Chapitre 6 :

- Yevgeny !

Ils n'avaient pas quitté le bâtiment. Volgin avait à peine pu se mettre à genoux, s'accroupir, incapable encore de se lever et son major, encore plus incapable de l'y aider, de le soutenir, tant il était disproportionnément grand et pesant comparé à lui, ne pouvait qu'assister au temps qui filait, qui jouait contre eux, cruel, sans pitié.

- Yevgeny... répéta-t-il, comme s'il s'agissait d'une formule magique, comme on implorait un dieu.

Jamais il n'aurait imaginé cela possible, mais son cerveau ordinairement si efficace, découvrant en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire comment se sortir de n'importe quelle situation, aussi désespérée fût-elle, avait complètement disjoncté. Il était déconnecté. Un sursaut agita le colonel, dont les mains s'apposèrent contre le bitume taché de sueur et de sang. Il toussa, si fort qu'Adam crut qu'il suffoquait, puis cracha du sang. Le sang ruissela le long des failles.

Tout ce sang, tout ce sang partout, qui coulait, qu'il gerbait. Gerbait aussi copieusement, aussi abondamment qu'Adam son repas le premier jour où Volgin avait forcé cet ado maigrelet à ingurgiter toute une bouteille de vodka. Il l'avait presque tué. Il l'avait presque tué tant de fois. Ocelot tremblait comme un pleutre, non pas évidemment parce que ce sang l'indisposait, mais parce qu'il craignait que son colonel succombe.

Celui-ci releva soudain les yeux. Son regard perçant de prédateur, jusque dans l'agonie, voyagea jusqu'au prototype, son précieux Shagohod. Il revint ensuite sur son major, le seul encore là à ses côtés, alors que tout exploserait bientôt. Ça ne dura qu'une ou deux secondes, mais ces secondes parurent une éternité. Il y eut ce qu'il pensa, dans les tréfonds de son être. Une partie de lui qui se rappelait l'enfant apporté, livré en pâture au monstre.

La première fois que je t'ai vu, tu m'as souri. Tu ne savais pas... que tu souriais à un monstre... Tu ne savais pas... mais moi j'ai immédiatement su... que ce sourire ne serait jamais que pour moi. Je me le suis réservé.

Adam avait souri et il avait couru droit sur Volgin, parce qu'il y était contraint, parce que ces drôles de gens qui l'avaient amené ici, comme on délivrait un paquet. En revanche, rien ne le forçait à prendre sa main. A essayer du moins. C'était peut-être parce que Volgin était si grand, si robuste, et qu'il s'était dit que cet homme-là le protégerait. Grave erreur. Il l'avait rapidement compris, peut-être à la seconde même où le poing serré, au lieu de s'ouvrir pour tenir cette petite menotte fragile, s'était écarté avec une froideur incomparable.

Je suis un pécheur. Une horrible personne. Je t'ai élevé dans la terreur... Mais...

Dieu qu'il aimait son œuvre, comme tout bon mégalomane.

Quand je te vois aujourd'hui, je ne peux pas dire que je regrette... car je me demande, dans mon égoïsme forcené, si tu n'aurais pas été différent de celui que tu es devenu si je ne t'avais pas fait tant de mal.

Et il y eut ce qu'il dit. Sans crier gare, il attrapa Adamska par le col, l'attira à lui, pour lui flanquer une baffe si forte que même l'écho du bruit qu'elle fit crevait les tympans. Néanmoins, il avait pris garde de ne pas l'assommer et pour une bonne raison : il l'enjoignit à filer, sur-le-champ.

- Sors d'ici ! Commanda-t-il en russe. Dégage Adamska ! Je me passerai très bien d'un autre putain de traître !

Alors qu'il ne voulait juste pas qu'il meure. Adam était son œuvre vivante, l'humain qu'il avait modelé, qu'il avait façonné, et il l'aimait, du mieux qu'il pouvait, comme il pouvait. Comme il le soupçonnait, le jeune freluquet refusa de s'exécuter. Il objecta tout de go :

- Je ne te laisserai pas !

- Tu feras ce que je te dis ! Cette fois ! Riposta violemment le colosse et il le repoussa brutalement, suffisamment pour que le major chancelle et perde l'équilibre. Bute-moi ce chien !

La rage, cette lumière sombre dansant dans ses pupilles, Adam la connaissait trop bien. Il réagit instinctivement, son corps agissant automatiquement, se conformant à ce que nombre de mauvaises expériences lui avaient appris.

- Bien...

Sans doute n'en aurait-il pas été de même si le colonel ne s'était pas remis debout à ce stade. Ocelot sortit du bâtiment à contrecœur, jetant de temps en temps un coup d'œil par-dessus son épaule. Alors qu'il se détournait pour la dernière fois, il ne vit plus Volgin, ce qui signifiait qu'il avait sûrement pu se sauver aussi, d'une manière ou d'une autre. Rassuré, il accéléra, se mit à courir histoire de s'éloigner autant que possible du hangar au bord de l'implosion. Il fit quelques mètres à l'air libre, avant qu'une formidable succession de détonations ne retentisse et qu'il soit projeté sur plusieurs mètres par l'onde de choc. Il ne perdit pas conscience, ne s'évanouit pas, mais tout sembla se dérouler au ralenti autour de lui pendant près d'une minute. Des pieds passaient près de lui, courant, devant ses yeux qui y voyaient un peu trouble. Des hurlements résonnaient dans le lointain, lointain qui était en fait tout près. Ses tympans vibraient. Il n'entendait pour ainsi dire plus qu'un insupportable vrombissement sourd. Ses doigts s'agitèrent, s'étendirent, se rétractèrent, et finalement il se redressa, même s'il peinait à conserver son équilibre. Un homme enflammé manqua de le bousculer. Le pauvre hère courait dans tous les sens, en train de rôtir vivant dans sa combinaison de soldat. Ocelot eut le réflexe de l'éviter. Son cerveau et son corps reprenaient du service.

Aussitôt, tout fut clair de nouveau. La cible. Son but. Il avait commis des erreurs, il avait douté, mais, au fond, il avait toujours su que c'était lui qu'il aimait et qu'il servirait.

Il chargea son revolver en toute hâte. Il n'en collerait pas qu'une dans le crâne de ce connard d'américain ; les six seraient pour lui. Pour ses couilles. Il n'était pas un bleu, plus malin encore qu'il n'en avait l'air, en dépit de son petit air rusé de renard. Il avait placé un traqueur sur Snake... juste au cas où... Il avait décidément bien fait. Et cette ordure n'était a priori pas loin. Il courut droit vers la cible. Son cœur battit de toutes ses forces, de rage et de rancune, aussitôt qu'il les vit, lui et Eva. Comment cette pouffiasse pouvait-elle encore être en vie ? Bien sûr ! The Boss !

Mon pauvre Yevgeny... Tu avais raison. Cerné de traîtres...

Il tut sa respiration, ajusta son tir. Cette fois-ci, il ne le manquerait pas. Son doigt se rapprocha de la détente, quand la base tout entière trembla. Ocelot vacilla légèrement, perdant sa visée, et assista, avec stupéfaction, au Shagohod explosant le mur toujours debout de l'entrepôt, avec Volgin bien vivant à ses commandes. Le colonel le repéra et ils échangèrent un coup d'œil, qui leur suffit à se comprendre. Eva ne perdit pas un instant. Dès que Snake eut grimpé dans le side-car, elle démarra en trombe. Ils passeraient par le centre de la base, devraient la traverser entièrement. Ocelot savait. Ce qu'il ignorait à l'heure actuelle était quel était leur plan, ce qu'elle avait posé sous les rails, avec l'aide de The Boss. Des charges explosives.

Le major lâcha un grognement furieux, avant d'enfourcher à son tour une moto toute proche. Elle pensait être la seule à savoir en faire ? Elle se trompait lourdement ! Il allait lui montrer ! Il se lança à leurs trousses, ne se préoccupant pas des barrières par-dessus lesquelles il sauta, non sans un ricanement arrogant. La moto atterrit rudement, mais tint bon. Il n'avait pas de poids mort pour le ralentir et les rattrapa sans peine. Il se plaça à hauteur d'Eva et les engins se tamponnèrent violemment. Il pensait qu'elle serait armée, mais pas qu'elle serait confiante au point de dégainer et de tirer, alors qu'elle conduisait et qu'il la bousculait. Il voulut la prendre de vitesse, en vain. Elle aurait pu le descendre ; la pensée le rendit fou. Elle y échoua uniquement à cause de Snake, qui agrippa son bras juste à temps et dévia son tir.

- Qu'est-ce que tu fous ? S'exclama-t-il.

- Il veut notre peau Snake !

Elle avait raison ; ce n'était pas de la comédie cette fois-ci. C'était on ne peut plus sérieux. Snake finit par le réaliser. Il les talonnait, malgré toutes les courbes folles et serrées que prenait Eva ; il ne les lâchait pas d'une semelle. Il n'avait pas la bave aux lèvres, mais son regard était noir. Snake ne le reconnut pas. Cette personne semblait différente de celle qu'il avait embrassée à la cascade. Tout à coup, il sembla perdre de la vitesse. Jack se détourna, pour aussitôt se baisser et éviter de justesse une rafale de balles qui lui étaient destinées.

- Ocelot ! Arrête ! Hurla Jack, avec fermeté, mais en réalité le suppliant de cesser cette folie, davantage dans son intérêt que dans le sien.

- Tu sais pourquoi... rétorqua-t-il, mais beaucoup trop bas pour que l'américain eût pu l'entendre.

Il appuya de nouveau sur la détente et rien ne se produisit. Il était tombé à court de munitions, mais peu lui importait. Il s'avança de nouveau et, de toutes ses forces, ce qui le contraignait à perdre de l'emprise sur son guidon et donc sa trajectoire, tenta à plusieurs reprises de défoncer le crâne d'Eva à l'aide de la crosse de son arme. Elle eut le réflexe de brandir son arme, réussit à parer tant bien que mal ses attaques désordonnées, plutôt chaotiques, ce qui les rendait encore plus dangereuses. Il n'était plus l'espion qui jouait la comédie, se contrôlait parfaitement ; il était comme enragé. Soudain, il la frappa si fort qu'elle laissa échapper son pistolet et que son poignet émit un craquement inquiétant. Il allait sûrement s'acharner sur elle. Heureusement, ils approchaient de l'entrée d'un hangar en feu et, pour ne pas se prendre le mur, il dut changer de côté.

Snake essaya de capter le regard d'Ocelot, alors qu'il traversait cet enfer brûlant, slalomant pour esquiver les morceaux de toit qui tombaient les uns après les autres. Les flammes les léchaient. La mort était partout et Ocelot, lui, était toujours dans cet état irrationnel frisant l'hystérie. Alors que Jack songeait à tenter de lui parler, pour le ramener à la raison, il attrapa une barre métallique en se penchant au péril de sa propre vie. Il lui en balança un premier coup, l'atteignant dans les côtes et en fissurant sans doute plusieurs déjà bien fragilisées. C'était de la folie. Snake n'en revenait pas. Il n'était pourtant pas au bout de ses surprises. Subitement, le jeune homme colla sa moto au side-car et posa le pied dessus. Là, il déchaîna sa colère, purement et simplement. Il semblait ne pas réaliser qu'il était à cheval entre deux véhicules lancés à pleine vitesse au milieu d'un bâtiment en feu s'écroulant. Il se contenta de cogner encore et encore, comme un forcené.

- Adam !

L'exclamation de Snake le fit dresser la tête, le ramena pour une seconde miraculeuse de plain-pied dans la réalité. Il vit sa moto qui fonçait droit sur un tremplin qui donnait sur le vide. Sa moto ferait un vol plané et irait s'encastrer dans une paroi métallique et lui avec. Son cerveau se remit à opérer. Il ne pourrait pas la stopper ; il allait beaucoup trop vite. Il se remit en selle. Il n'avait pas le choix. Il essaierait et, s'il échouait, ce serait la mort. Alors qu'il préparait son dérapage, une énorme poutre métallique accompagnée de gravats se décrochèrent du plafond au-dessus de lui. Son regard cilla, erra sur la masse qui allait l'écrabouiller, le réduire en bouillie, sans qu'il puisse l'en empêcher. Un tremblement le saisit. Il continua de déraper, orientant sa moto de plus en plus de côté, mais ça ne suffirait pas. Ce fut alors qu'il perçut un sifflement qui n'aurait jamais dû retentir. Il détourna les yeux et vit Snake, le lance-roquettes à la main, et la roquette qu'il venait de tirer fendre l'air vers les débris qu'elle atomisa en les touchant. Ocelot en stoppa sa moto et ne redémarra pas sur-le-champ, alors qu'ils s'éloignaient, continuant sur leur lancée. Comment haïr un homme qui, de toute évidence, vous aimait au point de continuer à vous sauver la vie alors que vous veniez de lui vider un chargeur dessus et de le matraquer avec une barre de fer ?

Que devait-il faire ? Tout était inconciliable, tout se contredisait. Tout le monde se contredisait et il était pourtant celui qui manipulait tout ce petit monde depuis le début. A moins qu'il ne se soit trompé sur toute la ligne. Il essaya de se reprendre en main. Volgin n'était pas mort. C'était tout ce qui comptait. Une cacophonie de tirs, des bruits de fusillade lui parvinrent. Il redémarra et roula assez vite pour rejoindre le Shagohod, qui n'avait pas atteint encore sa vitesse maximale. Volgin décimait ses propres hommes. Pour s'amuser, ivre de sa propre puissance. Comme un gamin cassait ses jouets dans un élan tyrannique d'omnipotence. Il venait d'exploser un hélicoptère.

- Yevgeny ! Hurla Ocelot à gorge déployée.

Le colonel le vit, mais ne lui adressa qu'un signe, lui commandant de s'écarter. Ocelot y fut obligé. Un énorme avion bloquait la voie. Comme il roulait non loin du Shagohod, il se déporta sur le côté, contrairement aux précédents motards qui s'étaient faufilés sous l'appareil. Volgin, lui, n'en fit rien. Le Shagohod sous son contrôle prit encore de la vitesse et, pour la plus grande terreur d'Ocelot, heurta de plein fouet le gigantesque aéroplane, l'envoyant valser sans la moindre peine et s'en sortant sans une égratignure. Il jeta un regard au-dehors, constata qu'Ocelot le collait toujours. Pas une bonne chose. Pas du tout. Volgin n'avait pas encore pu mesurer la pleine puissance du Shagohod et, honnêtement, il préférait que son jeune major soit très loin lorsque ce moment arriverait. Qui savait ce qui pourrait arriver ? Non, il fallait l'écarter, l'écarter pour le préserver. Pour une fois.

On se remettait des fractures, des hématomes, mais pas du trépas. Et Volgin refusait catégoriquement de le perdre. Il réfléchit aux moyens présentement à sa disposition. Il ne pouvait pas stopper le Shagohod et ainsi permettre à ses deux espions de s'enfuir et il n'allait certainement pas ouvrir le feu sur Ocelot. Ça, jamais. Ses yeux tombèrent soudain sur le levier actionnant les réacteurs. Peut-être que ça marcherait. Il l'enclencha. Les réacteurs se mirent à tourner, chauffer, produisant et irradiant une telle puissance que la moto d'Ocelot dérailla. Il ne chuta pas, mais dut stopper son véhicule.

Une centaine de mètres devant, filaient toujours Eva et Snake, l'américain mitraillant leurs poursuivants et le prototype en vain. Bien qu'il fût plus occupé à viser et tirer en permanence, Snake avait distingué ce drôle de manège qui se jouait derrière la ligne de motards qu'il canardait. Ironiquement, il se sentit plus léger aussi une fois qu'il aperçut la moto arrêtée d'Ocelot, au loin. Il s'agissait sûrement de leur unique point commun à lui et au colonel. Le Shagohod se retrouva coincé peu avant le pont, juste le temps nécessaire à Snake pour repérer les charges cachées surs les poutrelles métalliques par les soins d'Eva, aidée sûrement de The Boss.


- Quel enfoiré !

Ocelot, de son côté, rongeait son frein. Il n'allait certainement pas s'avouer vaincu si aisément. Il s'évertua à relancer sa bécane, sans résultat. Le moteur était foutu. Il courut jusqu'à des types que Snake avait abattus, dégage les cadavres et piqua leur véhicule. Il peina terriblement à remettre la moto d'aplomb. Heureusement, il s'agissait de modèles légers et, au bout de plusieurs tentatives, il finit par y parvenir. Il roula à toute allure dans les traces de Volgin, les plus aisées à suivre et parvint en amont du pont. Il sortit ses jumelles, constata alors avec stupéfaction que Snake et Eva étaient descendus de leur moto, puisqu'elle se trouvait à l'arrêt à l'autre bout de la passerelle. Il les chercha véhémentement, balayant les alentours du regard pour enfin les découvrir, l'américain avec un fusil de précision dans les mains. Il comprit vite leur plan. De là où il se trouvait, dans ses jumelles, il put discerner les charges posées sous le pont.

- Putain d'enculé ! Volgin ! Volgin ! Cria-t-il de toutes ses forces, mais évidemment le colonel ne risquait pas de l'entendre à une telle distance, surtout pas au milieu de cet horrible vacarme.

Il fallait qu'il agisse. Il se rua vers le premier soldat mort qu'il trouva armé d'un fusil de précision, s'en empara et rejoignit son poste en surplomb. A la seconde où Snake s'apprêtait à tirer la balle qui déclencherait la première charge, une balle alla se ficher dans son biceps. Eva, prise au dépourvu, à son instar, poussa un petit cri aigu. Mais Jack n'abandonna pas. Il ne se replia pas comme l'espérait Ocelot et, déjà, il se remettait en place pour tirer la seconde et dernière balle. Le major l'imita donc, sans grand plaisir cette fois-ci, étant donné que l'homme sur lequel il ferait feu lui avait sauvé la vie il y avait à peine cinq minutes. Mais Volgin... Volgin passait avant tout.

- Pardonne-moi Jack...

Il l'avait dans le viseur. Il appuya. Sa détresse, qui se mua en une pure panique, se lut sur son visage qui se figea. Son corps tétanisa. Plus de balles. Il fonça à sa moto, la démarra et roula plus vite que jamais vers le pont. Trop tard. Qu'aurait-il voulu faire de toute façon ? Se jeter aussi dans la rivière ? Exploser avec lui ? Ils étaient à court de temps. Le pont explosa, avec Volgin dessus.

Sur le moment, Ocelot ressembla à un animal en cage depuis des années qu'on réintégrait brutalement dans la nature, à qui on rendait sa liberté. Il ne savait pas quoi en faire ; il était perdu. Son regard restait rivé sur la dépouille du pont, désintégré, dont il ne restait que des parties tronçonnées, déchiquetées, pareilles à des moignons. Il ne s'en détacha pas un seul instant, surtout pas quand un ronflement sonore emplit l'air. Snake et Eva reculèrent précipitamment, alors que le Shagohod remontait, se hissait jusqu'à la terre ferme. Il était vivant et il aurait besoin de lui. Il ne pouvait peut-être plus traverser, mais il pouvait toujours contourner en empruntant une autre voie pour les rejoindre. Ce fut ce qu'il décida. Mais il mit trop de temps, bien qu'il prît tous les risques et ne décéléra pas une seule seconde, mais dans les virages les plus secs des cols.


Quand Ocelot déboula sur les lieux, un sale pressentiment le tenaillait. Il pleuvait. Il pleuvait des cordes.

Kuwabara... Kuwabara...

Même quand il n'était pas à ses côtés pour les prononcer, les mots résonnaient aux oreilles d'Ocelot. Un orage se préparait. Adam descendit si précipitamment de sa moto qu'il faillît tomber et que l'engin se renversa dans un bruit sourd. Ce qu'il vit le paralysa. Il n'osait y croire. Son cerveau refusait d'y croire, d'analyser ce que ses yeux percevaient. C'était trop impensable, trop insupportable. Volgin couvert de coups, en sang de la tête aux pieds, percé de balles, toutes ses cicatrices rouvertes, béantes.

Il en oublia la présence de cette salope qu'il haïssait tant, de cet américain. Les larmes coulaient, dégringolaient, ne se tarissant pas. La bouche demeurait entrouverte, sans émettre un seul son cohérent, un seul mot. Juste des sortes de minuscules, quasi-inaudibles, chuintements, gémissements, comme un enfant terrifié. Son dieu, son... "père", est-ce qu'il mourait ? Il avança mécaniquement, comme ensorcelé, comme face à un miracle. Mon amour, est-ce que tu meurs ?

- Adamska, n'approche pas...

Ce furent les seuls mots que Volgin lui adressa, d'une voix si inhabituellement lasse, encore plus rauque que d'habitude, une voix marquée par la souffrance. Ocelot trembla de tous ses membres. Si Yevgeny ne se mourait pas, alors pourquoi sa voix sonnait-elle si différente ? Mais il avait déjà cru le perdre une fois et il s'en était sorti, n'est-ce pas ? Alors pourquoi cette fois-là ça se finirait autrement ? Il voulut accourir, courir droit sur lui, comme quand il était petit, comme la première fois qu'il l'avait rencontré. Mais deux mains l'empoignèrent avec fermeté et le maintinrent sur place.

Il ne cria pas sur le coup. Il ne fit pas un bruit. Quand le tonnerre tonna et que l'éclair zébra le ciel sombre pour tomber sur lui. Comme une punition divine. Le bourreau foudroyé, châtié, sous les yeux de sa plus malheureuse victime, la seule ironiquement qui en était venue à vraiment l'aimer. Ses yeux trop pâles s'ouvrirent tout grand, sa bouche aussi, mais il n'en échappa qu'un grand cri silencieux, tellement douloureux qu'il restait emprisonné au creux de ses entrailles.

Ce fut alors que le feu prit. Le temps stoppa. Pour une seconde. Puis la réalité leur apparut, surtout à Adam. Volgin brûlait vivant devant lui, sous ses yeux. Le monstre. La bête était en feu, là-haut, perchée sur son métallique piédestal. Il n'y avait plus d'étincelles, plus de sang. Tout se diluait, se noyait dans les flammes qui le dévoraient.

- Non !

Ocelot se débattit comme un fou à lier. Pour aller le sauver, même si c'était absolument impossible, s'il n'existait plus le moindre espoir. Il hurla à pleins poumons. Bien qu'il fût si faible physiquement comparé à lui, Snake devait employer toutes ses forces à le retenir. Il était déchaîné, plus furieux encore que durant la course-poursuite. Pire, cette fois, il pleurait. Ce n'était pas vraiment de la rage, mais du désespoir à l'état pur. Il mordit le bras de Jack à pleines dents., les yeux rivés sur Volgin qui se tordait de douleur, dans un concert de halètements et de cris rauques de douleur, alors que le feu le ravageait. Le feu ne tuait pas rapidement. Il vous consumait lentement, comme se satisfaisant de l'incommensurable souffrance qu'il vous infligeait, croissant au fur et à mesure qu'il franchissait chaque couche du derme.

Il aurait le temps. Il le fallait. Il ne savait pas comment il l'approcherait, comment il franchirait ce rempart de flammes et d'électricité mêlés, mais était prêt à se sacrifier.

Pris de court par la violente morsure, Snake desserra à peine sa prise et Adam en profita pour se dégager. Il s'arqua, lui balança un brutal coup de tête, avant de piétiner son pied droit, le privant ainsi de son équilibre. Il connaissait les points sensibles par cœur et il courut droit sur le Shagohod fumant. Jack voulut s'élancer pour le rattraper, mais Eva le retint par l'épaule.

- Snake ! On doit filer ! Cria Eva et, de son index, elle pointait des soldats arrivant par la voie des airs.

Après un instant, elle murmura, réalisant, confrontée à cette lueur qu'elle discernait au creux de son œil :

- Je sais que tu ne l'abandonneras pas... Mais tu ne pourras pas et le sauver et remplir ta mission.

Tu dois faire une croix sur l'un des deux. Exactement comme The Boss des années auparavant, comme lors de cette mission. La mission ou son âme sœur, puis la mission ou son fils. La sentence tomba comme un couperet.

Il était un soldat. Il fit ce qu'il devait, ce que sa raison lui commanda de faire et non son cœur. Il remonta dans le side-car, tournant le dos à Ocelot et le regrettant aussitôt. Mais Eva avait déjà enclenché le moteur et repris la route. Ils roulaient vers le lac, là où The Boss apparemment l'attendait, pour une ultime confrontation. Sur le moment, Adamska s'en fichait. Qu'était cet américain qu'il connaissait à peine comparé à l'homme qui avait été présent à, pour ainsi dire, chaque instant de sa vie ?

- Yevgeny !

Une détonation juste au-dessus de lui le fit lever la tête. Il dut immédiatement la baisser pour ne pas finir dévisagé. L'électricité crépitait. Alors qu'il s'apprêtait à entamer son ascension, une gerbe d'étincelles fusa dans les airs, rapidement rejointe par une plus massive encore de flammes oranges. Le brasier redoubla d'intensité. Mais la pluie aussi. Une décharge le parcourut, aussitôt que sa main se posa sur la carapace métallique du prototype. Une assez forte pour l'étourdir un brin, alors qu'il n'avait qu'effleuré la surface. Il en gémit de douleur et un nouveau sanglot lui échappa, parce qu'il se rendait désormais pleinement compte d'à quel point ce serait difficile. Insurmontable.

Il s'entêta pourtant. Il enfila ses gants qui le protégeraient un peu, se déchaussa, étant donné que ses chaussettes seraient toujours plus sèches que ses bottes détrempées pour un petit temps. Ensuite, il revint à la charge, avec davantage de hargne. L'averse le frappait de plein fouet et il dérapa plusieurs fois, avant d'enfin atteindre le sommet. Il ne pouvait pas se coller à Volgin, qui flambait. Il devait d'abord couper l'afflux électrique. Il dégaina son poignard, passa sa main à travers les flammes pour trancher les câbles noués autour des poignets de Volgin, enroulés autour de ses bras.

Aussitôt que le dernier lien entre la machine et l'homme fut rompu, le corps en feu bascula du promontoire. Il dégringola à bas du Shagohod, avant qu'Ocelot ait pu tenter de le retenir, ce qui n'aurait abouti que sur un échec de toute manière. Pire, le colosse l'aurait entraîné dans sa chute et il aurait fini par prendre feu lui aussi. Le major jeta ses gants qui s'étaient embrasés lorsqu'il avait dû couper les câbles. Par chance, le feu ne les avait pas traversés et, si toutes ses mains étaient brûlées, il ne conserverait cependant pas de cicatrice cette fois.

L'eau froide apaisa les brûlures, taisant la douleur pour un instant, mais pas aussi efficacement que l'angoisse folle qui l'étreignait quand il se précipita aux côtés de Volgin. Adamska retira sa veste et l'utilisa pour étouffer les flammes. A présent que le courant ne fortifiait plus le brasier, il s'éteignit rapidement. Une odeur de chair brûlée embaumait l'air. Les lèvres pâles du jeunot s'entrouvrirent ; il balbutia, la voix tremblante d'effroi :

- Yev-Yevgeny ?

Il précipita sa bouche sur la sienne, pour tenter de le ranimer, alterna compressions thoraciques et insufflations. Les secondes, primordiales, s'écoulaient et toujours rien.

- Putain ! Bats-toi ! Volgin ! Vis !

Une minute passa. Sous la pluie de plus en plus glaciale. Les yeux rivés sur le corps inerte tout mutilé. L'ondée avait nettoyé le sang, mais pas les blessures ; les trous de balles, les ecchymoses, les plaies, demeuraient intacts.

- Yev...

Sa voix se brisa ; un nouveau sanglot le coupa. Sa main recouvrit sa bouche. Il mordit dedans, pour ne pas hurler. Il ne sentit même pas le goût amer de son propre sang. Il ne ressentait plus rien, son corps comme insensible à la pain tant sa tête lui faisait mal, comme toute la souffrance du monde s'y concentrait.

Il ne se réveilla pas, pas cette fois-ci. Quand il réalisa enfin qu'il n'ouvrirait plus jamais les yeux, que tout était bel et bien fini, Ocelot craqua. Dans un premier temps, il resta sous le choc, immobile, comme pétrifié, si choqué qu'il ne pouvait de nouveau plus parler ou bouger un muscle.

Dans sa tête, le silence était complet, jusqu'à ce que des voix ne se fassent entendre, d'abord des chuchotements, qui s'amplifiaient jusqu'à inonder son cerveau. Il ne paraissait pas s'en rendre compte, peu importait combien le bruit sonnait fort et martelait ses tempes. Il pouvait entendre les sons rapides et terrorisés de sa propre respiration erratique, comme s'il mourait de froid. C'était pour ainsi dire le cas.

Son sang était comme glacé. Son être tout entier ne répondait plus. C'était peut-être ça l'anéantissement. Cette impression de vacuité absolue, interminable, comme si sa perte l'avait en un seconde, en un éclair, vidé de tout sens, de toute substance.

Puis il se prit à rire d'une manière incontrôlable, incapable de s'arrêter.


Ils avaient eu un accident, le genre d'accident qui n'aurait pas dû se produire. Snake avait juste fait une sacrée chute, amortie par l'épais tapis de feuilles et de végétaux recouvrant le sol de la forêt, mais Eva n'avait pas eu cette chance. Elle avait fini empalée sur une branche, qui l'avait transpercée de part en part au flanc gauche. Une plaie grave, mal placée, qui risquait de s'infecter en un rien de temps. Ils avaient pressé le pas, tant bien que mal, Snake ouvrant la voie et abattant les ennemis qui se présentaient pendant qu'elle le suivait péniblement, à quelques mètres, afin de ne pas écoper d'une balle perdue.

Au sortir des bois fort peu hospitaliers, ils parvinrent enfin au fameux lac. Au même instant, un radieux soleil chassait la pluie et les nuages noirs. Un magnifique spectacle s'offrait à eux, mais Snake n'esquissait pas un sourire, quand bien même sa mission était presque achevée. Le WING était là, majestueux, prêt à décoller et les emmener loin d'ici. Mais pas tout de suite. Il détourna les yeux vers un champ de fleurs, d'une blancheur si parfaite qu'il semblait irréel, surtout au cœur de cet environnement froid et sombre. Les fleurs s'agitaient doucement sous la brise, pliant, se relevant, courbant le dos face à plus fort qu'elles. Elles respiraient une étrange paix, une douce sérénité. De la joie. Snake n'eut pas un traître mot à souffler. Eva comprit tout de suite.

Elle essaya de lui faire promettre de revenir vivant. Il ne lâcha pas un son. Une part de lui, honteuse, espérait presque qu'un nouvel incident se produirait, que quelque chose le forcerait à retourner sur ses pas, à découvrir ce qu'il était advenu d'Adam. Peut-être qu'il avait renoncé ? Peut-être qu'il avait réalisé qu'il était vain de s'entêter à sauver un homme déjà condamné ? Peut-être que Snake pouvait encore l'aider...

Avec l'aide de sa mère ?... Ensemble, ils arriveraient sûrement à le ramener à la raison. Il s'avança paisiblement, avec une gravité presque solennelle, qui se retrouvait dans son regard.

Elle se tenait là, mythique, jusque dans son habituelle simplicité. Ce qui frappa d'emblée Jack fut l'incroyable sérénité qui émanait d'elle en cet instant. Comme si elle s'était résignée, comme quelqu'un emporté par le courant qui cessait soudain de lutter, pour se laisser porter vers son destin. Ses yeux clairs se posèrent sur lui, calmes, dépourvus de toute hostilité.

- Je t'attendais...

J'attendais ce jour où tu serais enfin prêt. Il la vit capturer avec aisance un pétale qui valsait dans les airs, le fixer une seconde avec une sorte d'amertume dans son regard, pour finalement le libérer. Le pétale décrivit un cercle avant de tomber de nouveau, irrésistiblement attiré vers le sol. Une métaphore qui les percutait tous les deux.

- Ami un jour, ennemi le lendemain...

Il l'arrêta tout net.

- ça ne me convient pas.

Le visage d'Ocelot lui tournait dans la tête. Il s'en voulait trop, regrettait d'avoir privilégié sa mission. Intriguée et sûrement un peu déstabilisée par cette brutale affirmation, elle le fixa intensément pendant quelques secondes.

- Jack. Les Philosophes, par leurs querelles intestines, ont déchiré le monde lui-même, l'ont séparé en tant de blocs... en tant de groupes ne rêvant que de s'entre-dévorer. Il y eut un temps où les deux grandes puissances mondiales se battaient côte à côte, mais ça a changé. Tout changera sûrement de nouveau d'ici le prochain siècle. En tant que soldats, nous nous devons d'accepter ces changements. De nous plier à leurs...

Il l'interrompit de nouveau, ce qui lui valut un subtil haussement de sourcil.

- Non ! C'est ce que j'ai compris en venant ici. J'ai compris que... je ne veux pas être comme vous. Vous m'avez dit un jour que ce que vous m'appreniez, que toutes ces techniques, ne devaient jamais servir qu'à nous protéger de nos ennemis !

- Il n'y a pas d'ennemis, Snake. Il n'y a que des êtres humains, comme toi et moi.

- Vous avez ce joli discours humaniste et pourtant vous avez sacrifié et votre partenaire et votre propre enfant.

Elle ne l'imaginait pas si clairvoyant. Elle concevait qu'il ait pu deviner pour Ocelot, mais comment avait-il pu faire le lien avec The Sorrow ? L'effet de son accusation fut aussi immédiat que violent. Il avait enfoncé le doigt dans la plaie. La femme prit sur elle pour ne pas flancher. Son corps se tendit, ses mâchoires se crispèrent férocement et son regard se durcit. Elle se dévoilait à présent ; elle n'avait plus à contenir tout ce qu'elle ressentait, comme tout au long de cette foutue mission qui leur avait tant coûté à tous.

- J'aime mon fils, rétorqua-t-elle, appuyant chaque syllabe, d'une voix cinglante, aussi tranchante que la lame d'un rasoir, une voix sans équivoque qui n'acceptait pas d'être remise en doute.

Mais je n'arrive plus à le regarder en face. Surtout s'il apprenait qui elle était, s'il comprenait qu'elle avait été là et qu'elle n'avait jamais rien fait.

- C'est une chose atroce pour une mère de faire... que... d'abandonner son seul enfant, de le confier à des gens qui l'ont mis entre les mains de cette ordure...

Mais elle était un soldat avant d'être une femme et une mère. Elle n'avait pas eu le choix. Ce n'était pas ce qui la torturait la nuit. Non, ce qui la tenait éveillée la nuit, lorsque son regard tombait sur sa cicatrice en serpent, c'était qu'en son âme et conscience elle avait véritablement préféré tenir sa ligne en tant qu'agent plutôt que de s'enquérir de son propre fils. Maintenant, il était trop tard pour réparer et elle allait mourir.

Une chose qu'elle avait depuis longtemps accepté, à la seconde où l'ordre de mission lui avait été assigné. Son dernier tour, son dernier coup sur l'échiquier. Il se jouait maintenant. Il était temps pour elle de libérer la place, de céder son titre. The Boss... Il était devant elle à présent, celui digne de porter ce nom. Quant à elle, elle ne s'en sentait plus capable. Elle n'en voulait plus. Elle était usée jusqu'à la corde ; elle avait donné tout ce qu'elle avait à donner.

- Mais je devais le faire, parce qu'il y a plus important que nos petites éphémères existences Snake. Il y a ce monde, nous entourant, à réunifier. C'est le but que je poursuis, que je comptais atteindre en utilisant l'argent de Volgin. Notre but à tous les Cobras.

Leurs regards convergèrent, se rencontrèrent, s'affrontèrent.

- Comme moi, tu sais quels ravages la bombe atomique peut causer. Tu as été soumis aux tests atomiques sur l'atoll de Bikini. Tu as été témoin de ce que l'Homme peut faire. Peut-être que, ce jour-là, tu as réalisé toi aussi que tu étais devenu différent des autres... Notre vie ne nous appartient pas. Les gens comme nous ne vieillissent pas dans une petite maison au bord de la mer...

Elle ferma les yeux un instant, se remémorant cette vision révélatrice qu'elle avait eue, en 1960, envoyée dans l'espace en secret par son gouvernement. Pour une fois, avoir déjà été irradiée s'était révélé un atout.

- Un monde uni, sans capitalisme, sans communisme... Sans Ouest et Est... Voilà ce que j'espérais voir.

Un monde uni comme il me le semblait depuis l'espace.

- Tu m'accuses d'être inhumaine si je comprends bien ?

Elle ne l'était certainement pas. Elle se rappelait toujours ce spectacle abominable de ces exilés cubains, en 1961, dans la Baie des Cochons, qu'ils étaient supposés libérer et conduire en lieu sûr, mais que leur président avait lâchement laissé tomber et qui avaient fini exterminés. Sans doute son point de vue rejoindrait-il celui de Snake à présent ; peut-être saisirait-il enfin là où elle voulait en venir.

- Le gouvernement, tous les gouvernements... Ils nous utilisent, à leurs propres fins, des fins égoïstes. A quoi notre Terre ressemblera-t-elle dans cinquante, cent ans ? Ils n'en ont cure. Je l'ai compris tardivement... Mais, aussitôt que je l'ai réalisé, je suis passée dans la clandestinité. Il y a deux ans... comme tu l'as si bien compris... j'ai dû tuer le père de mon enfant...

L'amour de ma vie. Un soupir lui échappa. Elle joignit ses mains une seconde, frottant légèrement le bout du doigt qui avait pressé la détente.

- Il ne m'a pas affrontée. Il m'a regardée.

Avec le regard qu'elle posait en ce moment-même sur Jack. Ce regard d'acceptation, qui prouvait qu'il avait cessé de battre.

- Et il m'a donné sa vie.

- Qui était votre commanditaire ?

Un fin sourire sépara ses lèvres sèches. Pourquoi posait-il la question quand il savait déjà la réponse ? Il était malin, plus encore qu'elle ne l'avait présupposé ; il avait grandi, énormément grandi.

- Les Philosophes... Ils se sont formés à partir du Comité des Sages, regroupant les vrais détenteurs du pouvoir aux États-Unis, en Union Soviétique et en Chine. Tout se déroula sans problème jusqu'à la fin du dernier fondateur, en 1930. Aujourd'hui... les Philosophes ne valent pas mieux que n'importe quel gouvernement. Ils sont comme une secte, influente partout, dans chaque pays. Il n'y ait pas eu une seule guerre dans laquelle ils n'aient pas joué un rôle... Ils sont devenus la Guerre. Ils se nourrissent de la spirale de conflits dans laquelle nous sommes enfermés.

Elle le savait mieux que quiconque, puisque son père, membre des Philosophes, le lui avait si bien expliqué. Il avait été tué immédiatement après. Son ton déclina et sa tête se baissa, son regard ternissant et sa face s'assombrissant.

- Les Philosophes ne m'ont pas seulement pris mon père... En juin 1944, j'ai donné naissance au fils de The Sorrow...

Elle releva les yeux sur lui, vibrante d'émotion, comme jamais il ne l'avait vue auparavant.

- Un magnifique... innocent... petit enfant... et ils... me l'ont pris aussi...

Les mains l'avaient arraché à son sein. Ses hurlements résonnaient encore à ses oreilles et elle les entendait parfois même éveillée, parfaitement consciente.

- Mais qu'aurais-je fait de cet enfant... Je ne savais pas... Jamais je n'aurais imaginé qu'ils le confieraient à un homme tel que Volgin. Jamais.

John ne l'avait point interrompu cette fois-ci. Il l'avait écouté de bout en bout, sans rien laisser paraître, ni compassion, ni rancune ou jugement. Quand sa voix déclina pour finalement s'éteindre, il déclara une nouvelle qui allégerait peut-être son fardeau :

- Volgin est mort.

Son regard qui trahissait à quel point elle était affectée erra sur son visage maculé de boue et de sang pendant de longues secondes. Puis il disparut. Ses paupières se fermèrent et elle prit une profonde inspiration, avant d'exhaler doucement.

- Merci...

Du fond du cœur. Une larme dévala sa joue. Elle avait presque oublié qu'elle pouvait pleurer. La gouttelette glissa sur sa pommette avant de rejoindre son menton, et y resta suspendue un instant avant de tomber. Elle s'apprêtait à se détourner, un transmetteur en main, quand elle s'immobilisa tout net et, contre toute-attente, s'enquit ;

- Comment ?

- Il a souffert.

Énormément. Il put voir la satisfaction sur son visage, qui se détendit. C'était bien sûr une piètre compensation ; ça ne changeait rien à ce qui s'était passé, mais ça apaisait un peu. Lui tournant le dos, elle glissa rapidement dans le transmetteur :

- Commencez l'opération.

Sur ces mots, elle le rangea dans une poche de sa combinaison et fit de nouveau face à son disciple.

- Je n'ai plus rien Snake, plus rien à perdre...

Je suis vide. Quand bien même elle entrevoyait la possibilité de revoir son fils, jamais elle ne pourrait recoller les morceaux. Il la haïrait sûrement, ne lui pardonnerait jamais.

- Plus que ma vie. Et mon titre. Voilà tout ce que je peux encore te donner. L'un de nous mourra et l'autre survivra. C'est ainsi. Il ne peut y avoir qu'un Boss... acheva-t-elle dans un murmure, les yeux rivés sur Snake.

- J'ai abandonné votre fils.

Ça sortit tout seul, dans un besoin spontané de se confesser. Sauf qu'il ne se sentit pas mieux. Pas du tout. Elle promena sur son visage un regard navré et empli de compréhension.

- Il serait malvenu de ma part de t'en vouloir pour ça.

Elle dégaina.

- Mais s'il a survécu... Jack, que feras-tu ? Quel genre d'homme seras-tu ?

Le brun ne dévia pas son regard. Il ne cilla pas. Elle n'attendait qu'une réponse et ce fut exactement celle qu'il lui donna.

- Pas comme lui.

Elle lui offrit un fin discret sourire, l'arme reluisant dans sa main. Son sourire s'évanouit quand l'éclat lui frappa les rétines. Son ton se fit grave de nouveau.

- Dans dix minutes, la zone sera entièrement bombée. J'espère que tu me battras avant la fin du compte à rebours...
Snake sortit son couteau de survie et bondit juste à temps derrière une souche pour éviter une rafale de tirs. Un serpent pâle jaillit d'un trou dans le bois, ses crochets s'enfonçant dans le cuir de sa botte, sans toucher son pied heureusement. Il plongea sa lame dans la petite tête triangulaire et réalisa qu'elle arrivait sur lui, silencieuse et mortelle. Il lui jeta le serpent mort au visage, juste pour la surprendre, et en profita pour agripper son bras et la faire passer par-dessus lui, la foutant à terre. Là, il pointa son arme sur elle, mais elle balança son pied dans son bras et se redressa en un éclair. Elle se remit en position, prête à se défendre et contre-attaquer. Elle se déplaça sensiblement de côté, lui de l'autre, tous les deux toujours campés dans l'exacte même position, se jaugeant, tous les deux prêts à bondir.

Tu dois me battre si tu veux vivre... Tu en es capable. Je le sais, car c'est moi qui t'ai entraîné. Je t'ai préparé pour cette bataille.

Son coude heurta sa joue, au même moment que son pied la fichait au sol de nouveau par le biais d'un puissant balayage.

Elle lui rendit la pareille. Son poing s'enfonça dans ses côtes, alors que sa lame à lui transperçait sa combinaison à l'épaule, tailladant tout jusqu'à ripper sur l'os. Elle ne hurla pas, se dégagea en silence et prit de la distance. Qu'il dût la tuer ne signifiait pas qu'elle se laisserait faire. C'était l'ultime test. Il devait mériter son titre. Elle disparut, se fondant dans les fleurs si blanches. Mais son sang, lui, ne mentait pas. Il les teintait d'écarlate et Snake n'eut aucun mal à la pister.

Se camouflant aussi, il se faufila parmi les hautes herbes. Il se glissa dans son dos. Un petit sourire altéra la face immuable de la femme et elle se tourna, prête à parer une tentative de strangulation, quand il la frappa dans les tibias, puis dans l'abdomen, la projetant en arrière. Son dos heurta violemment un tronc, dans un bruit mat. Cependant, elle ne faiblit pas, ne s'avoua pas vaincue si vite et se remit en position d'un bond.

Ils se faisaient face de nouveau, attaquèrent de concert, performant la même attaque, se bloquant mutuellement. Snake feignit de céder du terrain. Il attendit qu'elle ouvre sa garde pour revenir à l'assaut et changea son couteau de main pour le lui planter dans le ventre jusqu'à la garde. Le serpent couturé se rouvrit. Il n'en avait pas l'intention. Elle avait voulu qu'ils en arrivent là. Du sang passa ses lèvres sèches, pour la première fois depuis longtemps. Il lui sembla être revenue en 1944. La faiblesse venant des entrailles, le sang s'en échappant. Elle repoussa mollement l'élève qui avait dépassé le maître, recula en vacillant légèrement et retira la lame plantée dans ses boyaux. Elle ne tiendrait pas, mais elle reprit sa posture de combat.

ça n'a aucun sens... Ce duel. Il le percevait comme un suicide. Comme une folie insensée. Mais il le fit, puisqu'elle s'entêtait et ne lui accordait pas le choix. Il la ficha au sol, bloqua sa gorge sous son pied, tout en chopant son bras pour la retourner. Il la bloqua avec une clef de bras.

- Tu es plus doué que moi à ton âge.

Il ne répondit pas tout de suite. Il respira un instant, s'accorda une courte inspiration. Elle ne pouvait pas se dégager. Le parfait blocage. Il l'avait fait. Il la sentit perdre ses forces, sentit son corps faiblir et la relâcha. Elle s'écroula dans l'herbe qu'elle inonda de son sang. Elle reposait sur le dos, étrangement détendue. Sans doute parce qu'elle songeait à celui qui poursuivrait son œuvre après sa mort si proche. Elle pensait qu'il avait reçu le message, qu'il ne trahirait pas son objectif et que son enfant était entre de bonnes mains, enfin. Snake, l'air grave, ne laissant filtrer aucune émotion, répondit dans un souffle :

- Il sera encore plus doué que nous deux.

Elle parut rire, mais aucun son ne s'échappa de sa poitrine qui se souleva péniblement. En revanche, un radieux sourire illumina son visage. Elle sortit d'une poche intérieure le micro-film auquel Volgin tenait tant, le lui tendit.

- Prends-en soin. Garde-le en sûreté.

Il le prit délicatement entre ses doigts. La femme, rassurée, sa mission enfin terminée, ferma les yeux, pour les rouvrir aussitôt. Elle verrait la balle fuser, quitter le canon.

- Un seul Boss et un seul... Serpent.

Souviens t'en. Elle planta son regard dans le sien, un regard serein, mais déterminé. Maintenant, tu sais ce que tu as à faire. Il n'hésita pas, uniquement parce que, par respect pour elle, il se devait d'accomplir sa volonté. De toute façon, en raison de l'endroit où son couteau s'était planté, nul n'aurait pu la sauver à temps. Elle le fixait, dans l'attente. Il braqua le flingue sur elle, le souffle court, pressa la détente. La balle se logea droit dans son crâne, la tuant sur le coup.

Le temps pressait. Il abandonna le corps sur place et courut jusqu'à l'avion, la mort dans l'âme, n'ayant sûrement pas encore bien réalisé tout ce qui s'était déroulé en si peu de temps. Il lui faudrait un temps pour digérer tout ça. Un temps au calme... Loin d'ici. Très loin d'ici. Comme promis, Eva se montra tout à fait capable de faire décoller l'appareil et de le diriger. C'était terminé et Snake se demandait comment il pourrait retourner s'enquérir d'Ocelot. Il hésitait à en parler à la jeune femme, quand un vrombissement de moteur lui parvint.

Il se rua à la porte latérale toujours ouverte, pour voir quelqu'un qu'il ne s'attendait pas à revoir de sitôt.

- Snake !

Ou plutôt John. Il s'élança de son appareil volant, atterrit littéralement dans les bras de Snake, qui voulait s'assurer qu'il ne glisserait pas et le réceptionner. Un violent crochet du droit fut son premier remerciement. Le major recula prestement, chopa la ceinture de Snake et la balança hors de l'avion, avec un sale sourire revanchard tordant ses lèvres.

- Tu l'as buté ! Tu avais promis !

Ses yeux encore rouges et légèrement bouffis prouvaient combien il l'avait pleuré. Son monstre. Snake essuya d'un revers de manche le filet de sang coulant de sa narine.

- Tu as compris ce que tu voulais comprendre, Adamska.

- Ne t'avises plus jamais... de m'appeler comme ça ! Rugit-il et, en un instant, il fut sur lui, sauf que l'américain, cette fois-ci, n'escomptait pas se laisser faire.

Ils étaient tous les deux à cran, leurs cerveaux sur le point de lâcher, ne fonctionnant plus que sur les nerfs. Cette journée avait été complètement dingue de bout en bout. Alors il le frappa, une fois, pou lui dire que ça suffisait. Leurs corps se percutèrent et, bien qu'un peu étourdi par le coup de poing, Adam parvint à inverser la tendance et le poussa violemment contre la paroi métallique. Là, il lui donna un premier coup de tête, puis un deuxième, un troisième, inarrêtable.

- Tu veux toujours m'baiser ?! brailla-t-il avec beaucoup trop de morgue, baissant sa garde. Putain d'enculé ! Américain de merde !

Et il lui balança son genou dans les testicules, deux fois. La troisième fois, malgré la douleur intense qui irradiait le bas de son corps et son front ouvert, que le bandeau n'avait que très piètrement protégé, Snake bloqua sa cuisse, l'attrapant à pleines mains, et en profita pour le piéger entre le mur et lui, s'efforçant de l'immobiliser. Il espérait le maintenir immobile le temps qu'il se calme, qu'il recouvre ses esprits.

Mais le gamin avait de la ressource. Et de la rage, de l'énergie à revendre. Il le mordit une nouvelle fois, au niveau du poignet cette fois-ci, une zone extrêmement sensible, avant de percuter de nouveau ses parties intimes avec la pointe de sa santiag, ce qui s'avéra atrocement douloureux.

Snake ne lâchait pas pour autant. Il tenait bon et Ocelot finit par le dégager d'un violent coup de pied en plein ventre. Jack heurta de plein fouet le mur une fois de plus et retomba au sol lourdement. Le blondinet ne le lâcherait pas. Il lui flanqua un uppercut, lui cracha dessus, véritablement fou de rage, et il aurait continué à le cogner jusqu'à ce que mort s'ensuive si Snake ne l'avait pas bloqué à temps.

Il emprisonna le poing qui visait sa pommette dans sa main et fit basculer Ocelot, qui s'agrippa à lui de toutes ses forces, l'entraînant dans sa chute. Ils se distribuèrent des coups de poing à tour de rôle, Ocelot frappant avec beaucoup plus de hargne que Snake et n'hésitant pas à le frapper dans les parties intimes dès qu'il en avait l'occasion, comme s'il désirait inconsciemment le castrer. Ils roulèrent dans un sens et dans l'autre, trimballés par les mouvements du WING qui prenait de l'altitude.

Il y avait quelque chose d'étrange, d'inhabituel, dans leur façon de se battre. Les combats rapprochés allaient toujours de pair évidemment avec une grande proximité, mais, dans leur cas, ils semblaient juste incapables de s'écarter, de se séparer l'un de l'autre. Comme lancés dans une sorte de tango ultra-violent, teinté de rancœur et de rivalité.

Il y avait aussi et surtout une chose qu'une femme expérimentée dans le domaine de la séduction telle qu'Eva ne pouvait manquer, quelque chose qu'elle avait discerné en un clin d'œil ; de la tension, outrageusement sexuelle.

Un bruyant bruit de taule résonna dans l'appareil, lorsque Snake, qui avait reçu une sacrée série de coups de poing, tous d'affilée, envoya valser Ocelot contre des caisses de métal. Le blond se remit illico sur pied et ils se regardèrent, chacun à un bout de l'appareil, séparés par deux mètres tout au plus.

Ils échangèrent un long intense regard et Snake aurait juré le voir sourire. Durant un infime instant. Il se mit en position, prêt à appliquer le CQC, et vit avec étonnement Ocelot, l'air narquois, répliquer à la perfection sa posture. Il apprenait diablement vite. Plus vite encore qu'il ne l'avait présumé. Quand Snake bloqua son bras pour ensuite le retourner, le gamin réussit à contrer sa prise et l'américain se retrouva bloqué, son bras dans son dos, Ocelot le tenant fermement. Il envoya le coude de son bras libre dans sa face pour le faire lâcher prise, l'agrippa pour l'envoyer dans le mur, mais il le déjoua une nouvelle fois, exécutant une pirouette sur lui-même. De nouveau, la tendance était inversée et Snake se retrouvait dans le pétrin. Il avait heureusement l'avantage de la force physique et força pour se défaire de son emprise avant de prendre du recul une nouvelle fois.

Il l'aimait déjà avant ça. C'était quasiment certain. Il aimait qui il était, vraiment. Mais, en cet instant précis, l'homme loyal et dévoué qu'était John il fut frappé de la certitude absolue que ce serait toujours lui. Cette personne pour lui.

Il esquiva son coup de pied sans la moindre peine, comme Jack l'avait prévu. Et voulut le frapper dans l'œil. Œil qu'il lui avait crevé, que Snake n'avait plus. Un large sourire fendit les lèvres de l'américain qui, d'ordinaire, ne souriait absolument jamais. Ocelot parut incroyablement déconcerté par ce sourire complice, qui, en réalité, était aussi bourré d'affection.

Cependant, étonnamment, John fut sûrement le plus déconcentré par ce petit interlude, car Ocelot parvint à le renverser. Snake se retrouva à terre. Ocelot voulut en profiter pour le frapper, mais il fut plus rapide, chopa sa main et le plia si fort qu'un craquement retentit. Il aurait pu le briser en mille morceaux en réalité, mais ce n'était pas du tout son objectif. Il n'en tira parti que pour le faire tomber, alors que lui se redressait, toujours avec ce sourire flottant sur sa bouche normalement si inexpressive, si immuable. Son visage si stoïque paraissait plus ouvert, plus lumineux ; il s'amusait. Il ne pouvait le nier.

- J'ai appris quelques nouvelles techniques ! S'écria vaniteusement Ocelot et, à sa voix, Snake constata qu'il avait un peu décoléré.

Il était comme lui ; il devait relâcher la pression.

- Je ne l'ai pas tué, se contenta de répondre Snake, dont le sourire s'évanouit en un clin d'œil, alors qu'il se rappelait la véritable raison de la présence d'Ocelot dans cet appareil.

La vengeance. Ce fut à cet instant qu'il dégaina son revolver. Il s'approcha, avec ce sale rictus sournois sur sa bouche pulpeuse.

- C'est moche de tirer sur un homme désarmé mais... tu sais quoi ? Je m'en remettrai.

Snake l'avait vu venir. Il hurla le nom d'Eva qui, recevant parfaitement le message, réagit au quart-de-tour. Le temps au pistolet de fendre l'air vers Snake et pour lui de le braquer sur Ocelot et les sécurités sautaient. Ils se visaient l'un l'autre, prêts à faire feu, à bout portant. Chaque action, chaque ridicule petite action, toutes exécutées à l'exact même instant.

Oui, il sera bien meilleur que nous.

Ocelot ressortit cette balle qu'il lui avait toujours réservée.

- Tu dirais quoi d'un dernier petit duel ?

Snake sentait bien qu'il n'y couperait pas. Non, il n'en voulait pas. Il ne voulait pas affronter Adam pour commencer, mais il ne vit aucune autre issue.

- Ok. Pourquoi pas.

Eva crut qu'elle hallucinait, quand elle devina que Snake remettait son arme à Ocelot. Ce dernier apprécia les figures qu'il exécuté avant de le lui tendre. Il lui adressait un clin d'oeil implicite, lui disant : « Regarde. Je peux aussi. ».

Le jeu mortel débuta. Les armes dansaient entre les mains agiles d'Ocelot, qui ne manquait jamais ses tours, les rattrapant, les relançant, avec une aisance encore plus accrue, à couper le souffle. Il aurait pu le faire les yeux fermés. Puis, tout à coup, alors que Snake se figurait qu'il tenterait sa chance et actionnerait la gâchette, il déposa les deux armes sur le sol.

- John... murmura-t-il, ses yeux luisant de malice, et l'interpellé se demanda alors s'il ne se prenait pas aussi au jeu. Choisis ton arme. Choisis bien.

- Il ne mérite pas que tu meures pour lui.

Ce ne furent pas tant ses mots que sa voix qui l'ébranlèrent. Ocelot se baissa pour ramasser l'arme que Snake n'avait pas prise.

- Ferme-la et finissons ce que nous avons commencé.

Un duel à l'ancienne comme dans les westerns que le major adorait. Dos à dos, chacun s'avançant de trois pas précisément, avant de faire brusquement volte-face et... tirer. La balle frôla Ocelot sans seulement l'égratigner. Sur le coup, il ne réalisa même pas que Snake venait de l'épargner. Il ne le comprit qu'en se retournant pour contempler le trou encore fumant dans le métal. Puis il le considéra, pour la énième fois depuis qu'ils s'étaient rencontrés, longuement, attentivement. Le brun aurait donné cher pour savoir ce qui se passait dans cette tête blonde. Finalement, à l'opposé de tout ce qu'il avait pu imaginer, Adamska poussa une sorte de soupir las et fatigué.

- On dirait bien que tu vas vivre... John...

Il marcha jusqu'à lui, envahissant son espace personnel, mais leurs corps avaient été si proches tant de fois que ça ne voulait plus rien dire à présent.

- Et toi tu vas commencer à vivre.

Il vit de la peur dans ses yeux. Le jeune homme incertain, subitement presque craintif, hésitait entre accepter cette main tendue ou se jeter par la porte ouverte, devant laquelle, en prévention, Snake se posta bientôt, lui barrant la route.

- Si j'avais pu éviter sa mort, je l'aurais fait.

Lui annoncer qu'il avait, par-dessus le marché, occis sa mère biologique serait malvenu. Aussi préféra-t-il garder le silence pour l'heure à ce sujet. Ils auraient tout le temps d'en parler plus tard. Parce qu'il ne comptait pas le laisser filer, pas cette fois. Eva avait stabilisé le WING et ils s'élèveraient très bientôt si haut que sauter reviendrait à se donner la mort purement et simplement. Lentement, le masque froid se fissura et Ocelot redevint ce jeune adulte traumatisé que Snake avait embrassé.

- Je n'ai pas la moindre idée... de ce que je dois faire maintenant... Sans lui...

John répondit tout bas, pour ne pas qu'Eva surprenne leur conversation :

- Parce qu'il avait cette emprise sur toi... mais il ne faut pas que tu oublies que tout ce que tu ressentais... tu l'as fabriqué pour te protéger, tu l'as fait pour survivre, pour tenir le coup.

Ça devait être terrifiant, bien plus que de prendre une balle ou de tomber. Il avait perdu son unique repère.

- Et tu as survécu. Tu as réussi. C'est terminé Adamska.

Au fur et à mesure qu'il parlait, Adam se décomposait. Il se retenait de pleurer, fuyait le regard tendre de John, mais ses yeux brillaient de larmes. Il n'avait pas pleuré pendant des années devant quiconque, il avait pris sur lui pour tout enterrer et voilà qu'en une journée il n'avait quasiment cessé de verses des larmes, d'osciller entre la fureur aveugle et la tristesse. C'était normal. Toute sa vie avait été bousculée. La voix de l'américain poursuivait, toujours grave, mais douce, caressante :

- Et tu n'es plus un enfant aujourd'hui. C'est à toi de décider qui tu veux être, qui tu veux aimer.

Au milieu de ses larmes silencieux, germa un sourire auquel répondit celui de Snake.

Le blond regarda de côté, mal à l'aise. Il se pinça la lèvre, sa canine s'enfonçant légèrement. Une douce tiédeur lui montait aux joues.

- John, je...

Une exclamation d'Eva le coupa net. Des avions de chasse étaient apparus sur leur radar. Ocelot jeta un coup d'œil par la porte latérale. Il était impensable de s'enfuir par là à présent. Ils avaient pris beaucoup trop d'altitude. Snake attrapa Adam par le bras, pendant qu'il fouillait les parages à la recherche d'un parachute de secours. Le WING ne disposait d'aucun dispositif de sauvetage.

- Putain ! Rugit-il, furieux.

Maintenant, Adam allait crever par sa faute, parce qu'il l'avait incité à rester. Il aurait dû le laisser partir tant qu'il en était encore temps. Ils se préparaient tous au choc, quand, sans crier gare, les chasseurs se désengagèrent. Ils firent demi-tour. Ocelot ferma les yeux et poussa un soupir, en s'appuyant contre la paroi. Ils étaient sauvés, pour l'instant. Il attrapa son codec ; Zero essayait de le contacter. Il lui apprit que les avions avaient reçus l'ordre d'abandonner les poursuites de la part de Khrouchtchev lui-même. Il ajouta que Snake était attendu à la Base Galena, en Alaska. Son regard se porta tour à tour sur Eva et Adam. Ils s'y rendraient donc tous les trois.

Ocelot ne ferma pas l'oeil cette nuit-là. Il ne toucha pas non plus à l'alcool gracieusement disposé sur les tables et les buffets du châlet dans lequel ils passeraient la nuit. Il savait qui était Eva ; il savait ce qu'elle essaierait de faire et sa tâche de cette nuit consistait à s'assurer qu'elle déroberait le faux micro-film qu'il avait spécialement préparé pour elle. Il aurait donné cher pour voir la tête que feraient les dirigeants chinois, à Pékin, quand elle leur rapporterait la fausse liste.

Malheureusement, il n'aurait point cette chance. A ce moment précis, il serait probablement aux Etats-Unis, en compagnie de John à en croire la façon dont leur relation s'annonçait. Il ferma les yeux. Comme son cerveau lui semblait pesant. Il aurait tout arrêté pour Volgin, mais son cher colonel était bel et bien passé de vie à trépas... Rien ne le ramènerait. Snake avait raison ; il devait continuer à vivre, à vivre sa propre vie désormais. Une vie d'espion. Dupant, trompant à tour de bras tous ceux qu'il croisait. Tous ceux avec qui il couchait... ?

Ses yeux clairs se détachèrent de la nuit étoilée pour s'arrêter sur Snake, qui roupillait, ronflait un brin. Ils n'avaient pas fait l'amour. Ils n'avaient pas échangé l'ombre d'un baiser. Et Adamska appréciait que, même bien imbibé, l'américain n'ait rien tenté. Il écrasa sa cigarette dans le petit cendrier déjà bien plein, hésita, puis finalement se départit de sa veste avant de s'allonger sur le matelas, sans se coller au brun.

Son cœur battait la chamade. Sa tête roula sur le côté et son regard qui transperçait le noir s'arrêta sur John. Cette drôle sensation de vide l'habitait toujours. Il se demanda si elle disparaîtrait un jour, si l'absence cesserait de le hanter. Ou si Volgin demeurerait perpétuellement en lui, comme un fantôme le possédant, comme un parasite. Il avait sûrement fait le bon choix, en suivant Snake jusqu'ici. Qu'aurait-il pu faire sinon ? Pleurer, empli d'amour, sur le cadavre de l'homme brûlé ? Cogner, empli de rage, sa carcasse, qui ne pouvait plus répliquer et le torturer, de toutes ses forces ? Non, rien de tout cela ne lui aurait rendu les années de sa vie qu'il lui avait prises. Rien ne les lui restituerait jamais.

A présent qu'ils étaient sortis de cette forteresse, de ces lieux si chargés en souvenirs, tous plus négatifs les uns que les autres, Ocelot semblait y voir plus clair. Snake avait raison. Même si une partie de lui continuait d'aimer Volgin, de s'évertuer à le pardonner, il était temps de tourner la page. Il était temps de devenir adulte. Sur tous les plans, pas juste pour jouer les supers espions et tireurs. Il avait fallu que le dieu tombe, qu'il le voit basculer de son piédestal. Sur le coup, ça l'avait anéanti, mais, maintenant... Maintenant qu'il n'était plus sous son emprise, que son ombre ne planait plus au-dessus de lui en permanence, il voyait les choses sous un nouvel angle.


Conformément à sa prédiction, dès l'aube, Eva leur avait faussé compagnie. Et, toujours comme il l'avait prévu, elle avait emporté le faux micro-film. Ocelot, les yeux grand ouverts dans le silence de la petite chambre, entendit le moteur de sa moto vrombir. Snake dormait toujours. Le blond sourit. Un sourire à la fois attristé et tortueux, vicié. Corrompu. Il les avait tous dupés et il avait réussi à mener l'ensemble de ses missions à bien, pour tous ses employeurs et surtout pour le seul vrai boss qu'il reconnaissait. Mais à quel prix... Ce qu'il désirait véritablement regagner, il l'avait perdu à jamais. John lui avait vanté les mérites des équipes spécialisées de soutien, susceptibles de l'aider. Peut-être devrait-il leur laisser une chance... Une chance de le faire aller ne serait-ce qu'un peu mieux.

Le serpent et l'ocelot s'en retournèrent ensemble aux États-Unis, le premier persuadé qu'Eva avait dérobé le véritable héritage, le second ne lâchant pas un mot, alors qu'il détenait le fameux héritage sur lui et voyageait à ses côtés. Ils avaient écouté ensemble l'enregistrement audio laissé à l'attention de Snake par la jeune femme qui, décidément, s'était entichée de lui. Elle ne l'avoua à aucun moment, mais la tendresse transparaissait à chaque mot qu'elle prononçait et Ocelot s'était surpris à jeter un coup d'œil sur l'américain, soucieux de retrouver sur son visage un semblant de ce sentiment. Cependant, chaque fois qu'il s'était détourné pour l'espionner, dans la peur de découvrir cette affection, John avait son œil rivé sur lui uniquement. Ce fut assurément un des petits riens qui le confortèrent dans son choix de le suivre. Mais pas seulement. Snake lui avait avoué la vérité. Quant à sa mère, quant à The Boss.

The Boss n'avait pas trahi sa patrie, les Etats-Unis, bien au contraire. Elle était morte pour son pays, pour accomplir son devoir. La défection de The Boss avait été depuis le départ toute planifiée, une ruse inventée par le gouvernement américain. Washington avait monté cette comédie de toutes pièces et pour quoi ? Pour l'argent, pour mettre leurs sales pattes sur l'Héritage des Philosophes. Quand Volgin avait lancé une ogive nucléaire, tout s'était compliqué. Adam avait eu beau essayé de l'en dissuader, il n'avait pu le stopper.

Khrouchtchev avait demandé des preuves de l'innocence des Etats-Unis et la comédie tout entière avait dû être réécrite, pour s'adapter. The Boss devait désormais mourir ; elle serait la preuve ultime de leur non-implication dans l'attaque nucléaire. Tant qu'elle vivrait, le doute subsisterait. Elle devrait mourir des mains d'un agent du pays, d'un américain. The Boss avait accepté de se sacrifier pour éviter une autre Guerre Mondiale, pour que la paix perdure entre les deux grands géants mondiaux. Celle qui était morte en héroïne, sauvant par son sacrifice tant de vies, demeurerait dans les mémoires comme une traîtresse qui avait piétiné son honneur dans son propre pays et, en Russie, comme un monstre ayant lancé une ogive nucléaire sur un centre de recherches. Elle savait tout ça. Elle l'avait prévu. Mais elle avait quand même accepté la mission et l'avait menée à son terme.

Lorsque l'enregistrement avait touché à sa fin, la voix tremblante d'émotion, presque larmoyante, d'Eva se taisant, Snake serrait le poing. La main qui tenait son cigare avait insensiblement frissonné. Une ombre était passée sur son visage. Un vrai héros... The Boss s'était comportée en vrai héros.

Snake avait alors intensément fixé Adam. Il semblait si grave, non seulement parce qu'il prenait pleinement conscience du sacrifice immense consenti par son mentor, mais aussi parce qu'il estimait le moment venu d'annoncer la vérité à Ocelot. Il ne lui avait pas fait de longs et vains discours. Il n'avait pas tourné autour de pot durant des heures. Il avait été tel qu'Adamska le connaissait. Direct et franc. Il s'était levé du canapé, pour se placer face à lui et poser sa main sur son épaule.

- Ta mère était un vrai héros.

Un vrai patriote. Comme avait si bien souligné Eva. La première réaction d'Adamska à cette nouvelle fracassante avait été l'incrédulité, puis Snake avait pris le temps de lui raconter, étape par étape, comment il en était arrivé à cette déduction et comment l'intéressée elle-même avait avoué être la mère du jeune major. Il avait bien insisté sur à quel point sa culpabilité et son affliction étaient manifestes, mais ça n'avait évidemment pas suffi à apaiser la vague de rancœur et de colère qui avait submergé Ocelot. Certaines choses, spécialement le fait de pardonner, nécessitaient juste du temps. John avait accompli sa part. Et le jeune homme lui en était reconnaissant. Il n'exprimerait juste que tardivement sa gratitude.

Une fois sur le sol américain, ils avaient choisi d'habiter sous le même toit, par commodité au début, étant donné qu'Ocelot ne disposait d'aucun pied-à-terre dans le pays, sans pour autant être amants au demeurant. Puis Ocelot était resté. Ils se comportaient en amis, John l'aimant toujours autant, voire de plus en plus, mais désirant lui accorder tout le temps dont il aurait besoin.

Les politiques et les médias avaient assailli Snake dès son retour, l'avaient placé sous le feu des projecteurs, acclamant tous le héros qui avait assassiné la sale traîtresse, alors qu'en réalité elle était la vraie héroïne de cette histoire. Ocelot était demeuré en retrait, tapi dans l'ombre, loin des honneurs et des flashs des appareils des journalistes, loin des mains tendues de ces politiciens si hypocrites. Il avait profité de l'absence de John, parti recevoir sa belle médaille des mains du président lui-même pour passer quelques coups de fil. Il appela tous ses employeurs, l'un après l'autre, leur faisant des rapports plus ou moins complets, omettant les éléments qui l'arrangeaient selon son interlocuteur. Le jeunot qui les avait bien trompés jusqu'au dernier oeuvrait en secret pour le KGB, la CIA ainsi que pour les branches américaine et russe des fameux Philosophes.

Il contacta en premier lieu le chef du KGB, lui indiquant que les temps de Khrouchtchev au pouvoir étaient bel et bien comptés, qu'il tomberait bientôt comme prévu et qu'il pourrait alors prendre la relève. Les russes possédaient désormais des informations suffisamment compromettantes pour faire chanter le gouvernement américain.

- Inutile de s'en faire... Nous tenons le gouvernement américain... On les tient par les couilles, confirma Ocelot, avec un léger petit rire mutin, diablement cynique.

Même leurs agents... C'est le cas de le dire. Une fois leur courte conversation achevée, il raccrocha et composa un autre numéro. Ça sonnait et il autorisa pour un petit moment, quelques ridicules secondes, son esprit à divaguer, à partir loin. Assez pour ne pas entendre la porte s'ouvrir doucement. John qui rentrait de sa cérémonie de remise de médaille. A l'instant où celui-ci s'apprêtait à se montrer, ça décrocha à l'autre bout du fil et Ocelot commença à s'entretenir avec le directeur de la CIA.

- En effet. The Boss a mené sa mission à bien. Oui, monsieur, elle est bien décédée.

Pas une pause, pas une inflexion dans la voix, mais Snake, sans même pouvoir l'observer, devinait quelle sévère triste expression se peignait sur son visage. Une face contrôlée, mais pas dépourvue de toute émotion.

- Nous avons l'Héritage des Philosophes pour les faire revivre... Oui, en Amérique.

Le regard de Snake cilla à ses mots. Tu mens comme tu respires, Adamska. Tout sortait si naturellement.

- Ne vous en faites pas, j'ai la situation bien en main. Les Chinois et leur agent se sont faits duper. Ils ont écopé du faux micro-film. Ça doit salement barder à Pékin... Oui seule la moitié de l'argent se trouve aux États-Unis. Le KGB doit avoir l'autre.

La discussion se poursuivit, Snake écoutant toujours, rongeant son frein, Ocelot faisant les cent pas dans le salon, dans leur salon. Le blondinet venait d'évoquer l'existence d'un nouveau système d'attaque nucléaire révolutionnaire. Snake serra les poings.

- Oui, les armes ont été détruites. Cela dit... j'ai extorqué à Granin, avant que Volgin ne le tue, quelque chose qui pourrait vous intéresser... Oui, vous pouvez remercier John... enfin Snake pour ça, ricana-t-il moqueusement.

Il se dirigea vers la cuisine, nonchalamment.

- Khrouchtchev a avalé cette histoire aussi... Non, personne n'a encore découvert ma vraie identité. Aucun d'eux ne sait que je les ai trahis. Évidemment. Je compte continuer d'œuvrer pour le nouveau gouvernement. Toujours à la disposition de la CIA...

Ce fut l'instant où John décida de se montrer. Il se contenta de pénétrer dans la pièce, sans un mot, sans un bruit, mais Ocelot qui ne lui tournait pas le dos le vit, ce qui était son but. Avec un sourire amer, il lui adressa un signe de la main, l'invitant à finir tranquillement sa conversation téléphonique. Aussitôt que le directeur de la CIA eut raccroché, Ocelot déposa très lentement le portable sur la table devant lui. Il pointa rapidement la médaille briquée épinglée à la veste militaire dans laquelle était engoncé Snake. Ça ne lui allait pas du tout cet uniforme.

- Joli médaille.

Le silence retomba, déconcertant. Malaisé comme rarement, Adam contourna la table pour se rapprocher de Snake.

- C'était notre mission John, murmura-t-il dans un souffle. C'était la sienne...

Le regard du brun ne le lâchait pas, constamment fixé sur lui, le scrutant, perçant, rapace. Il répliqua tout bas, sans ciller :

- Pour qui tu travailles vraiment ?...

Un malicieux sourire fendit les lèvres qu'il voulait tant embrasser. Ocelot se tenait tout proche à présent, si près de lui qu'il pouvait sentir son souffle sur son cou. Ils ne s'étaient pas autant rapprochés physiquement depuis leur bagarre dans le WING. La longue main pâle se tendit pour toucher le tissu vert, s'immobilisa dans les airs, suspendue, hésitante. Il en avait envie, peut-être. Une part de lui, assurément. Ses doigts se refermèrent délicatement sur le ridicule chapeau que Snake portait, le lui ôtèrent, pinçant la fabrique, pour finalement le déposer sur la table.

Ces yeux si bleus, si pâles, si félins, qui le sondaient, qui tenaient de l'ange. Snake respirait à peine. Il ne retenait pas même son souffle ; il était juste extrêmement concentré sur Ocelot. Le temps semblait s'être arrêté, flottant, comme la main du jeune russe, quelques secondes auparavant. Le blond et le brun se contemplaient l'un l'autre, muets et immobiles. Au bout d'un moment, il chuchota tout bas, comme de crainte qu'une tierce personne pût les surprendre :

- La CIA, le KGB, le GRU... Qui d'autre ?... Dis-moi Ocelot...

- Tu m'accuses on dirait bien...

- Je te sais fragile...

Il poursuivit, alors que le jeune freluquet qui se révélait être un maître de l'espionnage le dépassait sans l'ombre d'un regard, pour repasser au salon :

- Mais je sais aussi... que tu es extrêmement intelligent.

Il le suivit, à pas mesurés, un sourire naissant peu à peu sur sa bouche sèche. Adam s'était figé. Il lui cachait son visage, lui offrant son dos. Snake perçut le tintement de glaçons tombant dans un verre.

- Si j'avais suivi mon plan initial, jamais tu n'aurais appris qui j'étais. Jamais tu n'aurais su que j'étais ADAM.

Le même sourire fendait désormais les lèvres d'Adamska, un sourire empli de mystère et d'une étrange fausse frivolité. John entra dans son jeu. Il esquissa un pas vers lui, cessa sur-le-champ de bouger après ça. Son regard bleu, si foncé comparé à celui du russe, tomba sur lui, désireux de décrypter ses émotions, en vain. Si émotif, toujours à fleur de peau, mais si comédien, si doué pour s'approprier à tout instant n'importe quel rôle, de celui de la victime à celui du sadique. Ocelot était dangereux. Son joli minois, sa frimousse, constituait la meilleure des façades, le plus protecteur et trompeur de tous les paravents.

- Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ? s'enquit Snake, sans hausser le ton, chuchotant toujours.

Le regard du jeune homme dériva enfin, tomba sur ses mains, puis sur ses pieds, chaussés de nouvelles santiags, gracieusement offertes par Snake. Des bottes en serpent. Ocelot avait tant ri en les recevant. Ses yeux remontèrent, alors qu'il revenait vers l'américain, un verre de whisky en main, pour scruter le visage impassible de celui-ci. Il lui tendit l'alcool, que l'agent accepta non sans quelque réticence.

Craignait-il qu'Ocelot y eût versé quelque poison ? Oui, assurément. Surtout alors qu'il venait d'être le témoin d'une conversation que le jeune homme souhaitait vraisemblablement garder secrète. Adamska s'écarta afin de remplir un second verre qui lui serait destiné. Ce faisant, il répondit, la voix fébrile, presque cassée de honte :

- Peut-être... que je voulais te revoir, admit-il, avec l'impression que ses joues si hâves s'embrasaient. J'étais... intrigué après notre première rencontre.

- Tout comme moi.

Ils trinquèrent, le tintement des verres comme détendant l'atmosphère, mais Snake ne but pas immédiatement. Il feignit de tremper les lèvres, son œil s'assurant qu'Ocelot buvait bel et bien une gorgée. Cette prudence se révélait insuffisante. L'espion n'aurait très bien pu mettre du poison que dans sa boisson. La gorge sèche, le cœur battant, Jack consulta son vis-à-vis du regard, le confrontant ouvertement cette fois-ci.

Ocelot fronça à peine ses fins sourcils blonds. La ride qui apparut entre eux s'estompa en un clin d'œil et il ravit habilement le verre de Snake, dont, sans perdre une seconde, il prit une longue lampée. L'œil du brun éberlué, pris de court, s'ouvrit tout grand. Son cœur manqua un battement, quand, immédiatement après, Ocelot balança le verre quasiment vide pour l'attraper par sa cravate et l'attirer à lui.

Leurs lèvres s'entrechoquèrent, avec brutalité, avec une fougue et une passion qui n'existaient pas encore à la cascade. Le blond ne sut pas vraiment ce qui s'empara de lui. L'envie le saisit, l'agrippa violemment, sans qu'il puisse la combattre. Il lâcha l'autre verre. Snake le retint, referma ses bras sur lui, comme pour l'emprisonner dans son étreinte ; il avait tant peiné, tant attendu, avant de l'avoir ici, dans l'enclos de ses bras. Voilà. C'était peut-être aussi simple que ça.

Ils approfondirent le baiser, Snake plus ardemment qu'Ocelot à présent qu'il le figurait prêt et consentant. Pourtant, bien qu'il eût initié ce rapprochement, Adam battit en retraite dès que les mains du brun glissèrent de son bassin pour arrêter leur course plus bas, sur ses fesses. Il se raidit sur-le-champ, suffisamment fort pour que John le sente dans la seconde. Il devina sans peine que quelque chose clochait, coinçait. Snake prit sur lui. Il ne tenta pas de le persuader, de le faire culpabiliser ou de le forcer en aucune façon. Il le respectait, il l'aimait ; il attendrait le temps qu'il faudrait.

Ce que Volgin n'aurait jamais fait. Il l'aurait contraint à se soumettre par la force ou, comme parfois, par les sentiments, ce qui se révélait une manoeuvre encore plus vile et cruelle. Ils n'allèrent pas plus loin, ne dépassèrent pas le stade du baiser. Pas ce soir-là en tout cas. Néanmoins, l'attitude d'Ocelot s'améliora significativement dans les jours qui suivirent. Il se montra de moins en moins froid, baissa peu à peu sa garde, s'ouvrant à Snake, allant une nuit jusqu'à s'effondrer devant lui et se livrer un peu, raconter ce qu'il avait subi, pas comme s'il s'agissait d'un beau et romantique conte de fées mais de ce dont il s'agissait véritablement : un vrai scénario de film d'horreur avec un sadique s'acharnant sur sa victime. Ils avaient franchi un cap.


Il cheminait à quelques pas derrière lui, plus sinueux, moins raide, moins... militaire. Tortueux comme le sentier et son esprit. Mais, malgré la distance, leurs pensées convergeaient. Ses mains gantées enfoncées dans les poches de l'imperméable noir, il gardait les yeux baissés, affectant de l'indifférence, alors qu'il devait refouler les émotions qui l'envahissaient davantage à chaque pas.

Ils marchèrent ainsi, séparés l'un de l'autre, Snake devant, Ocelot derrière, mutiques, jusqu'à atteindre sa tombe. Une modeste pierre tombale, ridiculement petite, sans aucune fioriture, sans même de couronne de fleurs disposée sur l'herbe. Là, Jack s'immobilisa, bien droit, comme le soldat qu'il était.

Un soldat qui tendait à douter ces derniers temps. A douter de tout, du bien-fondé de son gouvernement, de leurs méthodes, du fait que leur sacrifice à eux, aux soldats patriotes tels que lui ou The Boss, était bien justifié. Il n'y avait que deux choses dont il détenait la certitude absolue à présent que son esprit se morcelait sous les suspicions et leurs mensonges : il voulait demeurer loyal envers The Boss et poursuivre son œuvre et il aimait Ocelot.

Ce dernier ne tarda pas à apparaître à ses côtés, les yeux légèrement rougis ; il en blâma le vent frais de cette après-midi pourtant ensoleillée, mais Snake n'était pas dupe. L'américain voulut lui passer le bouquet de fleurs blanches, les mêmes que celles pullulant là où elle avait rendu son dernier souffle. Ocelot, gêné, poussa délicatement les fleurs.

- Tu l'as mieux connue que moi.

John se permit d'insister ; il garda le bras tendu vers lui.

- C'était ta mère, Adamska.

Sa main glissa enfin hors de sa poche, s'extrayant avec lenteur, hésitation, pour finalement recouvrir celle de Snake qui tenait le bouquet. Ils le déposèrent ensemble.

- Est-ce... qu'elle savait pour... ?

Il n'osa pas achever sa question, à moins que, tout simplement, il ne s'en sentit point capable. L'incroyable solennité et émotion du moment l'avait brutalement ému. Il se sentait tout chose, bouleversé. Snake devina sa pensée au regard qu'il posa sur lui. Il répondit, ses mots accompagnés d'un léger hochement de tête :

- Elle savait que je ne te laisserais pas tomber.

Ocelot ne lâcha plus un traître mot de toute la journée. Au départ, Snake le crut juste chamboulé par leur visite au cimetière. Il s'attendait même à ce qu'il demeurât ainsi muet, presque prostré, dans la voiture, sur le chemin du retour. Mais sa curieuse attitude perdura. Elle s'éternisa toute l'après-midi durant, puis la soirée, si bien que, quand John regagna sa chambre à l'étage, la dernière chose à laquelle il s'attendait était d'y découvrir Adam, pas nu et languissant comme dans certains de ses rêves inavouables, mais Adam tout de même, apparemment très secoué. Il était manifestement sous tension. Il bondit sur ses pieds aussitôt que Snake apparut dans l'embrasure de la porte.

- C'est une manie de te faufiler partout ? S'amusa le plus âgé, avec son coutumier fin sourire si discret et éphémère qu'il ne réservait qu'à de très rares personnes.

Adamska l'interrompit presque. Il demanda si abruptement qu'il le prit au dépourvu :

- Tu m'aimes ?

Snake, ou plutôt Big Boss dorénavant, n'était pas très doué avec les mots. Ça n'avait pas changé. Il pensa à vaguement répondre un « je crois » pathétique, si éloigné de la réalité. Puis il réalisa qu'Adam n'était surtout pas la personne à qui répondre ainsi, à qui ne dire les choses qu'à moitié. Sa voix sonna alors claire et plus assurée que jamais, solennelle :

- Oui.

- C'est parce que je lui ressemble ?

- Non.

Une réponse similaire, une affirmation implacable, décrétée sans le moindre doute. Le regard d'Ocelot se perdit, comme terrifié maintenant qu'il avait obtenu ces réponses tant désirées mais qu'il n'osait pas réellement espérer. Toujours fuyant, il balbutia tout bas :

- Je ne... comprends pas.

Il avait peur. Il venait de sortir d'un engrenage dans lequel il avait été pris pendant près de dix ans ; non, il était mort de peur même. Il était comme un funambule sur un fil. Fallait-il sauter ? Ou plutôt comme quelqu'un remontant enfin des abysses. Fallait-il replonger ? Fallait-il prendre le risque ? Fallait-il offrir de nouveau ce petit organe qui avait été brisé, piétiné ? Sa jolie tête, elle lui tournait. Big Boss ne le pressa pas. Il patienta là, les bras ballants, ne voulant pas le troubler, prêt à attendre encore et encore. Il n'avait pas changé d'avis sur ce point.

Finalement, après une bonne dizaine d'interminables minutes, qui n'avaient semblé qu'une poignée de secondes pour Ocelot, celui-ci esquissa un pas vers la porte, s'arrêta et secoua un peu la tête, comme s'il se fustigeait mentalement.

- Je peux dormir avec toi ?

C'était étrange. Cette manière de demander, de tourner la question. Il y avait quelque chose d'infantilisé, de puéril, qui gêna énormément John. Parce que lui n'était pas Volgin.

- Tu veux dire... dormir ou...

Adamska se mordit férocement la lèvre inférieure.

- Oui... S'il te... Je préférerais. Juste dormir.

Son regard dériva de nouveau ; il n'arrivait pas à le fixer, parce que, dans l'instant, il était vulnérable. Big Boss hocha la tête légèrement et adopta son ton le plus rassurant.

- On fera toujours comme tu voudras, ok ? On ira à ton rythme.

Adam ne le remercia pas de vive voix, mais son inhabituel timide sourire valait mille mercis. Big Boss hésita, prêt à s'allonger tout habillé, mais le blond lui fit signe que ça irait. Ils ne gardèrent que leurs boxers et se glissèrent sous les draps et, lorsqu'il vit son corps trop mince instinctivement se replier sur lui-même, en position fœtale, comme pour se protéger, son cœur se serra. Il ne parla pas, ne broncha pas, de peur de l'effrayer, de réveiller un souvenir, mais il resta là à regarder le dos nu, sans aucune arrière-pensée, pensant juste à combien il lui importait, se répétant qu'il le protégerait à tout prix.


Méga chapitre pour clôturer le MGS 4 !

J'ai essayé d'ajouter des éléments qui rendront la suite bien plus probable ;D (genre wtf ils sont juste trois dont Ocelot qui pèse rien et l'appareil pour qui c'est trop lourd XD)

Le duel de fin entre Ocelot et Snake est trèès long, mais exactement comme dans le jeu j'ai envie de dire XD Et honnêtement, il m'a paru important, car on y voit beaucoup d'indices de comment ils fonctionneront par la suite et de l'affection qui existera entre eux (même hors cadre de la fic).

(et oui John devra attendre XD)

Merci aux lecteurs !

Beast Out