme un chien, mais l'adrénaline qui se distillait dans son organisme masquait de plus en plus la douleur. Il se sentirait paradoxalement mieux en plein cœur de l'action. Le soldat était presque collé aux barreaux. Il allait entrer dans la cellule.
- Tu vas vomir tes tripes !
Maintenant ! Snake agit si vite qu'il ne pût reculer. Sa main gauche fila l'agripper par la nuque et ramena violemment sa tête vers l'avant. Le crâne du soldat cogna de plein fouet contre les barres de métal à chaque fois, la peau éclatant, le sang giclant sur la face de Snake. Ce dernier s'attendait à ce qu'il s'écroule, mais il n'en fut rien. Au contraire, il tenta de dégainer un poignard, mais Jack le devança. De sa main libre, il sortit sa fourchette et la lui planta dans un œil, puis dans l'autre, le poignardant à plusieurs reprises. L'homme, fou de douleur, étourdi par les coups, finit par tomber inconscient aux pieds de l'espion, de l'autre côté de la grille. Son corps glissa mollement contre les barreaux. Snake composa le code que lui avait soufflé Ocelot, récupéra un pistolet sur le soldat agonisant et détala sans perdre une seconde, mais en tâchant de se faire aussi silencieux et discret qu'une ombre. Aussitôt qu'ils se seraient aperçus de sa fuite, Volgin ordonnerait de fermer toutes les issues, y compris celles des égouts. Heureusement, Ocelot, lui, avait tout prévu ; le gringalet semblait décidément avoir une longueur d'avance sur tout le monde. C'était aussi pratique qu'inquiétant et suspect.
Snake trouva l'entrée des égouts à l'endroit indiqué par Ocelot. La puanteur ambiante ne le dérangea pas le moins du monde. L'air putride de la prison l'y avait préparé. Il reçut un message sur son codec. Un court message d'Eva. Il craignit le pire.
« Une unité de recherche a été lancée à ta recherche. Fais attention à toi. »
Il s'inquiétait pour elle. Le major l'avait bien piégée. Snake espérait qu'ils s'en sortiraient en vie tous les deux. Il se refusait à voir mourir Eva ou Ocelot... ou même The Boss. Il ne comprenait toujours pas comment un tel revirement avait pu s'opérer chez cette femme qu'il croyait connaître. Rapidement, des échos de bruits de course, des aboiements, des grognements, lui parvinrent. Il redoubla de vitesse, en dépit de son corps qui peinait. L'adrénaline ne compensait pas des muscles déchirés et des os fracturés. Bientôt, il entrevit la clarté du soleil pâle russe au bout du boyau, il entendit le vacarme de l'eau chutant sur des mètres et se fracassant en contrebas sur les rochers. Il déboula sur la cascade dont le major lui avait parlé. Là, il s'arrêta tout net.
Ocelot avait omis un léger détail, lorsqu'il avait mentionné cette possibilité d'évasion, à savoir la hauteur formidable de la chute d'eau et la présence de récifs en bas. Sauter s'avérerait extrêmement risqué et la moindre erreur de trajectoire se révélerait fatale. Snake jeta un regard par-dessus son épaule. Les sons se rapprochaient à une vitesse infernale. Déjà, les chiens couraient dans le tunnel droit sur lui et leurs maîtres les suivaient. Snake plissa son unique œil restant. La cohorte comportait des soldats de Volgin, mais pas uniquement.
En son sein, il reconnut aussi des spetsnaz. L'unité d'Ocelot. Les yeux en fente de Snake s'affinèrent encore. Le blondinet n'allait pas le piéger maintenant, pas après tout ça. Ça faisait évidemment partie du plan. Les santiags sillonnaient à travers l'eau sale qui ne suffisait pas à étouffer leur cliquetis. Ocelot émergea du goulet de ciment brut, avec cet arrogant sourire sur son visage radieux. Il sinua entre les chiens et les soldats jusqu'à Snake, s'immobilisant face à lui, à deux mètres environ.
- J'attendais ce moment ! S'exclama-t-il, vibrant d'émotion ; il ne jouait pas totalement la comédie. Une part de moi espérait que tu t'échappes juste pour que j'ai la chance de t'abattre !
Une vérité partielle. Ça sonnait très juste.
- Laissez-moi ce salopard.
Il fit un nouveau pas en avant. Très sûr de lui, en apparence en tout cas, comme d'ordinaire. D'un geste sec, mais dénotant une certaine émotion et possessivité, il détacha la balle pendant à son cou au bout d'une fine chaîne qui céda aisément.
- Cette fois-ci, c'est terminé pour toi...
Du grand art. Du vrai théâtre. Si grandiloquent et si conforme à l'image excentrique du major que tout le monde n'y verrait que du feu et tomberait dans le panneau. Leurs regards se rencontrèrent, alors qu'il glissait la balle dans le barillet de son revolver, sans y prêter attention, le faisant tourner juste après. Leurs regards ne dévièrent pas une seule seconde l'un de l'autre. Ils se parlaient sans émettre un son. Et Snake sut immédiatement que son homologue russe savait parfaitement quand la balle serait tirée. Un premier tir, puis un deuxième. Et les yeux pâles, à mi-chemin entre l'ange et le diable, qui lui hurlaient de sauter.
Ce que Snake finit par faire. Il se laissa tomber en arrière. Je te fais confiance. Même s'il risquait sûrement fort de le regretter.
Il reprit brutalement conscience, se débattit furieusement, les hurlements des spectres résonnant encore dans ses oreilles, leurs cris stridents vrillant ses tympans. Les fantômes... Ces gens qu'il avait tués... Si nombreux... Tous réclamant vengeance... Mais aucun n'avait été tué par pur plaisir. Snake tâcha de se secouer ; il n'avait pas eu le choix ! La culpabilité, il ne devait pas la laisser l'imprégner et le stopper. Il s'était vu assigner une mission et il l'accomplirait, quoi qu'il en coûte. Ses membres tremblaient encore, à cause de la froideur mortelle des eaux dans laquelle ils avaient baigné. Sa tête bourdonnait, douloureusement oppressée, comme comprimée dans un étau. Il peinait encore à comprendre ce qu'il venait de traverser. Ce cauchemar... Juste un cauchemar... Son corps meurtri flottait dans l'eau, avait été traîné par le courant loin de la cascade et des rocs. Il avait perdu connaissance. Ce n'était que ça... ? Tout ce sinistre rêve ne pouvait être que le fruit de son imagination... Pourtant, il avait entendu leurs voix, celle de The Boss et une autre, celle d'un homme, qu'elle refusait de tuer et qui pourtant l'y enjoignait. Puis le coup de feu.
Il perçut cette brûlure dans sa poitrine ; il avait avalé de l'eau. Se ressaisissant, il sortit la tête hors de l'eau et nagea en toute hâte jusqu'à la rive toute proche, pour ensuite dégager ses voies respiratoires, recrachant l'eau. Il avait été à deux doigts de succomber. Une minute de plus à comater dans ce bassin et c'en était fait de lui. Il balaya du regard son environnement. Les rayons du soleil filtraient à travers la verdoyante canopée au-dessus de sa tête. Presque un spectacle agréable s'il oubliait les circonstances dans lesquelles il se trouvait ici.
Il s'empressa de reprendre contact avec son opérateur, Zero, qui ne tarda pas à répondre, visiblement très inquiet pour lui. Snake grogna légèrement. Apparemment, il était resté évanoui plus longtemps qu'il ne le supposait. Néanmoins, il ne perdit pas de temps et, tout en questionnant Zero, se mit en route vers le lieu de rendez-vous. Il traînait un peu sa jambe droite, qui avait dû percuter un rocher. Il misait sur le fait qu'Ocelot apporterait un matériel de soin plus conséquent et le rabibocherait. Il aurait un sacré travail.
- J'ai besoin d'informations sur un certain The Sorrow, un membre des Cobras je présume.
- Un russe, un drôle de type prétendu medium qui se battait avec The Boss, mais qui retourna oeuvrer pour l'Union Soviétique après la guerre. D'après Sigint, tu n'as pas à t'en faire. Il est mort il y a deux ans déjà, à Tselinoyarsk, les falaises d'où tu es tombé. Tué par The Boss, les alliés devenus ennemis. La CIA l'avait envoyée en mission secrète.
- Elle a préféré sa mission...
A l'homme qu'elle aimait supposément... Et elle aurait maintenant trahi sa patrie ? Après avoir sacrifié sur son autel et son amour et son propre enfant, si Ocelot était bel et bien son fils comme Snake le supposait ? Non, ça ne faisait vraiment pas le moindre sens ! Rien n'était ce qu'il y paraissait. Un monde d'espions tissé de mensonges et de manipulations. Il devait voir à travers cette toile.
Il reconnut sans peine la chute d'eau, grâce à la description précise que lui en avait fait Ocelot. Il traversa le rideau d'eau, son arme en mains, prêt à faire feu. Ne jamais accorder totalement sa confiance. A personne. Volgin aurait aussi pu percer à jour leur petit manège et faire avouer à Ocelot l'emplacement du rendez-vous. Snake se tendit à cette pensée. Les restes d'un feu de camp. Snake se baissa, effleura les cendres du bout des doigts. Glacées. Face à lui, s'ouvrait un long corridor très peu engageant. Snake s'en approchait, prudemment, toujours sur le qui-vive, quand il perçut un léger son. Il fit volte-face, juste à temps pour voir un major trempé jusqu'aux os le rejoindre. Avec un grondement un brin félin qui arracha un sourire à Snake, le blondinet retira ses bottes. Ils étaient dans un sale pétrin, vivaient sur le fil du rasoir, mais il se souciait de l'état de ses chaussures. Le sourire légèrement narquois, au demeurant affectueux, de l'américain grandit.
Ce ne fut qu'une fois le feu allumé et ses précieuses bottes déposées à proximité, afin qu'elles sèchent, que le russe leva les yeux sur son acolyte. Et lui décocha un regard malicieux, accompagné d'un sourire mutin qui ébranlèrent un peu le grand brun normalement si impassible et flegmatique.
- T'as vraiment une mine affreuse.
- Je peux pas te retourner le compliment, rétorqua Snake, le flattant en réalité, et la pensée étrange qu'il flirtait peut-être lui traversa soudain l'esprit, le plongeant instantanément dans un profond malaise.
Ocelot ne parut même pas remarquer sa gêne, ses yeux rivés aux flammes qui montaient doucement, en se tordant dans tous les sens comme ces corps qu'il torturait. Elles se reflétaient sur ses iris bleutés. Snake le contemplait muettement, comme on observait une œuvre d'art ou un mystère, sûrement les deux. Adam était incroyablement vivant, non de par sa jeunesse, mais de par la flopée d'émotions que l'on pouvait déceler en lui, et mort à la fois, parce qu'il avait été cassé, par Volgin, par toutes les déceptions qu'il avait connues, par ce monde glacial auquel il avait fallu s'adapter tant bien que mal. Pour cela, il avait fallu sacrifier son innocence, sa dignité même parfois.
Il finit par surprendre le regard dont l'enveloppait Snake, l'interrogea muettement, l'observant en retour avec des yeux acérés qui ne le déstabilisèrent pas le moins du monde. Au contraire, Jack esquissa un fin sourire amical. Sa mine s'assombrit à l'instant où les yeux de The Boss se superposèrent à ceux qui le fixaient. Devait-il évoquer ses soupçons ? Probablement pas. Si, pour une raison qui lui était propre, The Boss avait jugé préférable de tenir Ocelot à l'écart de son secret, il devait se conformer à sa volonté. Il se fiait toujours à elle, bien qu'ils fussent officiellement ennemis. Au terme d'un silence que n'entrecoupa que la mastication de Snake, qui avait cuit un serpent à la broche, Ocelot lâcha abruptement :
- Montre-moi ton œil.
Sur ces mots, il se rapprocha de l'américain, qui feignit de continuer son repas sans ciller. Mais son cœur battait plus vite, le gênant. Il ne devrait pas réagir ainsi. Il poursuivit son repas, jusqu'à ce qu'une main froid et autoritaire n'attrape son menton et ne le contraigne à faire face au major. Pas l'ombre d'une émotion ne perturba la face impassible du jeune russe. Pour l'heure, il était trop concentré sur sa tâche, à savoir éviter que son complice ne périsse des suites d'une violente septicémie. Il avait baigné, avec toutes ces plaies, dans des eaux répugnantes, au fond desquelles des cadavres putréfiés d'animaux se désagrégeaient lentement. Peut-être des corps humains également.
Cette fois-ci, il avait le matériel adéquat. Il procéda de nouveau à une désinfection, bien plus minutieuse que la première fois, puis sortit de quoi recoudre les plaies de Snake, des nouvelles pour certaines, des plus anciennes qui s'étaient rouvertes dans les autres cas. L'américain ne laissa pas filtrer un son. Pas une plainte ne lui échappa, pas même lorsque le major, à l'aide de ses instruments, certes appropriés, mais rudimentaires au demeurant, sutura les blessures situées dans les zones les plus innervées et sensibles. L'estime qu'Ocelot lui portait ne crut qu'à peine cependant. Il avait vu Volgin être parcouru de douleurs mille fois plus intenses, en maintes occasions et ne pouvait inconsciemment s'empêcher de comparer les deux hommes. Sans doute Snake n'était-il point le seul à éprouver ce drôle de sentiment de communion mentale chaque fois qu'ils se retrouvaient seul à seul.
L'électricité. Ce pouvoir qui rendait Volgin l'égal d'un dieu, mais aussi cette malédiction qui le tourmentait si atrocement. Le major se rappelait notamment une nuit où Volgin avait subi les affres de sa condition. Ils venaient de coucher ensemble et Adamska était toujours perdu dans les sensations de l'orgasme, quand il avait ouï ce qu'il n'avait jamais entendu auparavant de la bouche Volgin. Un grognement, mais dénué de rage à ce stade. Un bruit rauque d'animal agonisant, qui souffrait le martyre.
C'était le jour où Ocelot avait peut-être commencé à comprendre, à compatir et, de là, à aimer la bête. Il se souvenait encore des lignes apparues d'un seul coup sur la peau se fendant le long de ces fractures rouges, le sang qui avait giclé, coulant à gros bouillons, nappant le corps nu du colonel et imbibant les draps. Ocelot avait paniqué. Comment aurait-il pu en être autrement en de pareilles circonstances ?
Le souvenir était si poignant, si prégnant qu'il en trembla. Toute sa mince carcasse s'agita. Le hurlement de Volgin lui intimant de dégager. Ç'avait été pour sauver sa peau. Ocelot avait fini par le comprendre. Le lendemain, il avait vu les fissures dans les murs, les marques de coups de poing. Il existait bel et bien ce seuil où la douleur rendait l'homme proprement fou à lier.
Alors qu'il défaillait, que tout se craquelait sous le poids des souvenirs, une main le rattrapa, juste au moment où il allait sombrer. Snake pressa son bras. Ocelot releva ses yeux qui étaient d'un bleu si pâle qu'ils semblaient gelés. Snake hésita, le cœur battant, dans l'attente d'une chose si ridicule qu'il ne l'avait jamais souhaitée, ni même envisagée. Jusqu'à cet instant. Il s'apprêtait à parler, lorsqu'un bruit quasi-imperceptible, un simple battement d'aile, capta son attention. Un papillon tournoyait dans les airs, si près d'eux... Qu'il pourrait l'attraper ? Snake se montra assez rapide. Il le loupa tout simplement parce que sa main fendit l'air à plusieurs centimètres de lui. Il serra les dents, le regretta aussitôt ; la culpabilité qui émana du major tout proche était devenue quasi-palpable. Jack darda sur lui un regard compréhensif, qui valait tous les pardons du monde.
- Je vais m'y habituer... murmura-t-il, d'une voix étrangement basse et douce, qui contrastait avec son ton habituellement rugueux et froid, dépourvu de toute émotion, presque mécanique.
La voix mécanique du soldat rodé au combat qui ne vivait que pour sa patrie. Il était parti loin en cet instant précis. Ocelot frissonna, se sentant soudain extrêmement mal à l'aise. Il n'avait en fait jamais posé les yeux sur un autre homme que Volgin, pas de cette façon-là. Pas de cette façon coupable. Il déglutit à grand peine. Il frémit, presque violemment, alors que la main de l'américain remontait jusqu'à sa joue et en épouser la forme.
Il craignait la douceur, s'effraya de cette main posée sur son visage, tout contre sa peau, et pas pour le battre. Cette main qui ne se changeait pas en poing, qui ne frappait pas. Il éprouvait à la fois de la peur, peur face à l'inconnu, aussi doux fût-il, et de la curiosité. Plus la chaste caresse se prolongeait, plus il lui semblait perdre pied, comme si la carapace autour de son cœur se craquelait, fondait.
Il ne comprit même pas ce qui lui arrivait. Tout s'effondra, d'un seul coup. Ça commença comme un rire. Avec une sorte de légèreté détendant le visage grave et éclairant les yeux trop pâles, trop bleus. Puis, soudain, l'éclat de rire se brisa, pareil à du verre, pour se muer en sanglots. Les yeux froids s'emplirent de larmes, qui dévalèrent les joues, suivant le contour des pommettes saillantes.
Snake ne sut pas réagir. Ses lèvres demeurèrent entrouvertes, sans qu'aucun son n'en sortît. Il avait suffi de si peu et ce fut ce qui déstabilisa le plus Jack. A présent, il prenait pleinement conscience de l'absence totale d'affection qu'Ocelot avait connue. Et l'agent, qui tuait sans remords, pleurait à présent devant ses yeux comme un enfant. La voix était celle plus grave d'un jeune adulte, mais les sanglots sonnaient aussi violents et désespérés.
Tout en désirant réagir, trouver les mots pour panser les plaies, Snake ne savait que faire. Bien sûr, il avait lui-même ses failles, ses blessures, mais il ne s'avouait pas vaincu. Les pleurs d'Ocelot, c'était comme un cri fataliste, un aveu de défaite, de résignation. Ça le saisit à la gorge, aux tripes. Il prit son visage entre ses mains, ne lui accorda pas une seconde, si bien qu'Ocelot ne réalisa ce qui se passait qu'une fois que la bouche de l'américain fut plaquée sur la sienne. Une partie de lui, toujours aussi concentrée sur Volgin, se rebella, lui hurla de le repousser et même de le tuer. Une partie néfaste de lui, une partie accro à la merde, qui le voulait malheureux. Il s'agrippa à Snake, comme on s'accrochait à une bouée de sauvetage. C'était incroyablement doux, si éloigné de ce qu'il connaissait qu'il était comme pris au dépourvu et ne réagissait pas. Il se laissait porter, peinant à y croire.
Snake approfondit le baiser, qui s'intensifia au point qu'ils furent bientôt l'un contre l'autre, allongés sur la pierre. Jack relâcha le major. Il ne voulait pas ça, pas maintenant ; il aurait eu l'impression de profiter d'un moment de terrible faiblesse. Il ne s'excusa pas, affreusement gêné comme il l'était. Il se contenta de déclarer, le souffle un peu court et la voix encore plus rauque que d'ordinaire :
- John.
Et il se rassit en tailleur, sans quitter le blondinet de son œil. Le major le contempla, l'air interdit, ses yeux toujours trempés de larmes qui ne coulaient plus, qui s'étaient taries. En apparence, ce n'était rien de plus qu'un nom balancé à l'improviste, une présentation bâclée. Mais, dans leur monde d'espions, c'était comme une balle d'un chargeur. Accorder un droit de vie ou de mort sur sa personne. Et cela, Ocelot le mesurait parfaitement. Il trembla de tous ses membres, son regard ne déviant pas, ne quittant plus le visage marqué de l'américain, dont le regard ne cillait pas non plus. Il hésitait. Il ne savait pas s'il devait répondre ou non.
Un fin sourire éclaira progressivement son visage et il s'empressa de sécher ses yeux d'un revers de manche, d'une manière un peu malhabile, dont il n'était pas coutumier. D'une façon qui, pour une fois, correspondait à son âge. Il sourit davantage, alors que les secondes s'écoulaient.
- Adamska.
Volgin le tuerait s'il l'apprenait. Mais, dans l'instant, il n'y songeait pas. Le colonel était loin, du moins jusqu'à ce que John ne réponde :
- Après cette mission, viens avec moi... Rentre avec moi en Amérique.
Snake sut d'emblée qu'il avait été un parfait imbécile, qu'il avait manqué de tact. Adam le repoussa avec une soudaine brutalité inouïe. Vivement. Comme on repoussait un monstre. Mais pas le Diable. Lui, en revanche, il l'avait laissé entrer.
- Non ! Rugit-il, bouleversé. Jamais ! Tu m'entends " Snake " ?
Il ne l'appellerait certainement jamais John désormais. Cette tentative maladroite de l'américain avait comme ruiné le semblant de complicité né entre eux, avait balayé la confiance faiblarde que le russe avait tout juste commencé à lui accorder.
- Que m'as-tu fait faire ?! S'époumona-t-il, véritablement horrifié, comme s'il sortait tout à coup d'une sorte d'état second.
Ce n'était pas loin d'être le cas après tout.
- Tu essayes de me manipuler ! Reprit-il derechef, sans laisser à Snake le temps de se défendre. Tu me dégoûtes !
Ce fut comme ouvrir un sas ; toute la pression s'évacua d'un coup. A la tristesse succéda une formidable colère.
- Vous êtes tous pareils ! Courant tous après la même chose ! Tous des sales porcs ! Même... Même toi !
Snake essaya de s'excuser, mais c'était comme tenter de stopper un cheval qui vous embarquait ou un chien enragé ; tout effort était futile.
- Adamska, murmura-t-il et le major le tança muettement, d'un regard glacial. Tu... as besoin d'aide. Ne me dis pas que tout va bien...
Il considérait le confier aux équipes d'aide psychologique que comprenaient leurs services. Ses mots furent accueillis par un sifflement aigu empli de dédain. S'il voulait calmer le jeu, il devait à tout prix dévier la conversation. Il devait abandonner. L'idée le révulsait. Pourtant, il s'y résolut. Pour le moment. Ce n'était que partie remise ; il ne laisserait pas tomber Adamska.
Évidemment, leur échange suite à ce désaccord tourna court. Adam se renfrogna. Son visage se referma et son sourire s'évanouit. Snake, en cet instant, crut vraiment qu'il avait tout irrémédiablement gâché. Ocelot tâcha de faire fi de son ressentiment si soudain envers son collègue et de se concentrer sur ce qui importait le plus à l'heure actuelle, à savoir leur mission. Il sortit le C3 dérobé dans la chambre d'Eva de sa poche de veste.
- Tiens, décréta-t-il froidement et, sans attendre, il plaça avec rudesse le paquet malléable entre les doigts rugueux de l'américain.
Juste assez pour faire exploser le hangar où était entreposé le prototype du Shagohod et celui-ci avec. Il avait pris aussi garde à en laisser sur place afin qu'Eva soit reconnue coupable de trahison. Un sourire diabolique fendit les lèvres du visage angélique. Volgin ne réservait qu'un seul châtiment aux traîtres. La mort. Une exceptionnellement lente et douloureuse, s'il ne pétait pas les plombs évidemment... Et, cette fois-ci, Ocelot serait à ses côtés pour s'en assurer et prendre le relai si besoin. Quoi qu'il arrive, Eva souffrirait, jusqu'au bout, jusqu'à ce que le moindre souffle de vie ait quitté son corps de catin.
- Il est impératif que le prototype soit détruit, "Snake". Khrouchtchev ne l'utiliserait que comme force de dissuasion, mais... mais Yevgeny...
Le fait qu'il appelât le colonel par son prénom, mais surtout son ton en le prononçant, lacéra le coeur de Snake. Ce fut comme recevoir une grande baffe, suivi d'un couteau planté en plein coeur.
- Il ne connaît pas de limites... Snake, je t'aiderai jusqu'au bout. Je ne te demande qu'une chose en échange et ma condition n'a pas changé : épargne Volgin. Epargne mon compagnon, termina-t-il, en insistant lourdement sur ces derniers mots.
Totalement étranger à la peine éprouvée par l'américain, il poursuivit :
- Tu verras quatre réservoirs de carburant liquide à l'intérieur du hangar dédié au développement du Shagohod. Ils sont situés aux quatre coins. Si tu poses une charge sur chacun d'eux, tu peux être certain que tout sera rasé. Le hangar et le prototype avec.
Avec un sourire corrosif, il ajouta :
- Tant que j'y suis... tuer ne semble pas être un problème pour toi, mais les chercheurs ont déserté le hangar en cette période. En revanche, prépare-toi à rencontrer des soldats de Volgin. Tu sais quoi faire, acheva Ocelot, son regard incisif se reportant sur l'américain et le transcendant.
"Une fois la première bombe posée, tu ne disposeras que de vingt minutes."
Snake avait suivi à la lettre toutes les indications du major. Au bout de la galerie pointée par Ocelot, il gravit prestement l'échelle qui le conduisit en plein cœur de Groznyj Grad, au sud-ouest de la zone ciblée. Il réprima un frisson, alors qu'il s'extrayait du boyau de ciment par la bouche d'égout et rampait vite jusqu'à une cachette. Une fois à couvert, il fit le point. Sa main palpa instinctivement sa poche de pantalon, celle au fond de laquelle reposait la clef remise par Ocelot une dizaine de minutes plus tôt, entre deux coups d'oeil si peu amènes. Il n'eut guère davantage de temps pour cogiter. Un spectacle en particulier attira son attention.
Par la fenêtre d'un bâtiment à une centaine de mètres de là, donnant apparemment sur un bureau, il aperçut le colonel et le major en pleine discussion, dont la teneur n'était apparemment pas des plus chaleureuses. Snake, de là où il était, ne pouvait entendre un traître mot, ni même parfaitement discerner leurs expressions, mais aucun doute n'était possible. Chaque fois que Volgin faisait un pas en avant, Ocelot reculait précipitamment, si vite qu'il paraissait sur le point de tomber à la renverse.
Soudain, sous le regard fou d'inquiétude de Snake, le colonel se rua vers l'avant, attrapa le major par le cou comme on choperait une vulgaire poupée et enserra son cou. Il l'étranglait. Snake était un agent secret infiltré en plein territoire ennemi, devant littéralement sauver le monde entier. S'il intervenait, tout serait fichu. D'un autre côté, quel homme était-il s'il restait là à assister à ce meurtre répugnant, les bras ballants ? Ses entrailles se tordirent de rage et de dégoût, mais il éprouva aussi un certain soulagement quand, sans crier gare, Volgin embrassa goulûment Ocelot. Celui-ci le gardait occupé, songea-t-il avec amertume.
Il détourna rapidement son oeil de la fenêtre, absolument pas désireux d'être le témoin de ce qui s'ensuivrait, et se faufila dans le hangar. Il ne rencontra pas la moindre difficulté, contrairement à ce qu'il avait escompté, à cause de cet oeil qui lui manquait désormais.
Sans coeur. Il se rappela les paroles d'Ocelot alors qu'un soldat mordait la poussière à ses pieds. Non. Pas un monstre. Juste un soldat, dévoué à son pays, faisant la différence entre le Bien et le Mal. C'était du moins ce qu'il s'efforçait de croire. Il sépara le C3 en quatre portions égales, une pour chaque résevoir. Lorsque vint le moment de poser la dernière, il s'autorisa une petite fantaisie. Il modela le C3 en forme de papillon, se rappelant celui qu'il n'avait pas su attraper.
Tout s'était bien déroulé. L'alerte n'avait pas été donnée. Il avait de bonnes raisons de penser que la mission était pour ainsi dire accomplie. Tout ce qu'il lui restait à faire était maintenant de s'enfuir de la forteresse via un pont de chemin de fer au nord. C'était le plan d'Eva, un détail que le major ne lui avait pas communiqué. Il se dirigeait vers la sortie, quand une voix qui tenait davantage de l'ours que de l'homme le héla.
- Snake !
Le nom était craché avec tant de hargne qu'une insulte n'aurait pas eu autant d'impact. Son regard voyagea instantanément au coin opposé du hangar, là où une Eva inconsciente gisait aux pieds d'Adamska et Volgin. Le blondinet, qui se tenait dans le dos de son colossal amant, eut un bref regard désolé pour Snake, comme s'il s'excusait de n'avoir pas tenu le monstre assez longtemps à l'écart. Mais tout ce que Jack ressentit fut de la tristesse, pas pour lui-même, mais pour le major. Cet instant d'inattention lui valut de ne pas anticiper l'attaque soudaine de The Boss. Avant qu'il ait pu réagir, il était désarmé et jeté au sol. Il bondit sur ses pieds.
Elle lui demanda pourquoi il était revenu. Elle osa. Il ne lui répondit pas, parce qu'évidemment elle savait la raison principale. La mission. Et elle devait aussi savoir qu'il y avait ici beaucoup plus à réparer qu'à détruire. Elle devait se douter qu'il y avait ici des personnes qu'il ne laisserait pas être torturées et mourir. Il cracha un peu de sang, des filets rouges dégoulinants sur sa barbe, se mit en position de combat, exactement comme elle.
Il réussit à la frapper au visage et elle céda un peu du terrain. Du moins, elle le sembla. Snake espérait qu'elle se coucherait. Le temps filait. Le compte à rebours, inarrêtable, courait dans sa tête. Ils allaient tous sauter s'ils s'attardaient ici. Et il ne pouvait évidemment rien dire.
Elle riposta deux fois plus fort, le ficha au sol et il entendit un os craquer, alors que son flanc heurtait le sol de béton. Un grognement lui échappa. Son corps ne s'était même pas remis de la séance de torture, du combat contre Volgin, de cette rouste monumentale qu'il lui avait flanquée. Le son avait atteint les oreilles du major aussi. Peut-être n'était-il pas aussi furieux qu'il l'avait semblé. Pas aussi rancunier. Émotionnel, mais pas insensé, pas au point de tout effacer pour une maladresse.
Il n'était pas en réalité en colère contre Snake. Il était juste ivre de rage contre lui-même, parce qu'il sentait qu'il n'y arriverait pas, qu'il n'arriverait pas à partir, à faire ce que Snake lui conseillait et qui était la seule chose à faire. Alors, quand il entendit ce craquement, il s'avança et braqua son arme sur Snake, l'empêchant ainsi de se relever pour n'être que frappé et blessé de nouveau, encore et encore. Il n'était pas en état et Ocelot n'avait pas envie d'assister à ça.
- Parfait ! aboya la voix rauque de Volgin. Je vais faire d'une pierre deux coups ! Tuer cette sale traînée et ce chien d'américain !
Le regard de Snake erra sur The Boss et Ocelot, côte à côte en cette seconde, tous deux avec cette même gravité sur leurs visages si similaires, la ressemblance si frappante que, immédiatement, tout doute disparut de l'esprit de Snake.
- Cette pute avait de la ressource je dois dire ! ricana méchamment le colonel, un sourire sauvage séparant ses lèvres parcourues de cicatrices. Le vol du C3... et elle a même failli réussir à mettre la main sur l'Héritage des Philosophes...
Il touchait un petit objet carré, conservé précieusement au coeur de sa main. Le regard de The Boss rencontra celui de Snake à la seconde précise où le colonel prononça ce nom. Snake reconnut ce dont il s'agissait. Un microfilm seulement évidemment, mais contenant probablement toutes les données nécessaires pour dénicher et récupérer la fortune des Philosophes. Volgin émit un ricanement sardonique.
- On dirait bien que mon petit major avait raison depuis le début... Cette "chère" Tatyana était bel et bien une taupe...
Il balança un coup de pied négligent dans une radio déposée non loin de son corps inerte, juste avant de leur balancer une formidable décharge. A la radio, qui explosa, mais aussi à elle.
- Une salope bien obéissante... gronda-t-il, la haine et le sadisme remplaçant la lubricité dans sa voix.
Elle reprit ses esprits, violemment, alors que le pied du sadique s'enfonçait dans ses côtes désormais en miettes. Le cri de souffrance qui lui échappa retentit dans tout le hangar, l'emplissant.
- Ordure ! s'écria-t-elle, d'une voix étranglée, n'arrachant au colonel qu'un rire tonitruant.
The Boss détourna les yeux, pas de Volgin la tabassant, mais plutôt de son fils qui, lui, fixait avec un plaisir non dissimulé le tabassage inhumain et si inégal.
- J'aurais dû reconnaître les méthodes du KGB bien plus tôt, admit le colonel, se détournant enfin, alors qu'elle gisait sur le sol, conscient mais incapable de bouger de nouveau, tant la douleur était intense.
- Non, rétorqua tout de go une voix sèche. Tu aurais dû me faire confiance.
Snake ne voulut pas leur laisser une chance de se rabibocher ou de s'entretuer.
- Qu'est-ce que l'Héritage des Philosophes ? les interrompit-il, sans ménagement ; il fit fi tant bien que mal du regard brûlant qui le bombardait de rage d'Ocelot, dont le flingue était toujours braqué sur sa tempe.
Volgin s'apprêtait de toute évidence à le rembarrer virulemment, mais le major le devança, soulignant avec une certaine politesse :
- Tu peux bien lui accorder ça avant de l'envoyer à la morgue, non ?
Extraordinairement, le colonel tint compte de son avis. Sans doute son ego démesuré joua aussi pour beaucoup. L'américain était à sa merci ; le traître avait été démasqué. Il ne voyait pas comment la situation pourrait désormais se retourner contre lui.
- Durant la Seconde Guerre Mondiale, les Etats-Unis, l'URSS et la Chine ont conclu un pacte, visant à l'avènement d'un nouvel ordre mondial suite à la défaite de l'Axe. Ces trois pays ont mis leurs ressources en commun afin d'assurer cette défaite.
La Chine. L'élément manquant pour l'heure sur l'échiquier... Ou pas. Le regard acéré d'Ocelot voyagea sur Eva, ne laissant cependant rien transparaître. Toujours une longueur d'avance. Il aurait toujours une longueur d'avance.
- La fortune qu'ils ont amassée, voilà l'Héritage des Philosophes, poursuivait le colonel, retournant le précieux microfilm entre ses larges doigts. Mon père était chargé de gérer cette fortune...
Il pouvait encore se rappeler son expression. Le jour où son fils lui ôtait la vie. Il rit tout bas, un instant, la joie illuminant sa face prognathe.
- Il a fait en sorte que l'URSS obtienne le contrôle total de cet argent.
Il avait eu recours à toutes les techniques possibles et imaginables afin de la dissimuler, s'appuyant essentiellement sur la division du pactole et son blanchiment, pour effacer toute trace. A présent, l'argent était disséminé partout à travers le monde, sommeillant dans des centaines et des centaines de comptes tous ouverts sous des identités différentes. Le seul lien entre eux demeurait le microfilm, qui retraçait toutes les transactions opérées.
- Avec cet argent, j'ai fait bâtir Groznyj Grad, ainsi que le laboratoire de recherche de Granin... Ce connard sans couilles... grogna-t-il, cynique à souhait, riant le coeur léger alors qu'il se souvenait de sa mort avec tant de netteté. Ce naze tout juste bon à picoler !
Il avait bâti son royaume, son empire. Mais ce n'était toujours pas assez, pas suffisant pour satisfaire son ego surdimensionné. Il lui fallait plus, toujours plus. Plus de soldats, plus d'argent, plus de pouvoir, plus... d'amants et d'amantes ? Sans même qu'il y pense, il posa les yeux sur Adamska. Il le regarda. Pendant une micro-seconde, peut-être se demanda-t-il comment quelqu'un d'aussi parfait pouvait avoir choisi de lui appartenir. Peut-être s'estima-t-il réellement heureux de l'avoir à ses côtés, immuable, absolument pas interchangeable, après toutes ces années. Volgin ne l'admettrait jamais, mais il avait fait une différence, une énorme différence dans sa vie.
Mais, sous l'écharpe si pratique, à travers le tissu écarlate comme ce sang qu'il avait fait couler, il aurait juré voir les empreintes de ses doigts. C'est plus fort que moi. Des regrets qui passaient, temporaires, jamais exprimés. Je ne sais pas faire autrement. Sa voix ne sonnait plus si rude lorsqu'il reprit :
- Sokolov était la dernière solution qu'il me restait. Sokolov et son Shagohod.
Il n'avait pas agi lui-même ; il avait utilisé le réseau d'espions datant du pacte, qui, loin de s'être endormi, fonctionnait toujours. Il avait ainsi contacté The Boss et orchestré sa défection.
- The Boss a encore assez de sens commun pour voir les choses à ma façon. Mieux vaut un monde uni sous une seule bannière qu'un monde divisé. La création de Sokolov sera notre arme ultime, pour réunifier le monde.
Il claqua des doigts, avant de, sans même adresser un regard à l'interpellée, lui tendre le microfilm.
- Place ça en lieu sûr, commanda-t-il, son ton durcissant de nouveau.
The Boss ne discuta pas son ordre. Elle marcha ensuite vers Tanya, qui était retombée dans l'inconscience.
- Je vais également m'assurer que le hangar n'a pas été saboté... et nous débarrasser d'elle...
Afin de prévenir toute réaction de la part de Snake, son regard plana sur lui, comme si elle le rassurait et l'instruisait de son prochain mouvement sur l'échiquier. Sans la moindre peine, elle souleva la femme et la plaça en travers de ses épaules, carrées et larges pour une femme, accentuant son apparence guerrière. Avant de quitter, elle s'immobilisa une seconde.
- Bats-toi comme un guerrier, Volgin.
- Mais bien sûr, répondit-il, l'ironie moqueuse dans sa voix presque palpable.
A ces mots, elle se tendit, d'une manière quasi-imperceptible, qu'apparemment seul Ocelot remarqua. Car il eut exactement la même réaction au même moment. Leurs regards se croisèrent et l'ombre d'un sourire fugace naquit sur la bouche sévère de la femme, comme si elle soupçonnait l'étrange lien né entre son fils et son disciple. Il ne le laisserait pas mourir. Elle l'avait su, depuis ce jour où Ocelot avait marché dans la cellule de Sokolov pour stopper Volgin, pour s'interposer au péril de sa vie. Il était prêt à tout pour sa mission, à son instar, à l'instar de n'importe quel espion digne de ce nom, mais il y avait eu quelque chose de plus, quelque chose de pas joué, de tout à fait authentique. Elle avait passé assez d'années à feindre pour différencier le vrai du faux.
Une fois qu'elle se fut éloignée, le silence se fit. Un silence désagréable, tendu. Empreint d'une rivalité folle. Pour une fois, Volgin pouvait goûter à ce sentiment, cette impression d'être en concurrence. Son cher major admirait l'américain. C'était indéniable. N'avait-il pas même admis qu'il était doué ? Volgin ne cessait de repenser à ce moment pourtant anodin, car, pareil à some déité despotique, il voulait être le seul, le seul qu'Adam adorait et admirait.
Adamska commit une erreur. Il repoussa Snake, l'écartant du colonel, ce qui, implicitement, emportait une signification qui déplut énormément à ce dernier, et demanda à être celui qui se chargerait de lui. Les preuves s'accumulaient devant ses yeux. Maintenant, il devait écraser l'américain, prouver sa supériorité, démontrer qu'il était l'alpha mâle ici. ça paraissait idiot, mais, derrière les apparents raisonnements de son cerveau, c'était ce qui se jouait en cet instant. La position de champion, la position de celui autorisé à prendre ce qu'il voulait quand ça lui plaisait.
- J'attends ce moment depuis si longtemps... Ma vengeance...
Volgin le laissa croire qu'il avait la main, le laissa exécuter toutes ses petites jongleries, dardant un regard malade de colère sur Snake, souriant de la manière la moins rassurante qui fût. Il leur accordait un peu de temps, histoire de voir si le major tirerait. Il l'espérait. Il espérait voir qu'il s'en moquait, qu'il s'en foutait de cet américain. Une nouvelle fois, Ocelot le déçut. Il rengaina ses armes et, surtout, il dut se passer quelque chose, sur le visage d'Ocelot, qu'il ne pouvait voir, car Snake eut une infime réaction. Un léger haussement de sourcil. Un clignement de paupière au mauvais moment. ça avait suffi pour arrêter net le jugement de Volgin. Celui-ci poussa une grande exclamation, la voix si grave, si furieuse qu'Ocelot cessa instantanément de bouger.
- Assez ! rugit-il, dans sa langue natale, espérant garder cette conversation privée. Bouge Adamska ! Je vais m'en occuper... Il me semble que tu l'as assez épargné !
S'exprimant dorénavant en anglais, et non par hasard, il poursuivit, son regard directement dirigé sur son amant qui osait à peine le regarder, sur un ton sans équivoque :
- Tu vas rester ici à regarder ! Tu as bien compris ?
Ocelot avait comme froid, sauf que cette vague glaciale semblait prendre naissance dans ses poumons, dans sa poitrine. ça s'étendait horriblement. Les pensées se bousculaient dans sa tête, à toute vitesse, s'entrechoquant et lui flanquant la migraine. S'il laissait le duel se produire, c'était la mort assurée de Snake. Il réprima un tremblement ; il crevait de trouille à la simple idée de faire ce qu'il s'apprêtait à faire. S'opposer à son colonel.
- Colonel ! C'est personnel !
Une nouvelle bévue monumentale assurément.
- Justement... chaton, rétorqua-t-il en appuyant bien sur chaque syllabe, la voix grondante comme celle d'une bête sur le point d'attaquer. C'est pour ça que je vais lui régler son compte.
Il ne l'appelait normalement jamais de la sorte en public, pas aussi ouvertement. A ces mots, Ocelot se détourna vivement. Et si Volgin savait ? Il dégaina en un éclair, un revolver dans chaque main, un pointé sur Snake et l'autre sur le colonel, au cas où il se jetterait sur lui. Jack retenait son souffle. S'il prenait l'envie subite à Volgin d'électrifier Ocelot, que pourrait-il faire ? Le colonel cependant retira ses gants. Lentement, d'un geste presque mesuré, il tendit le bras, ouvrit la paume de sa main. A l'intérieur, gisait une cartouche. Qui grilla instantanément lorsqu'un puissant courant électrique inonda son bras.
Le regard du major dévia vers Jack. Comme s'il s'excusait. Il devait s'effacer. Volgin venait clairement de l'avertir qu'il ne se priverait pas de le punir s'il persistait dans sa rébellion. Jack prit garde de ne rien laisser paraître, mais, d'un regard complice, il l'enjoignit à s'écarter, à se fier à lui. Il était plus résistant qu'Adam ne le présumait. Au fond, il y avait fort à parier qu'il avait autant envie d'affronter le colonel que la réciproque était vraie.
Ne meurs pas... et... surtout... ne le tues pas.
Voilà ce qu'il lut dans les yeux pâles d'Ocelot, alors que celui-ci reculait. Un léger ricanement de Volgin attira son attention. Le regard de l'américain fut de nouveau rivé sur le colonel, qui se débarrassait de son manteau militaire, révélant un corps tout couture engoncé dans une combinaison de combat, dont la principale fonction était de le protéger lui-même de son électricité.
- ça aurait dû arriver bien plus tôt, grommela l'immense type, son menton s'avançant alors qu'il renâclait nerveusement. Je ne pensais pas... être entouré de tant d'incompétents...
Tout à coup, un éclair d'une violence inouïe quitta sa main, activant une large machine. Aussitôt après, la large plaque sur laquelle se tenait Snake s'ébranla et descendit de plusieurs mètres. La plate-forme se stabilisa finalement dans un tressautement brutal et un bruit sourd. Elle vibra de nouveau quand Volgin, qui avait sauté, atterrit.
- Je vais répandre tes tripes... fils de The Boss...
- Je pense que vous confondez, objecta Snake, mais pas assez fort pour que le jeune homme perché tout là-haut puisse l'entendre. Quel genre d'homme êtes-vous... pour faire ça...
Le frisson rageur qui parcourut Volgin se traduisit par l'apparition de larges veines palpitantes et d'étincelles d'électricité. Pourtant, ce ne fut pas la seule émotion que Snake discerna quand il répliqua, d'une voix acerbe :
- Tu n'as pas idée...
Il décela comme une fêlure. Quelque chose qu'il n'aurait jamais cru retrouver chez un homme pareil, un tueur, un sadique de la pire espèce. Puis, pas un son. Les rivaux se jaugeaient, l'animosité claire dans leurs yeux. Les éclairs crépitaient. Volgin se déchaînerait. Les chances n'étaient pas égales. Absolument pas. Ocelot ne le fit pas uniquement pour sa mission ; il le fit aussi en espérant sauver John.
- Snake ! Le héla-t-il soudain.
Il sentit le regard brûlant de Volgin se reportant aussitôt sur lui, la déception et la rancune transperçant son derme. C'est avant tout pour nous deux... qu'il faut que cette mission soit menée à son terme. Il ne se laissa pas démonter et lança un pistolet tranquillisant et un couteau à Snake, qui les rattrapa sans peine. Volgin baissa les yeux une seconde, s'évertuant à dissimuler ces bouleversements internes qu'il n'aurait jamais dû connaître. Dans l'instant, il en blâmait Ocelot. Il le détestait pour lui faire subir à peine le centième de ce que lui endurait depuis des années.
Près d'une minute fila sans qu'il ne se passe rien. Ocelot était plus stressé que jamais. Ce silence, cette inaction, n'annonçaient que le pire. Le colonel dévisageait l'américain, la tête en avant, les épaules légèrement vers l'arrière, avec le regard noir d'un taureau prêt à charger. C'était comme le calme avant la tempête. Qui éclatait tout à coup. Rien ne s'était produit, quand Volgin se rua brusquement sur Snake.
Il l'empoigna à bras-le-corps, ses larges mains comprimant son thorax au point qu'il crut que ses côtes allaient toutes lâcher, et le balança contre la paroi. Le bruit mat, affreusement violent, résonna dans tout le hangar, se répercutant sur les parois. Snake avait été pris de court. Néanmoins, même le CQC ne lui serait pas d'une grande aide face à cette force herculéenne. Sonné, il vit une flaque rouge s'étendre sous son visage plaqué au sol. Le colonel marcha droit sur lui, la face toujours crispée de rage, et l'agrippa par la nuque. Encore sonné, traîné sur ses genoux, Snake ne réagit pas tout de suite, jusqu'à ce que le sol ne se rapproche à toute vitesse de son visage. Il eut le réflexe de plaquer ses mains au plancher et pousser de toutes ses forces sur ses bras, empêchant ainsi Volgin de lui exploser le crâne contre l'acier.
Il n'y avait là rien d'héroïque. Ils se battaient comme des chiffonniers, comme des primates, mais avec une hargne insensée animée par une rivalité féroce. Chaque coup était d'une brutalité effroyable. Les sons semblaient comme s'accrocher aux tympans d'Ocelot, condamné à demeurer ici, à les contempler se massacrer. Snake avait déjà tiré suffisamment de doses de sédatif pour assommer un éléphant, mais Volgin ne faiblissait même pas. Soudain, il chopa Snake, le bloqua contre la rambarde et lui administra un uppercut terrible. Une gerbe de sang gicla des narines et de la bouche de l'américain, dont la tête projetée vers l'arrière cogna contre la paroi. Complètement étourdi, il perçut à peine le crépitement de l'éclair qui le frapperait bientôt. En revanche, le cri d'Adam lui parvint très distinctement, très vite suivi d'une série de coups de feu.
- Snake ! Tu peux le battre !
Volgin n'y croyait pas, Jack encore moins. Le colonel en lâcha sa proie, alla même jusqu'à lui tourner le dos pour river ses yeux sur Ocelot. Une légère fumée s'échappait encore du canon de son arme. Le jeunot ne détourna pas le regard.
- De quel côté tu es ? Tu... tu es comme eux ?
Il en peinait à respirer ; il suffoquait de rage. Ocelot n'eut pas le temps de répondre. Snake avait passé un bras autour du cou épais de Volgin et comprimait sa trachée de toutes ses forces, tout en essayant de l'amener à basculer. Les décharges qu'émettait le corps de Volgin lui labouraient la peau, le parcouraient sans merci, électrifiant ses nerfs et le plongeant dans des affres au-delà du supportable. Pourtant, il tint bon, les dents serrées. Il libéra une main, dégaina le poignard lancé par Ocelot et planta Volgin à plusieurs reprises, droit dans le flanc. Adam ne regarda pas le sang jaillir. Son cœur se comprima atrocement. Il ne supportait pas ce spectacle, mais il ne fit rien pour stopper Snake, parce qu'il savait pertinemment que Volgin pouvait aisément survivre à bien pire que quelques coups de couteau.
Snake réussit alors à faire basculer le colonel et à le mettre à terre. Là, il laissa libre cours à sa haine. Elle l'aveugla. Tout ce que ce monstre, désormais tombé de son piédestal, gisant à ses pieds, avait fait subir à Eva durant son court séjour auprès de lui, et surtout à Adamska, pendant plus de dix ans... tout explosa, envahit sa tête. Son poing s'enfonça dans sa mâchoire, percuta sa pommette, cognant encore et encore, sans arrêt. Volgin avait déjà encaissé pas mal de coups quand il se replia sur lui-même pour se protéger. Du sang jaillit d'entre ses dents serrées, s'écoulant sur la gencive, outrepassant la lèvre pour dévaler le menton. Avec un râle furieux, il repoussa Snake d'un coup de pied en plein ventre. Puis il se redressa, non sans peine, le fluide rouge dégoulinant partout, hors des trous sur son côté, où le couteau était resté planté, hors des plaies ouvertes sur son visage. Volgin jeta un regard terrible à Ocelot. Pour la première fois, il l'entrevoyait. L'éventualité de la défaite. C'était inacceptable, spécialement sous les yeux de son amant.
- Tire ! vociféra-t-il, d'une voix plus autoritaire que jamais. Tue-le !
Comme le jeune homme ne s'exécutait pas, ne faisait pas l'ombre d'un geste, ulcéré il rugit :
- T'attends quoi ?! Abats ce chien ! C'est un ordre !
Ocelot grimaça légèrement, sa bouche se tordant de mépris devant cette attitude de perdant ; il ne reconnaissait pas son colonel, l'homme qu'il aimait et que rien n'effrayait, que personne ne pouvait mettre à mal.
- C'est ça notre vie maintenant ? Rétorqua le major, les sourcils froncés, mais loin de partager l'ire qui inondait Volgin.
C'est ça le héros que j'ai aimé ? Un type qui baissait les bras ? A la moindre difficulté ? Évidemment, ça, Ocelot ne le constatait que maintenant ; jamais encore Volgin n'avait rencontré d'adversaire à sa hauteur.
- Je suis ton supérieur ! Je suis... tout ! Tu n'es rien sans moi ! Tu me dois absolument tout ce que tu es ! Je t'ai fait et je pourrais te défaire en moins d'une seconde !
Cet air insolent sur son visage félin, cette gracieuse figure qu'il embrassait comme s'il la dévorait, le rendit fou. Ocelot vit le moment où il cessa de se contrôler. Il tira dans sa direction à plusieurs reprises. La formidable décharge rôtit littéralement les douilles qui tombèrent au sol, grésillantes et fumantes, alors que Volgin, affaibli par Snake et par cette brutale décompression d'énergie, vacillait sur ses jambes. Il devina qu'Ocelot traversait le pont métallique suspendu au-dessus de sa tête et de celle de l'américain au cliquetis obsédant de ses santiags.
Volgin releva les yeux et, instantanément, leurs regards s'accrochèrent pour ne plus se séparer. Ocelot le fixa droit dans les yeux ; il en attendait tant de lui. Il poussa le vice jusqu'à le pointer d'un doigt accusateur.
- Bats-toi comme un homme Volgin.
Bats-toi comme l'homme que tu m'as fait croire que tu étais. Pas comme le minable qu'il avait dans l'instant dans sa ligne de mire. Il était naturellement désappointé, cruellement, mais pouvait encore pardonner son incartade. Il supporterait même que ses illusions fussent de nouveau brisées par amour pour cet homme. Cependant, Yevgeny devait comprendre que, quand on s'imposait aux autres pareil à un dieu, on devait maintenir ce statut en toutes circonstances.
Le colonel s'apprêtait à riposter, verbalement seulement, car, étonnamment, aucune étincelle n'éclatait de sa peau, bien qu'Ocelot lui eût énormément manqué de respect à moult reprises en l'espace de cinq minutes seulement. N'avait-il pas questionné son autorité, effrontément désobéi, prêté assistance à son ennemi juré et même ouvert le feu sur lui ? Si. Il avait fait tout ça. Et Volgin ne l'avait pas encore tué, alors qu'il aurait pu. Même exténué et meurtri, il aurait suffi d'un éclair, d'une gerbe d'électricité lancée sur ce sale gosse insolent. Pas une comme précédemment, totalement chaotique, pas le fruit d'une excitation nerveuse ; non, une punition volontaire, contrôlée. Il l'aurait laminé ce mioche. Il n'en fit rien pourtant, à aucun moment.
Une voix mécanique retentit dans le hangar. Il s'agissait d'une alerte à la bombe et, sur-le-champ, Volgin ordonna à Ocelot d'aller découvrir où étaient les explosifs et de les désarmer. Une fois de plus, le major ne remua pas d'un pouce, rejetant impudemment son autorité, combattant l'habitude de plier à ses moindres désirs, pourtant si enfoncée dans son crâne. Snake assistait à leur échange avec un mélange de gêne et d'aigreur. Même quand ils n'échangeaient pas un traître mot, les deux hommes semblaient se lancer les pires reproches et insultes, avec une animosité sous-tendue par une passion encore plus dévorante.
- Dégage ! Fous-le camp putain ! Aboya Volgin.
Il crut perdre définitivement la tête, quand Ocelot, avant de finalement partir, adressa ce curieux signe de mains à Snake. Ce n'était pas la première fois ; c'était comme un code établi entre eux. Une marque d'exclusivité dont le sens échappait à Volgin. Ocelot était sa chose à lui ; il n'avait pas le droit d'avoir de secret ! Tout de suite, Snake était la cause de tous les problèmes de Volgin.
Maintenant qu'Adamska ne les surveillait plus, il se battit plus librement. Ce ne fut qu'une fausse impression. Il attaquait surtout plus intrépidement, sans réfléchir une seconde, beaucoup trop haineux pour ça. Peu à peu, les doses de pistolet tranquillisant que tirait sur lui Snake commencèrent à faire effet. Le colonel n'était pas totalement insensible au sédatif ; il avait seulement fallu lui en injecter dix fois la dose normale. La tête commença à lui tourner. Il se sentit partir. Il lutta, continua d'avancer vers l'ennemi dont il peinait à percevoir nettement les contours à présent et, brutalement, tout devint noir et il s'écroula d'un bloc.
Le coeur d'Ocelot battait la chamade. Les soldats fuyaient le bâtiment, courant dans tous les sens, paniqués. L'explosion était imminente. Il se calma sensiblement, lorsqu'il aperçut la silhouette de John quitter le hangar en toute hâte. Mais pas celle de Volgin. Son coeur manqua un battement.
Il ne restait peut-être pas une minute avant que tout ne parte en fumée. Ocelot sentit ses boyaux se nouer, sa gorge s'obstruer au point que déglutir devint horriblement douloureux en l'espace d'un seul instant. Certes, c'était le pire monstre qui fût. Un sadique, infidèle, brutal, égoïste, violent... et, à présent, il semblait qu'il n'avait pas que lui dans sa vie. Il semblait que, quand bien même Snake ne l'aimait sûrement pas, il était néanmoins prêt à l'épauler et rester à ses côtés... ? Mais non, ça ne lui importait pas. Ça ne le remplacerait pas lui. Son colonel. Son parent. Cette vérité avait beau être sale, déviante, laide, elle gouvernait ses sentiments.
Avec un cri aussi déchirant qu'il s'était montré froid et distant tout à l'heure, il courut droit dans le hangar sans se retourner, se heurtant aux gardes fuyant dans l'autre sens, dans le désordre le plus total.
- Yevgeny !
Il déboula sur la passerelle de métal et son regard s'arrêta net sur le corps gisant en contrebas, dans une mare de sang. Un hurlement d'horreur lui échappa, alors qu'il se le figurait déjà mort.
- Non ! Yevgeny !
Sa voix étranglée se brisa. Non! Tu ne peux pas mourir ! C'était comme voir le dieu unique auquel vous aviez toujours cru et auquel vous aviez voué toute votre existence être mis en pièces par des chiens. Son mental se fissura. Proprement terrorisé à la seule pensée de l'avoir perdu, il sauta par-dessus la rambarde sans même songer à la hauteur de laquelle il se jetait à corps perdu. Un râle de douleur passa ses lèvres. Il s'était bien foulé la cheville en atterrissant. Il pouvait déjà s'estimer heureux qu'elle ne soit pas brisée en mille morceaux. Il claudiqua jusqu'à la légende mise à mal, se jeta à genoux auprès d'elle. Il essaya de l'attraper par les épaules et de le traîner. En vain, évidemment.
- Réveille-toi ! Yevgeny ! Je t'en supplie !
Il regrettait tellement tout ce qu'il avait dit et fait, toute sa stupide petite rébellion. S'il avait causé sa mort, peu importait que ce fût indirectement, il ne se le pardonnerait jamais. Absolument jamais. Ses mains tremblantes rattrapèrent les épaules si larges et il lutta pour ne serait-ce que retourner l'homme et le placer sur le dos. Les secondes filaient. Ils allaient crever, comme ça, à cause de cette foutue mission ! Il hurla son nom, de toutes ses forces, le secoua, parce qu'il ne pouvait rien faire d'autre.
Le temps passait et Ocelot, qui avait perdu tout espoir, pleurait toutes les larmes de son corps, alors qu'il luttait pourtant pour les retenir, même s'il était désormais persuadé que jamais plus Volgin ne rouvrirait les yeux. Il se lova contre le corps inerte, comme il le faisait depuis qu'ils couchaient ensemble, les rares fois où il était autorisé à finir la nuit dans le lit du colonel et n'osant le faire qu'une fois que Volgin s'était endormi.
Il sentit une légère secousse. La poitrine de l'homme sous lui se souleva alors qu'il hoquetait du sang. C'était un véritable miracle et Ocelot, se fichant bien des coups qu'il recevrait en châtiment, pressa ses lèvres sur la bouche et la tempe de l'homme revenant à lui. Sans doute était-il tombé sous le coup de l'épuisement ? Ce ne serait pas étonnant, pas après toute l'énergie qu'il avait déployée, toute cette électricité qu'il avait déchargée.
- On doit sortir d'ici... déclara Ocelot, omettant même de sécher ses joues trempées de larmes dans l'urgence. Et ce fils de pute qui t'aurait laissé crever ici, je te jure qu'il va payer !
C'était la seule chose qu'il avait demandée à Snake. Epargner Volgin. Et cet enfoiré avait délibérément ignoré sa requête. Il allait s'en mordre les doigts. Fini de jouer maintenant !
J'ai choisi d'épargner notre sympathique Johnny x)
Je n'aime pas trop couper ici mais le chapitre est déjà bien assez long !
Merci aux lecteurs !
Beast Out
