Note de l'auteur : J'ai décidé qu'il fallait un POV de Nic après tout.


Nic sut au moment où il passa la porte que quelque chose n'allait pas, parce que quand quelque chose n'allait pas avec Worick, il pouvait sentir le silence. Sentir le silence dans lequel Worick s'était assis toute la journée pour imprégner l'appartement de relents de regrets expirés.

Il aurait dû le laisser seul. Worick n'était pas en train de mourir ou pire, de pleurer. Alors il aurait juste dû laisser faire. Tout comme il avait appris à ne pas demander pourquoi Worick avait une mine affreuse certains matins. Il ne pouvait que deviner de quoi ses cauchemars étaient faits, mais il préférait ne pas savoir quel monstre tourmentait le sommeil de son ami, parce que ce monstre c'était sûrement lui.

Mais il avait joué le rôle de l'ami et avait demandé, et avait eu des réponses qu'il ne voulait absolument pas.

Il s'était échappé à la place. Nic n'était pas du genre à courir, à fuir un combat ou à se dérober, mais il n'y avait rien d'autre qu'il puisse faire. Alors il avait claqué la porte derrière lui plus fort qu'il ne l'avait voulu et s'était frayé un chemin vers un toit non-loin où personne d'autre que lui ne pouvait aller. Et maintenant il était là, assis sur le toit recouvert de bardeaux, son katana appuyé contre sa poitrine et le soleil tapant dans son dos, comme pour lui dire qu'il n'était pas à sa place là non plus.

Qu'est-ce que Worick voulait qu'il lui dise ? Est-ce qu'il voulait que Nic lui retourne ses sentiments ? Et ensuite ? Le « ils vécurent heureux pour toujours » que Nic avait lu dans les livres n'arrivait pas ici à Ergastulum. Le laisser se concrétiser ne ferait qu'amener plus de douleur dans la vie de Worick. Worick devait comprendre que c'était inutile, comme tout le reste. Nic allait mourir, et Worick s'était déjà bien trop attaché à lui.

Pourquoi fallait-il qu'il pense à cette grande pute de Paulklee et à ce qu'elle avait dit dans un moment pareil ? Tu ne devrais pas autant contrarier ton patron, Nicolas.

Contrarier Worick. Il avait tué sa famille devant ses yeux, avait massacré la totalité de la propriété Arcangelo, et il le referait si on lui en donnait la chance. Il lui avait arraché son œil, avait défiguré Worick de façon permanente, ramenant un non-modifié à son niveau. Une compensation, comme ils l'appelaient.

Nic referait tout ça, il n'y avait pas à avoir de regrets ou de considérations morales. Tout cela était inutile et ne menait nulle part à Ergastulum.

Alors pourquoi développait-il une conscience au fait de rejeter Worick ?

Savoir qu'il laisserait Worick seul ne ferait qu'amener le pire genre de douleur, pire que celle avec laquelle il vivait actuellement à chaque fois qu'il surprenait Worick en train de le regarder avec une rare expression dévoilée, à chaque fois que Worick lui souriait et faisait comme si c'était quelque chose que ça n'était pas, à chaque fois qu'il voyait Worick faire semblant.

Ce serait trop dur s'ils traversaient plus de lignes.

Worick était intelligent, bien plus intelligent qu'il ne le laissait croire aux gens, et Nic était putain de content que le blond soit de son côté, mais dans cette histoire Worick le savait autant que Nic. Alors à quoi jouait-il maintenant après toutes ces années ?

C'était quelque chose auquel Nicolas s'était résigné il y a bien longtemps, et il ne changerait jamais d'avis. Et si tout allait bien, après y avoir bien réfléchi, Worick reviendrait à la raison lui aussi.

Le soleil bougeait toujours paresseusement à travers le ciel lorsque Nic était arrivé à l'appartement et était parti aussi vite qu'il était venu. Désormais, la sphère de lumière était descendue derrière l'horizon, baignant Ergastulum dans une beauté factice, cachant toutes les choses hideuses que la ville abritait dans son crépuscule jusqu'à ce que la véritable obscurité prenne la relève.

Mais Worick était encore assis à la fenêtre lorsque Nic rentra à la maison pour la deuxième fois ce jour-là, sauf que cette fois il regarda instantanément Nic au lieu de l'ignorer.

Ca n'allait pas bien se passer, parce qu'au lieu d'être abattu et hésitant comme il l'était avant, Worick était désormais déterminé, comme s'il avait longuement préparé la conversation à venir. Ah, il aurait dû rester dehors cette nuit, même si cela voulait dire dormir sur ce toit.

Des vibrations remontèrent le long de son corps à chaque pas que Worick faisait dans sa direction, énervé et offensé par la lâcheté de Nic un peu plus tôt. Alors ils allaient faire ça à la dure, soupira-t-il intérieurement.

« Nicolas, dis-moi quel nom tu penses que j'ai dit. » Et Nic maudissait sa taille dans des moments comme celui-ci tandis que Worick le dominait et le prenait au piège contre la porte, une main plaquée de chaque côté de sa tête.

Worick avait bien trop fumé pendant le temps qu'il avait passé seul. L'appartement en était enveloppé. Il pouvait le sentir dans le souffle de Worick plus que d'ordinaire, tout comme l'odeur du sexe et de l'eau de cologne de Nic que Worick avait empruntée ce matin. Il sentait comme les jours de vieille rancune et de faux espoirs et Nic ne voulait vraiment pas avoir à faire ça.

Alors tout ce qu'il put faire fut de hausser les épaules. C'est facile de feindre l'ignorance lorsqu'on est sourd. Comme s'il ne pouvait pas entendre les réverbérations de la voix grave de Worick dans ses os, comme s'il ne pouvait pas sentir sa gravité.

« Ne me regarde pas comme ça. Toi et moi savons tous les deux ce que j'ai dit. » poursuivit Worick.

« Je suis sourd Worick. Comment je suis censé savoir ? » signa-t-il pour prouver sa bonne foi.

L'amertume passa sur le visage de Worick, blessé et trahi par le fait que Nic évitait de manière flagrante la vérité. C'était mieux ainsi, même si cela signifiait blesser Worick maintenant. A court terme, cette douleur serait moindre, et c'était le seul objectif de Nicolas.

Cela ne satisfaisait pas Worick cependant. Son obstination était de niveau A/0 au moins.

« Tu ne peux plus te servir de ça comme excuse avec moi. » Et il le poussa encore, plus proche de l'interdit.

« Qu'est-ce que tu me veux, Worick ? » Nic se braqua contre le mur, sentant son agitation intérieure s'amplifier tandis que les poings de Worick cognaient le mur de chaque côté de sa tête. Il sentit ses ongles racler contre le bois et cela résonna à travers le mur, aiguisant la limite dont il était forcé de s'approcher.

« Pourquoi tu refuses de l'admettre ?! » De part l'agitation de Worick, ses sourcils froncés de colère et les mouvements violents de son corps, la manière dont ses épaules étaient voûtées et le gonflement de sa poitrine, Nic sut qu'il lui hurlait dessus et putain de merde. Même s'il ne pouvait pas l'entendre, Nic n'allait quand même pas accepter de se faire hurler dessus comme ça, alors que Worick lui-même savait pourquoi Nic était resté silencieux tout ce temps.

Alors si Worick voulait user de la force, Nic le ferait aussi.

La tension et les représailles le firent craquer. Il avait été acculé bien assez longtemps, refoulant ses pensées, alors il repoussa Worick, et parce qu'il était un putain de foutu indexé, bien sûr cela fut trop fort pour un non-modifié. Suffisamment fort pour faire tomber Worick sous le poids de la réalité alors qu'il se retrouvait sur le cul avec un bruit sourd que Nic sentit dans sa poitrine.

Voilà ce qu'était la réalité : un humain sans défense étalé sur le sol à ses pieds qui n'était tout simplement pas capable de maîtriser un crépusculaire et ne le serait jamais.

Sa manière de signer était imprécise, ses mains tremblaient bien trop parce qu'il essayait de se calmer. Il y avait tant qu'il voulait dire, et signer ne mènerait à rien. Au final, il se mit à hurler lui-même, jetant les mots à Worick pour essayer de s'en débarrasser.

« Parce que ça n'a pas de sens ! Ca ne t'apportera rien d'autre que plus de problèmes ! Tu te trompes si tu penses que ça pourrait marcher. Et à la fin, quand je serai mort d'une mort insignifiante, comment suis-je censé te laisser derrière moi en sachant que tu seras tout seul !? Tu veux que je souffre à ce point ? »

Le stress et la tension lui hérissèrent les poils tandis que la blancheur de ses articulations se marquait. Il pouvait sentir son cœur battre à toute vitesse, sa peau fourmiller de sueur et il sut qu'il avait besoin de se calmer.

Observer le grain du bois du sol l'aida à rassembler ses pensées, l'éraflure sur ses bottes ou le noeud effiloché de ses lacets qu'il ne défaisait jamais. Finalement, il regarda Worick qui avait les yeux plissés et une amorce de grognement sur les lèvres. Bien sûr Worick allait détester le raisonnement de Nic. C'était la seule chose sur laquelle ils se disputaient. Et, se sentant incapable de parler plus à cause de la boule qu'il avait dans la gorge, il signa à la place, réprimant la douleur dans sa conscience.

« Ca aurait été mieux si tu avais dit le nom de quelqu'un d'autre. »

Le dernier mot avait été plus dur à signer qu'il ne l'aurait pensé. Il accepterait de se faire décapiter n'importe quand, mais il n'avait pas encore fini. Worick s'était levé et il marchait vers lui, ses paumes ouvertes suppliant Nic de ne pas finir.

« Parce que je ne l'entendrai pas, Worick, et ne l'entendrai jamais. »

Le dernier espace se referma entre eux tandis que Worick s'approchait avec un air défait et un maigre sourire sur le visage qui disait qu'il savait que ça se terminerait comme ça depuis le début. Cet idiot.

« Tu es si cruel avec moi, Nicolas. » Le blond s'appuya contre lui, sa tête calée dans le creux du cou de Nic tandis que celui-ci s'appuyait contre la porte. Il restèrent ainsi, si proches et en même temps si loin, blottis l'un contre l'autre à l'entrée de leur appartement comme un dernier au revoir imminent.

C'est vrai Worick, se dit Nic à lui-même, je ne l'entendrai jamais, même si je le voulais.

Vraiment, si Worick voulait qu'il souffre, alors c'était la meilleure manière de s'y prendre. Mais lequel des deux était cruel dans le fond ?