Chapitre 38 : La Conquête du Paradis
Alice se réveilla en entendant des éclats de voix à l'extérieur de sa chambre. Avec consternation, il lui sembla reconnaître celle de... Laurence ?! La rousse se tendit. Si c'était bien lui, alors c'était catastrophique. Il ne fallait pas qu'il la découvre dans cet état !
« Laissez moi passer ! »
« Puisque je vous dis que Mademoiselle n'est pas là, monsieur ! »
« Où est-elle ? »
Trop tard ! Les pas sur le parquet grinçant se rapprochaient rapidement, tandis que le domestique continuait à s'indigner, accompagné désormais des protestations de l'infirmière. Alice paniqua. Elle savait que rien, ni personne, n'arrêterait Swan Laurence, et effectivement, quelques quinze secondes plus tard, la porte s'ouvrit brusquement.
Il était là.
Tout sembla se figer pour Alice alors qu'il s'immobilisait d'un coup. Les yeux de Swan rencontrèrent d'abord les siens, puis s'écarquillèrent soudain en s'égarant sur elle.
« Je suis désolé, Mademoiselle ! Ce monsieur n'a rien voulu entendre ! »
Alice ignora le domestique et resta concentrée sur le fauteur de troubles. Elle ne lui avait pas parlé depuis cinq mois, depuis qu'il l'avait quittée de façon abrupte, dès leur arrivée à l'aéroport du Bourget. Son cœur se mit à cogner sauvagement dans sa poitrine quand elle croisa à nouveau son regard effaré. Voilà donc l'effet que Laurence produisait désormais sur elle...
Alice le vit tenter d'assimiler en silence les signes visibles de sa grossesse, son ventre arrondi sous le drap, sa poitrine plus volumineuse, sa pâleur certaine, les cernes sous ses yeux... Planté sur place, Laurence ne cherchait pas à masquer le choc de la trouver ainsi transformée.
« Tout va bien, André » s'efforça t-elle de dire calmement. « Je connais ce monsieur. Vous pouvez nous laisser. »
« Vous êtes sûre ? »
« Oui, merci, ça va aller... Vous aussi, Justine. »
Le domestique lança encore un regard mauvais vers Laurence, puis sortit de la chambre avec l'infirmière, inquiète. Swan n'avait pas prononcé un mot et continuait à l'observer silencieusement, totalement choqué et... ému ? Difficile à dire.
« Qu'est-ce que tu fais là, Laurence ? »
L'intéressé sortit de sa catatonie en clignant des yeux, se reprit et s'éclaircit la voix :
« Marlène m'a appelé pour me dire que tu étais à l'hôpital... que dans ton état, une chute pouvait avoir des conséquences graves. Alors, j'ai sauté dans le premier train pour en avoir le cœur net. »
« Marlène, évidemment, il n'y a qu'elle pour gaffer de la sorte... »
« Il semblerait bien » répondit-il de façon absente, fasciné par la transformation physique d'Avril.
Alice nota avec vexation que son amie avait réussi là où elle avait échoué... à moins que ce ne soit Swan qui ait reprit contact avec son ancienne secrétaire. Cette dernière hypothèse semblait la plus vraisemblable, n'empêche elle lui restait en travers de la gorge.
Un étrange silence s'installa entre eux, lourd de questionnements et de non dits. Elle aussi était sonnée de le voir, mais elle se reprit la première en le dévisageant alors qu'il ne réalisait toujours pas.
Elle prit le temps de l'observer. De nouvelles rides avaient fait leurs apparitions sur son visage grave et ses cheveux avaient blanchi aux tempes. Devant cet examen, il finit par se secouer, gêné.
« Tu vas bien ? »
« Oui. »
Elle le vit déglutir, mal à l'aise.
« Et le bébé ? »
« Il va bien aussi. »
Il se contenta de hocher la tête, sans trahir un quelconque sentiment. La question était cependant suspendue dans l'air, aurait-il le courage de la poser ?
Il prit une profonde inspiration, puis se lança :
« Est-ce que... ? Est-ce que c'est notre... ? Enfin, mon... ? »
Il s'éclaircit la voix et fit un geste qui les reliait tous les deux. Son visage soudain crispé révéla alors toute l'étendue de son stress.
« Tu dois avoir une terrible impression de déjà-vu, non ? »
Il se renfrogna en faisant le lien avec son expérience malheureuse avec Meredith.
« Tu comptais me le dire un jour ? » demanda t-il, sur le ton le plus neutre possible.
« Il aurait fallu que je sache où tu te trouvais, mais comme tu n'as pas jugé bon de me le dire... »
« Si je m'étais manifesté plus tôt, tu me l'aurais dit ? » insista t-il.
Elle haussa seulement les épaules, laissant planer le doute.
« À quoi tu joues, Avril ? Je ne te savais pas aussi mesquine ? »
« C'est toi qui as fixé les règles en m'éloignant, Swan. »
« Alors, c'est donc ça. Tu m'en veux et tu cherches à te venger ? »
Alice se tendit involontairement devant cette première passe d'armes.
« Évidemment que je t'en veux ! Mais je ne calque pas mes décisions personnelles en fonction de toi, Laurence ! S'il y a revanche, elle est uniquement sur la vie et sur le destin. »
Comme il s'apprêtait à commenter, elle le coupa sèchement :
« Tu n'es plus le centre de mon monde, Swan. C'est terminé. »
Il encaissa l'aveu sans broncher. Néanmoins, à son expression fugitive de vexation, Alice devina qu'elle avait fait mouche et que l'égo de son ancien amant venait d'en prendre un coup.
« Je n'en demandais pas tant, Avril, » laissa t-il tomber avec sa mauvaise foi habituelle « mais j'attends au moins un peu de considération, et surtout, des explications. »
« Très bien. Pour les raisons que tu connais, j'étais sincèrement persuadée que je ne pouvais pas tomber enceinte. J'ai même été la première à ne pas y croire quand j'en ai eu connaissance, et à le nier farouchement. » Comme il la regardait dubitativement, elle ajouta : « Tous ici te le diront, j'étais en déni. »
« Ils seront surtout bien trop polis pour me dire que tu leur as rendu la vie impossible avec ton caractère infernal ! »
« Les femmes enceintes sont très susceptibles, c'est vrai, alors ne me cherche pas, parce que tu vas me trouver... Swanou. »
Elle savait que cela l'irritait quand elle l'appelait ainsi. Il eut un Peuh ! de dérision et commença à arpenter le parquet de la chambre.
« Un bébé... Je ne sais même pas quoi en penser : est-ce que je dois me réjouir pour toi et te souhaiter tout le bonheur du monde ? ou bien me désoler parce qu'un enfant non désiré est toujours un fardeau et ne rencontre qu'indifférence ou mépris ? »
« Sois rassuré, c'est la meilleure chose qui me soit arrivée. »
« Après moi, bien sûr. »
« Toi et ton égo abyssal... Heureusement que du pire peut parfois surgir le meilleur. Ce bébé en est la preuve. »
Il eut une moue perplexe.
« Et puisque tu t'inquiètes un tant soit peu pour lui, je ne compte pas l'abandonner. Je ne lui ferai pas subir ce que j'ai vécu : l'orphelinat, la solitude, les sempiternelles questions sans réponses, l'absence d'amour... Il aura au moins une mère, à défaut d'avoir un père. »
Encore une fois, Alice toucha une corde sensible et il partit au quart de tour :
« Tu comptes l'élever seule ? Avril, redescends sur Terre ! Tu n'es même pas capable de t'occuper de toi, alors imagine-toi avec un enfant ! Tu vas traumatiser ce pauvre gosse pour le restant de ces jours ! »
« Je lui donnerai la vie que je n'ai pas eue ! Il sera entouré de son grand-père et de toutes les personnes qui l'aiment ! Je ne le laisserai pas tomber, comme tu m'as laissée tomber, pauvre minable ! »
« Et nous voilà au cœur du problème, à savoir ton éternelle incapacité à supporter l'abandon. Aurais-tu oublié la raison pour laquelle j'ai agi ainsi ? »
« Tu as été suffisamment clair, il me semble : tu ne voulais pas de moi ! »
« Non, petite idiote, je voulais te protéger ! Pendant des semaines, des hommes du Renseignement américain ont surveillé cet endroit à votre insu, ton père et toi. Vos conversations ont été épiées, votre courrier surveillé. Parce que j'avais coupé les ponts, ils n'ont pas réussi à obtenir ce qu'ils voulaient. Ce n'est que depuis le mois dernier qu'ils ont lâché l'affaire, mais s'ils apprennent que tu es enceinte... »
Il secoua la tête.
« Et, alors ? Que peuvent-ils me faire, hein ? Tenter de me faire cracher le morceau alors que je ne sais même pas où tu vis ? Tu aurais mieux fait de ne pas venir, tu viens de te mettre tout seul en danger ! Et puis, tu t'attendais à quoi ? Que je t'accueille à bras ouverts ? »
« Si j'avais su... »
« Tu aurais fait quoi ? Tu ne te serais pas comporté comme un salaud en te débarrassant de moi à la première occasion ? Tu serais resté en contact et tu m'aurais donné des nouvelles ? Tu aurais partagé ton « bonheur » à l'idée de devenir père ? » Elle fit des guillemets dans l'air avec ses doigts de façon anecdotique. « Sois honnête pour une fois, ça va te changer ! Tu n'aurais rien fait de tout ça, Laurence, parce qu'il y a longtemps que tu as choisi de vivre sans liens affectifs, coupé de tous, en un mot : seul comme un pauvre con ! Aujourd'hui, ne viens pas te plaindre, tu ne récoltes que ce que tu as semé hier ! »
Humilié, Laurence fit jouer sa mâchoire.
« Ces quelques semaines que nous avons passées ensemble... J'ai toujours dit que je ne regrettais rien. Je le pense toujours. »
Il semblait sincère. Alice se projeta inévitablement en arrière, et pour la première fois depuis des mois, considéra ce qu'ils avaient vécu de façon positive. Ça avait été une parenthèse pendant laquelle ils s'étaient donnés l'un à l'autre avec honnêteté et intensité, en exprimant enfin ce que chacun ressentait réellement pour l'autre, dans des circonstances extrêmes, où leurs vies même étaient en danger. Mais ce n'était plus leur réalité aujourd'hui.
« Toute cette histoire était une monumentale erreur, Swan » soupira t'elle avec lassitude.
« Ce n'est pourtant pas ce que tu affirmais il y a quelques mois. »
« J'ai bien morflé depuis. »
Elle n'ajouta pas le par ta faute mais il fut aussi audible que si elle l'avait prononcé à voix haute. Laurence baissa brièvement les yeux, reconnaissant implicitement qu'il était responsable de la casse subie. Il se reprit rapidement.
« Les moments que j'ai vécus avec toi sont parmi les plus intenses de ma vie, Alice. Jamais je ne me suis senti aussi vivant que lorsque je me suis retrouvé dans ton amour. Tu m'as sauvé et je ne t'en remercierai jamais assez... » Il prit une profonde inspiration. « Mais le passé est le passé. Aujourd'hui, nous devons faire face aux conséquences de nos actes. »
« Nous ? Je ne te demande rien, Swan. J'assume seule mes choix, comme je l'ai toujours fait. »
« Mais... »
« Pas de mais ! Je n'ai pas besoin de toi ! »
Laurence se mit à blêmir face à ce verdict sans appel. Il n'a pas souvent dû se sentir rejeté de cette façon, pensa la rouquine en se réjouissant d'avoir fait mouche encore une fois.
« Aïe ! Si un regard pouvait tuer... » se contenta t-elle de remarquer avec une ironie mordante.
Il commença à perdre patience.
« Tu n'as pas l'intention un seul instant de me donner une seconde chance ? » demanda t-il d'une voix rauque.
« Tu le ferais, toi ? »
« J'ai changé, Alice. Ces quelques mois seul m'ont aidé à y voir plus clair dans ce que je désire maintenant. »
« Toi, tu as changé ? » se moqua t-elle. « Laisse-moi rire ! Tu es et seras toujours la même enflure égoïste qui ne pense qu'à lui ! »
« Probablement » reconnut-il avec arrogance. « Mais regardes-toi... tu es devenue aigrie, tu vas même jusqu'à utiliser cet enfant comme un prétexte pour te venger de moi. J'en viens à me demander si tu as vraiment ses intérêts à cœur. Quelle mère vas-tu choisir d'être pour lui ? »
Le verrou des émotions d'Alice sauta à ces mots durs.
« Salaud ! Comment oses-tu, alors que tu te moques bien de ce bébé ? Tu es vraiment le dernier des derniers ! »
« T'avoir quittée est la seule erreur que tu puisses me reprocher, Alice, mais pour le reste, ça n'a rien changé à ce que je ressens, même après tous ces mois d'absence. »
Alice fut étonnée qu'il l'admette sans détours. Se pourrait-il que cette expérience l'ait fait réfléchir ? Elle ne s'arrêta qu'une seconde sur cette hypothèse et repartit à l'assaut :
« Tu bluffes ! Encore une fois, tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même. Tu as renoncé à poursuivre une relation, tu ne mérites pas que je prenne en considération ton avis aujourd'hui ! »
L'espace d'un instant, il laissa transparaître sa frustration alors qu'il sentait la situation lui échapper. Que fallait-il faire pour la convaincre de sa sincérité ?
« Alice, il fallait que je m'éloigne pour que je puisse me reconstruire. Ton amour m'a porté mais il m'a aussi étouffé, à un moment où j'avais besoin de me retrouver. Nous étions tellement confondus l'un dans l'autre que je ne voyais plus clairement les limites entre ce que j'étais et ce que je voulais redevenir. »
« Tu as eu la trouille, c'est tout ! Comme toujours quand il s'agit de sentiments, tu t'es débiné lâchement en me laissant sur le carreau ! »
« Je ne m'attends pas à ce que tu comprennes. C'est sans doute trop demandé à ton demi neurone, engourdi par les hormones ! »
Il accompagna son affirmation d'un geste sous-entendant qu'elle était bien barrée !
« Oh, toi ! »
Alice se saisit du premier objet venu qui lui tomba sous la main, en l'occurrence un livre épais posé sur sa table de chevet et le lui lança avec force. Laurence parvint à l'éviter habilement et le volume alla s'écraser contre la commode avec fracas.
L'effort consenti fut de trop dans sa condition de convalescente. La jeune femme porta immédiatement les mains à ses reins en grimaçant de douleur. Laurence fit un pas en avant vers elle.
« Ça va ? »
« Reste où tu es ! Ne t'approche pas de moi ! » lui cria t-elle. « C'est encore ta faute, si je me fais mal ! »
« Je ne t'ai forcée à rien, c'est toi qui... »
« Silence, ça suffit ! Tu... tu m'énerves ! Et c'est pas bon pour le bébé ! »
Il reprit sa place en croisant les bras sur sa poitrine et la laissa se calmer. Elle se frotta le dos, puis reprit sa position contre les coussins, soudain fatiguée.
Cette fois, Laurence ne cacha pas son inquiétude, à la voir en sale état.
« Tu as vu quelqu'un pour ta dépression ? »
« De quoi je me mêle ? » lui lança t-elle, mauvaise.
« Alice... »
« Laisse-moi tranquille, Swan ! Tu ne t'es pas préoccupée de moi pendant cinq mois et tu débarques sans prévenir, soudain investi et plein de compassions mielleuses et fausses ! Tu n'es qu'un minable, une ordure... »
La litanie des insultes se poursuivit et il la laissa vider son sac stoïquement. Rien n'était nouveau dans ce qu'elle lui reprochait, il nota cependant une souffrance exacerbée et une amertume inédite.
« J'ai épargné Marlène, qui voyait bien que rien n'allait et qui s'inquiétait sans comprendre. » Alice parut dégoûtée. « Quand je pense que vous êtes restés en contact tout ce temps et qu'elle ne m'a rien dit ? Elle m'a même menti, j'en reviens pas ! »
« Non, je lui ai seulement parlé il y a deux semaines et lui ai demandé de ne pas te dire qu'elle m'avait vu. »
« Pourquoi ? »
« J'ai tenu une promesse. »
« Laquelle ? »
Il ne répondit pas.
« Comme à ton habitude, tu esquives avec tes silences et tes secrets ! Tu vois bien que tu n'as pas changé d'un iota ! »
Il se contenta de soupirer, puis observa ses chaussures avec un ennui marqué.
« Sais-tu, Swan, que si mon père n'avait pas été là, je me serais laissé crever comme un chien, seule dans mon coin ? »
Immédiatement, il releva la tête, la mine tout simplement horrifiée.
« Alice, non... tu n'aurais pas fait ça, tout de même ?! »
Sa voix n'avait été qu'un souffle incrédule et elle entendit toutes les nuances empathiques de sa peine dans sa question.
La rouquine laissa passer un temps en se remémorant les moments difficiles et cette envie d'en finir qui l'avait effleurée, elle ne le niait pas. Elle baissa les yeux, à présent honteuse à cette idée, et s'en voulut d'avoir eu ce genre de pensées extrêmes.
Swan était à ses côtés quand elle revint dans le présent. Il la dévisageait avec une telle inquiétude, une telle peur dans les yeux, qu'elle se prit à regretter ses paroles brutales. À vouloir le blesser à son tour, elle était allée trop loin, avait trop trahi.
C'était trop tard, elle ne pouvait plus retirer les mots cinglants. Elle allait tenter une sortie de crise lorsqu'elle fut le témoin de quelque chose qu'elle n'aurait jamais cru entendre chez Laurence...
« Je te demande pardon pour tout le mal que je t'ai fait, Alice » murmura Laurence. « Je ne fais que remuer des souvenirs qui te sont désormais pénibles et rouvrir des plaies à vif. »
Il laissa passer un temps, peut-être persuadé qu'elle allait le contredire. Comme elle ne réagissait pas, il continua d'un ton résigné :
« Je vais respecter ta décision et ne plus t'importuner. Tu as raison : je n'aurais pas dû venir. Je... Je suis désolé. »
Elle ouvrit la bouche de surprise, alors qu'il se dirigeait lentement vers la porte, comme un condamné à mort avance lentement vers le peloton d'exécution. C'était la première fois qu'il lui présentait des excuses en bonne et due forme, sans passer par des artifices dont il avait le secret. Avant de sortir, il lui adressa un dernier regard qui se voulait insondable, mais qui ne fit que trahir sa détresse.
« Je... je te souhaite sincèrement le meilleur pour la suite... »
Il partait vraiment ! Émue jusqu'au tréfonds d'elle-même par la souffrance qu'elle pressentait également chez lui, elle fit volte face et s'écria impulsivement :
« Attends ! Ne pars pas ! »
Alice se redressa pour mieux s'asseoir et grimaça. Il y eut un silence lourd entre eux, empli de non-dits, d'hésitations.
« Est-ce que ?... Est-ce que tu as réussi ta mission ? » demanda t-elle tout à fait hors de propos, signe qu'elle improvisait pour le retenir.
Son visage triste en dit suffisamment long.
« Swan, approche. » Elle lui fit signe de venir près d'elle. « Viens me raconter. »
« Il n'y a rien à raconter. Ces cinq mois ont été un fiasco total. »
Elle perçut les regrets dans sa voix. Un silence pesant s'abattit sur eux cette fois. Il se détourna pour ouvrir la porte.
« Tu m'as horriblement manqué ! » lui lança t-elle soudain pour le retenir encore un peu.
La main sur la poignée, il leva des yeux fatigués vers elle.
« Alice... »
« Reviens demain, s'il-te-plaît. Nous parlerons, je te le promets. »
« Pour se dire quoi ? » demanda t-il avec amertume. « Que c'est un beau gâchis ? On le sait déjà. »
« Tu es sous le choc de ce que tu viens de découvrir. C'est une raison de plus pour nous donner du temps, tu ne crois pas ? C'est une décision difficile... S'il-te-plaît. »
Ils se dévisagèrent longuement. Finalement, Swan hocha la tête et sortit.
oooOOOooo
Comme convenu, Laurence revint le lendemain, et cette fois, il croisa Arthur Grignan, qui le prit à part quelques minutes.
« On m'a rapporté votre visite surprise à ma fille, hier. Alice était excessivement bouleversée de vous avoir revu, mais aussi inquiète. Elle regrette certaines paroles échangées. »
« Et je regrette de m'être imposé dans votre demeure sans y avoir été invité. Toutes mes excuses, monsieur Grignan. »
« Nous sommes tous préoccupés par l'état de santé d'Alice depuis qu'elle est rentrée, après votre départ brutal, et plus encore maintenant, avec la nouvelle inattendue de sa grossesse. »
Sans surprise, Grignan avait compris et il ne portait pas de jugement. Laurence resta impassible. Le vieil homme l'invita à le suivre au salon.
« Alice a été très fragilisée par votre absence, monsieur Laurence. Elle en a énormément souffert. Je ne vous ferai pas un procès, vous aviez vos raisons d'agir ainsi, mais pourquoi ne lui avez-vous pas donné de nouvelles ? Elle vous aurait averti de sa « situation » si vous étiez restés en contact. »
« Je ne crois pas que cela aurait fait une grande différence. Elle me connaît assez pour savoir que je n'ai pas d'attaches. »
« Et pourtant, vous êtes là aujourd'hui. »
Laurence supporta le regard perçant du vieil homme, qui poursuivit :
« On se fixe des règles, mais en amour, la seule règle que je connaisse, c'est qu'il n'y en a pas. » Il marqua un silence. « C'est le cœur qui décide, et ce qu'il décide fait loi. Que vous dit le vôtre ? »
Laurence resta silencieux face à cette question trop personnelle.
« Ne faites pas l'erreur que j'ai faite il y a trente ans, monsieur Laurence. Vous vivrez avec des regrets tellement pesants, que vous n'effacerez jamais cet échec cuisant. J'ai pu retrouver Alice. Tout le monde n'a pas cette chance. »
« Monsieur Grignan, je souhaiterais convaincre votre fille que je peux être présent auprès d'elle et l'aider. »
Grignan hocha la tête, compréhensif.
« C'est une tâche ambitieuse. Vous la connaissez : elle est plus bornée qu'une mule ! »
« Je lui ai maintes fois démontrée qu'elle peut compter sur moi. Je serai là pour elle et pour cet enfant. »
Arthur Grignan le dévisagea longuement avec gravité.
« Vous avez contribué à ce que je retrouve ma fille et je vous en suis reconnaissant. Mais je préfère vous prévenir que si vous broyez le cœur d'Alice encore une fois, jamais plus vous n'approcherez de ma famille. Je me fais bien comprendre ? »
Laurence releva le menton et défia Arthur du regard.
« Alice vous attend dans sa chambre. »
Laurence hocha la tête et prit congés, non sans entendre un « bonne chance, vous en aurez besoin » qui se voulait encourageant...
oooOOOooo
« … Allons bon ! Tu n'as jamais voulu d'enfants ! Tu n'en veux pas davantage aujourd'hui ! »
« C'est faux ! Je n'ai jamais dit ça ! »
« Tu ne supportes personne ! Tu es solitaire, indépendant, et tu voudrais maintenant une famille ? Laisse-moi rire ! »
« Je ne sais même pas ce que c'est, une famille... »
Laurence venait de prononcer douloureusement ces quelques mots en détournant le regard, presque honteux de prononcer ces paroles devant Alice, qui n'en avait jamais eue. Elle resta quelques secondes stupéfaite et comprit qu'il acceptait de lui montrer une faille... Sa colère retomba d'un coup après un quart d'heure électrique de discussions tendues entre eux.
« Bien sûr que si, enfin ! Tu as eu un père, et ta mère... »
« … n'a jamais été là quand j'ai eu besoin d'elle ! » termina t-il sèchement.
Alice savait qu'il avait été privé très jeune de son père et qu'il avait grandi sans la présence d'Alexina. Outre leurs caractères diamétralement opposés, toute leur mésentente venait de là. Il avait grandi seul... comme elle, finalement.
« J'ai manqué le coche à chaque fois » murmura t-il avec une ironie amère. « Maillol, ma mère, Thierry, toi, et maintenant, ce bébé... L'addition est chèrement payée, tu ne trouves pas ? »
Avril se rendit compte qu'elle ne pouvait pas lui infliger ça. Le priver d'un enfant par pur esprit de revanche ? C'était se condamner à ne plus jamais le revoir et Alice n'était pas prête à l'envisager, bien trop partagée entre sa colère et les ruines de son amour pour lui. Et surtout, priver son enfant d'un père et s'en voir un jour faire le reproche par la chair de sa chair? C'était repartir dans un schéma familial d'absences qu'ils ne connaissaient que trop bien tous les deux et dont ils avaient souffert toute leur vie.
Ils étaient liés par ce bébé. Irrémédiablement. Viscéralement. Elle le dévisagea gravement en constatant à quel point il était crispé.
« Je suis prêt à reconnaître légalement cet enfant » avança t-il encore comme argument pour la convaincre.
C'était une grande avancée, reconnut Alice. Elle n'en fut pas surprise au fond. Après quelques semaines de réflexion, il avait fini par reconnaître son fils, Thierry. Il ne s'en était bien évidemment pas vanté, Marlène avait juste vu les papiers remplis posés sur son bureau.
« Il n'était pas dans mon intention de te priver de tes droits et de tes devoirs. »
La douceur des paroles d'Alice sembla le déstabiliser, et elle s'expliqua :
« Je ne veux pas que, plus tard, notre enfant me reproche d'avoir agi de façon égoïste en t'empêchant de le voir grandir, et en le privant, lui, de ta présence... même si elle risque d'être épisodique et plutôt symbolique. »
« Nous verrons » se contenta t-il de dire.
Il la dévisagea longuement. Il avait gagné une bataille... mais pas la guerre !
« Je te laisse la chance de t'investir dans notre vie à tous les deux, mais entends-moi bien, Swan. Notre histoire est terminée. Jamais plus il ne se passera quelque chose entre toi et moi, c'est compris ? »
« Plutôt deux fois qu'une ! » lâcha t-il avec cette brutalité coutumière qui le caractérisait.
« Je ne sais pas encore la forme que prendra notre partenariat. Je vais y réfléchir. Tu as bien entendu ton mot à dire sur la question. »
« Je te remercie pour ton exceptionnelle mansuétude » ajouta t-il, non sans sarcasme.
« C'est à prendre ou à laisser, alors je te conseille d'y penser sérieusement et de te préparer à changer d'attitude. »
« Ai-je vraiment le choix ? » demanda t-il d'un ton clairement désabusé. « Et si j'ai besoin de te parler ? »
« Tu peux m'appeler. Il nous reste encore quelques semaines avant l'arrivée de ce bébé. Je te tiendrai au courant quand le moment sera venu. »
Grande reine au milieu de son lit, Alice se détourna pour prendre le livre posé sur la table de chevet, signe que leur conversation était terminée. Les pans du col de la chemise de nuit s'écartèrent et il eut le temps d'apercevoir la pépite qu'il lui avait offerte, pendue au creux de son cou.
Un sourire surpris étira imperceptiblement les lèvres de Laurence, qu'il s'empressa de masquer le plus vite possible. Son cœur venait de bondir dans sa poitrine et battait à nouveau, comme s'il avait été en sommeil depuis de longs mois. Il reprit instantanément espoir, car il en avait désormais la preuve : Avril n'avait jamais cessé de l'aimer.
« Au revoir, Alice. »
Plongée dans sa lecture, elle l'ignora. Cette fois, un sourire malicieux fit son apparition sur le visage de Laurence à la perspective de ce qui l'attendait. Il avait certes beaucoup à se faire pardonner, mais reconquérir Alice allait être un sacré challenge.
Il ne doutait cependant pas un seul instant d'y parvenir.
…
Le lendemain, le monde entier apprenait avec stupéfaction l'assassinat du Président J.F. Kennedy à Dallas.
Le Consortium avait gagné.
A suivre...
