Dans l'obscurité de ce petit matin, Morgan ne vit pas la crevasse dans le bitume en cours de réfection. Sans le réflexe in extremis de Prentiss, il se serait affalé sur la route boueuse. Le trajet jusqu'à ce petit bled paumé s'était bien déroulé, quoi que les cahots du puissant SUV sur les petites routes montagnardes leur aient mis les nerfs à vif. Ils préféraient de loin les autoroutes de Washington !
Ils avançaient péniblement au milieu des véhicules de chantiers et de terrassement. La route était longue et une pluie glaciale s'était abattue sur la région depuis quelques heures, rendant leur progression plus délicate encore.
Devant le petit groupe, le shérif Jonhson ouvrait la marche. A présent, il connaissait par cœur cette partie de sa ville : il n'avait cessé les allers-retours depuis la découverte des corps.
"La maison appartient à Patty Fowler, leur apprit-il. Elle a été incarcérée pour un délit de conduite en état d'ivresse il y a cinq ans. Elle n'est jamais revenue.
— Elle n'a pas essayé de louer la maison ou de la vendre ? s'enquit Prentiss.
— Qui viendrait ici ? C'est un bled paumé inaccessible dès qu'il pleut un peu trop ! Il y a quarante ans, la ville faisait deux fois cette taille. Au fur et à mesure, les gens vieillissent, les ados partent et la ville s'éteint doucement. Tout le monde veut aller à New-York, ces temps ci. Les grandes métropoles, c'est tout ce qui fait rêver les jeunes, maintenant !
— Personne n'est venu près de la maison ces derniers temps ? poursuivit Morgan. Dans une ville aussi peu peuplée que la vôtre, de nouveaux visages ont forcément dû être remarqué !
— Il y avait bien des gens étranges, mais ils travaillaient sur les chantiers."
Morgan, Prentiss et reid prirent bonne note de ce détail. Se déguiser en ouvrier travaillant à la rénovation de la route permettrait d'aller partout sans attirer l'attention. Peut-être était-ce là l'astuce de leurs tueurs pour se mêler à la foule ? Il faudrait qu'ils en aient le cœur net. Morgan, qui ne tenait pas à communiquer trop d'éléments au shérif Jonhson, attendit d'être un peu distancé pour appeler Garcia. Il la mit sur la piste des ouvriers de chantier tandis qu'il prévoyait d'aller interroger personnellement les serveuses du seul restaurant de la ville. Si les ouvriers étaient bien leurs suspects, nul doute qu'ils avaient dû aller s'y restaurer.
Morgan sortit de ses pensées lorsqu'ils arrivèrent finalement à la maison abandonnée. Comme il s'y attendait, l'accès en était facile. Un chemin juste assez large quittait la route principale en réfection sur une vingtaine de mètre avant d'arriver au portail rouillé. Avec les buissons et les arbres épais, toute cette partie échappait aux regards. Définitivement un mode opératoire bien rodé.
Mais comment les suspects avaient-ils su que ces deux maisons étaient vides ? Comment avaient-ils sus qu'il y avait des travaux à proximité ? Ces questions turlupinaient Reid depuis longtemps quand il passa la porte d'entrée. Bien que les profileurs aient reçu une description précise des lieux, se retrouver face à un espace totalement vide les surprit. Reid resta planté devant l'entrée quelques secondes avant de s'avancer de quelque pas. Il se focalisa immédiatement sur le sol et le plafond, que les suspects avaient laissés tels quels. Ils n'avaient fait que démontrer la structure intérieure sans reboucher ni repeindre les trous faits.
Morgan, le plus au fait des techniques de construction, s'empara de son calepin pour croquer rapidement la scène. Il s'attarda en particulier sur les différences par rapport à leur première scène de crime.
"Le coroner a enlevé les corps hier soir, leur confirma le shérif. Il a fait un rapport préliminaire cette nuit."
L'homme tendit un dossier comportant une bonne cinquantaine de pages. Contrairement au Bureau, la petite bourgade n'était pas encore passée au numérique. Prentiss s'empara du dossier tandis que Morgan et Reid s'éloignaient.
"Avec votre autorisation, nous voudrions que les corps soient ramenés à Minneapolis, poursuivit-elle. Le légiste est déjà au courant de l'affaire, il sera le mieux placé pour repérer des éléments intéressants."
S'il avait officiellement le choix, le shérif savait surtout que les services du coroner étaient limités. Devant un sérial killer, ne pas accepter la requête des profileurs du FBI serait difficile à justifier. Après quelques secondes d'hésitation pour la forme, il donna son accord.
Prentiss avait d'ores et déjà disparu dans la cave. Seuls Morgan et Reid restaient au rez-de-chaussée, le second tentant de se rendre utile auprès du premier.
Dans la cave, Prentiss étudiait sol et murs. Les cadavres enlevés, elle se contenta des photographies. Une bonne partie du dossier fourni par le shérif comportait les photos de la scène de crime telle qu'il l'avait découverte. Au final, seules trois misérables pages représentaient le rapport préliminaire du coroner. Elle se concentra sur les premières images des cadavres. Comme à Minneapolis, les quatre corps étaient étendus, raides, habillés et tenant la balance sur leurs poitrines. Rien n'avait changé de ce côté-là.
La première chose que Prentiss releva lors de son étude des lieux fut l'escalier étroit qui tournait d'un quart ainsi que le plafond extrêmement bas. La cave ne faisait guère plus d'un mètre quatre-vingt de hauteur. Elle en conclut rapidement que soit le suspect avaient traîné les victimes au sous-sol, soit ils s'y étaient mis à deux. Au vu de l'état de squelette des corps, il n'était plus possible de savoir s'ils avaient eu des ecchymoses ante ou post-mortem et donc de privilégier l'une ou l'autre des hypothèses.
Sauf si les meurtres avaient eu lieu au sous-sol ? se demanda-t-elle ensuite.
Prentiss écarta promptement cette hypothèse : la cave ne portait pas de marque de sang. Les victimes y avaient été amenées post-mortem. Du reste, les installations au rez-de-chaussée servaient précisément à assassiner les victimes sans laisser de trace. A quoi bon dans ce cas les tuer au sous-sol ? D'autant que Prentiss avait beau observer les moindres recoins, elle ne voyait pas l'ombre d'un trou de perceuse. La structure de la cave n'avait pas été touchée.
Une fois ce point déterminé, elle se concentra sur la position des corps. L'exécution s'était faite rapidement : sur deux des quatre victimes, l'unique balle avait frappé en plein coeur. Dans un autre cas, le projectile avait percé l'aorte, entraînant un décès par hémorragie en moins de trois minutes. Le dernier, enfin, avait reçu la balle au niveau des poumons. Pour lui, l'agonie avait été plus longue : le coroner en avait estimé la durée à une petite demi-heure.
Prentiss songea à toute la souffrance de la victime pendant cette demi-heure, à cracher du sang, incapable de respirer correctement, à se sentir peu à peu plus proche de la mort. Personne n'avait abrégé son agonie. L'agent ferma les photos sur sa tablette pour entrer dans le bloc note.
Au moins un suspect présente un profil de sadique, écrivit-elle.
