Le silence s'éternisait. Devant l'absence de réaction de Hotch et son regard noir fixé devant lui, personne n'osait reprendre la parole. Pour rompre ce moment embarrassant autant que pour donner quelques instants à Hotch pour se reprendre, Rossi décida de faire du café. Après leur courte nuit et les tensions de cette enquête, aucun agent ne refusa. Tasses de café et gâteaux furent distribués et bien entamés quand Hotch reprit enfin la conversation là où elle s'était arrêtée :
"Nous devons conserver ces nouveaux développement pour nous jusqu'à ce que nous ayons des preuves ou un profil solide. Trop de personnes pourraient faire figure de suspects !
— Ce pourrait très bien être un membre de la police, confia Morgan d'une voix hésitante. Les policiers accusent parfois les juges de relâcher des criminels, d'être trop procéduriers et de ne pas comprendre ce qui se passe sur le terrain. En coulisse, certains propos peuvent dégénérer…
— Certains juges ou avocats figurent aussi parmi nos suspects, intervint Prentiss. Ils voient tous les jours les dysfonctionnements de la justice. Ils peuvent être tentés de s'en prendre à des personnes trop douces.
— Après tout, les policiers avaient fait leur travail dans les affaires initiales mais cela n'a pas suffi à éviter une nouvelle victime, releva JJ.
— Punir ceux qui relâchent des délinquant permettrait du même coup d'envoyer un message aux juges restant : soyez sévères ou vous serez les prochains, compléta Rossi. Ce serait un but politique et nous rechercherions alors un activiste...
— Ou un peu de tous : nous avons affaire à plusieurs personnes, rappela Reid.
— Garcia ? intervint de nouveau Hotch en téléphonant à l'analyste.
— Oui monsieur ?
— Il faut qu'on sache avec certitude combien des disparus correspondent à la victimologie et vite. Appelle Lynch pour qu'il t'aide. Et discrètement."
L'analyste hocha la tête. Finalement, elle allait l'avoir, son déjeuner en tête à tête avec Kévin Lynch. En tête à tête, devant des écrans d'ordinateur et des photos de corps démembrés, de criminels remis en liberté et de familles éplorées. Que demander de plus ?
Garcia maugréait encore lorsque Lynch s'avança dans la pièce. Son sourire charmeur et désarmant, ses yeux pétillants et ses cheveux légèrement ébouriffés remirent l'informaticienne de bonne humeur.
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Morgan inventoria toutes les caractéristiques de la maison des Byfields : habitation dans une zone à forte densité de population, avec à proximité immédiate une zone de gros travaux récemment finis ou toujours en cours, abandonnée depuis plusieurs mois voire plusieurs années. Il termina par un croquis des modifications apportées à l'intérieur par les suspects puis il lista tous les éléments qui subsisteraient après le démontage de la structure.
Satisfait, il relut une dernière fois ses notes avant de les donner à un policier qui passait à proximité avec la lourde tâche de faxer les deux feuillets à tous les commissariats du pays. S'il n'avait guère d'espoir d'obtenir des indices dans les grandes villes où de nombreuses maisons pouvaient corresponde à la description, il était possible que dans des plus petites les policiers tombent sur une telle scène de crime.
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"Hotch, un justicier apporte rarement sa justice sans le dire aux personnes condamnées, commença Prentiss. C'était une exécution… Les tueurs ont dû expliquer à Oxenbrigg, Sherman et Baxter qu'ils allaient mourir et pourquoi.
— Une dernière occasion de se repentir ? Oui, ça collerait au profil.
— Et si les tueurs avaient aussi informé les familles des victimes ? intervint Reid. Je veux dire, des victimes initiales, Ruth Witton et Doraleen Kenneth. C'était une vengeance pour leurs morts qui auraient pu être évitées."
La piste valait le coup d'être creusée. Hotch décida d'aller interroger Aurelia Witton lui-même avec Prentiss. Ce serait un crève-cœur mais étant lui-même parent, il pourrait peut-être nouer plus facilement un contact avec la mère. Ce fut aussi pour cette raison que JJ alla interroger les parents de Doraleen Kenneth, accompagnée de Rossi.
Morgan restait au commissariat pour approfondir la piste des travaux. Reid également : le jeune génie devrait seconder Garcia. Même avec l'aide de Lynch, la somme de travail à abattre était trop titanesque pour eux deux. Il faudrait remonter toute la chaîne judiciaire en partant des personnes portées disparues. Dans un premier temps, ils listeraient toutes les personnes impliquées dans un procès ayant côtoyé les disparues et qui n'avaient pas été condamnées ou avaient bénéficié d'un accord. Dans un second temps, ils croiseraient cette liste avec les criminels effectivement condamnés un peu plus tard pour d'autres infractions. Ainsi, ils pourraient déterminer qui, de leurs victimes potentielles, correspondaient à la victimologie. Un véritable travail de fourmi.
Pour le moment, ils finirent leurs cafés et firent un point succinct avec les policiers locaux en charge de l'enquête. S'ils ne tenaient pas à ce que trop d'éléments ne circulent dans le commissariat, il fallait bien coopérer.
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Le brouillard se leva enfin aux alentours de onze heures du matin. Hotch gara le SUV devant l'allée de la demeure d'Aurelia Witton. La profession de Brosby -architecte- transparaissait aussi bien dans l'agencement du jardin que dans la construction époustouflante de l'habitation elle-même. Pourtant, Hotch discerna les anomalies : le jardin en friche, seuls les bacs à fleurs colorés, posés le long des allées de gravier, limitaient la propagation des mauvaises herbes. La peinture de la façade s'écaillait à plusieurs endroits et de toute évidence le toit avait besoin de réfection. Pire, le muret entourant la propriété était tagué tout du long d'injures insultant la mère de Ruth Witton.
Les lèvres de Hotch se pincèrent jusqu'à ne plus être qu'une fine ligne désapprobatrice. A ses côtés, Prentiss étudiait les lieux. Elle avait conscience que l'interrogatoire serait difficile pour Hotch mais ils devaient le faire. Lentement, côte à côte, les agents remontèrent l'allée jusqu'à la porte d'entrée, elle non plus épargnée par les inscriptions insultantes. La sonnette hors d'usage, Prentiss frappa à quatre reprises sur le PVC noir.
"Allez-vous en ! leur hurla une voix autoritaire et péremptoire.
— Madame Witton, nous sommes du FBI ! Nous voudrions…"
Prentiss s'arrêta en plein milieu de sa phrase : un visage suspicieux et des yeux perçants apparurent dans l'entrebâillement de la porte. Les agents montrèrent leurs plaques identifications et la porte se referma brutalement. Prentiss haussa les sourcils jusqu'à ce qu'elle entende le bruit de chaînes qu'on enlevait maladroitement. Elle en compta deux. La situation aurait pu paraître ridicule si les signes de dégradations ne rendaient pas toutes ces précautions indispensables. Witton avait dû faire l'objet d'agression et pas seulement de menaces. Ironiquement, la haine populaire s'abattait sur la mère qui n'avait pas protégé son enfant, plutôt que sur le monstre en personne.
Enfin, les agents purent entrer dans la maison. Autrefois, l'intérieur avait dû être sublime. Aujourd'hui, si le mobilier restait florissant, il prenait de l'âge et plus d'un meuble arborait une surface rayée qu'il n'avait pas dû avoir aux jours de la bonne réputation du couple Brosby.
Aurelia les fit asseoir dans le salon où trônait un seul canapé gris, fatigué, face à une grande télévision.
"Madame Witton, commença Hotch lentement, nous voudrions vous parler du juge Oxenbrigg."
Aurelia Witton tressaillit. Son regard effronté se posa un instant sur les agents avant qu'elle ne détourne les yeux, sans que Hotch ne parvienne à savoir si l'étincelle qu'il y voyait briller était de peur ou de satisfaction. Elle resta silencieuse, attendant la suite des évènements. A nouveau, elle fixait un point invisible sur le mur opposé, la tête à moitié baissée, les avant-bras posés le long de ses cuisses, raides et crispés. Hotch comme Prentiss comprirent qu'elle ne leur faciliterait pas la tâche. Elle savait probablement quelque chose, preuve en était qu'elle n'avait pas posé de question sur leur venue. Elle n'était pas non plus inquiète. Non, c'était plutôt de la curiosité. Un jeu du chat et de la souris.
"Avez-vous vu le juge Oxenbrigg après la relaxe de Denis Brosby ? finit par demander Prentiss.
— Il est venu me voir après la mise en examen de mon ex-mari. Je lui ai dit de partir. Je n'avais pas envie de l'écouter."
Encore une fois, un silence s'abattit sur le salon. Les profileurs notèrent l'absence de question de Witton. Si elle ne demandait pas ce qui était arrivé au juge, peut-être était-ce parce qu'elle le savait déjà ?
" Le juge a été assassiné" l'informa finalement Hotch, attentif à sa réaction.
Pour Hotch autant que pour Prentiss, il fut évident qu'Aurelia Witton savait quelque chose. Elle ne manifesta aucune surprise. Seulement, elle resta silencieuse, plongée dans ses pensées, jusqu'à ce qu'elle lâche, sur un ton désinvolte :
" Il ne me manquera pas.
— Nous nous en doutons, commença doucement Prentiss. Après tout, il a relâché l'homme qui abusait de votre fille."
Aussitôt, Prentiss comprit les sentiments ambivalents d'Aurelia Witton. Quand elle avait enfin trouvé la force de se dresser contre un conjoint violent, elle avait été reçue dans l'indifférence la plus complète. Le mari parfait qui subvenait aux besoins de sa famille l'avait fait passer pour une femme vénale, une affabulatrice. Lui était devenu la victime d'une monstrueuse femme qui menaçait leur vie familiale. Oh, il y avait bien eu une enquête, une incarcération préventive du mari. Mais...pas de preuve. Quand la vérité avait éclaté au grand jour, une fois de plus, c'était Aurelia Witton qui avait supporté la plupart des critiques : pourquoi n'avait-elle rien fait ? Comment avait-elle pu rester avec Denis Brosby ? Pourquoi n'était-elle pas partie avec sa fille dès qu'elle avait eu des soupçons ? Toutes ces questions et plus encore lui avaient été posées par des agents de police, des avocats et des juges, confortablement installés dans leurs fauteuils en cuir.
Les épreuves avaient rendue Aurelia Witton aigrie. Terriblement aigrie. Elle savait qu'on la méprisait alors même qu'elle avait fait tout ce qui était possible pour une femme sans éducation ni diplôme, sans autonomie financière ni travail. A présent, elle avait perdu davantage que sa fille : elle avait perdu les derniers lambeaux de sa fierté, toute sa réputation, sa position sociale.
Il ne lui restait plus qu'une haine féroce contre Oxenbrigg qu'elle accusait de tous ses malheurs et un profond cynisme.
"Madame Witton, avez-vous eu envie de tuer le juge Oxenbrigg ?" finit par demander Hotch.
— J'y ai pensé. Des fois. C'est de sa faute. Entièrement de sa faute ! S'il avait...S'il avait fait son travail...tout se serait bien passé.
— Quel travail ? Mis quelqu'un sous les verrous sans preuve de sa culpabilité ?
— Il était coupable !
— Oui, il l'était, déclara doucement Hotch. Seulement le juge Oxenbrigg l'ignorait. Personne n'était présent dans votre foyer. Lors de l'audience, c'était votre parole contre la sienne. Croyez-bien qu'il l'a regretté à l'instant même où il a compris son erreur. Amèrement regretté. »
La voix calme du profileur sortit Aurélia Witton de son aigreur. Jamais personne ne lui avait parlé sur ce ton et elle sentit qu'il savait de quoi il parlait. Elle l'observa longuement et Hotch se soumit à ce long examen sans broncher. Il était parvenu à établir le contact avec elle et ne voulait pas tout gâcher.
5 ème chapitre out !
Qu'en pensez-vous ? On avance dans l'enquête !
