Chapitre 7 :

Suite à la mission Snake Eater, tout s'accéléra. Toujours en proie au doute, remettant toujours en question ce gouvernement qui avait sciemment déshonoré The Boss, l'avait envoyée à l'abattoir pour du sale argent, John se cherchait. Il se retira de la guerre, s'orienta vers une tout autre profession, celle de guide, ce qui lui valut de se retrouver en plein Mozambique, au moment de la guerre d'indépendance.

Il y retrouva Adam, qu'il avait quitté quelques mois plus tôt, avec la promesse de se rejoindre plus tard. Évidemment, le blondinet était là pour une bonne raison. Comme toujours. Big Boss n'avait pas voulu le forcer à choisir entre lui et sa carrière d'espion qui s'annonçait si prometteuse. Une fois de plus, il avait répété qu'il l'attendrait. Il aurait passé sa vie à l'attendre s'il avait fallu ; c'était ce qu'il avait réalisé lors de leurs hypothétiques adieux.

John ne l'avait point interrogé quant à ses motivations, quant aux motifs de sa présence. Il avait uniquement profité du peu de temps que leurs éphémères retrouvailles avaient duré. Un véritable agent, travaillant à tous les coins du monde, voilà ce que le séduisant jeune homme était devenu. Et, le soir, avant de s'endormir, Jack se demandait ce qu'il faisait, et où, s'il était en cet instant même attaqué, ou en train de tuer... ou de faire l'amour. Car cela faisait partie intégrante du travail d'espion parfois et le russe faisait assurément tourner bien des têtes. ça le rendait malade, mais il ne le dit jamais à voix haute, ne voulant pas le blâmer.

Ce fut une difficile période, sur tous les plans, pour John, mais il encaissa sans broncher, puisqu'à ses yeux leur relation était réelle, même s'ils ne se croisaient qu'en coup de vent une fois ou deux par an. La guerre civile faisait rage, les enfants, les plus faibles et démunis, en pâtissant évidemment les premiers. Jack parvint à sauver l'un d'eux, un certain Frank Jaeger, qu'il conduisit d'urgence à un centre. A l'opposé d'Ocelot, qui le contactait de temps à autre, quand il en avait le temps, Eva ne donna pas signe de vie.

En novembre 1970, l'unité FOX dont dépendait Big Boss, qui aurait préféré qu'on continuât à l'appeler Naked Snake, fut déclarée hors-la-loi, à cause de la révolte organisée par ses membres en vue de capturer une base soviétique située en Amérique du Sud, sur la péninsule de San Hiéronymo, entre le Panama et la Colombie.

Evidemment, il fallut que tout retomba sur le héros lié à l'unité FOX. Cette dernière, dans un ultime espoir de se couvrir, captura Big Boss, qui fut emprisonné et soumis à la torture. Heureusement, il était rodé. Ce n'était rien comparé à ce que Volgin lui avait infligé, encore plus ridicule comparé à ce qu'Ocelot lui racontait parfois. Le jeune homme au sourire d'ange pourtant si machiavélique, si double-face, était définitivement passé maître dans l'air d'extorquer n'importe quelle information de n'importe qui. Parfois, alors qu'il relatait ses exploits, Big Boss se surprenait à frissonner.

Tout comme l'unité FOX au complet, Big Boss fut accusé de trahison par le ministère américain de la défense, qui le supputait mêlé à l'affaire de la rébellion. En effet, le mystérieux agent qui avait mené la révolte, l'avait faite soigneusement fermentée, était une personne encore inconnue qui opérait seule et avait été à même de se débarrasser, sans se faire démasquer, tous ceux se dressant sur son chemin. Selon l'opinion générale, seul Big Boss pouvait en être capable. Ce dernier avait néanmoins un autre nom en tête et il ne lâcha rien, se tut. Mais il savait. Il savait que c'était lui. Bien sûr, ils crurent tous que le meneur de la révolte n'était qu'un seul homme, un agent du FOX, un certain Gene. Ils avalèrent tous le mensonge.

Mais Big Boss, lui, depuis le début, avait reconnu sa signature, celle d'Ocelot. Et il le couvrit jusqu'au bout. Il le couvrit lorsqu'ils le torturèrent, ne prononçant son nom en aucune occasion pour le tenir bien à l'écart, n'ébruitant rien à son sujet, et, ultimement, quand le moment fut venu pour lui d'éliminer Gene et le lieutenant Cunningham, qui menaçaient de lancer un missile nucléaire sur le Pentagone, il détruisit le téléphone de Gene par précaution. Depuis le départ, tout avait été planifié par une seule et même personne. Il savait qui se cachait dans l'ombre. Il l'avait tenu dans ses bras quelques mois plus tôt, avant d'être intercepté et jeté en prison.

La loyauté. Toujours la loyauté.

Et l'amour. A la mort de Gene, Big Boss découvrit un large stock d'armement que le défunt comptait utiliser afin de monter "l'Armée du Paradis", une nation de mercenaires, une nation militaire. Cette découverte vit germer dans son esprit un nouveau projet, dont les contours s'affineraient avec le temps. Il s'évertua à contacter Ocelot, par tous les moyens possibles et imaginables, mais, subitement, celui-ci semblait s'être volatilisé, disparu de la surface de la Terre. Une fois de plus, John en fut réduit à patienter. A l'attendre. Toujours l'attendre.

Il n'avait alors pas la moindre idée de quand, ni d'où, ni de comment il le reverrait. Peut-être même était-il mort ? Il profita de cette longue période de solitude pour réfléchir à la manière dont il entendait mener sa vie dorénavant. De toute évidence, jamais il n'échapperait à son passé de soldat et d'agent secret. Il avait trop brillé, était bien trop connu, comme le Loup Blanc. Il était la plus grande légende mondiale, mais pas le meilleur. Le meilleur espion vivant était celui qui se fondait dans l'ombre et dont personne ne connaissait le véritable nom, excepté John. Il retournait entre ses doigts calleux un mauvais cliché qu'ils avaient pris ensemble lors de sa dernière visite, qui remontait à si loin maintenant. Il réamorça la machine, reprit contact avec Zero, le docteur Clark surnommée Para-Medic, Sigint, afin de ne pas briser la tradition de l'unité FOX et de lui offrir un digne successeur qu'ils baptisèrent FOXHOUND. FOXHOUND vit le jour en 1970. John espérait s'en servir de manière à réaliser le rêve ultime de The Boss.

De plus en plus inquiet, fort de ses soupçons, John appela Zero qui confirma tous ses doutes. Ocelot avait bel et bien, sous ses ordres, dérobé l'Héritage des Philosophes à la CIA, lors de l'incident de San Hiéronymo, allant jusqu'à assassiner le directeur de la CIA et maquillant sa mort en suicide. Puis il prononça ces mots qui stoppèrent Big Boss tout net, le firent se figer.

- Mais il vous racontera tout cela bien mieux que moi.

Entendu. Le mot buta contre ses dents, resta emprisonné dans leur enclos serré. Il n'émit pas un son. La photo qu'il tripotait par réflexe lui glissa entre les doigts. Il perçut le bruit lointain de pas et d'une porte se fermant. Zero les laissait seuls.

- John ?

Dieu soit loué. Il est vivant. Il va bien. Il répondit tout aussi bas, mais sans l'ombre d'une incertitude, sans confusion dans son ton :

- Adamska.

Sa voix se durcit ; sa main resserra sa prise d'acier sur le combiné et il asséna d'une voix sèche, mais sans la moindre rancune, dont il n'aurait pu instiller une once même s'il l'avait voulu :

- Pourquoi ?

Il voulait l'entendre de sa bouche. Il devait savoir. Il devait savoir pourquoi il l'avait laissé se faire torturer, pourquoi il avait tout planifié, toutes les horreurs qui s'étaient produites.

- John...

Il pouvait deviner ses expressions. Adamska baisserait les yeux, les relèverait, ferait tout ce qu'il s'abstenait de faire en mission, tous ces petits signes révélateurs de ses émotions.

- Zero et moi comptions supplanter les Philosophes, mettre fin à leur règne... John... chuchota-t-il, d'une voix fébrile. J'ai fait ça pour ma mère. Pour que toi et moi nous poursuivions maintenant ensemble ce qu'elle avait commencé.

Le silence à l'autre bout du fil raviva son anxiété latente. Il lui sembla revenir à la vie quand Big Boss fit de nouveau entendre sa voix.

- Quand est-ce que je te reverrai ?

- Bientôt, promit-il, sans pouvoir s'empêcher de sourire bêtement, se maudissant mentalement après coup. Très bientôt. Zero m'a offert de rejoindre le FOXHOUND. J'ai accepté... à condition que tu y travailles aussi.

- Tu sais déjà ce qu'il en est.

- Et c'est pour ça que j'ai accepté son offre.


Ils étaient enfin réunis de nouveau, œuvrant clairement sous la même bannière, dans un seul et même objectif commun dorénavant. Quand Eva rejoignit le groupe en 1971, un an après sa création, des tensions rejaillirent bien évidemment. Même s'il était clair que Big Boss et Adam étaient engagés dans une relation sérieuse et que le premier ne s'intéressait pas à la jeune femme de cette façon, le plus jeune du trio demeurait glacial et acerbe, ne se privant pas de l'humilier plus ou moins ouvertement à la moindre occasion, lui lançant pique sur pique. Au terme d'une autre réunion houleuse, la femme s'étant rebellée et ayant répondu aux provocations au lieu de les ignorer, Big Boss avait acculé son amant pour lui ordonner de changer d'attitude. Ils n'étaient pas dans une cour de récré ; ils n'étaient plus des enfants.

De plus, Big Boss était particulièrement sur les nerfs en ce moment, pour de multiples raisons. Les histoires que colportait Zero sur son compte, afin d'élever plus haut encore la légende qu'il était, lui pesaient. Il ne s'estimait pas digne des honneurs qui lui étaient rendus et encore moins de cette image de messie qui lui collait désormais à la peau. Zero se servait de lui en réalité. Il en devenait plus convaincu à chaque jour qui passait, à chaque mot qu'il lui adressait, à chaque regard qu'il lui lançait. L'idée l'insupportait. Jack prêchait pour un monde dans lequel les soldats ne seraient plus soumis à ces gouvernements hypocrites et vénaux, pas pour gouverner le monde entier, pas pour assurer la suprématie mondiale d'un unique groupe que Zero voulait être le FOXHOUND évidemment.

Alors les enfantillages d'Ocelot, toujours si jeune comparé aux autres membres du FOXHOUND, ce jour-là, l'avaient fait perdre son flegme habituel. Il avait un peu trop haussé le ton et le gringalet, avec son toujours aussi sale tempérament, avait riposté. La situation s'était rapidement envenimée. Ils en étaient même venus aux mains. Cette bonne vieille escalade de la violence qu'ils connaissaient si bien les avait piégés une fois de plus. Le blondinet le frappa de toutes ses forces et il le repoussa violemment contre la paroi, leur clash dans le WING lui revenant par flashs.

- Comment veux-tu que je réagisse ? Se récria-t-il, ulcéré, dardant sur Big Boss un regard noir.

Il laissait pousser ses cheveux blonds et lisses depuis quelque temps et des mèches qui s'étaient échappées de sa queue de cheval retombaient en travers de son visage, une collant à ses lèvres haletantes, entrouvertes.

- Surtout maintenant que cette connasse va porter tes « enfants » !

Big Boss, qui s'apprêtait à répliquer, s'arrêta net. Il le considéra d'un drôle d'oeil et répéta d'un air incrédule :

- Mes... Mes « enfants » ? Quoi ?

Ils échangèrent un long regard, la tension dans l'air toujours tangible et terrible. Au bout d'un moment, la bouche du russe tremblota à peine et il rejeta ses cheveux en arrière.

- Je... Je croyais que Zero t'en avait parlé.

Il n'avait pas voulu aborder le sujet avec lui, parce qu'il savait très bien qu'il serait incapable de garder son calme, de discuter tranquillement et que leur conversation s'achèverait par une lutte brutale, comme tout de suite. Il ne pensait pas que Zero aurait osé fomenter ce projet dans le dos de Big Boss.

Il entreprit donc de lui confier tout ce qu'il savait sur ce projet baptisé « Les Enfants Terribles » qui les enthousiasmaient tous, hormis lui. Para-Medic avait prélevé son ADN afin de créer des clones, pour que jamais ne meure le héros mondialement réputé qu'il était, et Eva serait la mère porteuse. John l'écouta sans mot dire, mais ses poings se serraient au point que ses phalanges étaient totalement blanches quand Ocelot se tut. C'était tordu et répugnant.

- Je vais partir... mais on doit continuer de surveiller ces dingues.

Ocelot posa sa main sur son avant-bras.

- Je m'en chargerai...

- Ils te savent si proche de moi.

- Justement, ça les intéressera.


L'année 1972 avait sonné le glas de la coopération entre Zero et Big Boss. Au terme d'une dernière confrontation avec son ancien supérieur et collaborateur, Big Boss déserta FOXHOUND, ou plutôt ce qu'ils appelaient les Patriotes. Ocelot, conformément à ce qu'ils avaient prévu, demeura au sein des Patriotes, pour y être ses yeux et ses oreilles.

Zero, Sigint et Para-Medic tournèrent exactement comme les Philosophes avant eux. Para-Medic, avec ses thérapies géniques, transgressa toutes les lois imaginables mondiales visant à stopper des pratiques telles que l'eugénisme et les modifications embryonnaires, tandis que Sigint abusa de son pouvoir pour créer des IAs de plus en plus puissantes et inquiétantes. Quant à Zero, le cerveau derrière le groupuscule, confortablement assis sur l'Héritage des Philosophes, autrement dit d'énormes richesses et au moins autant d'informations, il dut se résoudre à se cacher après le départ de Snake, son organisation étant pointée du doigt et incriminée par moult états.

Le seul avantage que Big Boss retira de l'intervention de Zero était paradoxalement ce qu'il détestait le plus : sa célébrité. Afin de réaliser le souhait de The Boss, souhait qui était devenu sien, que partageait son amant, il fonda son propre groupe de mercenaires, un groupe craint et admiré à la fois, qu'il baptisa "Militaires Sans Frontières", impliquant l'idée d'un monde dépourvu de limites et d'états distincts.

Une pluie infernale, lâchée par des nuages épais et aussi sombres que la mer s'étendant à perte de vue depuis la plage désolée, clapotait sur la moto de John. Son œil acéré rivé sur ses hommes s'entraînant, sur la rive ; ses doigts pinçant son cigare, pas un exceptionnel, hors de prix. Juste un cubain comme il les appréciait. Un petit cadeau d'une personne autour de laquelle ses pensées gravitaient depuis plusieurs années désormais. Une main, comme toujours gantée de rouge, pressa son épaule nue et mouillée fermement, presque d'une manière taquine et un brin provocatrice. Big Boss n'eut pas à se détourner pour savoir de qui il s'agissait.

- Méfie-toi... Je pourrais croire que t'es un ennemi et te foutre à terre, grogna-t-il sourdement, un sourire fendant ses lèvres sèches, alors qu'un nuage de fumée s'en échappait.

La voix qui chuchota, tout près de son oreille, lui arracha un frisson que rien ne trahit. Après toutes ces années ensemble, il ne se lassait pas de la compagnie du slave, qui le subjuguait toujours autant. Et cette admiration, ce respect, cet amour, tout cela à la fois était réciproque. Son souffle se fit court, quand les doigts glissèrent le long des contours rugueux la cicatrice de serpent en travers de son torse. Les doigts appliquèrent une légère pression à un moment, un toucher plus agressif révélateur d'une certaine rancœur. Snake avait tué sa mère et, quand bien même elle ne lui avait pas laissé le choix, Ocelot peinait à accepter son décès. Ça faisait partie de la mission... Ils avaient fait ce qu'ils devaient faire. Il essayait de se consoler en serinant cela. Ses yeux bleutés, si pâles et beaux, contemplèrent l'homme dont il avait crevé l'œil, le faciès harassé, couvert de barbe, ridé, rappelant celui d'un vagabond, mais qu'il chérissant tant que toute rancune s'évanouit en un battement de cœur et de cil.

- Non, ça n'arrivera pas, trancha la voix au demeurant sereine et séduisante de l' me connais trop bien... Snake...

En un pas, il se postait devant la moto et posait sa main sur sa joue, la retirant bien trop tôt au goût du mercenaire.

- Tu me reconnaîtrais à un simple son... une vulgaire respiration...

Soudain, ils se retrouvèrent dans la lumière des phares de la jeep conduite par le second de Jack, un certain Kazuhira Miller à qui Ocelot ne faisait assurément pas confiance. La tension entre les deux blonds était quasi-électrique, toujours moins violente qu'entre Ocelot et Eva heureusement.

- Merde... grommela John et il tourna la tête pour héler Kaz. Qu'est-ce qui se passe ?

- Des invités, pas de Langley, signala le japonais et il désigna d'un signe rapide de tête l'homme assis à l'arrière de son véhicule. Nous n'avons pas été suivis.

Adamska plissa sensiblement les yeux, son regard sondant l'être installé dans la pénombre.

- Je devrais te laisser...

- Non, je veux que tu restes.

- Qui ? Lança Ocelot à l'adresse de Kaz, se moquant bien des convenances.

Le blond remonta ses lunettes sur son nez, grimaçant un peu, sachant qu'il se devait de répondre à ce gringalet arrogant à peine plus âgé que lui ; après tout, Adam était l'amant de son supérieur.

- Le professeur Galvez et son élève nous rendent visite de l'Université pour la Paix du Costa Rica.

Ocelot n'aimait clairement pas ce qu'il entendait. Le Costa Rica ne comprenait aucune armée, était supposé pacifié, alors pourquoi ces gens étaient-ils ici à discuter avec des mercenaires ? Il surprit le regard perçant de John qui le scrutait et se contenta d'opiner du chef. Miller comprit qu'ils le suivraient jusqu'à la cabane où les attendait un bon café chaud. Le boss aurait certainement été autant à son aise dehors, sous la pluie battante, mais pas les universitaires. Il remonta au volant et prit la direction de l'abri, Big Boss et Ocelot les suivant en moto, le second étant monté derrière le premier. Une fois confortablement installés, au sec, Galvez les informa de la raison de sa venue, qui aurait pu convaincre Ocelot s'il n'avait pas eu cette main mécanique. Il ne souffla mot de toute la rencontre, se contentant d'écouter, laissant Snake parler.

- Ce sont des troupes organisées, certainement pas des groupuscules rebelles ou des guérilleros ayant fui le Nicaragua. D'après notre gouvernement, il s'agirait plutôt de forces militaires privées engagées par la CODESA, la Corporation du Développement du Costa Rica.

- Mais vous n'en croyez rien ? Devina Jack, qui s'escrimait à allumer son cigare, avec son briquet détrempé.

- Non, en effet. Leur équipement vaut une véritable fortune. Ma théorie est... que la CIA est impliquée.

Snake se retint de jeter un regard vers son compagnon, qui, quand bien même il aurait été le cerveau à l'origine de toute cette affaire, demeurait parfaitement impassible et insondable. Du grand art ; John n'en attendait pas moins de lui.

- Il n'échappe à personne ici que la CIA considère l'Amérique centrale comme son terrain de jeu privé.

Le fragile équilibre instauré depuis l'accident à Cuba avait été préservé tant bien que mal, mais cette présence constituait une menace sérieuse. Conformément à leur Constitution, les habitants du Costa Rica n'avaient pas le droit aux armes. Ils ne disposaient pas de quoi chasser les intrus nuisibles.

- Voilà ce qui m'amène devant vous. J'ai entendu dire que vous vous battiez pour n'importe qui. Nous avons besoin de votre aide pour faire dégager ces forces armées de notre pays.

Comme il fit un mouvement brusque en avant, Snake et Ocelot se tendirent en même temps, prêts à réagir dans l'instant en cas d'agression subite. Mais cet étrange professeur ne tenta rien de stupide, même s'il en avait peut-être eu l'envie ou l'ordre. Miller fronça légèrement les sourcils et l'interpella, afin de tuer dans l'œuf cette tension qui croissait.

- Vous désirez donc nous engager ?

- Oui, comme force de dissuasion. Nous n'avons pas... de quoi vous payer convenablement, mais nous avons quelque chose qui pourrait vous intéresser... ajouta-t-il, poussant une photographie abîmée vers eux, représentant selon toute vraisemblance une base toute de métal conçue, construite en pleine mer.

- Une base d'opérations... murmura entre ses dents Snake, observant la photo d'un œil curieux.

- Une plate-forme offshore dans la mer des Caraïbes, agréa le professeur, opinant lentement du chef.

Ocelot ne lâchait toujours pas un traître mot, mais n'en pensait pas moins. En apparence, tout semblait correct. Le gouvernement porto-ricain avait promis sa collaboration officieuse, soucieux de ne point se compromettre, et, comme Kaz ne perdit pas une seconde pour le souligner, la zone qu'ils occupaient actuellement en Colombie ne leur offrait que peu de possibilités, peu ou pas d'installations appropriées. Les Militaires sans Frontières n'avaient pas d'avenir ici. Ocelot promena son regard en coin sur son amant, dont le long silence le surprenait. Tout à coup, Snake se dressa.

- Vous nous prenez pour des chiens de guerre, c'est ça ?

- C'est ce que vous êtes ! Des soldats sans Etat !

Jack balaya ses mots d'un geste agacé et las de la main, avant de la rabattre brusquement sur la table qui s'ébranla.

- Si vos suspicions se révèlent justes, c'est une solution politique qu'il vous faudra trouver, pas une militaire. Retournez à San Jose et dites-leur que je leur envoie... un excellent négociateur.

Il ne lui jeta pas l'ombre d'un regard, mais Ocelot sentit bien qu'il lui demanderait cette faveur. Lorsque Galvez admit ne pas être venu avec l'accord de son gouvernement, tout bascula. La méfiance d'Ocelot crut instantanément. Il prétendait être venu en tant que professeur, sans en avoir l'aspect et l'attitude. Certes, l'habit ne faisait pas le moine, mais il y avait des limites à ce proverbe. Contrairement à Kaz, ni Big Boss, ni lui n'essayèrent de serrer la main de cette drôle de jeune fille restée en retrait, la soi-disante élève du soi-disant professeur, qui s'avéra s'appeler Paz Ortega. Quelque chose clochait. L'instinct d'Ocelot le lui criait de toutes ses forces. Il respecta néanmoins le choix de John de laisser Galvez s'expliquer et poursuivre. Les forces tant redoutées disposaient déjà d'un port de ravitaillement au nord de Puerto Limon, une ville côtière des Caraïbes. Apparemment, Paz avait été capturée par les hommes de là-bas.

- Elle n'est qu'une enfant... Elle n'a que 16 ans.

Ces mots résonnèrent dans le for intérieur d'Ocelot, ravivant des plaies ouvertes par Volgin et qui n'avaient jamais vraiment cicatrisé. Il serra légèrement les mâchoires, s'efforçant de demeurer impassible, quand tout lui revenait par vagues destructrices. Il rugirait, il pleurerait, il s'effondrerait plus tard, une fois qu'il serait seul. Pour l'heure, il devait rester fort, tenir le coup. Combattre le passé.

- Ce qu'ils lui ont fait...

Un tremblement irrépressible parcourut le bras d'Ocelot, possédant jusqu'à ses doigts fins qui tressaillirent. La tasse lui échappa et le son qu'elle produisit interrompit Galvez tout net. Il feignit de s'excuser auprès de l'homme incarnant son chef aux yeux des invités.

- Je me suis foulé le poignet à l'entraînement, mentit-il, avant de ramasser les débris.

Big Boss se devait de refuser leur proposition, même si, évidemment, il avait en horreur ces hommes pour s'en être pris à une enfant. Lorsque Paz vint à lui pour le supplier de les bouter hors de son pays, il demeura inébranlable et lui opposa le même « non » ferme qu'à Galvez. Il les mit même à la porte. Ocelot vit leurs chaussures passer devant ses yeux, alors qu'il était toujours penché, occupé à nettoyer. Aussitôt qu'ils eurent franchi la porte, il se rassit. Le temps passa. Jack discutait de cette opportunité avec Ocelot, qui était plutôt contre, et Kaz, qui était totalement pour. Quant aux visiteurs inopportuns, ils semblaient décider à faire le pied de grue sous l'averse, jusqu'à ce que Big Boss daigne changer d'avis.

- Nous ne sommes pas des mercenaires ! Nous avons besoin un endroit où nous installer pour faire fructifier notre société !

- Tu en parles comme d'un business, objecta Ocelot, sur un ton froid.

- C'est ce dont il s'agit. La MSF est une entreprise, d'un nouveau genre certes, mais une entreprise malgré tout. Quelqu'un doit bien penser au côté économique... Je vous laisse régler tout ce qui est idéologique ! Tout ce que nous avons à faire, en échange d'une vraie base, c'est de découvrir à qui appartiennent réellement ces bandes armées !

- A la CIA, grommela Snake, haussant les épaules. Ça paraît évident.

Il leva les yeux de son briquet, pour adresser un vif regard à Ocelot, qui secoua négativement la tête.

- Je ne bosse pas sur ce coup, affirma le russe, d'une voix rassurante. Mais, ce que je peux vous dire... C'est que ce monsieur Galvez est tout sauf un professeur pour la paix.

- Je parierais qu'il est du KGB, renchérit Snake, luttant toujours pour allumer son cigare et, tout à coup, à bout de nerfs, balançant le briquet défectueux contre le mur à l'autre bout de la minuscule salle. Saloperie...

Il reprit, reniflant avec agacement :

- Si on bosse pour eux, on se mettra la CIA et les États-Unis à dos... Fais-les revenir, lâcha-t-il après quelques secondes passées à tergiverser.

Ils tiquèrent tous plus ou moins lorsqu'un des doigts robotiques de Galvez s'ouvrit pour laisser apparaître une flamme assez puissante pour allumer correctement le cigare de Snake. Ce dernier ne parut pas surpris cependant, pas plus qu'il ne le fut quand le mystérieux individu l'appela par ce ridicule nom de code dont la CIA l'avait affublé, « Big Boss », ou même par son véritable prénom. Snake répliqua très finement :

- Et vous, comment on vous appelle au Tsentr ?

Ocelot contint à grand peine le ricanement qui chatouillait sa langue. Les Russes désiraient bel et bien mettre la main sur l'Amérique centrale, afin d'y établir un régime socialiste fort qui ralentirait l'expansion des États-Unis et de leurs valeurs capitalistes.

- Un endroit parfait... apprécia Ocelot, ses lèvres fendues en un malicieux sourire entendu. Une force économique montante, une production croissante, de nombreuses voies de navigation, un emplacement stratégique en cas de guerre, pour le commerce... et une porte sur tout l'Amérique latine...

- La victoire à portée de main, notre victoire qui sonnerait le glas de la Guerre Froide, compléta Galvez, acquiesçant légèrement, puis il ajouta, son regard s'amincissant, se faisant plus scrutateur : Vous êtes russe.

Ocelot ne put s'empêcher de sourire avantage, sans en paraître moqueur pour autant. Il répondit doucement, avec une certaine désinvolture dont il ne s'était jamais départi :

- Je suis né en France, mais de père russe et j'ai en effet passé ma vie en Russie.

Galvez l'aurait parié. Après tout, ce jeune homme était le parfait slave tel qu'on se l'imaginait. Leur pays avait déjà entamé de sérieuses opérations. Il aidait les Sandinistes à reprendre le Nicaragua au régime pro-américain de Somoza.

- C'est pour cette raison que la CIA a envoyé des troupes. Pour nous stopper, pour contrer nos efforts de l'autre côté de la frontière. Mais... il semblerait que les américains possèdent un autre atout dans leur manche... Un atout qui représente un énorme risque pour nous, tant que nous n'en connaissons pas la substance.

- C'est cela que vous voulez que je découvre... devina sans mal Big Boss, sa phrase s'achevant dans un grondement agacé.

L'agent du KGB espérait qu'il infiltre la base où Paz avait été bel et bien emprisonnée ; sans doute était-ce la seule partie vraie que comportait son discours. Puis la MSF devrait leur faire parvenir tout ce qu'ils découvriraient et même chasser les hommes envoyés par la CIA du Costa Rica. Faire tout le sale boulot, comme toujours... Régler une autre petite guéguerre entre les deux forces en présence... Big Boss souffla entre ses dents serrées, fit craquer ses doigts crispés. Il regarda froidement Paz, qui paraissait soudain très mal à l'aise, ployant légèrement l'échine, baissant les yeux.

- Elle a vraiment été capturée, assura Galvez et il tendit à Big Boss une cassette, un enregistrement audio. Et, comme son amie, elle aurait été tuée si elle n'avait pas réussi à s'enfuir... Pourquoi ? Je pense... que cela répond à la question...

Le brun refusa tout contact et attendit qu'il le dépose pour l'enclencher. Ocelot ne cilla pas. Le chant d'oiseaux tropicaux envahit la pièce durant de longues secondes, ennuyeux et quelque peu monotones quand on ne pouvait admirer les plumages colorés. Un hennissement retentit soudain, lui faisant relever les yeux. Puis, tout à coup, au milieu de bavardages incohérents, résonna sa voix. La sienne, celle de sa mère. John parut tout aussi choqué que lui.

- L'analyse vocale confirme que cette voix appartient bien à votre mentor... The Boss...

Ocelot n'entendit pas vraiment le reste de la conversation ; son cœur battait si fort dans sa poitrine qu'il l'étourdissait, que le sang refluait vigoureusement dans ses tempes, le rendant comme sourd. Ma mère... En vie... Si proche... Au Costa Rica... Il refusait d'y croire, ne voyant pas comment un tel miracle eût été possible. A l'opposé, il voulait y croire, de toutes ses forces. Il ne sentit même pas le regard de son amant, qui était encore le tueur de sa parente, reposer sur lui durant plusieurs secondes, cherchant probablement une réponse. Cependant, aussitôt que Galvez menaça de brûler la cassette, il le prit de vitesse et l'empoigna avec vivacité, la lui arrachant tout bonnement des mains.

- Je vais le faire.

Il devait découvrir ce qu'il était advenu de son mentor. Son œil bleu si sombre soudain s'attarda sur le précieux enregistrement qu'il serrait dans sa main, l'unique preuve qu'elle fût peut-être encore en vie, puis il retomba sur Adamska, qui le regardait, les yeux grand ouverts, vibrants d'émotion. Je le ferai pour toi.


Une sorte de chapitre de transition, faisant office de résumé pour expliquer comment on en arrive à la MSF etc X)

Merci aux lecteurs !

Beast Out