Résumé: Après sa morsure, la transformation de Severus apparaît inéluctable et la menace de sa sujétion à Vladimir est une épée de Damoclès suspendue au-dessus de leurs têtes. Chacun à sa manière, ils tentent de faire face, Lucius en maintenant sa façade impassible et en s'assommant de travail, et Harry en sacrifiant tout pour avancer ses potions et passer le reste de son temps auprès de Severus, malgré sa dureté et ses sarcasmes. Et les heures, les jours s'écoulent, inexorablement...
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A présent, les chapitres vont s'accélérer un peu (pas dans le rythme de publication ^^). Plus courts, plus denses, avec un rythme plus soutenu... Et ça pique toujours un peu. Bon courage pour la lecture ^^
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La journée passa en coup de vent, comme celle du lendemain. Trois tours de louche dans un chaudron, une respiration, relever la tête et voir les heures envolées comme de la poussière. Des heures denses, pourtant, soutenues, remplies... mais éphémères.
Une espèce de routine étrange avait fait son lit au Manoir. Aller chercher Lisbeth et James le matin. Réveiller Matthieu. Travailler, travailler et puis travailler. Avaler tous les quatre ensemble un en-cas rapide dans la véranda, puisque Lucius ne rentrait pas déjeuner. Travailler à nouveau tout l'après-midi, jusqu'à ce qu'il raccompagne les deux jeunes à Londres, aussi fourbus et éreintés que lui, mais toujours partants pour revenir le lendemain.
Et le soir venu, se faire baiser comme une catin, par Lucius qui ne posait aucune question, ni n'opposait aucune protestation. Se soumettre pour vider ses angoisses et son stress, et jouir sous la douleur.
S'endormir épuisé et se réveiller trois heures après avec les mêmes angoisses revenues. Transplaner près de Severus et grappiller une heure de sommeil supplémentaire. Recommencer la même boucle...
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La journée, le travail inlassable lui permettait de se contenir. Préparer les ingrédients, expérimenter, tester et tester encore, refaire cent fois les mêmes essais à une variante près. Donner ses consignes à Lisbeth et James, surveiller leur travail, répondre à une question, argumenter une explication. Réfléchir en permanence, prendre des notes, relire ses notes, chercher ce qui ne marchait pas.
Rire, parfois. Trop rarement, et sous le regard toujours inquiet de Matthieu. Faire preuve de bienveillance envers eux, eux qui n'avaient rien demandé et qui venaient l'aider de bon cœur. Prendre sur soi...
De temps en temps, s'absenter pour aller voir Severus, lui tenir un peu compagnie, essuyer reproches et sarcasmes, revenir plus démoralisé que jamais et reprendre le travail dans une bonne humeur soigneusement feinte. S'abrutir de travail et de fatigue.
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Avec le début de la semaine, Lucius avait repris le chemin du Ministère. Il ne rentrait plus déjeuner, rentrait tard le soir après le dîner. Une autre façon de s'abrutir de travail. Et puis lui, il avait le parchemin à double sens pour maintenir un lien avec Severus.
Harry ne le retrouvait que le soir dans la chambre, pour baiser à s'en faire mal et dormir l'un près de l'autre pendant quelques heures. Un rituel qui ne semblait pas déplaire à Lucius, ni le choquer, comme s'il éprouvait le même besoin de cette violence comme un exutoire.
Peu de mots échangés, peu de paroles, à peine quelques gestes tendres avant de s'endormir. Une façon presque désespérée de s'accrocher l'un à l'autre au moment de sombrer dans le sommeil. Comme une bouée de sauvetage.
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Charlie avait fini par venir s'installer au Manoir, lui aussi. Pour être plus proche de Matthieu, pour lui éviter les allers-retours à Poudlard. Pour partager un peu de temps avec eux et les soutenir tant bien que mal.
Lucius ne s'était pas offusqué de sa présence, malgré son désir de tranquillité. Il passait de toute façon tellement de temps au Ministère qu'il ne croisait quasiment personne en dehors du petit déjeuner.
Charlie était discret. Plein de bonnes intentions mais sans pouvoir s'empêcher de les surveiller du coin de l'œil. Parfois, il descendait dans le laboratoire pour voir Matthieu; lui dire quelques mots, simplement être présent... Esquisser une caresse, poser une main sur l'épaule, glisser un bras autour de la taille, sous le regard curieux de James et Lisbeth qui découvraient leurs anciens professeurs sous un autre jour. De temps en temps, une étreinte, quand il sentait l'anxiété de Matthieu trop présente.
Des gestes qui mettaient Harry mal à l'aise, qui lui poignardaient le cœur et qu'il prenait grand soin de ne pas voir. Quitte à tourner le dos à tout le monde, tête basse et les larmes aux yeux. Mais il ne pouvait pas les empêcher de vivre.
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Ce qui lui manquait là, c'était un câlin de Mark. Ses grands yeux bleus, ses boucles blondes si légères sous les doigts, et sa tendresse. Sa légèreté pour tout, même quand les choses étaient graves, ses rires qui pétillaient comme du champagne et sa joie de vivre. Sa façon de le toucher, tout le temps, si évidente, comme si ses gestes étaient un langage en eux-mêmes. Ses baisers chastes, assortis d'un sourire plein de complicité, ses « Chéri ! » lancés même en public, sa manière de passer sa main dans les cheveux de Harry, ou sur son visage. Une douceur réconfortante.
Mais Lucius avait décidé que Mark ne devait plus venir au Manoir pour l'instant. Il manquait, pourtant, entre ces murs.
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Ce fut l'attitude de Lisbeth qui alerta Harry et le tira de sa concentration. Un presque rien, une façon de se rapprocher de James et de poser sa tête contre son épaule, une fraction de seconde. Les épaules qui se relâchent et les yeux qui se ferment sur un soupir. La fatigue. Et pourtant Lisbeth était coriace en tout et pas du genre à se plaindre.
– Il est temps de faire une pause, dit Harry. Montez dans la véranda... je vais faire servir un thé et de quoi grignoter.
– Ce n'est pas de refus, approuva James en s'étirant.
– Et toi ? fit Matthieu avec un regard insistant.
– Je vais voir Severus.
Toute la réprobation du monde dans ces yeux-là. Et l'attitude, brusquement alerte, de James et Lisbeth...
– Alors je viens avec toi.
– Non. Crois-moi, tu n'as pas besoin de ça.
Pas besoin de voir ce carnage : le changement de Severus, sa faiblesse, sa torpeur, qui n'étaient réveillés que par sa colère et son mépris envers lui. Une situation humiliante pour chacun d'eux, dont Matthieu n'avait pas à être témoin.
Harry transplana dans les cuisines pour passer commande d'un goûter, puis auprès de son compagnon.
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Être au plus près de Severus lui faisait du bien; il aurait juste fallu qu'il se taise...
– Qu'est-ce que tu fichais encore ? Tu n'es pas passé depuis le lever du soleil ! Même pas pour le déjeuner !
Harry se laissa glisser dos à la porte jusqu'au sol. La poussière devait porter encore l'empreinte de ses fesses, vu le temps qu'il passait là.
– J'ignorais que ma compagnie te manquait, soupira-t-il.
– Elle ne me manque pas, je me débrouille très bien tout seul ! Je me demande juste ce qui peut t'accaparer autant !
– Tu le sais très bien.
– Futilité et perte de temps, je te l'ai déjà dit.
– Ça ne m'empêchera pas de continuer, répondit Harry en traçant du bout des doigts des dessins dans la poussière.
Deux ans plus tôt, Severus lui avait appris des rudiments au sujet des runes et des sortilèges qui leur étaient liés... Il en avait oublié la plupart, c'était dommage. Il existait peut-être des enchantements qui auraient pu aider Severus, mais il ne s'y connaissait pas assez. Et puis c'était sans doute trop tard.
– Si tu n'as rien de mieux à faire, répliqua sèchement Severus.
– Je n'ai rien de mieux à faire, murmura Harry.
Au moins, sa colère envers lui avait le mérite de réveiller son amant. Il se levait du canapé, bouillonnait derrière la porte, son cœur s'accélérait, tout comme sa respiration, il paraissait plus vivant quelques minutes. Assez pour déverser tout son fiel.
Le reste du temps, Harry savait bien que la transformation progressait à grands pas. Severus somnolait toute la journée, dans un état de torpeur dont ne le sortaient que ses visites. Son cœur battait à peine une quinzaine de fois par minute, ses gestes étaient lents, presque douloureux, son souffle rare. Il quittait rarement le canapé et ne mangeait quasiment plus. Seule la tombée de la nuit lui permettait de retrouver un semblant d'énergie, ce qui consistait juste à réussir à prendre une douche avant de rejoindre son lit.
Même le lien semblait plus faible. Il s'étiolait comme une fleur qui fane.
Cela faisait cinq jours. À ce stade, les autres personnes mordues étaient déjà mortes, ou en train de chercher à mordre.
Severus regagna péniblement son canapé. Harry resta quelques minutes de plus, profitant du silence et du calme revenu, puis il transplana dans le laboratoire encore désert.
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Harry aurait voulu l'éviter, mais avec la multiplication de leurs essais, les ingrédients diminuaient à vue d'œil. Il n'avait pas le choix et il perdrait moins de temps à y aller lui-même qu'à chercher les produits les moins pires sur le Chemin de Traverse.
Il s'approcha de Lisbeth qui surveillait le bouillonnement des chaudrons, concentrée sur la montée en température des potions.
– Un petit tour en forêt, ça te dit ?
– À titre professionnel ou bien de quoi rendre James jaloux ?
Un sourire apparut sur le visage de Harry. Elle jouait. Depuis dimanche qu'ils venaient tous les deux, elle en avait fait son sujet de plaisanterie favori, pour détendre l'atmosphère souvent pesante. Pourtant, que ce soit de lui, de Charlie ou de Lucius, James n'avait strictement aucune concurrence à craindre. Seul Matthieu avait parfois fréquenté des femmes, mais il était à présent casé et fidèle.
Mais elle était la seule femme entre les murs du Manoir, et rendre James jaloux semblait aussi facile qu'un jeu d'enfant.
– Professionnel, bien sûr, ricana Harry. Mais si on trouve un fourré accueillant quelque part...
Lisbeth sourit à son tour.
– Il fera chaud ? demanda-t-elle en le voyant retirer son pull et sa chemise.
– Aussi chaud que tu peux l'imaginer...
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La jungle était encore plus moite et étouffante que la dernière fois qu'elle était venue avec Harry . Un air collant et poisseux dans lequel Lisbeth avait l'impression de ne pas respirer, des vêtements pourtant légers qui lui collaient désagréablement au corps, ses cheveux, englués dans son cou, qu'elle aurait rêvé d'attacher, et des gouttes de sueur qui coulaient le long de ses reins et entre ses seins. Un enfer vert.
Harry marchait devant elle, un peu trop rapidement, lisant un sentier qu'elle aurait été incapable de voir. Entre deux regards au sol pour éviter les trous, les plantes et les racines, elle revenait systématiquement sur les cicatrices de son dos, se demandant quelle avait été l'histoire de chacune. Quelles douleurs cachaient-elles... ?
– Qu'est-ce qu'on cherche ?
– Les mêmes plantes que la dernière fois : un Arum Titan et des Nepenthes Ephippiata. Et ensuite, on ira au Mexique.
Deux transplanages coup sur coup à l'autre bout du monde... elle ne comprenait même pas comment il faisait. Et pourtant, elle avait bien surpris les regards inquiets de Matthieu, elle avait remarqué les repas manqués pour aller voir Severus qui se cachait on ne savait où, les portions chétives quand il mangeait parfois avec eux... même elle était capable de voir qu'il avait maigri.
De toute façon, Harry n'avait pas bonne mine. Des cernes comme des trous noirs, un regard hanté et fiévreux, une fatigue patente... Parfois une impatience qu'il maîtrisait mal et un sourire de façade qui trompait peut-être James et Matthieu, mais certainement pas elle.
Sans savoir précisément ce qui se tramait, elle pouvait prédire la catastrophe...
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Et la catastrophe surgit au décours d'un instant d'inattention. Harry se retourna pour lui parler et sans rien comprendre, elle le vit disparaître. Un cri étouffé, surpris, un bruit de poupée de chiffon qui tombe, des pierres qui roulent... Le temps de se précipiter, elle vit le corps de Harry ricocher contre la paroi du ravin. Puis inerte.
– Putain de merde ! Mais c'est pas vrai !
Une violente bouffée d'angoisse la fit frissonner. Puis les larmes lui montèrent aux yeux sans prévenir.
Qu'est-ce qu'elle allait faire ?! Un Accio ne marcherait pas; comme il le lui avait expliqué, sa magie fonctionnait mal ici, et de toute façon, il ne fallait sans doute pas le déplacer avant de savoir ce qu'il avait. Égoïstement, elle espéra de toutes ses forces qu'il ne soit pas mort, sinon elle allait se retrouver coincée ici, sans possibilité de revenir en Angleterre. Errer seule dans cette jungle, perdue et sans magie, à la merci de la première bête venue. Elle pensa à James, qui ne saurait rien de ce qui leur était arrivé, et à cette histoire dans laquelle elle s'était embarqué sans réfléchir. Elle vivait un cauchemar !
Il lui fallut quelques minutes avant de reprendre ses esprits et de remarquer que le ravin ne faisait que quelques mètres de profondeur. Un peu plus loin sur la droite, un éboulis semblait praticable pour descendre et il lui sembla apercevoir un mouvement là où se trouvait Harry.
Pleine d'espoir, elle le rejoignit rapidement, dérapant dans la descente, attentive à ne pas tomber malgré tout. Immobile sur un lit de cailloux, un bras replié pour protéger sa tête, une jambe écartée sur le côté comme un pantin désarticulé, Harry était inconscient. Le mouvement n'avait été qu'un faux espoir. Il respirait, pourtant, et ne semblait pas avoir de blessures évidentes, hormis bon nombre d'éraflures et de plaies superficielles sur les épaules.
– Putain, mais c'est pas vrai ! Réveille-toi, bon sang !
Elle ne connaissait même pas un pauvre sort de soin ou de diagnostic, elle s'en serait mis des claques !... Voilà ! Une bonne claque pour le réveiller !
– Tu me pardonneras, hein ? gémit-elle.
La gifle résonna longuement le long de la paroi de pierre tandis que les larmes embuaient de nouveau ses yeux. La tête de Harry ballotta de l'autre côté, puis s'immobilisa mollement, le front tâché de sang trop près de l'arête d'un rocher.
– Et merde ! Putain de merde ! Quand est-ce que ce cauchemar va s'arrêter ?!
Un feulement animal la fit sursauter. Elle écarquilla les yeux en direction des fourrés touffus et des arbres à quelques mètres d'eux. Sans rien distinguer.
– Ah non, hein ! C'est pas le moment pour ces conneries ! On est déjà assez dans la merde comme ça ! Casse-toi, saloperie ! Putain, casse-toi !
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Merlin ! Qu'il avait mal à la tête. Et au dos. Et à l'épaule.
Harry respira profondément et soupira avant d'ouvrir les yeux. Et de sourire. Lisbeth avait vraiment l'air furieuse ! La baguette dans une main, accroupie près de lui avec l'autre main sur sa cuisse, elle lui tournait à demi le dos. Tout autour d'eux, la magie crépitait follement. Il ne savait comment, elle avait réussi par un simple contact de la main à puiser de la magie en lui pour ériger un bouclier protecteur. Un geste instinctif, un réflexe de magie primaire sans doute, suscité par la peur.
Au bout de quelques instants, le grognement prit de la distance et l'animal sembla s'éloigner dans la forêt. Brusquement, Lisbeth se retourna, la main en l'air pour lui mettre une autre gifle que Harry intercepta d'une poigne ferme.
– C'est bon, je suis réveillé, ricana-t-il. Et je n'ai pas besoin d'une deuxième marque sur la figure !
Était-il possible d'être plus rouge que Lisbeth à cet instant précis ?! Harry gloussa à nouveau. Sa joue devait être rouge... mais celles de la jeune femme étaient d'une couleur bordeaux qui s'étendait jusque sur son cou.
– Pardon ! Je suis désolée ! Je ne voulais pas. Je...
– Ça va, sourit Harry en passant sur son front une main qui revint couverte de sang. Mais je ne te connaissais pas si vulgaire ! Aide-moi plutôt à m'asseoir...
Avec sa magie, il fit le tour des dégâts. Des douleurs par-ci par-là, des éraflures, une bonne égratignure au front... sans doute quelques hématomes demain... et une bonne frayeur pour Lisbeth. Rien de bien méchant. Et les traces disparaîtraient d'ici ce soir avec un peu d'onguent.
– Je suis resté inconscient longtemps ?
– Non. Quelques minutes, c'est tout...
Harry se passa une main dans les cheveux, fit jouer son épaule douloureuse et étira sa nuque.
– Bon. On a encore largement le temps de trouver ces ingrédients, alors. Allons-y...
– On devrait peut-être rentrer au Manoir...
– Hors de question ! J'ai besoin de ces ingrédients, insista Harry en se levant péniblement. Et je t'interdis de parler de cette histoire à Matthieu.
– Tu m'interdis ?! bondit-elle sans même faire attention au tutoiement.
– Oui, je t'interdis, répéta Harry en la fixant droit dans les yeux. Le serment inviolable couvrira aussi cet incident.
Ils s'affrontèrent du regard de longues secondes avant que Lisbeth ne finisse par baisser les yeux sur un nouveau juron.
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Ils mirent du temps – plus qu'il ne l'aurait voulu – mais ils trouvèrent tous leurs ingrédients sans autre péripétie.
Harry déposa Lisbeth dans le Hall d'Entrée du Manoir et la laissa rejoindre le laboratoire seule. L'urgence pour lui était de rejoindre Severus qui avait dû ressentir sa distance soudaine dans le lien. Sans doute avait-il même une sévère migraine à cause de son départ.
Près de la porte du pavillon chinois, l'empreinte de ses fesses était visible sur le sol. Il n'était pourtant pas beaucoup venu aujourd'hui. Pas assez, certainement.
Harry déploya sa magie et la laissa envahir l'espace, passer sous la porte, se répandre dans la pièce et s'immiscer doucement dans le corps de Severus. Il dormait. Allongé sur le canapé, il dormait sans dormir vraiment, dans un état de torpeur que sa magie ne réveilla même pas. Sans migraine, ce qui était plutôt positif pour Severus. Pas pour eux, parce que cela signifiait aussi que leur lien n'était plus assez puissant pour souffrir de l'éloignement. Qu'il soit là ou pas, proche ou lointain, ne changeait plus rien pour Severus. Plus de migraine, plus de difficulté à supporter le silence dans le lien... et pourtant, Harry n'était pas sûr que ce soit une bonne nouvelle. Comme si leur union n'existait plus.
Pour lui, le plus effrayant dans l'état de Severus restait ce cœur qui battait si lentement que cela paraissait presque improbable. Encore plus lentement que ce matin.
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Avant de retourner au laboratoire, Harry monta prendre une douche rapide pour enlever les traces de sang et changer de vêtements. Un peu d'onguent sur les égratignures les plus visibles et il était comme neuf ! Les contusions et les douleurs, elles, ne se voyaient pas.
Il les sentit pourtant violemment le soir-même, quand Lucius le baisa de sa propre initiative, comme un rituel bien établi. L'aristocrate maintenait d'une poigne ferme son bras gauche replié dans son dos. La position était tenable, jusqu'à ce que Lucius ne s'appuie un peu trop pesamment sur son bras. La douleur remonta brusquement dans son épaule, lui arrachant un cri que son amant fit taire d'une main sur sa bouche.
Ce soir-là, Harry fut incapable d'atteindre l'orgasme, mais Lucius, tout à son plaisir, ne s'aperçut de rien.
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« Ce matin, je me suis enfin résolu à faire quelque chose qui, je suis sûr, te réjouirait.
M'achever ? -_-
Certainement pas. Mais j'ai viré mon secrétaire avec pertes et fracas ! ^^
Qu'est-ce qu'il avait encore fait ?
Comme d'habitude : il avait mis son nez dans certains dossiers qui ne le concernaient pas, désobéi à mes ordres directs, « oublié » de me transmettre certains messages... Avec des collaborateurs comme ça, je te jure qu'on n'a pas besoin d'ennemis !
Mais tu vas t'en sortir sans secrétaire ?
J'ai d'autres collaborateurs plus fiables, des conseillers et des directeurs de bureau à foison, et en attendant de trouver quelqu'un d'autre, j'ai demandé à Mark de tenir le secrétariat.
Il va se faire bouffer tout cru dans ce nid de requins !
Mark a navigué dans bon nombre de sommets européens et mondiaux. Ce ne sont pas quelques sous-fifres du Ministère qui vont lui faire peur ! ^^
Je ne suis pas sûr que cette proximité entre vous me rassure...
^^ Tu resteras le seul et l'unique Mr Rogue-Malfoy, tu le sais bien... »
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– Qu'est-ce qui s'est passé hier ?!
Les poings serrés campés sur ses hanches, le regard aussi sombre qu'il était possible pour des yeux bleus, Matthieu l'attendait de pied ferme dans le laboratoire.
– De quoi tu parles ? soupira Harry.
Il savait bien, pourtant, de quoi parlait Matthieu. Rien qu'à voir le regard fier et entêté de Lisbeth, un peu plus loin derrière son professeur, il avait deviné quel était le sujet. Il temporisait, simplement par principe et pour ne pas lui faire le plaisir de céder tout de suite.
– Tu es tombé de plus de quatre mètres, et tu es même resté inconscient plusieurs minutes ! Pourquoi tu ne m'as rien dit ?!
– J'ignorais que je devais te tenir informé de mes moindres faits et gestes !
– Arrête tes conneries ! aboya Matthieu en faisant un pas vers lui, le doigt pointé en avant. Tu es crevé, tu bosses comme un âne, tu ne manges rien, et je suis sûr que tu ne dors pas ! Ne me prends pas pour un idiot ! Dès que tu as cinq minutes de libre, tu vas voir Severus et tu reviens plus démoralisé que jamais. Tu es en train de te foutre en l'air ! Ça va mal finir, toute cette histoire, alors tu vas me faire le plaisir de retourner te coucher ou au moins te reposer !
Harry sentit une rage sourde monter en lui, en même temps qu'une douleur insidieuse. Effectivement, s'ils ne trouvaient pas une solution, cette histoire allait mal finir, mais pas pour lui ! Il avait bien assez à gérer pour se fâcher avec un ami, mais si Matthieu ne lui laissait pas le choix...
– Écoute-moi bien, fit-il froidement. Je t'estime assez pour admettre le bien-fondé de ce que tu viens de dire. Mais je n'en tiendrai aucun compte, et je ne veux plus entendre un seul mot sur le sujet. Je suis chez moi et je fais ce que je veux de ma vie. Si quelque chose ne te convient pas, tu es libre de partir et je ne te retiens pas. Maintenant, laisse-moi passer, j'ai du travail.
Matthieu était blême, conscient d'une menace sous-jacente qui n'était pas anodine. Et surtout que Harry n'hésiterait pas à appliquer. Une épée de Damoclès au-dessus de leur amitié, menaçante et décisive.
– Quant à toi, ajouta sèchement Harry à l'attention de Lisbeth, je n'apprécie pas que l'on trahisse ma confiance. Tu me déçois.
Elle aussi fut brusquement très pâle avant que le rouge ne lui monte de nouveau aux joues.
– Être prisonnière d'un serment n'implique aucune espèce de confiance ! répliqua-t-elle vivement. Et si vous vouliez vraiment que je me taise, il fallait mieux choisir vos mots ! Vous m'avez interdit de révéler quoi que ce soit à Matthieu, pas à James !
Même si cela ne changeait rien, il devait au moins lui reconnaître une certaine pertinence.
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– Qu'est-ce que tu as à l'épaule ?! aboya Severus derrière la porte.
– Rien.
– Ne me mens pas ! Je sais très bien qu'il y a quelque chose ! Avec le lien, tu ne peux rien me cacher !
– Tu ne sais rien, soupira Harry en tournant la tête vers le lac. Et tu ne sens plus rien dans le lien. Tu m'as juste entendu grogner de douleur quand je me suis cogné contre la porte.
– Tu mens ! Tu as toujours été un menteur, tu nous as toujours caché des choses ! Ta fille, que tu as fait derrière notre dos, comme un voleur ! Ce qui s'était passé pendant ta captivité, la torture, les viols... Tu nous as même caché ton retour ! Ça se trouve, tu nous as encore menti et tu étais consentant ! Peut-être que Vladimir a réussi à t'amadouer et que tu nous l'as toujours caché ! Peut-être même que tu as aimé ça !...
Harry se mordit les lèvres pour ne pas répliquer ni gémir. Les coudes posés sur ses jambes repliées, il se prit la tête entre les mains avec la furieuse envie de se boucher les oreilles. Les paroles de Severus étaient écœurantes et dégueulasses. Sordides.
Là-bas, l'image du lac miroitait, légèrement trouble comme s'il pleuvait, mais l'humidité était davantage dans ses yeux que dans le ciel. Le visage caché dans ses mains, il tenta de respirer pour se reprendre. Tout ça ne devait pas l'atteindre. Il allait partir, il avait mieux à faire dans son laboratoire, mais il avait encore besoin de quelques minutes près de Severus.
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– Excuse-moi de te déranger comme ça.
– Tu ne me déranges pas, fit Alicia en fronçant les sourcils. Entre. Qu'est-ce qui ne va pas ? Tu as une sale tête !
Sa diplomatie habituelle le fit sourire. Certaines choses ne changeraient heureusement jamais.
– J'ai besoin de prendre un peu le large, admit Harry. Et d'un grand verre !
– Whisky, ça te va ? Va t'installer.
Tandis qu'elle s'éloignait vers la cuisine, il déposa sa veste sur une patère et s'avança vers le salon. Même sans la présence d'Alicia, même sans un grand verre, la simple vue plongeante de sa baie vitrée sur la nuit londonienne aurait suffi à lui faire du bien. Une vision à couper le souffle qui l'émouvait particulièrement ce soir, au point de lui mettre les larmes aux yeux. Il aurait pu passer toutes les nuits de sa vie à regarder ce panorama sombre et scintillant.
– Tiens, dit-elle en lui tendant un verre digne de ce nom. Raconte...
– Il n'y a rien à raconter... Blaise n'est pas là ?
– Il devrait rentrer un peu plus tard. Il avait un vernissage.
Rentrer, pas arriver ou venir. Comme on va quelque part et on rentre chez soi... Dans ses souvenirs, Harry vit l'écho du sourire de Lucius le jour où il avait dit pour la première fois à la maison en parlant du Manoir... Une douceur sucrée d'autrefois.
Alicia avança son verre et ils trinquèrent en silence. Un silence dont il lui savait infiniment gré.
Il lui fallut près de deux verres avant de lâcher la phrase fatidique « Si je ne trouve pas une solution, Severus va mourir ». Et ce fut à peu près tout ce qu'il put dire ce soir-là, avant de retourner au Manoir.
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– Qu'est-ce tu fais ? s'étonna Lucius en le voyant se relever.
– Je descends au labo. Les potions sont sur une phase délicate, il faut les surveiller en permanence. J'ai dit à Matthieu que je prenais le quart de nuit.
Vingt-trois heures – cinq heures du matin... Matthieu ne lui en voudrait pas pour cinq minutes de retard.
– Harry...
Ils venaient de baiser, comme chaque soir. Il avait mal au dos et à l'épaule, le cul en compote et sans doute la trace des doigts de Lucius imprimée sur ses hanches. Mais l'esprit un peu plus calme.
– Draco et Luna se font du souci pour toi...
Il haussa les épaules, enfila son pantalon sans mettre de sous-vêtement, un pull à même la peau, une main dans les cheveux pour se recoiffer. Il devait sentir le sexe... Matthieu ne s'en offusquerait pas.
– Et moi aussi...
– Je descends. Bonne nuit.
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L'ambiance était pesante dans le laboratoire, le silence lourd et étouffant. Personne ne parlait, seul le bouillonnement des chaudrons et le bruit des couteaux et des louches se faisaient entendre.
Les yeux cernés de Matthieu mangeaient son visage, tout autant que sa barbe de trois jours. Harry ne l'avait jamais vu aussi... à cran. Aussi bien physiquement que nerveusement. Lui aussi devait avoir une sale tête, comme le lui avait dit Alicia hier soir. Encore pire qu'hier sans doute. Quand Matthieu était venu le relayer au labo à cinq heures du matin, il avait été dormir deux heures sur une chaise longue près du pavillon chinois. Pas assez pour tenir sans une potion énergisante, dont les effets ne duraient jamais bien longtemps. Il fallait juste tenir. D'une façon ou d'une autre, tout ça serait derrière lui dans quelques jours.
Un cri de douleur résonna dans le silence du labo. Un juron. Lisbeth s'était coupée. Puis elle éclata en sanglots. Aussi épuisée nerveusement qu'eux trois.
James s'était approché pour la prendre dans ses bras, envelopper son doigt dans un linge, l'entourer de réconfort. Harry la prit par le bras et l'entraîna hors du laboratoire. La cuisine ferait aussi bien l'affaire.
D'un geste autoritaire, il la fit asseoir sur un tabouret au milieu des tables et des fourneaux désertés. Encore une fois, l'impression que toute vie s'était arrêtée dans ce Manoir le saisit de plein fouet. Hormis dans le laboratoire, il ne croisait plus personne entre ces murs, pas même un elfe.
Lisbeth le laissa examiner sa main sans résister. La coupure était superficielle, rien de bien méchant, mais avec la fatigue... Un peu de magie, un peu d'onguent, et tout était terminé. Mais elle avait sans doute besoin d'autre chose. De paroles. Ce fut elle pourtant qui commença :
– Je suis désolée, pour hier... Je ne voulais pas que vous vous fâchiez avec Matthieu, mais... J'ai eu peur, j'étais inquiète, je voulais qu'il sache...
Harry se leva, partit chercher un verre qu'il remplit d'eau et le tendit à Lisbeth; pour lui, il attrapa un fruit dans une corbeille.
– Ne sois pas désolée. Tu as eu raison de le faire. Et en n'importe quelle autre circonstance, j'aurais écouté Matthieu. Je t'aurais même écouté là-bas, et on serait rentrés au Manoir, quitte à y aller une autre fois, reposés et plus en forme.
Il jeta le noyau dans une poubelle et tourna le dos à Lisbeth pour se laver les mains dans le vaste évier des cuisines. S'y appuyer.
– Seulement, dans la situation actuelle, ce n'est pas possible. Tu as très bien compris ce qui se passe... C'est une question de jours, d'heures même... Je ne peux pas me permettre de m'arrêter, de dormir huit heures ou de prendre quelques jours de repos. C'est juste impossible. Quoi que ça me coûte, je dois continuer. Mais encore une fois, vous ne vous êtes engagés à rien, avec James. Si vous voulez partir, n'importe quand, vous êtes libres de le faire. Prenez l'après-midi pour vous, allez vous détendre, faire une sieste, vous promener... Vous avez besoin de souffler un peu.
– Si je comprends bien, d'une façon ou d'une autre, on pourra souffler dans quelques jours...
– Malheureusement.
– Alors on continue. Comme disait mon père, on se reposera quand on sera mort !
Avec un rire aigre, Harry se redressa et s'essuya les mains.
– Tu ne crois pas si bien dire, murmura-t-il. Merci, Lisbeth. Et... j'ai menti hier : tu ne m'as jamais déçu.
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Ils n'étaient pas loin pourtant. Harry le savait, il le sentait, et ce sentiment de toucher quelque chose du doigt sans y parvenir tout à fait le rendait fou. C'était un détail sans doute infime : un dosage d'ingrédient, une façon de le préparer, une température trop haute ou trop basse qui bloquait le processus. Ils avaient la solution à portée de main, au bout des doigts, mais ils n'arrivaient pas à mettre la pièce du puzzle dans le bon sens. Il espérait un déclic, une intuition, quelque chose, mais entre la fatigue et l'obsession du temps qui passait, entre le manque de Severus et le lien qui mourrait peu à peu, il n'arrivait plus à rien.
Son incapacité à élaborer cette potion allait tuer Severus.
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– Donne-moi toutes les façons que tu connais de préparer l'aubépine...
– Tu testes mes capacités ? Tu veux voir si je ne suis pas encore devenu fou ?
Cette manière de ricaner en permanence allait le rendre fou, lui.
– Je cherche le détail qui ne fonctionne pas dans ma potion.
– Ce n'est pas seulement un détail ! Rien ne fonctionnera. Je vais devenir un vampire, que tu le veuilles ou non. Je suis déjà en grande partie un vampire. Tu ferais mieux de chercher un moyen de me tuer avant que je ne devienne complètement fou ou hors de contrôle !
Harry secoua la tête et s'accroupit devant la porte, les pieds bien à plat et les reins appuyés contre les gravures du bois.
– Que ce soit l'un ou l'autre, je vais mourir de toute façon. Je ne sortirai jamais d'ici... alors je finirai par mourir de faim, ou bien il faudra me tuer.
Le détachement de Severus était horrible à entendre. Comme s'il avait baissé les bras... Comme si cela n'avait pas d'importance. Comme s'il était résigné.
– Tu t'en rends bien compte, tout de même, que je vais mourir ? ricana-t-il. Remarque... tu en es sûrement soulagé ! Plus besoin de faire attention à mes humeurs, plus besoin de faire attention à tes déplacements, à tes sorties, plus de risques que je veuille t'empêcher de faire ce que tu veux, ou que je veuille t'imposer ma volonté... Tu vas enfin être débarrassé de moi et retrouver ta sacro-sainte liberté !
– Tais-toi, gémit Harry. S'il-te-plaît, tais-toi...
– Tu te rends compte ? Enfin, tu n'auras plus l'impression d'être prisonnier de notre union ! Ni que je te viole à chaque fois que nous sommes en conflit !
Severus prenait un malin plaisir à salir tout ce qui les unissait auparavant, jusqu'à ces accouplements qui leur apportaient tant de sérénité et dont Harry aurait eu désespéramment besoin aujourd'hui. La violence du sexe avec Lucius n'avait rien à voir avec ce qu'ils avaient connu ensemble. Cela soulageait vaguement sa nervosité et sa tension, mais ni son cœur et ni son âme.
Il ferma les yeux sans plus rien entendre des paroles de haine et de mépris de son compagnon, le cœur déchiré en d'innombrables morceaux que Severus s'échinait à piétiner, encore et encore.
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Harry sortit de la douche en grelottant de froid. Il avait espéré que cela lui mettrait un coup de fouet, que cela lui donnerait un regain d'énergie, mais ça n'avait servi qu'à le frigorifier un peu plus.
Tout en s'essuyant rapidement, il s'observa dans le miroir. Les joues creuses, les yeux cernés, le teint terne, il avait la même mauvaise mine que Matthieu ce matin. Mais nu, il voyait aussi d'autres signes moins évidents : les clavicules saillantes, les côtes plus apparentes qu'à l'ordinaire, certains muscles qui semblaient avoir fondus... Les entrelacs sombres sur son torse qui pâlissaient.
La marque de leur union qui disparaissait peu à peu.
Harry sortit de la salle de bains pour aller s'habiller. Il avait une visite à faire.
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« Harry ne va pas bien et c'est à cause de moi.
Personne ne va bien en ce moment... et surtout pas toi.
Certes.
Ce n'est guère encourageant...
Je ne fais pas de miracle, et Harry non plus. Chacun va aussi bien qu'il le peut, compte tenu des circonstances. Ce qui n'est pas brillant, je te le concède.
Il existe une façon d'en finir rapidement et tu la connais aussi bien que moi.
Pas tant qu'il existe un espoir !
Excuse-moi. Je suis débordé et je viens de hausser le ton avec Mark qui veut absolument aller voir Harry.
Laisse-le faire. Harry en a sans doute besoin avec ce que je lui fais vivre.
Harry se débrouillera très bien tout seul. Je ne veux personne au Manoir et il a déjà fait venir Matthieu et Charlie ! »
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– Harry ? C'est toi ?!
– Bonsoir, Molly... Je ne voulais pas vous déranger, mais j'imagine qu'il y a des sortilèges d'alerte ou ce genre de choses.
Il lui adressa un sourire pénible qui devait davantage ressembler à un rictus de douleur. Elle n'avait pas changé. Physiquement, elle avait vieilli et elle paraissait plus sèche, plus ratatinée qu'autrefois, mais la perspicacité de ses yeux bleus était la même et en un regard, elle fouillait déjà au fond de son âme.
– Il y a des sortilèges, oui. Quand on est une vieille femme comme moi, qui vit seule, on a peur.
– Vous n'êtes pas vieille, sourit-il un peu plus sincèrement cette fois. Vous avez à peine quatre ans de plus que Lucius. Et vous savez parfaitement bien vous défendre !
Le compliment la fit sourire à son tour.
– Qu'est-ce que tu fais là ?
– Je...
Harry baissa les yeux. À leurs pieds, couvertes de fleurs, s'étalaient trois tombes marquées par les années et les intempéries. Arthur Weasley 1950-1998. Quarante-huit ans... Severus avait cinq ans de plus, mais ce n'était toujours pas un âge pour mourir.
– Je voulais vous parler... Je voulais savoir... ce que ça fait de survivre. Je veux dire... j'ai déjà perdu un enfant, mais... comment on survit à la mort de son mari ?
Il leva la tête vers son visage épouvanté, ses yeux ronds, sa bouche ouverte à demi cachée par sa main. Et cela le laissait parfaitement insensible.
– Qui est malade ? Lucius ou Severus ?
– Qu'est-ce que ça change ? fit-il en haussant les épaules. Vous ne portez ni l'un ni l'autre dans votre cœur... Mais c'est Severus.
– Il est le beau-père de Charlie ! Le père adoptif de mon gendre !
Harry pencha la tête de côté en réfléchissant. C'était vrai, et c'était un point de vue qu'il n'avait pas envisagé. Pas que ça change quoi que ce soit, ceci dit.
Elle l'observa un long moment en silence. Retenant visiblement une foule de questions pour songer à ce qu'il avait dit.
– C'est le mot. Survivre. J'ai continué à lui parler, à mettre son couvert à table parfois, par habitude, à le chercher dans le lit, à croire l'entendre s'essuyer les pieds sur le paillasson avant de rentrer dans la maison, à regarder l'horloge pour savoir s'il était encore au bureau ou sur le chemin du retour... Avec le temps, les habitudes s'estompent. Pas la douleur. Mais c'est comme si les couleurs de la vie s'estompaient en même temps. Un voile terne, gris et sale qui se pose partout. Plus de relief, plus d'odeur, plus de saveur...
Harry pâlit brusquement. Il avait déjà entendu ces mots dans la bouche de quelqu'un d'autre. Parlant d'un deuil, là aussi.
Mihai...
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Encore une fois, ils n'étaient que deux ce soir dans la Salle à Manger. Lucius n'était toujours pas rentré du Ministère, et Harry était on ne savait où, sans doute auprès de Severus...
Charlie regarda Matthieu et soupira longuement. Ces repas en tête à tête lui tapaient sur le système. Ce n'était pas la compagnie de Matthieu qui lui pesait, mais on pouvait difficilement faire plus glauque que de manger à la table de trois absents. Si ça ne tenait qu'à lui, ils se seraient fait un plateau repas pour dîner dans la véranda ou devant un film, mais Matthieu tenait à manger ici, au cas où Lucius ou Harry reviendraient. Ce qui n'arrivait pas.
Le repas expédié, Matthieu descendit au laboratoire cinq minutes pour surveiller les potions en cours, tandis que Charlie se dirigeait vers la véranda. Il avait demandé qu'on y serve un dernier verre, il aimait bien cette pièce, sa chaleur et surtout les couchers de soleil somptueux qu'on pouvait y admirer. Leurs appartements de Poudlard étaient accueillants mais peut-être un peu sombres...
Le bruit des billes qui s'entrechoquaient attira son oreille et il ouvrit la porte de la Salle de Billard tout doucement. Harry était là, dans la pénombre, debout, en train de mettre de la craie à l'extrémité de sa queue de billard.
– Harry...
– Charlie.
– Tu n'es pas venu dîner...
– J'ai avalé un truc dans la cuisine en rentrant de... En rentrant.
Un mensonge de plus, de toute évidence.
Harry se pencha sur la table et frappa rapidement la bille blanche, empochant une rouge à l'autre bout du billard.
– Tu préfères jouer...
– Ça me vide la tête. Et ça me permet de réfléchir à ces fichues potions.
Charlie s'approcha, à quelques pas de Harry qui restait fermé et distant.
– Harry, il faut qu'on parle...
– Je n'ai rien à dire, fit-il en empochant la bille noire, avant de faire le tour de la table pour la récupérer et la remettre sur sa mouche.
– Matthieu est inquiet pour toi. Il m'a raconté ce qui s'est passé avec Lisbeth... Ça ne peut pas durer comme ça, tu es en train de faire n'importe quoi. Tu ne vas pas tenir à ce rythme... Tu as besoin de prendre un peu de repos et un peu de recul. Et un peu de temps avec Severus aussi, sans doute...
– Je n'ai pas besoin de repos, j'ai besoin d'une solution. Et je vois bien assez Severus pour ce qu'il fait du temps qu'on passe ensemble.
Charlie fronça les sourcils sans comprendre ce que Harry sous-entendait.
– Tu as besoin d'en parler avec quelqu'un... Tu ne peux pas vivre tout ça en étouffant tes sentiments et tes réactions, sans rien partager avec personne. On est là. Je suis là... Ou bien pourquoi tu n'irais pas voir Mihai en Roumanie ? Il est sans doute celui qui te comprendrait le mieux... Peut-être même a-t-il des conseils ou des réponses à te proposer... Il...
Le changement de couleur de Harry le fit taire. Un teint trop pâle oscillant vers le verdâtre. Un regard coupable et effrayé. Un mouvement de retrait.
– Je ne peux pas aller voir Mihai, murmura-t-il.
– Pourquoi ?! Il possède des siècles de connaissances sur les vampires et leurs processus de transformation... Il y a peut-être des clefs auxquelles nous ne pensons même pas.
– Tu sais très bien ce qui s'est passé avec Mihai, se défendit Harry en reposant sa queue de billard. Nous avons eu une... attirance. Je ne peux pas aller le voir. C'est hors de question !
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oooooo
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« Tu dois empêcher Harry de venir me voir. Je lui fais du mal.
Harry est plus solide que tu ne le crois...
Tu ne comprends pas ce qui se passe. Ses visites ne servent à rien d'autre qu'à l'enfoncer peu à peu.
Personne ne pourra empêcher Harry de faire ce qu'il veut. »
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« Promets-moi de prendre soin de lui après...
On n'en est pas là.
On en est presque là. Promets-moi.
Je te le promets. Je prendrai soin de lui comme j'ai pris soin de toi toutes ces années. »
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Severus soupira et se leva lentement pour aller se poster devant la baie vitrée. Lucius ne comprenait pas la situation avec Harry. Il ne réalisait pas; ou bien c'était une manière de se protéger lui aussi... Ne pas voir la réalité en face.
À quelques pas de lui, le lac était plongé dans la pénombre, mais dans le ciel, les dernières lueurs du crépuscule flamboyaient encore. Dans quelques minutes, tout aurait disparu et il ferait nuit noire. L'heure où il retrouvait un regain d'énergie. Infime et dérisoire, mais appréciable.
Harry n'était pas venu depuis des heures et sa présence commençait à lui manquer. Au début, il venait plus souvent, mais au fil des jours... au fil de ses rejets successifs. Severus ne pouvait pas lui en vouloir. Harry viendrait sans doute en fin de nuit, dormir une heure ou deux sur le transat devant la baie vitrée. Juste être près de lui tandis qu'il somnolerait encore, épuisé par la transformation et le ralentissement constant de son organisme. Et s'échapper peu avant son « réveil » pour éviter l'ironie et les sarcasmes.
Severus savait bien qu'il faisait du mal à Harry, qu'il leur faisait du mal à tous les deux, mais il ne pouvait pas s'en empêcher. Dès que son amant arrivait, sa colère se réveillait. Une colère viscérale, irraisonnée, contre l'injustice, contre la séparation qui s'imposait à eux, contre la frustration de le savoir là et de ne pas pouvoir l'approcher. Une colère froide et violente contre ce qui leur arrivait et la fin inéluctable qui s'approchait.
Tout ça se retournait contre Harry. Severus ressentait un besoin incontrôlable de lui faire du mal, de se montrer cruel, de pointer du doigt l'inutilité de ses recherches, de ses espoirs. Le besoin d'insister sur sa mort prochaine et de remuer le couteau dans la plaie. Une envie mesquine de le rabrouer et de le rabaisser, comme lorsqu'il n'était encore qu'un adolescent, aussi injuste aujourd'hui que ça l'était hier... Tout détruire pour que Harry n'ait rien à regretter.
Et pourtant, Severus appréciait qu'il vienne et qu'il se tienne là, juste près de lui. Il aimait voir les volutes vertes danser et onduler dans le salon du pavillon chinois, il aimait sentir la magie de Harry vivre dans son corps, le parcourir et le ranimer, il aimait par-dessus tout ressentir sa présence toute proche dans le lien – ou ce qu'il en restait.
Comme le reste : les sentiments ou l'attachement, il se rendait bien compte que le lien s'étiolait au fur et à mesure de sa transformation. Sa nature vampire l'emportait lentement sur leur union, sur lui, sur son corps...
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Au fil des jours, Severus se sentait de plus en plus faible, fatigué, ralenti comme si le moindre geste exigeait de lui un effort surhumain. Il avait tendance à dormir davantage le jour que la nuit. La torpeur qui l'habitait ne lui laissait un peu de répit qu'au crépuscule...
En revanche, il avait bien conscience que ses sens étaient décuplés : même dans l'obscurité, il voyait sans peine les rives de l'autre côté du lac; il parvenait à sentir les odeurs des différents ingrédients de potions avec lesquels Harry avait travaillé, les effluves différentes de son parfum ou de son gel douche, ou même le parfum de Matthieu s'ils avaient travaillé longtemps côte à côte; et surtout, il percevait les sons avec une acuité nouvelle, parfois déroutante, les bruits des animaux dans les bois alentours, le souffle du vent et même les battements de cœur de Harry.
Ces transformations-là ne le dérangeaient pas. Il était davantage effrayé par sa faiblesse... Par ces canines tranchantes qu'il pouvait faire apparaître à loisirs... Par sa découverte le matin même qu'il ne possédait plus de reflet lorsqu'il se regardait dans un miroir.
Pour mesurer la progression de sa transformation, il s'était servi quelques temps du sortilège qui l'empêchait de sortir du pavillon chinois. La première brûlure de sa main sur le bouclier d'argent avait mis près d'une journée avant de guérir. Le lendemain, il avait fallu une dizaine d'heures, puis six, puis moins... Aujourd'hui, quand sa peau crépitait au contact de la fenêtre, il ne fallait plus qu'une poignée de minutes pour qu'elle soit à nouveau intacte.
Malgré cela, il était glacé. Une sensation de froid permanente, rampante, qui le paralysait lentement. Et à côté de lui se trouvait la vie et la chaleur. Harry. Survenait alors le sentiment qu'il lui fallait plonger à l'intérieur de ce corps pour se réchauffer. Y plonger ses dents ou son sexe pour le faire sien. Ses dents plutôt, pour calmer cette faim nouvelle...
Elle était apparue depuis un jour ou deux peut-être, lentement, insidieuse... Au début, Severus avait mis cette sensation étrange sur le compte de sa transformation. Un vague malaise au niveau du ventre, une difficulté à digérer un repas normal, une pesanteur étonnante. Qui devenait un creux désagréable tandis que la nourriture ordinaire ne passait plus. Qui devenait un gouffre vertigineux, abyssal. Qui devenait un besoin vital. La faim... la faim d'un sang frais qui pulserait encore sur sa langue. Rouge grenat, soyeux et sensuel. Du sang...
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Severus ferma les yeux et soupira. Il savait que c'était la dernière étape. La faim avait fait son apparition, bientôt son cœur allait s'arrêter : il serait un vampire à part entière. Il se donnait quelques heures encore – il espérait les avoir – pour mettre les choses en ordre.
Ses dernières lettres patientaient sur le bureau derrière lui. Il lui restait à les relire et les signer. Les derniers opus d'une mini-correspondance de quelques jours avec Draco et Matthieu. Des mots banals au début, timides, hésitants de part et d'autre, d'ailleurs. Pour finir sur des paroles étonnantes par leur ampleur et leur sincérité. L'écrit lui était peut-être plus facile qu'une confrontation orale, il en faisait l'amère expérience avec Harry...
Il était le seul qui avait bravé son interdiction et qui venait le voir en personne. Quelque part, Severus lui était infiniment reconnaissant de sa présence, même épisodique, qui interrompait son abominable solitude... mais Harry faisait les frais de sa colère. Injustement, il prenait de vive voix toutes les récriminations que Severus taisait dans ses lettres, et toute sa rage devant l'injustice de la situation. Harry souffrait pour tout le monde.
Il était peut-être le seul à pouvoir le comprendre, aussi. Le seul qui avait eu affaire avec Vladimir. Le seul qui comprenait la peur, l'angoisse, l'humiliation et la honte. Même s'ils n'en parleraient jamais.
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Aux autres, Severus ne tenait que des paroles calmes et posées. Sincères dans ses propos, mais loin de dévoiler la profondeur de ses craintes. Il avait assuré Draco de toute son estime devant l'homme qu'il était devenu, aussi bien en tant que Malfoy que professionnellement, ou en tant que père. De son attachement à sa famille, de la tendresse que Severus éprouvait envers Daphnée ou ceux qu'il considérait comme ses petits-enfants, bien qu'il n'y ait aucun lien de sang entre eux. Il priait aussi Draco de veiller sur son père, car il était le plus à même de percer à jour le silence et la pudeur d'un Malfoy... Discrètement, et avec toute la délicatesse dont il était capable, car Lucius ne se laisserait certainement pas faire.
À Matthieu, il avait avoué, plus sincèrement que jamais, son affection et sa fierté : une fierté absolue devant sa réussite brillante en tant que professeur et potionniste, mais aussi devant ses qualités humaines. La gentillesse, l'empathie, une bienveillance complètement désintéressée... Matthieu avait réussi partout où lui-même avait échoué.
Il avouait ses regrets, aussi, d'avoir passé tant d'années sans parvenir à exprimer son attachement, sans arriver à l'encourager et le soutenir comme Matthieu en aurait eu besoin, ou l'aurait juste souhaité. Des années gâchées par une distance inutile, par des reproches infondés, par un refus ridicule de le faire vraiment entrer dans sa vie au Manoir... Que de temps perdu.
Il lui souhaitait surtout une longue vie pleine de bonheur, à présent qu'il avait trouvé Charlie. « Charlie est un homme droit et solide, sur lequel tu pourras toujours t'appuyer. Malgré ses hésitations et sa difficulté à s'engager, il ne te trahira jamais. » Severus sourit en songeant qu'il avait rarement dit autant de bien de quelqu'un, mais ses mots étaient choisis et pensés. Même s'il n'en avait jamais rien dit, il appréciait Charlie, et au fil du temps, il était certain qu'il formerait avec Matthieu un couple très équilibré.
Dans sa lettre, Severus ne formulait qu'une seule requête après sa disparition : que Matthieu veille sur Harry du coin de l'œil... « Toi, tu auras Charlie pour t'épauler. Harry sera seul... Je sais comment Lucius traverse un deuil. Je l'ai vu réagir après la mort de Narcissa. Il se fait un point d'honneur à ne strictement rien montrer. Il va être d'une dureté effroyable... »
Quelques mots dérisoires pour essayer de les préparer à l'après et les encourager à poursuivre leur chemin, aussi doucement que possible.
Il avait écrit une courte lettre à Sebastiaan également, pour s'excuser de son absence à venir : « Je tire ma révérence pour des raisons surprenantes et pas tout à fait volontaires, que je te laisse deviner. Si jamais ta soif de curiosité n'est pas assouvie d'ici là, Harry devrait être en mesure de répondre à tes questions dans quelques semaines. J'espère que tu regretteras ma compagnie mielleuse et agréable lors des prochains dîners mondains, et nos échanges si retors et sournois. Que l'oisiveté te soit confortable encore de nombreuses années... »
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À Lucius, il avait écrit un long message que Clay ne lui remettrait qu'après sa disparition. Une confession, un serment, un adieu... il ne savait pas bien ce que c'était. Des mots, jetés en vrac sur un parchemin, que Severus n'aurait jamais su dire de vive voix. Même à son mari.
Le seul à qui il n'arrivait pas plus à écrire qu'à parler était Harry. Et d'heure en heure, il se torturait de cette incapacité à rompre le silence.
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– Qu'est-ce que tu fais là ?! Fiche le camp d'ici !
Harry sursauta et se recroquevilla instinctivement. Il n'aurait pas voulu que Severus voie ce réflexe, mais c'était trop tard. La surprise, la peur, la douleur aiguë devant l'agressivité de son amant...
Couché en chien de fusil sur le transat, les genoux repliés jusque sur son torse, les poings serrés devant ses yeux comme un enfant qui cherche à se cacher... il était ridicule, sans doute. Pitoyable. Et incroyablement fatigué.
À la lumière quand il entrouvrit les paupières, aux bruits de la nature, il devina que l'aube pointait à peine. Il avait passé la nuit dans le laboratoire, il avait dû dormir moins d'une heure... un sommeil mauvais, haché de cauchemars... ce n'était peut-être pas plus mal que Severus le réveille, après tout. Il aurait juste préféré un peu plus de tendresse.
Harry soupira tandis que Severus continuait à l'invectiver pour qu'il s'en aille. Il n'entendait plus les mots, juste cette voix qui avant le faisait frissonner de désir et qui aujourd'hui, formait un brouhaha de colère et de rejet. Il s'assit douloureusement au bord de la chaise longue et, d'une main, essuya ses paupières lourdes, gonflées de fatigue et d'humidité, se frotta le visage, se recoiffa en glissant les doigts dans ses cheveux emmêlés. Remua son épaule toujours endolorie depuis sa chute. Une douche. Une douche le réveillerait complètement et il pourrait repartir pour une nouvelle journée sur ses chaudrons. Il évitait soigneusement de tourner la tête vers la baie vitrée, il évitait même d'y penser, mais au bout d'un moment, ce fut plus fort que lui. Severus lui manquait tellement.
Les premières secondes, Harry ne distingua rien. Le temps que ses yeux s'habituent à la pénombre, au chatoiement léger du sortilège d'argent... Il ne voyait qu'une longue forme sombre, indistincte, avec une tâche couleur de craie là où devait se trouver le visage. Un fantôme du professeur d'autrefois, dans ses longues robes noires...
– Sev...
Un murmure pour le supplier de se taire. Un gémissement devant la douleur du manque, devant la frustration immense de ne pas pouvoir... Comme un automate, Harry se leva et s'approcha de la baie vitrée. Puis il posa une main à plat sur la surface lisse devant lui. Comme s'il n'avait attendu que ce geste, le miroitement du sortilège s'estompa peu à peu, dévoilant la silhouette si reconnaissable de Severus. Un pantalon, une ceinture, une chemise noire déboutonnée, ouverte sur ce torse que Harry connaissait par cœur, la cicatrice près de l'aisselle droite, ces épaules qu'il aimait tant... Cette peau si blanche.
Son cœur qui se serrait, ce chatoiement de bonheur dans le ventre, comme des papillons qui dansaient sous sa peau. Cette boule dans la gorge.
Un bruit léger attira son attention. Il tourna à peine la tête. Là où était sa main, Severus avait posé la sienne, de l'autre côté de la vitre. Quelques millimètres de distance, mais ses doigts superposés aux siens, et l'envie folle de les croiser pour se tenir enfin... Harry ne pouvait détacher ses yeux de leurs mains presque jointes.
Mais sur la vitre, la peau de Severus crépitait et un léger voile de fumée s'éleva le long de la fenêtre...
– Sev !
La brûlure obligea bientôt Severus à retirer sa main et Harry leva enfin le regard vers le visage de son amant.
– Tes yeux...
Là, au milieu de ce visage émacié qu'il reconnaissait malgré tout, au milieu de cette pâleur à faire peur, de cette bouche tordue sur une grimace d'humiliation, de ces cheveux redevenus entièrement noirs, des yeux rouges éclataient d'envie. De faim.
– Va-t'en ! Tu ne dois pas rester là !
Harry sentit un abyme vertigineux creuser à nouveau son ventre. La peur, la honte, la douleur du rejet et surtout toute sa douleur pour Severus. L'amour étincelant qui les avait traversés quelques secondes, cette communion, ce sentiment de faire qu'un... piétiné par la réalité de la situation. L'éclatante horreur de la transformation à l'œuvre. Le supplice de leur union brisée par Vladimir.
Malgré lui, Harry recula d'un pas en voyant les canines de Severus s'allonger tandis qu'il hurlait de plus belle à son encontre. Son amant saisit même sa baguette qu'il pointa vers lui.
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Le sortilège d'argent miroita un instant puis le silence se fit. Surprenant. La réalité mit plusieurs secondes à monter jusqu'à son esprit tandis qu'un liquide chaud coulait doucement le long de son poignet.
Harry leva la main et regarda, surpris, la plaie béante qui s'étalait le long de son avant-bras. Il ne sentait pas grand-chose, juste cette sensation désagréable et visqueuse du sang qui s'égouttait. Une odeur poisseuse. Des fourmillements.
Il leva les yeux vers la baie vitrée. Severus venait de lui lancer un sortilège de découpe. Les sortilèges passaient donc au travers de l'enchantement des gobelins, songea-t-il... Severus était figé lui aussi, mais son regard était fou. Fixé sur le sang qui coulait de son bras. Halluciné. Et sa peau crépitait à nouveau contre la vitre.
Il hurla de rage et de frustration. Harry transplana sans demander son reste.
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« C'est le moment. »
Du coin de l'œil, Lucius vit les mots s'écrire sur le parchemin en lettres brillantes qui devinrent noires dès que la ligne fut achevée. Un frisson glacé le parcourut et il ferma les yeux quelques secondes pour se reprendre. Quelques secondes d'immobilité à respirer profondément. Puis il attrapa une plume et écrivit d'une main aussi assurée que possible :
« Je viens. »
Aussi discrète qu'elle soit, son attitude n'avait pas échappé à Mark qui, contrairement à son ancien secrétaire, travaillait dans le même bureau que lui – porte ouverte, pour éviter les ragots. Dès qu'il se leva, le jeune homme fronça les sourcils.
– Qu'est-ce qui se passe ?
– Je dois partir, fit Lucius en allant fermer la porte.
Les oreilles indiscrètes n'avaient pas à entendre cette conversation.
– Severus ? interrogea Mark, soucieux.
Lucius hocha simplement la tête, avant de préciser pour éviter tout malentendu :
– Il veut me voir.
Mark acquiesça.
– La réunion ? demanda-t-il malgré tout en jetant un œil sur la pendule.
– Annule, reporte, fais ce que tu veux... Je ne sais pas combien de temps... Je t'enverrai un message.
– Je tiendrai la boutique, plaisanta Mark.
Lucius esquissa un sourire sans doute pitoyable tandis que le jeune homme se levait pour s'approcher de lui. Pas un mot; juste des regards, les bras de Mark autour de ses épaules, ses lèvres sur sa joue, sa main sur son visage qui glissait lentement dans ses longs cheveux blonds. De la tendresse et de la compréhension.
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Une éternité qu'il n'était pas venu dans ce recoin des jardins... En d'autres circonstances, il aurait pu trouver l'endroit paisible et agréable.
Lucius fit le tour du pavillon chinois jusque devant la baie vitrée, tira vers lui un fauteuil et s'installa, à demi tourné vers le soleil et le lac. Il faisait frais encore ce matin, un peu humide, mais les rayons du soleil le réchaufferaient rapidement. Un thé aurait été parfait mais il n'allait pas ergoter.
– Merci...
Lucius ne l'avait pas entendu arriver, mais Severus était là, assis lui aussi dans un fauteuil, de l'autre côté de la baie vitrée. Les jambes croisées dans une attitude similaire à la sienne. Presque côte à côte.
– De quoi ?
– D'être venu.
– Ça fait du bien de t'entendre...
– Ça fait du bien de te voir...
Lucius esquissa un sourire et tourna légèrement la tête vers son mari. Son ancien mari? Il s'était attendu à tout, mais il dut malgré tout faire appel à toute son éducation malfoyenne pour ne pas réagir.
Severus était beau à couper le souffle. Des traits semblables et pourtant subtilement différents. Un regard sombre hypnotique. Un charme et une aura incroyables. Et des cheveux noirs comme au temps de sa jeunesse. Le détail acheva de le faire sourire complètement.
– Tu semble avoir rajeuni !
– Je ne sais pas. Les miroirs me boudent...
– Quand est-ce arrivé ?
– Pour les miroirs ?
– Non. Pour le reste.
– Il y a une heure à peu près...
Lucius pinça les lèvres et hocha la tête.
– Sais-tu combien de temps ça prendra ?
– Quelques jours... Moins d'une semaine, dans un cas comme dans l'autre. Sauf si tu abrèges le processus.
Lucius se mordit les lèvres et tourna la tête vers le lac.
– Je ne pourrai pas.
Severus haussa les épaules.
– Tu n'auras peut-être pas le choix.
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Lucius se laissa tomber sur le fauteuil de son bureau et se prit la tête entre les mains. Les flammes de la cheminée s'éteignirent progressivement; la note volante devait avoir rejoint le bureau de Mark, demandant qu'on ne le dérange sous aucun prétexte.
Deux heures. Il avait besoin de deux heures pour laisser tomber le masque, pour lâcher prise, pour verser des larmes peut-être inévitables, pour laisser libre cours à sa peine et son chagrin. Deux heures de répit pour affronter sa douleur avant de se ressaisir, de remettre le masque et de reprendre son travail là où il l'avait abandonné. Ce n'était pas beaucoup demander.
Il n'arrivait même plus à réfléchir. Son esprit était hanté de sentiments contradictoires, mélangés, ses pensées sautaient d'une idée à l'autre sans arrêt, tout tourbillonnait dans tous les sens : la beauté assourdissante de Severus et sa dangerosité, cette impression qu'il allait bien tout en sachant qu'il ne vivait plus réellement, l'imminence de sa mort complète et la violence de ce qu'il allait vivre... Les mots qu'ils s'étaient dits.
Une promesse. Un serment. Des mots immenses, douloureux, si dérisoires. Ils avaient même renouvelé leurs vœux de mariage... Des symboles, peut-être un peu surannés, mais dont ils avaient besoin l'un et l'autre. Un vague réconfort au milieu d'un déchirement insensé. Une douleur que Lucius pensait ne jamais avoir à éprouver. Les larmes s'imposaient d'elles-mêmes. Aujourd'hui mais plus jamais.
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Des coups virulents assénés sur sa porte le firent sursauter, avant qu'elle ne s'ouvre en grand sur le regard fou de Matthieu.
– Où est Harry ?!
Lucius eut un temps d'arrêt et haussa un sourcil. Merlin merci ! Il s'apprêtait à repartir au Ministère et il avait déjà mis un glamour avant que Matthieu ne fasse irruption.
– Matthieu, fit-il d'un ton froid. Je n'apprécie pas que...
– J'ai besoin de le voir tout de suite ! Je crois qu'on a trouvé la solution !
Une solution ? Maintenant ?! Et même si c'était vrai, c'était trop tard... Lucius secoua doucement la tête, apercevant du même coup les deux jeunes élèves de Matthieu, juste derrière lui et l'air tout aussi excités.
– Où est-il ?
– Je ne sais pas. Je ne l'ai pas vu depuis hier soir.
– Hier soir ?! s'étonna Matthieu en écarquillant les yeux.
– Hier soir ! répliqua sèchement Lucius. Je ne l'ai pas vu ce matin et il n'a pas dormi avec moi, si tu veux tout savoir !
Harry était venu se faire baiser, comme chaque soir, comme un rituel à la fois vital et morbide, mais Lucius savait bien qu'il avait juste attendu qu'il s'endorme pour disparaître à nouveau. Au laboratoire, à la Bibliothèque, près de Severus, ailleurs... il n'en savait rien. Mais pas avec lui.
– Je dois le voir, répéta Matthieu comme si sa réponse ne lui était pas parvenue. On a trouvé...
Lucius soupira. Il devait aller travailler, mais Matthieu devait savoir également. Le plus tôt serait le mieux.
– Entre, fit-il en le prenant par le bras. Je dois te parler.
Surpris, Matthieu fronça les sourcils puis se tourna vers ses deux élèves.
– Descendez et attendez-moi au labo. Et surtout ne faites pas de bêtises !
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Lucius observait son beau-fils tandis qu'il s'asseyait dans un fauteuil face à lui, de l'autre côté du bureau. Un visage doux, du charme... Une lumière dans le regard qui attirait l'œil. Une patience et une gentillesse à toute épreuve, malgré un début de vie difficile, malgré la mort de son père et le quasi-abandon de sa mère... Mais Matthieu était-il armé pour vivre d'autres épreuves ?
– Matthieu... Je...
– Qu'est-ce qui se passe ? C'est Severus ?
La dernière fois qu'ils avaient eu une conversation aussi formelle, c'était dans la Bibliothèque, avec Draco et Harry... pour annoncer la morsure de Severus. L'analogie avait été immédiate.
– Oui, confirma Lucius. Matthieu, quoi que vous ayez pu trouver, je crains que ce ne soit trop tard... La transformation de Severus est arrivée à son terme. Ce qui faisait de lui un sorcier, un être de chair et de sang... n'existe plus. Il est à présent un vampire, il n'est plus humain. Son cœur s'est arrêté ce matin... Le Severus que nous connaissions est mort.
Matthieu était blême. Décomposé. Avec les yeux brusquement humides et les paupières rouges. Et avec toute l'honnêteté qui le caractérisait, il ne cherchait même pas à le cacher.
Quelque part, Lucius admirait cette capacité à être authentique, à être vrai, tout le temps, un peu comme Harry... Lui et Severus étaient des êtres plus retors – surtout lui –, incapables de cette franchise qui les faisait paraître nus et crus, incapables d'exprimer leurs sentiments. Par habitude, par pudeur, par convenance, par éducation... Sauf ce matin où il avait eu avec Severus une conversation qu'il pensait ne jamais avoir.
Avec Harry, quelquefois, au début, il avait su être authentique. Sans filtre, sans masque, sans faux-semblants... Mais Harry avait changé et il était à présent froid et distant, il se protégeait derrière une carapace comme un dernier rempart avant de craquer. Harry était devenu inatteignable.
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Le temps de ses réflexions, Matthieu avait accusé le coup. Plusieurs fois, il avait ouvert puis refermé la bouche sans qu'aucune parole n'en sorte, trop sidéré pour dire un mot. Les pensées devaient se bousculer dans son esprit. Severus était son mentor, celui qui lui avait tiré la tête hors de l'eau quand il était arrivé à Poudlard après la mort de son père, celui qui l'avait pris sous son aile et l'avait modelé pour affronter la vie. Et affronter aujourd'hui sa mort.
– Qu'est-ce qui va se passer, maintenant ?... Severus est un vampire mais Harry m'a dit qu'il ne devait surtout pas boire de sang...
– C'est exact, fit posément Lucius. Si Severus avale la moindre goutte de sang, cela ne fera que valider l'emprise de Vladimir sur lui. Il deviendrait son... « esclave ». Et Severus s'y refuse.
– Alors il va se laisser mourir de faim ?!
– C'est l'idée...
Lucius pinça les lèvres tandis que Matthieu blêmissait à nouveau. Il aurait pu trouver plus délicat comme formulation...
– Il n'a pas le choix. Il ne peut pas se nourrir sans tomber sous la coupe de Vladimir. Il ne peut que jeûner, mais le besoin de sang est irrépressible chez un jeune vampire. Les plus anciens peuvent se passer de boire pendant des jours, des semaines... mais un vampire nouvellement transformé doit boire dans les quelques jours qui suivent la mort de son corps humain. Sans cela, sa magie va s'épuiser et il va « mourir ». Pour de bon, cette fois-ci. Si le manque de sang ne lui fait pas perdre la raison avant l'échéance...
– Mourir de faim ou devenir fou ?! C'est tout ce qu'il lui reste comme solution ?!
Matthieu était livide. Sans s'en rendre compte, cela faisait trois fois qu'il se passait la main sur le visage, puis sur la gorge, un geste nerveux, oppressé.
– Je le crains. Severus a fait son choix et il est tout à son honneur... Il t'en dit certainement plus dans la lettre qu'il t'a laissée, fit Lucius en sortant une enveloppe du tiroir de son bureau. Il te demande juste de ne pas chercher à le voir... Il est enfermé et il n'est dangereux pour personne, mais il ne souhaite pas que tu puisses être témoin de comportements qu'il ne maîtrisera pas...
Matthieu hocha la tête en se levant à demi pour prendre la lettre. Un geste réflexe pour signifier qu'il avait entendu, plus qu'un réel acquiescement... Mais Matthieu était quelqu'un de raisonné; Lucius était persuadé qu'il ne chercherait pas à entrer en contact avec Severus autrement que par message.
– Il te laisse le choix de lire cette lettre aujourd'hui ou après sa disparition... Mais si tu lui écris encore, il faut bien que tu comprennes que ses propos seront peut-être incohérents, ou à l'opposé de ce qu'il souhaitait te transmettre. Il ne sera peut-être même pas capable de te répondre...
– NON... NON, NON, NON ! CE N'EST VRAI ! C'EST IMPOSSIBLE !
Lucius haussa un sourcil, puis le deuxième, avant de les froncer. Ce n'était pas Matthieu qui venait de crier ainsi... C'était près de la porte... Une voix qu'il ne connaissait que trop bien...
– Harry...
– NON, CE N'EST PAS VRAI ! TU MENS ! SEVERUS N'EST PAS MORT ! Je le saurais si...
Lucius ferma les yeux une seconde et soupira. Tout ça tombait tellement mal. Harry n'était pas censé l'apprendre ainsi. Il aurait dû lui parler, lui dire les choses autrement, en douceur, dans l'intimité, pas en surprenant une conversation entre deux portes, pas en voyant la détresse de Matthieu, plus explicite que n'importe quels mots...
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Harry s'était tu brusquement, effaré, fouillant dans sa magie, dans son esprit, à la recherche de ce qui subsistait du lien. Et il ne trouvait rien.
Depuis son union avec Severus, sa présence en lui, leur lien, l'avaient accompagné comme un bruit de fond immuable dans son âme, une petite musique en fond sonore, une ritournelle que l'on n'entend plus... Il n'y prêtait pas toujours attention, il l'oubliait, effacée par la continuité, la constance, la permanence...
Mais là, il avait beau chercher, le silence en lui était assourdissant. Il envahissait l'espace, le temps, son âme et son cœur. Il n'y avait plus de lien. Il était seul. Severus était mort.
– NON ! NE ME TOUCHE PAS ! hurla-t-il alors que Lucius s'approchait de lui.
Harry disparut dans une gerbe d'étincelles vertes.
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Et voilà... Harry n'a pas réussi et notre cher Severus est devenu un vampire... :(
A samedi prochain pour la suite!
Au plaisir
La vieille aux chats
