En dépit de tous leurs efforts, le soir venu, tous les agents étaient encore bredouilles.
Hotch et Morgan passèrent en revue les sociétés en bâtiment, espérant tomber sur un employé récent qui aurait subitement disparu, mais rien. La prochaine étape avait été vite vue : Morgan avait fait une liste de tous le matériel nécessaire pour la construction de ces deux pièces. Plaques de Placoplatre, armature métallique, vis, perceuse, isolants,...La liste était longue. Leur malchance ne semblait pas s'atténuer : outre que beaucoup d'outils étaient utilisés par les bricoleurs du dimanche et se trouvaient donc intraçables, les inventaires des nombreux magasins ne leur furent d'aucune utilité. Certains avaient bien vendu ce genre de marchandises mais pas dans les quantités voulues ou alors le client avait payé en liquide et les bandes de vidéos surveillance ne remontaient pas aussi loin.
Pour ne rien arranger, ni les proches de Piper Baxter ni ceux de Max Sherman n'avaient donné d'indices utiles. Tout au plus s'étaient-ils contentés d'assurer que, l'un comme l'autre, étaient très gentils, sans ennemi et bourreau de travail. JJ avait tout de même réussi à récupérer l'ordinateur portable de Piper Baxter.
Malgré la découverte de Morgan, le groupe avait l'impression de piétiner en cette deuxième journée à Minneapolis, si bien que le dîner se passa dans un silence religieux. Même Reid ne protesta pas contre l'usage des baguettes au restaurant thaï, le seul encore ouvert à deux heures du matin.
Les tribunaux non plus ne les aidèrent pas : trop de monde y passait pour pouvoir se concentrer sur un seul procureur.
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Au matin, ce fut Garcia qui leur permit d'avancer. Après avoir cracké l'ordinateur d'Oxenbrigg sans rien découvrir puis celui de Baxter, ce fut dans la boite mail de Max Sherman que l'analyste découvrit un message intrigant.
"Un certain Carvin Blakeley a envoyé un mail à Sherman à propos d'une affaire qu'il a défendu. Je vous l'envoie sur vos tablettes…"
Maître Sherman,
J'aimerais vous entretenir de l'affaire Doraleen Kenneth. Serait-il possible de nous rencontrer ?
Carvin Blakeley.
« Je n'ai absolument rien sur cette personne, se désola Garcia. C'est un faux nom.
— Un faux nom pour un vrai piège, comprit Rossi en relisant le court mot. De quand date le mail ?
— Une journée avant la disparition de la victime ! »
Le timing aiguisa la curiosité des profileurs. Un rendez-vous pris la veille de la disparition du procureur Sherman avec une personne qui utilisait un faux nom ? Il n'en fallait pas davantage pour que l'homme mystérieux fasse figure de suspect favori.
« Qui est Doraleen Kenneth ? demanda rapidement Rossi.
— C'est le nom d'une jeune fille qui a été tuée à la suite d'une intoxication alimentaire ! s'exclama Reid en farfouillant parmi les dossiers étalés sur la grande table de la salle. Voilà...Rosie Shell, la cheffe cuisinière d'un restaurant a utilisé des produits avariés. Six clients ont été intoxiqués, dont Doraleen Kenneth, une fillette de onze ans. Elle est décédée quelques jours après à l'hôpital.
— Shell a été condamnée à trois ans de prison, précisa Hotch. Elle est toujours incarcérée.
— Sherman n'était pas le procureur de cette affaire, remarqua Prentiss. C'était un dénommé Neal Campton.
— Sherman n'avait aucun lien avec l'affaire Doraleen, observa Reid en parcourant rapidement les multiples pages du dossier. Il n'était pas le procureur ! Il ne connaissait pas le procureur de l'affaire, ce n'était même pas le même tribunal ni le même comté !
— Si ! intervint vivement Garcia. Attendez…"
Garcia envoya tout le dossier qu'elle venait de déterrer sur cette vieille affaire, de sorte que les profileurs puissent suivre en même temps qu'elle. Revenant à la première page, elle reprit, la voix rendue rapide et un peu plus aigue qu'à l'ordinaire à cause de l'excitation :
« Ce n'est pas la première fois que Shell était poursuivie. Quatre ans avant le décès de Doraleen, il y a eu une autre intoxication dans le restaurant où Shell travaillait. Vingt-deux personnes sont tombées malades. Pas gravement mais assez pour que certains portent plainte. Le procureur -Max Sherman !- n'a poursuivi personne : trop peu d'éléments et pas assez de gravité. Les victimes s'en sont tirées avec des maux de ventre et un aller à l'hôpital pour un contrôle. Il s'est concentré sur d'autres dossiers et a donné un simple rappel à la loi aux cuisiniers...dont Shell. Le restaurant a été fermé deux mois et nettoyé intégralement. Le propriétaire et le gestionnaire ont écopé d'amendes."
Un silence succéda à la longue tirade de Garcia. Ses découvertes rendaient cette affaire soudainement plus claire. Et aussi plus angoissante. Si la théorie de Garcia se confirmait, les agents tenaient leur victimologie.
« La balance de la justice, murmura JJ. La justice qui punit les criminels mais surtout qui protège la société. La justice a un rôle de mise à l'écart des personnes dangereuses avec l'incarcération.
— En relâchant Shell, Sherman a failli à son devoir de prévention de la récidive, appuya Reid. Notre tueur le considère comme responsable des décès subséquents à l'absence de condamnation.
— Garcia, recherche dans les dossiers d'Oxenbrigg ou Baxter des criminels relâchés qui ont ensuite commis un crime ou un délit ayant fait des victimes… » ordonna Hotch.
Garcia pianota plus vite que son ombre derrière son ordinateur. Au bout de quelques minutes, elle esquissa le sourire satisfait de celui qui a rempli son job, avant de se rendre compte qu'elle avait une liste de plus d'une dizaine de noms pour chacun des deux hommes.
« Il faut affiner un peu, monsieur !
— Élimine les victimes sans gravité, requit Rossi. Garde uniquement les victimes décédées.
— Encore trop !
— Les deux infractions doivent être de la même nature, estima Hotch. Et privilégie les relaxes par manque de preuve ou pour négligence. »
Cette fois, il ne resta plus qu'un nom. Garcia allait crier victoire lorsqu'elle se rendit compte de l'horreur de la situation.
« Ho...J'ai une correspondance. Il y a cinq ans, Denis Brosby a fait l'objet de poursuites pour agression sexuelle sur la fille de sa compagne, Ruth Witton. Les médecins ont été incapables de déterminer si la petite avait réellement été agressée. Brosby a soutenu que la mère, Aurelia Brosby, née Witton, en voulait à son argent : c'était un architecte réputé à l'époque, il gagnait très, très bien sa vie. Notre dernière victime, le juge Oxenbrigg a relâché le prévenu suite au manque de preuve contre lui… »
La voix de Garcia se brisa sous le coup de l'émotion. Elle retint difficilement ses larmes. Derrière son écran, elle venait d'ouvrir le dossier médical de Ruth Witton et les images
« Laisse-moi deviner la suite, soupira Hotch. Quelques temps plus tard, Brosby a été arrêté pour attouchement sur sa belle-fille ?
— Pire, monsieur. Brosby a mis sa belle-fille enceinte. Le bébé a été placé en famille d'accueil. Brosby a été condamné à trente ans de réclusion criminelle. Ruth Witton a fait une overdose l'année dernière. »
Hoch ferma brièvement les yeux. Les cas de pédophilies étaient les plus durs depuis qu'il était père. Un bref instant, lorsqu'il releva les yeux, son regard croisa celui de JJ et il sut que son malaise était partagé.
Reid se dirigea vers le tableau blanc. Il s'empara d'un feutre noir et débuta le schéma de ce qui semblait être le fondement de leur affaire.
« Donc...marmonna-t-il. Nous avons une victime initiale et un criminel initial. Le criminel initial a été poursuivi devant un tribunal pour son infraction… »
Reid inscrivit au feutre noir procès numéro un.
« Le criminel initial est relâché de son procès et commet un autre crime de même nature ...
— Pour l'instant, nous n'avons que des relaxes pour manque de preuve mais il est possible qu'il y ait d'autres raisons, nuança Hotch. Faute du juge ou du procureur, accord avec le criminel...
— D'accord, reprit Reid. Donc...quelques temps plus tard, le criminel initial commet un second crime et est poursuivi une deuxième fois…Nous avons donc une victime initiale et une nouvelle victime de notre criminel initial... »
Il inscrivit sur le tableau infraction n°2, victime n°2 et procès n°2 pour enfin écrire en majuscule avec un feutre rouge, un peu à l'écart de son schéma, criminels actuels.
« Les criminels actuels, ceux de notre affaire, s'en prennent donc aux acteurs du premier procès -Reid entourant en rouge ledit procès sur son schéma- au nom de la victime de la deuxième infraction…
— Ils correspondent au profil des justiciers, considéra Morgan avec gravité. C'est parce que le premier procès n'a pas permis d'arrêter le responsable dangereux qu'il y a eu une nouvelle victime.
— Une sorte de responsabilité inversée, suggéra Prentiss. Si Oxenbrigg avait condamné Brosby, Ruth Witton serait en vie. Si la plaidoirie de Sherman avait été meilleure, Shell n'aurait pas intoxiqué Doraleen Kenneth…D'une certaine manière, les criminels actuels reportent le décès des victimes initiales sur les professionnels de la justice qui ne les ont pas condamnés.
— Il nous reste un problème, rappela JJ. Comment les tueurs ont su quelles personnes viser ? Il y a de la publicité pour les affaires de pédophilie, ça a même un grand retentissement dans la presse, mais ce n'est pas vraiment le cas des affaires d'intoxication alimentaire, surtout si la victime décède après plusieurs jours d'hospitalisation. Garcia, est ce que le nom de Rosie Shell est sorti publiquement ?
— Non, désolée, regretta l'analyste. Le nom de Doraleen figurait dans un petit article mais pas celui de Shell. Impossible de faire le rapprochement !
— Et qu'en est-il de Piper Baxter ? intervint Rossi.
— Je n'ai rien trouvé ! se désola Garcia. Je continue de chercher. Il n'y a pas eu de décès lors de la seconde infraction ou alors ce n'était pas un manque de preuve...
— Continue, lui enjoignit Hotch. Élargie tes recherches aux huit disparitions suspectes. Aux dix-neuf disparitions aussi si tu as le temps.
— J'ai toujours le temps pour mon chéri ! » s'exclama Garcia avec impudence avant de rompre la connexion.
Morgan étouffa un ricanement amusé. Au fond, il savait que Hotch aimait bien l'humour taquin de l'analyste. En revanche, il appréciait peu d'en faire l'objet devant toute l'équipe et, qui plus est, en pleine affaire.
« Si nous avons réellement affaire à plusieurs personnes qui s'en prennent à l'institution judiciaire, commença Rossi avec précaution, il va falloir faire très attention. L'affaire est déjà médiatisée, elle risque de déchaîner les passions…
— Ce sera pire que simplement déchaîner les passions, jugea Hotch. Comme avec tous les justiciers, une partie de la population sera heureuse de ce nettoyage de la justice. Oxenbrigg, Sherman et Baxter seront considérés comme des coupables... voire même des complices de Shell et Brosby. Beaucoup de personnes oublieront que des éléments ont été découverts a posteriori et qu'au jour du procès initial, il restait de nombreuses zones d'ombres. C'est facile de juger rétroactivement une fois que la vérité a éclaté au grand jour ! »
L'amertume dans la voix de Hotch n'échappa à personne. Mieux que quiconque, il avait eu affaire à des cas où le doute planait lors de ses années comme procureur. Plus d'une fois, il avait dû se demander jusqu'où il devait aller dans ses réquisitions. S'il décidait même d'aller au procès !
Rossi ne parvint pas à déterminer si le chef d'unité s'identifiait aux victimes en raison de son passé de procureur ou s'il était juste révolté que des professionnels de la justice soient ciblés par des psychopathes au nom de cette même justice.
Probablement les deux, se décida Rossi au bout de quelques secondes de réflexion.
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C'est un peu compliqué, j'espère que je n'ai perdu personne ! Si vous avez des difficultés à différencier les anciens cas des nouveaux, n'hésitez pas à me le signaler, j'ajouterai des précisions dans le prochain chapitre.
