A l'étage, Morgan et Reid analysaient les lieux. Plus précisément, Reid laissait Morgan analyser les lieux. Bien que sa mémoire eidétique fasse des merveilles sur tous leurs cas, le génie n'avait guère de compétences dans la construction de maisons et il se contentait de signaler quelques éléments à son collègue qui contredisaient les éléments théoriques d'un livre de construction lu il y a bien longtemps.
"Ils ont laissé des WC, releva Reid, mais ils ont enlevé toutes les cloisons…
— Ils ont aussi laissé les écoulements et les arrivées d'eau, indiqua Morgan en montrant des tuyaux à proximité des WC. Peut-être une salle de bain ? Mais alors pourquoi reproduire une salle de bain au rez-de-chaussée alors qu'il y en a une en haut ?"
Il continua d'inspecter ce niveau. Grâce à une échelle, les policiers avaient fait le tour de la demeure avant leur arrivée. A défaut d'avoir vérifié le fonctionnement de la salle de bain de l'étage, ils avaient au moins attesté son existence.
"Ils ont beau avoir fait le vide -au sens propre !- ils se sont arrangés pour pouvoir vivre là… marmonna Morgan en revenant près des WC. Donc ici ce serait l'espace de détention de la victime avec le minimum vital d'hygiène...Mais dans ce cas, à quoi servent les autres zones ? La plus grande devrait justement être utilisée pour la détention, non ?"
Tandis qu'il réfléchissait, il indiquait la plus petite des surfaces, d'à peine douze mètres carrés, espace salle de bain compris.
"Tout a un rapport avec la justice, rappela Reid. Ceci doit être au centre du mode opératoire, l'élément fondamental que les suspects reproduiront toujours. Tant que nous ne savons pas à quoi ça sert, nous n'avancerons pas…"
Morgan grommela quelques phrases incompréhensibles, les yeux fixés sur les rangées de trous qui séparaient les différentes zones. Soudainement, la lumière se fit dans son esprit. Il connecta les paroles de Reid avec la scène de crime.
"Nom de…" s'exclama-t-il avant de s'avancer au centre de la pièce.
Il étudia encore le rez-de-chaussée, ses grandes mains allant et venant, traçant de larges signes dans l'air. Au fur et à mesure, son imagination rendait réelles les modifications effectuées par les suspects.
"Morgan ? intervint doucement Reid, partagé entre son désir de comprendre et son désir de ne pas briser la profonde concentration de son collègue.
— Tout a un rapport avec la justice ! répéta Morgan. Regard, ici -il se plaça dans la plus grande des zones- c'est la salle d'interrogatoire. Là, juste à côté, c'est la salle d'observation ! Et ici…
— La cellule de détention en attendant d'interroger le suspect, comprit Reid. Il y a trois espaces ici et pas chez les Byfields parce que dans leur maison, il n'y avait pas assez de place. Les suspects ont mis la zone de détention à la cave. C'est pour ça qu'ils ont placé l'armoire devant le soupirail. Ils ne pouvaient pas toucher à la structure même, ils ont dû improviser."
Reid se figea. Il venait de comprendre le mode opératoire des suspects. Et ce n'était pas bon du tout.
"Ils recréent un procès, souffla-t-il d'une voix blanche. Les suspects jugent les victimes comme si elles étaient des criminels ! Ici, ils obtiennent les aveux de la victime. Ensuite, ils exécutent la sentence comme un tribunal le ferait... C'est une peine de mort par peloton d'exécution ! Statistiquement, dans le pays, plus de 1000 exécutions se font par injection létale, 130 par électrocution, 11 par chambre à gaz et seulement 3 par peloton d'exécution ! Dans certains Etat, les condamnés peuvent choisir eux même la méthode...
— Les suspects sont davantage que des vengeurs ou des justiciers, interrompit abruptement Morgan. Ils recréent la totalité du processus judiciaire, de la mise en examen à l'exécution de la peine...ça veut dire qu'ils doivent impliquer aussi les acteurs du procès : la victime, l'avocat de la victime, l'agent menant l'interrogatoire, le juge… Au moins trois personnes de la Ligue !
— Quatre si on compte également le bourreau. Et le bourreau est toujours distinct du juge ! Sinon, ce n'est plus de la justice, c'est de la tyrannie."
Un frisson glacé parcourut l'échine de Morgan. Il travaillait pour la justice. Les centaines et les centaines de policiers qui risquaient chaque jour leurs vies travaillaient pour la justice. Ils travaillaient tous à mettre les tueurs sous les verrous. Des tueurs comme ces pseudo-justiciers ! Pour qui se prenaient ces types ?
"Il faut que nous prévenions les autres, décida Reid, sans s'apercevoir de la colère noire dans laquelle était plongé Morgan. La construction est plutôt ton domaine, peut-être que tu ferais mieux d'appeler Hotch pour tout lui expliquer…"
Morgan se força à se calmer. Ce ne fut pas une mince affaire mais il ne savait que trop bien l'effet de ses emportements dans une enquête : il devenait incontrôlable et risquait de nuire à l'arrestation des responsables. La dernière fois, c'était à New-York. Il se souvenait encore du savon que lui avait passé Hotch.
Morgan inspira profondément une dernière fois avant de se retourner vers Reid, qui attendait encore une réponse.
"Il ne s'agit pas que de monter de faux murs, il y a aussi tout le mobilier nécessaire à une enquête, considéra Morgan.
— Généralement, il faut compter la table et deux chaises dans la salle d'interrogatoire, une table dans la salle d'observation, au moins un matelas dans la cellule plus un lavabo, un WC et/ou une douche…Sans compter les affaires nécessaires pour des journées dans la maison : cafetière, gobelets, micro-onde, imprimante, vêtements pour le suspect...
— Comme les travaux doivent s'étaler sur trois voire quatre jours, en comptant plusieurs ouvriers, une simple camionnette suffirait à tout transporter avec un aller-retour par jour de travaux", estima Morgan en coupant net l'énumération de Reid.
Il sortit vivement son téléphone portable.
"Déesse de l'amour attend ordre de son Cupidon ! le salua Garcia avec son humour habituel.
— Est ce que tu sais quelle entreprise de bâtiment a réalisé les travaux de la ville et ceux des immeubles à proximité de la maison des Byfields ?
— Hum...hum, marmonna Garcia en cherchant. Il y a eu plusieurs entreprises de BTP à Minneapolis et...Yep ! L'entreprise Ponce & cie est commune ! C'est une super grande société, plus de huit mille employés, des centaines de véhicules…
— Recherche une camionnette qui serait allée sur les deux chantiers ! intervint vivement Morgan.
— Ou des ouvriers qui ont travaillé sur les deux", rappela Reid.
Ils espéraient voir la même plaque d'immatriculation ou les mêmes noms surgir à proximité des deux zones de travaux : ça leur faciliterait la tâche en leur donnant des noms de suspects. Pourtant, au fond de lui, Morgan redoutait que les tueurs ne soient pas les mêmes : bien que le mode opératoire était identique, les multiples disparitions géographiquement éloignées mais rapprochées dans le temps. Indubitablement, ils avaient affaire à de nombreux suspects organisés. Un groupe que Morgan estimait à peut-être une dizaine de personnes. Une multiplicité de véhicules ou d'ouvrier viendrait confirmer sa théorie.
"J'ai deux correspondances ! s'enthousiasma Garcia. Mickaël Malte et Terry Blackney, ouvriers chez Ponce & Cie depuis respectivement onze et neuf ans.
— Est ce qu'ils ont déjà eu affaire à la justice avant ? En particulier comme victimes ou proches de victimes de criminels relâchés ?
— Hum...marmonna encore une fois l'analyste. La sœur de Mickaël Malte a été agressée dans son enfance par un camarade de son lycée qui avait été condamné à du sursis pour racket. Elle a passé des années à être suivie par un psychologue.
— Et Terry Blackney ? intervint Reid.
— Il a fait l'objet d'une tentative de meurtre par un toxicomane. Poignardé deux fois dans l'estomac, il a contracté une maladie nosocomiale à l'hôpital. Il y est resté quasiment six mois. Le toxicomane avait déjà été arrêté pour vol. Il n'a pas été condamné à de la prison mais à un internement pour une cure de désintoxication puis il a été relâché.
— Envoie-nous leurs adresses !"
Aussitôt dit, aussitôt fait : les agents reçurent non pas seulement les adresses mais tout le dossier complet sur leurs tablettes. Lorsque Prentiss remonta, ils échangèrent leurs informations puis décidèrent d'aller rendre visite à Mickaël Malte et à Terry Blackney. Tous deux devaient travailler sur un nouveau chantier, aux alentours de Dallas.
