-Tu ne comprends pas...
-Si, je comprends très bien.
-C'est impossible !
-Rien n'est impossible.
Bellamy, du haut de ses quinze ans, observe John avec un sourire en coin. Ils se sont installés sous un arbre, dans le parc de l'internat. Bellamy est couché sur le flanc, appuyé sur un coude, face à John qui est assis en tailleur. Bellamy est là en intrus, seuls les élèves ont le droit de traverser ces hauts murs qui ressemblent tant à une prison. C'est un collège très élitiste. Il s'agit, en fait, de la Manécanterie. Vous savez, le collège accueillant les petits chanteurs de la croix de bois ? C'est une version réelle du chœur du film, "les choristes". En gros, c'est un lycée exclusivement pour des élèves sachant chanter. Pas n'importe quels chants, des chants de qualité. Les meilleurs choristes sont formés ici. John en fait partie. Et même, on peut dire qu'il fait partie des meilleurs de ce groupe déjà exceptionnel. Il est la plupart du temps le soliste, sa voix exceptionnelle et son expérience justifiant tout à fait cette position. Il faut dire que John a énormément de chance. À presque seize ans, l'adolescent à la magnifique voix n'a pas encore mué. Car, oui, si la Manécanterie représente le succès, l'excellence et la fraternité, on y est jetés dès que notre voix change. Bellamy, lui, n'est pas un chanteur. Il habite simplement le village et s'est lié d'amitié avec ce petit Parisien orphelin arrivé il y a onze ans. On peut dire qu'ils sont meilleurs amis.
Aujourd'hui, John est angoissé mais il n'est pas sûr de vouloir en parler à son confident.
-J'en ai marre de ton sourire de con.
-Mais oui, c'est ça ! C'est quoi, l'histoire ?
-Rien ! Tout va bien. Tu peux pas comprendre de toute façon.
-Tu me mets au défi ? Très bien. C'est à cette période-ci que vous commencez à organiser votre tournée au Japon, d'habitude. Tu y fais un solo à chaque fois depuis tes... depuis tes onze ans. Et tu y es invité depuis tes huit ans. Que de records battus... Là, tu tires la gueule.
-Je tire tout le temps la gueule.
-Fais pas genre. Qu'est-ce qu'il y a, on t'a pas choisi ? Si, bien sûr que si. Oh, attends : j'ai trouvé. On sélectionne maintenant les chanteurs mais le voyage, il est dans quatre mois.
-Et alors ?
Bellamy attend un moment avant de répondre. John l'observe, suspendu à ses lèvres. Son meilleur ami finit par parler, tout doucement.
-Tu sais qu'on va te choisir. Tu sais aussi que le jour du voyage, tu auras mué...
John détourne le regard, Bellamy sent son cœur se briser un peu en voyant une larme descendre le long de la joue de son ami. Il aurait voulu ne pas avoir vu juste, vraiment.
-Ma voix s'est cassée, hier, murmura John. Juste un petit peu, c'était à peine perceptible. J'ai échangé un regard avec le prof, il m'a fait signe de continuer. Rien de bien grave, en soi, mais je n'ai pas su tenir ma note comme il le fallait. Si tu savais comme ça fait peur...
Il essuie avec un certain dégoût la goutte sur sa joue. Bellamy reste silencieux, il observe le châtain clair avec impuissance. Si seulement il pouvait l'aider, si seulement il pouvait le sauver de sa plus grande peur...
-Ma voix s'en va, Bellamy. Je vais la perdre, tout doucement. Et un jour, je me réveillerai, j'aurai une voix d'adulte. Mais j'ai que ça, moi. Il n'y a que ma voix. C'est comme si... comme si je n'étais que ma voix. Et bientôt, je ne serai plus rien.
John a l'air déchiré entre la colère et la tristesse. Ses mains tremblent, il penche la tête vers le sol et son regard est caché par les mèches de ses longs cheveux.
-John, ne dis pas ça... Je ne peux pas t'entendre dire que tu n'es rien. Tu es tellement de choses ! Tellement de choses !
-Oui. Je suis une star, les gens m'adorent. J'ai déjà signé des autographes à des américains et des asiatiques. Mais quand je ne pourrai plus chanter ici ? Tu sais bien que c'est la plus grande peur des gens, dans ce bled. On est des stars mais, dès qu'on ne peut plus briller, on... on disparaît.
-John, non...
Le garçon se lève brusquement. Dans sa voix transperce la panique, Bellamy est dévasté de le voir ainsi.
-Tu ne peux pas savoir ce que c'est : je sais que j'ai atteint mon apogée ! Mon plus haut niveau, je l'avais la semaine passée. Tu t'imagines l'angoisse ? Je sais que je ne serai jamais aussi bien que ce que j'étais... Est-ce que tu réalises à quel point ça peut être frustrant ? Je suis à la même étape que ce mannequin hyper populaire qui ne sait plus cacher ses rides, ou ce chirurgien de génie dont les mains commencent à trembler. Sauf que j'ai même pas seize ans, merde !
-Justement, ta vie ne fait que commencer...
-Commencer à être merdique, oui !
Bellamy se lève à son tour, il prend la main de son ami entre les siennes. Le garçon essaye de se dégager mais Bellamy l'en empêche. Il le tient fermement, John continue de se débattre.
-Tu me fais mal ! Bellamy, arrête !
-Non.
-Allez, lâche-moi !
-John...
-Mais t'es fou, bordel ? Tu me fais mal ! Arrête, je te dis !
Bellamy relâche son emprise, John tombe au sol. Il regarde le brun, de la colère et de l'incompréhension dans le regard.
-Je peux savoir ce qui cloche chez toi ? Tu m'as fait mal !
-Non, John. Tu t'es fait mal. Tout seul, comme un grand.
-Quoi ? Tu dérailles, Bellamy.
-Si tu ne t'étais pas débattu, tu n'aurais pas eu mal. (Bellamy s'approche de son ami, il dépose une jambe de chaque côté de son corps puis s'agenouille. Il le surplombe, maintenant. Il reprend les poignets du châtain, doucement, dans ses mains. John, parfaitement immobile, le regarde faire) Tu vois ? Tu n'as pas mal, là, si ? Il y a des choses qui arrivent, John. On peut tout simplement rien y faire. Elles arrivent, un point c'est tout. Et ça fait mal, au début, quand on se débat. Mais après, quand on l'accepte...
Des larmes dévalent abondamment le long du visage de John, lui mouillant les cheveux. Bellamy relâche ses mains. John, la voix tremblante, essaye de répondre entre deux sanglots.
-Mais ça fait si mal ! Et si peur ! J'ai si peur, si tu savais... j'ai peur de ne plus être personne, de ne plus rien avoir. Je suis orphelin, y a même pas des parents pour venir me rechercher...
-Il faut arrêter de se débattre, il faut faire avec.
-Je veux pas...
John commence à gigoter, les sanglots le reprennent. Bellamy sent son cœur hurler de plus belle.
-Tu peux le faire, John...
-Je voudrais l'empêcher ! S'il-te-plaît, aide-moi à me sauver...
-John... on va pas te castrer, vieux, c'est pas ce que tu veux.
-Je sais, mais... Bell, s'il-te-plaît...
Les lamentations de John glacent Bellamy dans toute son entièreté.
-J'ai peur, Bell...
-Oui, John, je comprends.
L'ado rouvre les yeux, il arrête de gigoter. Il regarde Bellamy, sans détour, et il parle avec sincérité.
-J'ai appris le sens de ma vie à cinq ans, c'était le chant. Depuis je n'ai jamais fait que chanter ! J'ai peur de ne plus rien avoir... J'ai peur de ne plus rien être.
Bellamy soupire. Cette phrase lui semble tellement invraisemblable, comment John pourrait-il devenir "rien"? Il se redresse un peu, avant de mieux se coucher. Lentement, il dépose ses coudes de chaque côté de la tête de John. Ils se retrouvent à à peine quelques centimètres de l'autre. Les sourcils de Bellamy sont légèrement plissés, signe d'inquiétude chez lui. John, lui, semble retenir sa respiration. Son visage est encerclé par ceux, plus longs et bouclés, de Bellamy.
-Tu es, et seras toujours, John Murphy. Un homme au sens de l'humour fracassant, terriblement intelligent et sensible. Tu n'es pas rien, tu es ambitieux, beau, terriblement chiant et persévérant ! Et, John ?, tu m'auras toujours, moi. Tu ne te retrouveras jamais sans rien, je le jure.
Bellamy essuie précautionneusement les larmes du visage de son ami. Celui-ci a un air impassible.
-Tu m'as moi...
Lentement, le visage de John se transforme. Un sourire grand, disproportionné, heureux vient modifier la forme de sa bouche. Bouche qu'il colle à peine quelques secondes plus tard contre celles de Bellamy. Un geste puissant, impatient, passionné. Ça ne dure pas bien longtemps, John se laisse retomber sur la pelouse. Bellamy et lui s'observent un moment, tout simplement heureux, avant de rire et de s'embrasser encore.
Bon anniversaire, Solène...
