Dans la cave, Morgan étudiait les murs et le sol. Sans les trois corps, emmenés à la morgue peu après leur découverte, la pièce semblait vide. Une grosse armoire métallique dissimulait habilement la lumière du seul soupirail de la pièce. Au plafond, une ampoule diffusait une lueur trouble. Aucune trace de sang ne tâchait le sol : les experts médico-légaux avait passé la maison au crible sans parvenir à en déceler la moindre trace. Tout avait été nettoyé à la javel avec une minutie rare, jusqu'à l'intérieur de l'armoire.

En dépit de leurs efforts conjoints, ni Prentiss ni Morgan ne découvrirent quoi que ce soit d'autre que les trous dans le plafond et le parquet et le nettoyage attentif de la maison. Bien qu'ils aient réfléchi longuement à la signification de ces étranges travaux, aucun des deux ne parvint à en trouver la signification.

Définitivement un tueur expérimenté et organisé, conclut Morgan en refermant la porte d'entrée. Mais trop pressé pour repeindre tout le plafond ? Ou alors aux yeux du suspect son système n'est pas si important que ça ? Ou alors il nous prend pour des abrutis incapables de s'en rendre compte...

Sitôt dehors, un vent glacial frappa de plein fouet les agents. Morgan resserra son écharpe autour de son cou, baissa la tête et s'avança bravement dans l'allée vers le SUV. Sur le trottoir, la main sur le grand véhicule sombre, il jeta un coup d'œil rapide sur les immeubles en face. Plus de deux cent appartement construit ces trois dernières années. Pas étonnant que personne n'ait remarqué un ou deux individus : le meilleur moyen de passer inaperçu était encore de se mêler à la foule.

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A quelques kilomètres de là, JJ et Rossi s'avançaient à pas rapides dans le grand bâtiment de pierre. Le palais de justice de Minneapolis était sublime. Vieux de deux cent ans, la pierre blanche et les colonnes ajoutaient à la majesté du lieu. La statue tenant la balance accueillait les visiteurs. De petits groupes de personnes discutaient à voix basse. Quelques juges quittaient le tribunal mais les profileurs notaient qu'aucun ne partait seul. De toute évidence, les nouvelles d'assassinats des professions judiciaires avaient suffisamment affolé les praticiens pour qu'ils prennent leurs précautions.

Au détour des couloirs, le duo se dirigea vers le bureau d'Oxenbrigg. Comme la police l'avait exigé, la pièce avait été scellée. JJ ouvrit la porte sombre, le cœur emplit d'un peu d'appréhension devant ce qu'elle risquait de trouver derrière.

Tout était en ordre. Les étagères remplies d'épais livres, les trois piles de dossier dont dépassaient parfois quelques feuilles colorées, l'ordinateur portable, la chaise en cuir légèrement repoussée vers le mur...Rien ne semblait sortir de l'ordinaire. Quelques cadres sur le bureau représentaient la famille du juge : une femme souriante encadrée de deux enfants déjà adolescents.

"Garcia, j'ai l'ordinateur de la dernière victime. Si je te donne son IP, tu peux t'introduire dedans ?

— Tu sais à qui tu t'adresses ma bichette ?"

Rossi retint un sourire et s'empara des dossiers. Il était un peu tard pour tous les étudier en détail alors il se contenta de vérifier sur chacune des affaires, toutes devant être jugées dans les prochains jours, si le nom de l'un des avocats correspondait avec l'une des victimes. Malheureusement, comme il le redoutait, ses recherches furent vaines, encore qu'il repéra le nom d'un cabinet d'avocat qui lui sembla familier.

"Garcia…?

— Présente ! Parlez et vous serez exaucé.

— Est ce que tu peux vérifier ce que tu as sur le cabinet Saverio et Erwin ?

— Mmh…" marmonna Garcia tandis que ses doigts frappaient en rythme son clavier.

Elle avait temporairement mis en suspend la demande de JJ pour lancer la recherche de Rossi. Sitôt en cours, elle se remit à hacker l'ordinateur d'Oxenbrigg à distance. Du coin de l'œil, elle surveillait toujours l'autre écran, à sa droite, qui n'affichait toujours pas de résultat.

De discrets coups frappés à la porte de son bureau suffirent à la faire sursauter. Enervée d'être dérangée en plein travail, elle ouvrit la porte à la volée.

"Kévin ? s'exclama-t-elle. Je suis occupée !

— Oh. Donc tu ne veux pas dîner avec moi ?

— Si je veux ! Mais pas maintenant. Désolée !"

Sans plus de cérémonie, elle lui claqua la porte au nez, son sourire illuminé et son regard brillant tranchant avec son attitude empressée. Le temps de retourner s'installer sur sa chaise, elle se rendit compte que la recherche avait abouti. Sans perdre davantage de temps, elle appela directement Rossi.

"Rossi ! Abigail Askew, avocate depuis trois ans au barreau de Minneapolis, a été déclarée disparue l'année dernière. Askew est partie travailler un matin et elle n'est jamais rentrée : les aboiements de son chien ont alertés les voisins. Ils ont déclaré avoir entendu la veille une dispute avec son compagnon de l'époque, Harold Steven, mais les policiers n'ont rien trouvé contre lui. Le dossier est toujours ouvert mais il n'y a rien de neuf.

— Merci Garcia."

Rossi posa le dossier concerné en premier sur la pile. Tout lien, même aussi ténu qu'une future affaire pas encore passée devant le juge, ne pouvait être négligé. Pour le moment, il remit à plus tard l'étude des dossiers. Il était minuit passé et ils devaient encore faire le point avec Hotch, resté au commissariat avec Reid et les autres.

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Dans le bâtiment, les équipes de nuit avaient remplacé les policiers de jour. L'ambiance était plus calme, même si plusieurs personnes attendaient dans la salle d'attente qu'on les prenne en charge : agressions, vol, ivresse...Minneapolis avait été frappée par la crise et la délinquance en banlieue ne cessait de croître.

JJ et Rossi traversèrent la grande pièce centrale encombrée de dizaines de bureaux pour rejoindre la salle de réunion à l'arrière du bâtiment. Morgan et Prentiss étaient déjà présents et discutaient avec les autres profileurs. Rapidement, chacun partagea ses avancées. Reid s'était concentré sur les menaces reçues par Oxenbrigg : comme de nombreux juges, il recevait beaucoup de lettres virulentes.

Pour autant, ils n'avancèrent guère au cours de cette première soirée : Garcia n'avait toujours pas terminé de cracker l'ordinateur, il lui faudrait encore quelques heures. Prentiss avait partagé ses observations sur les travaux qui avaient eu lieu à l'insu des propriétaires sans que ses collègues ne puissent y trouver de logique. Rossi évoqua ses suspicions quant à une éventuelle relation entre Oxenbrigg et Askew. De plus en plus, des éléments convergeaient et rapprochaient les huit disparitions des trois assassinats avérés. Il allait falloir creuser de ce côté là plus vite que prévu.

Fatigués, ils finirent par quitter les locaux de la police vers deux heures et demie du matin. Bâillant et se frottant les yeux, le groupe se dirigea vers leur hôtel, à une dizaine de minutes en voiture du commissariat.

Le lendemain matin, l'équipe se contenta de donuts achetés dans une supérette : Prentiss et JJ devaient prendre le jet pour interroger les proches de Piper Baxter tandis que Reid et Rossi les accompagneraient pour interroger les proches de Max Sherman, tous deux procureurs dans deux Cours de l'Iowa. Le trajet devait être relativement court -à peine une heure trente- mais ils devraient ensuite se rendre aux tribunaux concernés. Ils espéraient rentrer le soir même à Minneapolis.

Hotch et Morgan, de retour dans la maison abandonnée, étudiaient à nouveau les lieux. Ils inspectèrent les murs, n'hésitant pas à enlever le papier peint. Ils ne trouvèrent pas l'ombre d'une balle. Pourtant, ils avaient l'impression d'avoir trouvé la scène de crime. Le nettoyage minutieux tendait à accréditer leur hypothèse, de même que la présence des deux procureurs, si loin de leur lieu de travail et de résidence. Transporter corps ou victime en vie n'était pas la solution la plus facile.

Silencieusement, Morgan étudia une fois de plus les trous laissés par la perceuse. Une idée avait germé dans son esprit cette nuit qui pouvait du même coup expliquer pourquoi pas une seule goutte de sang ne s'était logée sous les lattes de parquet.

"Le tueur a fabriqué des pièces, indiqua-t-il. Regardez Hotch…"

Morgan indiqua la première rangée de trous à quelques centimètres de la fenêtre et les deux autres rangées au centre de la pièce.

"Si je fixe une plaque sur chaque rangée de trous et que je mets un isolant, ça forme une cloison. De là, il suffit de prendre quatre plaques en bois, de les fixer sur les deux premières et ça formera un revêtement étanche qui masquera le sol, le plafond, les murs du fond et les fenêtres. Avec quelques aménagements, du placo, du plâtre, peut-être des peintures et des meubles, ce genre de chose, ça donnerait l'illusion de véritables murs, sols, plafond...Les tueurs ont construit des pièces sur mesure, isolées de la structure de la maison !

— Et comme les faux murs sont à quelques centimètres des fenêtres, il suffisait de tirer les rideaux avant de les construire, comprit Hotch. L'illusion serait parfaite : un éventuel voisin trop curieux ne verrait que les rideaux miteux d'une vieille dame et l'obscurité.

— Et surtout, le sang tacherait le revêtement du faux sol, pas le vrai plancher. Pour nettoyer, il suffirait d'attendre que le sang soit sec, retirer les planches et par précaution passer un coup de nettoyant. La javel empêche la détection du sang au luminol.

— En combien de temps ça pourrait être installé ?" interrogea Hotch, laissant à Morgan l'expertise en bricolage.

L'agent passa la main le long de l'arrête de son nez. Dans ses maisons, rien qu'enduire les murs représentait un travail monstrueux. En même temps, il était seul, travaillait sur son temps libre -plus que réduit- et prenait garde à ne pas faire de traces. Dans leur affaire, ils suspectaient au moins deux tueurs et l'un des deux ne devait pas travailler ou alors à temps réduit : il avait dû suivre les victimes, trouver la scène de crime...Non, ça n'avait pas pu être mené de front avec un travail à temps plein.

"Je dirais trois ou quatre jours avec deux ouvriers expérimentés dans le bâtiment… estima finalement Morgan. L'installation n'est pas faite pour durer ni pour être esthétique. Cependant, les suspects connaissent leur job. Hotch, ils n'en sont pas à leur premier coup d'essai, tout est trop parfait. Ils devaient avoir déjà des plans pour construire ce faux intérieur. Et ça a dû faire du bruit ! Les scies, marteaux, le transport des marchandises...Quelqu'un les a forcément vus !"

Hotch hocha négativement la tête. Il parcourut les quelques mètres qui le séparaient de la fenêtre donnant sur le jardin et, indiquant les immeubles nouvellement construits :

"Trois ou quatre jours de travail à l'intérieur de cette maison, des années de travaux pour ces bâtiments ! Les tueurs ne se sont pas décidés pour cette maison uniquement parce qu'elle était abandonnée. Ils l'ont choisie parce que leurs aménagements n'allaient pas attirer l'attention… Garcia, j'ai besoin de savoir de quand date la construction des bâtiments dans la même rue que la maison des Byfields. Commence par le plus récent.

— Uniquement le gros œuvre, écarte la peinture et ce genre de chose, baby girl, précisa Morgan.

— Oui monsieur, tout de suite ! Euh...le plus récent est toujours en travaux. Le promoteur a déclaré des malfaçons, l'entreprise doit toujours les reprendre. Les autres immeubles sont terminés depuis une dizaine de mois. Il ne restait plus que quelques détails à finir.

— Merci Garcia."

Les profileurs restèrent pensifs quelques instants. La maison avait été aménagée avant que les victimes ne soient portées disparues. Les tueurs avaient-ils cherché la maison et les victimes ensuite ou était-ce parce qu'ils avaient trouvé des victimes qu'ils avaient cherché une maison répondant à leurs critères ?


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Fin du chapitre 3 ! J'espère que vous aimez les développements de l'affaire. N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez.

Les chapitres seront postés tous les samedis. Ils font entre 1300 et 2000 mots selon les scènes.

Merci aux lecteurs qui ont posté un commentaire/mis l'histoire en favori ou alerte.