Le chantier sur lequel travaillaient leurs deux suspects du BTP se voyait de loin grâce à la grue qui se détachait nettement dans le ciel sans nuage. Morgan n'eut qu'à suivre cette direction sans se préoccuper du GPS. Il ne connaissait pas la ville de Dallas. Fort heureusement, le SUV échappa aux bouchons. A presque neuf heures en ce vendredi matin, les rues étaient déjà encombrées de véhicules.
Les agents atteignirent enfin le lieu du chantier. Quelques années plus tôt, le quartier ne comportait que des maisons. Aujourd'hui, avec la résistance de Dallas à la crise et sa capacité à attirer de grandes entreprises, la démographie était au beau fixe. Les maisons laissaient place à un immense terrain de terre retournée. Trois immeubles commençaient à sortir de la terre meurtrie.
Morgan gara le SUV dans un parking à quelques mètres de l'imposant chantier. Prentiss estima le nombre d'ouvriers y travaillant à environ cinq cent. Ils avaient beau avoir les photos des suspects et leurs noms, les retrouver au milieu de toute cette boue, poutres métalliques, et camions de chantier était une affaire corsée.
Reid grimaça en plongeant des deux pieds dans la terre meuble. Non seulement il n'avait pas eu de café lors du petit-déjeuner -la cafetière du motel avait rendu l'âme- mais en plus il devait patauger dans la gadoue. La journée commençait bien !
Après quelques instants de flottement, Morgan aperçut un petit homme grassouillet dont la grosse voix portait à une bonne centaine de mètres. Les trois agents se dirigèrent vers lui en prenant garde à ne pas glisser sur les flaques gelées. Ils atteignirent rapidement le conducteur des travaux. L'homme blêmit devant les plaques du FBI. Il songea à l'emploi de travailleurs en situation irrégulière, aux pots-de-vin pour l'attribution du chantier, à la falsification des comptes...A tout, sauf à l'arrestation de deux de ses ouvriers pour une enquête pour meurtre. Mais comment diable allait-il faire sans son grutier ? Les jours de retard coûtaient une fortune !
Mickaël Malte et Terry Blackeley ne prirent pas la fuite, se contentant d'invectiver les agents et les accuser de déranger leur travail. Eux, dans une société de criminels ? N'importe quoi ! Ils étaient bénévoles dans une association qui venait en aide aux victimes d'erreurs judiciaires !
Comme Morgan dirigeait un Terry Blackeley menotté vers la voiture et que Prentiss en faisait de même pour Mickaël Malte, Reid étudiait les lieux. Sa mémoire fantastique et sa logique imparable lui firent remarquer un ouvrier curieusement habillé de chaussures en cuir noir. Un coup d'œil plus attentif lui permit de se rendre compte que les chaussures avaient été lustrées récemment, que le jean était parfaitement repassé, sans trace de salissures ni de plis et que les mains délicates de l'homme ne convenaient décidément pas à un travail manuel. Plus inquiétant, la longueur de la veste pouvait facilement dissimuler une arme.
Ni une ni deux, Reid dégaina son pistolet.
"Morgan ! Le troisième homme du groupe, celui avec les chaussures noires ! s'exclama Reid sans cesser de quitter le concerné des yeux.
— Les chaussures…?"
Morgan comprit en une seconde. Un seul ouvrier n'avait pas de chaussures de sécurité. Un seul ouvrier les regardait avec cette lueur de détermination brillant au fond de ses yeux sombres plutôt que la lueur de curiosité habituelle. Il n'était pas très loin des profileurs -à peine une dizaine de mètres- et profitait d'être à moitié dissimulé derrière d'autres personnes pour étudier les agents.
"FBI ! hurla Morgan en poussant Blackeley à terre et en saisissant son arme. Arrêtez-vous !"
La suite se passa rapidement. Alors que les autres s'écartaient vivement, l'ouvrier plongea la main droite sous sa veste. Morgan ne lui laissa pas une chance : il lui tira dans l'épaule. La balle de Reid, elle, atteignit l'homme à l'estomac. Il s'effondra dans la boue, la main serrée sur un glock semblable à ceux que les agents utilisaient généralement.
Lorsque Morgan revint vers eux après avoir s'être accroupi quelques secondes près de leur agresseur, son visage grave laissait présager de l'issue de la confrontation. L'agent inclina la tête, jeta un coup d'œil à leurs suspects menottés, puis il leur dit simplement :
"Il est mort. De deux choses l'une. Ou la Ligue veut votre peau, ou la Ligue veut la nôtre et elle se moque des dommages collatéraux. Dans un cas comme dans l'autre, il est de votre intérêt de nous parler."
Les deux ouvriers hochèrent frénétiquement la tête. Ils ne s'étaient jamais engagés à ça ! Bien au contraire. Juste un peu de bénévolat dans une association d'aide aux victimes d'erreurs judiciaires ! Devenus pâles comme la mort, ils tremblaient comme des feuilles. Déjà, le conducteur de travaux s'avançait à grandes enjambées vers eux. Non seulement il était privé de grutier, mais en plus les profileurs distrayaient ses ouvriers ! N'y avait-il pas de loi contre le harcèlement injustifié ? Il continuait de pester intérieurement quand il aperçut le corps allongé sur le sol.
"Je reste ici pour m'occuper de ça, décida Morgan avant d'ajouter. Reid, je te paye un café quand tu veux…"
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Devenir la cible de tueurs changea les plans des agents. Si Morgan avait convenu avec Hotch de ramener les suspects à Minneapolis pour leur interrogatoire, Prentiss et Reid se réfugièrent rapidement vers le commissariat le plus proche pour se mettre à l'abri. Blackeley et Malte tremblaient encore quand ils furent dirigés dans les salles d'interrogatoire. Morgan absent, Prentiss prit naturellement la tête de leur petit groupe.
Reid étudia l'attitude de Blackeley, de toute évidence le meneur du duo.
"Il est terrorisé, jugea le profileur. Ses mains n'arrêtent pas de se crisper sur son pantalon, il regarde partout, ce sont les signes de profond malaise. Je ne crois pas qu'il avait connaissance de tous les plans de la Ligue…
— Moi non plus mais ils savent quelque chose. Quelque chose que la Ligue ne veut pas qu'on sache !
— Tu vas interroger lequel ? Blackeley connait peut-être plus de chose mais Malte est proche du point de rupture. Tu seras à peine entrée dans la pièce qu'il sera en train de pleurer.
— Pour l'instant, je les laisse tout seul, c'est plus effrayant pour eux. Et il faut que j'appelle Hotch. Ça ne va pas lui plaire du tout…"
Elle eut raison : si Hotch avait hésité à rajouter Rossi à leur groupe, il regretta de ne pas l'avoir fait. L'idée que ses hommes avaient manqué de se faire tirer dessus alors qu'il était à des centaines de kilomètres de là le rendait malade.
« Nous avons donné le profil ici, annonça finalement Hotch. Nous n'avons plus grand chose à faire. Grâce à Rossi, nous avons trouvé le rôle réel des victimes. Je pense que la Ligue n'est plus dans les parages.
— Mais ils peuvent très bien être à Dallas, comprit Prentiss. Si Blakeley et Malte étaient sur place pour un chantier, ils ont pu construire d'autres cellules d'interrogatoire…
— Nous serons là d'ici une dizaine d'heures. D'ici là, faites attention à vous !
— Entendu Hotch. »
Prentiss décida d'interroger Malte. Il était plus fragile que son compère et le temps jouait contre eux : il était probable que la Ligue détenait quelqu'un sur Dallas.
« Reid, voit avec Garcia s'il y a eu des disparitions suspectes aux alentours », ordonna gentiment Prentiss.
Presque aussitôt, elle s'engouffra dans la salle d'interrogatoire où Malte faisait les cent pas. Au claquement de la porte, l'homme sursauta et, sans qu'elle n'ait rien eu à lui dire, tira la chaise et s'assit derrière la table, les mains crispées sur ses cuisses. Un tic anxieux agitait les commissures de ses lèvres. Avec sa tête baissée, ses yeux clairs qui l'observaient à la dérobée et son apparence négligée, il faisait peine à voir. Son profil avait été facile à faire : c'était un jeune homme issu d'une famille pauvre d'une vingtaine d'années qui travaillait dans le bâtiment depuis ses seize ans. Une part de son salaire allait à sa sœur qui habitait avec lui et une bonne partie de son temps libre était dévoué à des associations. S'il avait détesté le type qui avait agressé sa soeur, il avait passé l'éponge et accepté la situation. Gentil, courageux, il n'avait pas le profil d'un assassin ou d'un complice de la Ligue, si ce n'était sa crédulité et son immaturité qui en faisait une proie facile.
Prentiss s'assit en face de lui et sortit les photos de la cave des Byfields et de la seconde maison. Les photos avaient capturé tous les détails de la construction mais également les corps alignés. Prentiss n'avait pas voulu partager avec l'ouvrier les seules photos postérieures à l'enlèvement des corps. Elle voulait lui faire comprendre la gravité de la situation et le faire parler au plus vite. Si c'était encore possible, Malte blêmit. Il eut du mal à détacher son attention des cadavres pour étudier le reste des photos.
« J'ai fait des travaux dans ces maisons… murmura-t-il, désespéré. J'ai fait des travaux dans ces maisons…
— Ces travaux, n'est-ce pas ? »
La gorge nouée, Malte étudia les plans. Il les reconnut aisément et, la gorge nouée, il se contenta de hocher la tête. Prentiss lui fournit une feuille et un stylo.
"J'ai besoin que vous me notiez les adresses de toutes les maisons où vous avez effectué ce genre de travaux et les noms de toutes les personnes impliquées. Surtout la personne qui vous a demandé les travaux !"
Au total, Malte inscrivit quatre adresses et un seul nom. Pour deux d'entre elles, il n'était pas certain. C'était les premières et il ne faisait jamais vraiment attention aux noms des rues. C'était Blackeley qui s'occupait de tout : discuter avec le maître d'œuvre, aller chercher le matériel, ramener la camionnette,...Lui n'était qu'un petit ouvrier qui ne faisait qu'assembler les différents éléments. Il n'avait même pas adressé plus de deux phrases au responsable des travaux ! Il arrivait très tôt ou très tard sur les chantiers, travaillait quelques heures et repartait.
Prentiss récupéra la feuille.
« Evan Covert ? C'est la personne qui vous a contacté pour construire ces salles ?
— C'est ça...Avan...Even...Evan Covert...je vous jure que je ne sais rien ! »
Il allait se défendre lorsque Morgan surgit dans la salle. Avec ses sourcils froncés et sa large carrure, il impressionna d'emblée le frêle Mickaël Malte. L'homme se recroquevilla sur son siège en se demandant ce qui allait encore lui tomber dessus. Morgan jeta une photo sur la table.
« Evan Covert...Est ce qu'il ressemblait à ça ? »
Encore une fois, Malte hocha la tête. Il se recroquevilla davantage lorsque Morgan pesta. Finalement, les deux agents sortirent.
« Depuis quand tu es là ? s'enquit Prentiss en lui tendant la feuille.
— Pas plus de quelques minutes.
— L'homme sur la photo est notre tireur mystère ?
— Touché. Je te paris ce que tu veux que ce ne sera pas son vrai nom. Garcia recherche déjà des correspondances.
— Malte a terminé les travaux d'une maison de Dallas il y a deux mois ! s'exclama Prentiss.
— Garcia n'a trouvé aucune disparition dans les alentours, les informa rapidement Reid. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas de victimes. Il est possible que la victime n'ait pas été portée disparue, qu'elle vienne de disparaître…
— Doucement Pretty Boy ! On va y aller, on verra bien.
— Hotch a dit de rester tranquille et de ne pas prendre trop de risques jusqu'à son arrivée, rappela Prentiss.
— Je sais. Deux voitures de polices viennent avec nous. »
Prentiss et Reid hochèrent la tête. Quels qu'en fussent les risques, ils feraient leur job. Et ils le feraient bien.
