Les Kenneth restaient emmurés dans un silence prudent. Parfois, au cours d'un interrogatoire, les profileurs avaient réussi à les piéger, à les faire se contredire, à leur poser une colle à laquelle ils ne pouvaient opposer que des balbutiements peu convaincants. Les agents les avaient tour à tour menacés, cajolés, proposé un arrangement, séparés, remis ensemble…Rien. Les familles arrêtées n'avaient jamais avoué ce qu'elles cachaient. Ils faisaient un profil bas, attendaient la fin de leur détention avec une angoisse qui se peignait sur leurs visages.

Les Kenneth et Aurelia Witton en étaient à vingt-quatre heures de garde à vue. Pour les agents, il s'agissait du cinquième jour d'investigation. Cinq jours ! Hotch commençait à désespérer. Ils avaient si peu avancé…

Hors des murs préservés du commissariat, les journalistes guettaient la moindre petite information. La situation s'envenimait doucement, l'affaire faisait les unes quotidiennes. Les profileurs se seraient bien passés de cette publicité : elle ne faisait qu'augmenter la psychose.

Grâce au travail acharné de Garcia, Lynch et Reid, ils avaient relié vingt-trois disparus à leurs tueurs sur cinq ans. Vingt-trois et leurs recherches n'étaient pas encore terminées ! Tous des juges, des procureurs, des avocats. Un moment, ils avaient cru découvrir un policier mais les circonstances de sa disparition présentaient trop de différences. Ils l'avaient écarté.

Hotch fixa les photos de toutes les victimes accrochées sur le tableau blanc, la gorge nouée. Rebecca Edgecombe. Il l'avait connue du temps où il était un jeune procureur inexpérimenté. Ils avaient déjeuné ensemble régulièrement et elle lui avait donné quelques ficelles du métier, lui avait précisé quelles personnes il fallait avoir dans son carnet d'adresse, lesquelles il devait éviter.

Elle n'avait pas condamné un certain Arthur Tallbird, treize ans à l'époque, pour un vol à l'étalage : avec les parents, elle avait trouvé un accord imposant un suivi socio-psychologique, un travail dans une association et une assiduité à l'école. Deux ans après l'audience, Tallbird, embrigadé par de jeunes adultes plus vieux, avait commis un braquage. Un vigile s'était fait tuer ainsi qu'un membre de la bande. Le frère du vigile était en garde à vue. Lui non plus n'avait pas d'alibi pour la semaine où Edgecombe avait été portée disparue. Lui aussi savait ce qui se tramait. Et lui aussi se taisait !


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Hotch revint derrière la vitre sans tain et observa la quadragénaire assise à la table. Julia Kenneth avait perdu vingt kilos depuis le décès de sa fille. Le chagrin l'avait littéralement asséchée. Avec les rides prononcées de son front, le nez pointu dont les narines frémissaient à la moindre contrariété, les dents jaunies par la cigarette, le cou maigre et les mains aux ongles rongées, elle ressemblait à une quinquagénaire voire une sexagénaire. La tristesse avait aussi marqué ses yeux. Ils paraissaient être perpétuellement humides.

Contrairement à ce que Hotch avait pensé, elle tenait remarquablement le coup après une journée complète en garde à vue. Néanmoins, Julia Kenneth était la seule à présenter quelques failles dans sa défense. Il lui arrivait de bafouiller, s'emmêler dans ses explications, jeter des coups d'œil nerveux au miroir sans tain. Les profileurs décidèrent de les utiliser.

JJ poussa la porte. Elle apportait avec elle un paquet de chips, un sandwich et une bouteille de soda. Elle posa le tout sur la table sans se départir de son sourire amical. Elle s'assit en face tout en lui laissant quelques instants pour se restaurer.

« Madame Kenneth, vous devez-nous aider », la pria JJ.

Elle hocha frénétiquement la tête en signe de dénégation et reposa la bouteille sur la table.

« Vous dites que ces personnes agissent pour la justice. Ils tuent des gens ! Des gens qui avaient des familles. Des femmes, des enfants… Et s'ils se trompent ? Et s'ils tuent un juge qui n'a relâché aucun criminel ? Les victimes ont une famille !

— Moi aussi !" murmura la quadragénaire.

Elle étouffa un sanglot. Dans un piteux effort de faire bonne figure, elle carra les épaules et se redressa. Avec les cernes sous les yeux et les tremblements de ses mains, c'était peine perdue.

"La mort de Doraleen a brisé notre famille. Avec mon mari, on ne pouvait plus se trouver dans une même pièce ! Plus échanger une phrase sans tourner aux reproches... Rien n'est plus jamais pareil quand on perd un enfant… »

JJ hocha lentement la tête. Elle savait qu'elle interrogeait Julia Kenneth parce qu'elles avaient une certaine ressemblance physique et qu'avec Henry, elle pouvait plus facilement nouer un contact. Elle sortit la photo de deux jeunes gens qu'elle posa sous le nez de Julia.

« Dans ce cas aidez-nous ! poursuivit JJ avec un peu plus de force dans la voix. Ils ont une famille. Ce jeune homme est procureur depuis six mois. Il a des parents âgés, deux petites sœurs et une petite amie. Regardez-le ! Cette jeune fille a deux ans d'expérience dans un cabinet d'avocat. Elle n'avait que les dossiers perdus d'avance parce que ses patrons sont de gros misogynes. Elle travaillait plus de cent heures par semaine pour leur prouver qu'elle était compétente ! »

La lèvre inférieure de Kenneth trembla. Ses yeux ne quittaient pas les photos. Sentant qu'elle commençait à percer, JJ poursuivit. Elle sortit d'autres photos, les aligna sur la table, détailla la situation de chacune des victimes. Elle la força à se souvenir de leurs visages et de leurs noms.

Pour Kenneth, ce ne furent plus seulement le juge, l'avocat, le procureur d'une affaire. Ils devinrent des personnes avec un passé, une famille, des personnes sans avenir désormais. Vingt-trois personnes. Les photos prenaient la plus grande partie de la table, laissant à peine assez de place pour le plateau repas.

Kenneth frissonna. Elle ne voulait pas parler mais les émotions prirent le dessus et elle sentit qu'elle craquait. Les larmes dévalèrent ses joues creuses. Elle ferma les yeux pour oublier les visages. Sans succès ; celui de Sherman s'était déjà incrusté dans son esprit. Avec ses yeux doux, ses épais sourcils et ses cheveux bruns, grisonnant par endroits, il avait tout d'un homme charmant.

Sans même s'en rendre compte, Julia Kenneth commença à parler. Les mots sortaient de sa bouche que, épuisée aussi bien physiquement que nerveusement, elle ne parvenait pas à retenir :

« La ligue. C'est comme ça qu'ils s'appellent. La Ligue des Justiciers

— Comment vous ont-ils contactée ?

— Par internet. Leur site. Il y a un espace…on raconte notre histoire. Comment Doraleen a été intoxiquée. Comment on a découvert que le resto avait déjà été épinglé pour défaut d'hygiène…Après, ils envoient un mail. Ils demandent des renseignements.

— Que demandent-ils ? insista JJ.

— Des détails sur le procès. Sur Doraleen. Sur nous aussi des fois. Si...Si nous voulions punir le responsable de la mort de Doraleen.

— Shell a été punie, elle a été condamnée et incarcérée…

— Non. Le Juge…Il a dit que ce n'est pas la faute des criminels. Ils sont malades. Ils ont des pulsions, ils ne peuvent pas s'en empêcher. C'est pour ça qu'il faut les emprisonner. Tant qu'ils ne sont pas emprisonnés, ils vont recommencer, c'est certain ! Il faut les empêcher de nuire. Sherman n'a rien fait ! Si…S'il avait condamné Shell, Doraleen serait toujours en vie. C'est sa faute. La sienne et rien que la sienne ! »

Pour JJ, la diatribe virulente avait des relents d'endoctrinement. Les phrases semblaient apprises par coeur, comme une litanie qu'on entend une fois et qu'on se répète encore et encore.

Julia Kenneth s'effondra tout à coup. A bout de souffle, elle ferma les yeux et détourna le visage. Plus elle avait raconté son histoire, plus elle avait compris à quel point elle s'était fourvoyée, comme si les paroles du Juge, comme si son raisonnement ne tenait plus la route une fois qu'on essayait de l'expliquer à haute voix. Ce qui semblait si logique, si évident dans la petite maison sombre, vide en l'absence de sa fille, semblait à présent grotesque et stupide !

Et puis Julia Kenneth comprit. Et elle détesta JJ pour le lui avoir fait réaliser.

Elle s'était fourvoyée depuis des mois. Ce n'était pas la faute de Max Sherman. Il avait fait tout ce qu'il avait pu. C'était sa faute à elle. Elle avait trouvé le restaurant. Elle s'était aperçue de la propreté douteuse mais ils étaient restés là, attablés devant un milkshake contaminé par les bactéries. Lorsque Shell avait été de nouveau incarcérée, après la mort de Doraleen, Sherman les avait contactés. Il avait reconnu le nom aux infos. Quand ils s'étaient vus pour la première fois, l'homme était livide avec d'impressionnantes poches noires sous ses yeux bleus.

Il avait voulu s'excuser, leur expliquer qu'il avait tout essayé mais qu'il n'avait pas les preuves nécessaires. Parfois, c'était juste comme ça. Ça arrivait et puis c'est tout. Presque malgré elle, Julia Kenneth avait alors ressentit un peu de compassion pour ce petit homme fatigué par des années à batailler contre des suspects, à tenter de les faire condamner. A parfois condamner des innocents, parfois à relâcher des coupables, toujours à essayer de faire de son mieux.

Julia Kenneth réalisa ce qu'elle avait fait. Elle fixa de ses yeux rendus troubles par les larmes ses mains desséchées, ridées. Elle ne se souvenait que trop bien de ce qui s'était passé cette journée là. Elle se rappelait de la moindre tâche de sang sur le sol noir de la salle d'interrogatoire, ce sang qui s'échappait de la poitrine de Max Sherman bien trop rapidement. Ses yeux étaient devenus vitreux puis les avait fermés et il avait juste cessé de respirer. Sans la tache rouge sur sa poitrine, il aurait paru dormir. Julia Kenneth l'imaginait parfois juste en train de se reposer pour tenter d'échapper à la réalité : la vengeance contre Sherman n'avait pas ramené sa fille, pas plus qu'elle n'avait sauvé un mariage battant de l'aile. Plus que jamais, elle comprit toute l'étendue de sa détresse et de sa solitude.

Elle entendit à peine la porte de la salle d'interrogatoire se refermer. JJ, comprenant qu'elle ne tirerait rien de plus d'elle, était partie.